Madvig, Gramm, lat.y § 206» a, Rem. I (traduction Theil
2. Dans un verbe tel que TcpoE^aysiv par exemple, que l'on rencontre chez Hérodote et chez Thucydide pour dire conduire le premier des troupes hors du camp, le sens général n'est intelligible qu'autant que chacun des trois éléments constituants garde toute sa valeur propre. Et lorsque Thucydide encore, et après lui Xéno* phon, se serrent du verbe âvTETceÇt^vat, ils expriment dans un seul mot quatre idées distinctes (!<> aller, 2^ hors du campy 3<> à Vallaque, 4^ au devant de l'ennemi), dont aucune ne disparaît dans l'ensemble. De tels exemples montrent d*une manière concluante combien la faculté d'analyse était inhérente à l'esprit grec.
3. On trouve en grec la trace de plusieurs cas perdus, un locatif, un instrumental, comme en latin d'ailleurs.
4. G. Curtius {Das Verbum d. griech. Sprache, Leipzig, 1876; Introduction) a dressé une intéressante statistique des formes verbales dans les trois langues, qui permet de faire aisément la comparaison.
ceux-ci par suite devaient souvent traduire par une périphrase ce que les autres exprimaient par un seul mot. C'est ainsi que nous trouvons en grec un mode de plus qu'en latin, V Optatif, un temps de plus, V Aoriste, et des formes temporelles plus nombreuses pour Y Infinitif et le Participe; nous y rencontrons aussi , à côté de la voix active et de la voix passive, une troisième voix, appelée moyenne, qui permet de marquer par une simple désinence des nuances délicates dans la manière d'envisager le rôle du sujet. De cette comparaison, il serait très inexact de conclure que les Grecs aient pu traduire dans leur langage beaucoup de modifications particulières d'idées ou de sentiments qui échappaient aux Latins. En réalité ceux-ci disaient à peu près les mômes choses par d'autres procédés, et c'est encore ce qui nous arrive à nous modernes, qui parlons des langues plus analytiques. La différence caractéristique n'est donc pas dans le nombre ni dans la nature des idées exprimées, mais dans le mode d'expression et dans l'état d'esprit qu'il suppose. En général, comme on le sait communément aujourd'hui, le procédé synthétique a prédominé, dans l'histoire des langues, avant le procédé analytique. Il correspond à une certaine phase de l'évolution du langage. Ses avantages et ses inconvénients sont aisés à concevoir. Il donne à la langue quelque chose de régulier et d'ordonné dans la variété ; il permet de constituer autour d'un môme radical des séries de formes parallèles, rattachées les unes aux autres par l'analogie et pourtant différentes ; par là il a une sorte de beauté qui tient de celle des œuvres d'art. En outre, il condense plus fortement les pensées, il met plus de sens et de valeur dans chaque mot, il en fait des groupes pleins de vie. Mais l'inconvénient apparaît
dans l'avantage môme. L'emploi d'un tel procédé est diflicile; il exige de l'esprit trop d'attention, trop de suite, trop de régularité; il crée des formes trop voisines les unes des autres, entre lesquelles le discernement exact ne peut être fait dans l'usage que par des intelligences ou très fines ou très patientes. Voilà pourquoi les peuples chez qui l'intelligence est plus solide que fine, ou chez lesquels la préoccupation pratique prédomine ordinairement sur le sens de l'art, ont en général fort peu usé de ce procédé ou l'ont abandonné de plus en plus/ A ce point de vue, la langue grecque représente une sorte de juste milieu fort remarquable. Elle mélange en effet, dans ses procédés d'éloculion, la synthèse et l'analyse avec une liberté et une grâce tout à fait particulières. Elle doit aux procédés de l'une cetle régularité, cette richesse de formes, cette beauté d'ordonnance et de symétrie, qu'aucune autre langue classique ne possède au môme degré. Mais en môme temps, elle emprunte à l'autre une vivacité, une clarté et aussi une aisance qui ne sont pas moins remarquables. Elle est ainsi également appropriée à la prose et à la poésie, aux discussions et aux descriptions, aux besoins du langage courant et à ceux de l'art oratoire. Et pour en revenir au point particulier que nous traitons en ce moment, nulle part cet heureux tempérament ne se révèle mieux que dans la série des formes verbales. La conjugaison grecque a autant de voix qu'il y a de manières réellement distinctes d'envisager le rôle du sujet, autant de modes qu'il y a de façons essentielles pour l'esprit de concevoir une action, autant de temps qu'il y a de grandes divisions possibles dans la durée. Mais dans l'usage, les Grecs, sans s'asservir à une régularité gênante, ont laissé tomber ce qui était sura-
bondant, ont substitué le procédé analytique au procédé sjTithétique là où ils y ont vu quelque avantage, et ont déterminé avec une finesse judicieuse la valeur exacte des formes qu*ils conservaient*.
Si de l'étude des flexions, nous passons à celle de la syntaxe, ce qui appelle notre attention, c'est encore la liberté intelligente et ingénieuse qui s'y associe tout naturellement à Tordre. Quand la langue grecque établit une règle, c'est-à-dire un usage certain et généralement appuyé sur une raison, il est rare qu'elle s'y asservisse. Elle a, pour ainsi dire, sa logique à elle, souple, légère, artistique, qui n'est pas du tout la logique impérieuse et inflexible de l'école. Par exemple, celle-ci, avec son dogmatisme absolu, défend de mettre au passif un verbe qui ne comporte pas à Tactif de complément direct, et les langues qui aiment les lois rigoureuses lui obéissent ponctuellement. Nous disons en français : je nuis à quelqu'un^ et, comme ce quelqu'un est complé-
1. Il suffit de parcourir une liste des verbes g^cs dits irré^ gulierSj pour remarquer combien de formes, naturellement indiquées par l'analogie, la langue grecque a laissées tomber en désuétude ou peut-être même n'a jamais créées. D'une manière générale, la langue du temps de Périclès ou d'Alexandre est moins riche que la langue homérique. On trouve pourtant alors dans la conjugaison quelques formes que celle-ci ne connaissait pas, par exemple les futurs passifs en 09{9O(jLai, les parfaits dits aspirés, tels que néizpaYji. Cela prouve que le procédé synthétique était encore vivant pour les Grecs ; mais ils continuaient à en user avec choix et modération. C'est ainsi que les formes synthétiques des modes du parfait et celles du plus-que- parfait (XeXuxco» X£Xuxotp.t, eXcXuxeiv) étaient fréquemment remplacées dans le langage écrit, et sans doute beaucoup plus souvent encore dans l'usage courant, par les formes analytiques correspondantes (XeXuxcoç (iS, 6tT|V, ïJv), parce qu'elles impliquaient un sens assez complexe que l'analyse mettait mieux en lumière.
ment indirect du verbe nuirez nous n'osons pas dire je suis nui par quelqu'un. Il y aurait là un manque de symétrie qui nous paraîtrait barbare. Les Latins nous ressemblaient à cet égard, ou nous leur ressemblons. Les Grecs, par respect pour la logique, ont, il est vrai, la même règle ; mais, avec une liberté qui a bien aussi sa raison, ils l'éludent souvent sans scrupule, surtout lorsqu'ils peuvent obtenir ainsi une fine et ingénieuse antithèse *.
Les règles de subordination et de corrélation sont à peu près les mêmes en grec et en latin. Dans les deux langues, on arrive par des moyens simples, à l'aide des modes et des temps combinés avec l'usage des conjonctions, à marquer très nettement et très finement le rapport de deux ou de plusieurs jugements que l'on veut rattacher les uns aux autres. Mais outre l'avantage que le grec tire de la richesse de sa conjugaison, il a encore ici celui d'une logique moins absolue et d'une plus grande élégance de procédés *. Il est curieux de voir avec quelle facilité naturelle il rompt au besoin le rapport grammatical des propositions, pour donner à l'une d'elles plus de vivacité. Cela est extrêmement sensible dans les interrogations indirectes. Le latin, conformément à la logique, les traite invariablement comme subor-
1. Xénoph., Banquet, YIII, 2 : NixTfpaxoç epcuv t^ç yuyaiMç dvtepaïai. — Isocr., III, 57 : "Hv yàp xa>.(oç apy^eaOai (xaOcDai, noXXcuv «PX^^^ SuvijoovTat. — Xénoph., Banquet, IV, 31 : Oux^ti inziX&^LOn, âXX' ^8ij aTceiXij SXXot;.
2. Par exemple, la simple particule £v ou xc peut changer une proposition relative en proposition intentionnelle : dans les vers suivants (Iliad., XXIV, 75). (î); seul signifierait afin que, tandis que (o{ xcv signifie comment^ ce qui modifie le ton de la phrase :
09pa "zi oc eI'ticj tcuxivÔv etco;, co; x£v 'A'XiXXcu; dciSpcov ex ripia[jLOio Xa/T).
34 ÎNTROMTCTION
données, ce qu'il marque en les mettant au subjonctif. Procédé éminemment rationnel. Pour le Grec, c'est l'imagination qui prévaut ici sur la logique, et comme en général la question a plus d'importance et frappe plus l'esprit que le membre de phrase d'où elle dépend, il en fait le plus souvent une proposition principale et la traite comme telle *. Aussi loin que nous pouvons remonter dans Tliistoire de la langue grecque, nous trouvons la preuve de cette liberté intelligente.
Signalons enfin l'usage des particules. On sait combien ces fines attaches des pensées sont nombreuses et délicates aussi bien dans la poésie homérique que chez les écrivains du cinquième et du quatrième siècle. Ce sont en général des mots anciens, dont le sens et la valeur s'étaient affaiblies peu à peu. Il n'en est que plus remarquable de voir avec quelle sûreté les Grecs se servaient de ces termes peu significatifs par eux-mêmes, mais qui gardaient pourtant quelque chose de leur sens primitif. Ils les alliaient les uns aux autres, les combinaient de diverses manières selon leurs aflinités, les rapprochaient ou les opposaient, en un mot les maniaient avec aisance, en vue d'avertir l'esprit, de faire deviner d'avance la pensée, de rattacher les phrases les unes aux autres ou de les mettre en contraste. Et la brièveté même de ces petits mois, qui semblaient se perdre dans le tissu du discours, permettait de faire de tout cela une sorte de jeu, où Tagilité intellectuelle du Grec trouvait à s'exercer '.
1. Isée» VI, 13 : ^ËpofjievcDV f)fjLb>v et Cfj, ev ^txsX^a c^aaav anoOavEîv. On dirait en laliu : Rogantibus nobis an viveret^ rcsponsum est eum in Sicilia interiisse.
2. Noter tout particulièrement l'emploi des particules [jl^v et hi.
TA LANGUE GRECQIÎË 35
Ces observations, exlrômement incomplètes et sommaires, suffisent cependant à marquer les caractères généraux de la langue grecque au point de vue littéraire. Sonore et variée, elle se prêtait aussi bien à l'expression des passions fortes et des idées vigoureuses qu'à celle des nuances délicates du senlimcnt et de la pensée. E.xcellente pour la poésie par la beauté simple de son accentuation et par l'ampleur mesurée de ses formes, elle lui fournissait en abondance et avec une égale facilité soit les expressions éclatantes et descriptives qui enchantent Timaginalion, soit les termes précis et énergiques qui sont pour l'homme plein de sa passion ou de son idée comme autant de traits. Elle avait, dès le temps d'Homère, des ressources multiples pour caresser Toreille et pour séduire les esprits, lorsqu'elle coulait « plus douce que le miel » des lèvres d'un orateur tel que Nestor, ou « plus pressée que les flocons de la neige d'hiver » de celles d'un Ulysse ; elle en avait aussi pour les frapper par des sentences concises, à la manière de Ménélas apportant dans l'assemblée des Troyens ses réclamations et ses menaces : Tuajpa IJièv, «XXi |i.aXa \'.yi(ùq, « quelques paroles seulement, mais nettes et vibrantes. :> Et déjà, à voir cette richesse discrète, cette souplesse fine et brillante, on pouvait pressentir quelle admirable prose sortirait un jour d'une telle poésie. La langue d'Homère n'eut qu'à vivre quelques siècles, à mûrir, pour ainsi dire, aux rayons de la sagesse morale et politique, pour devenir tout naturellement, et sans aucune modification profonde, la prose naïve et brillante d'Hé-
qui ont servi dès les premiers temps de la littérature à étiqueter en quelque sorte les parties d'un développement, dans l'intérêt de la clarté et du raisonnement.
rodote, la prose concise et forte de Thucydide, le langage merveilleux de Platon, mêlant toutes les grâces et toutes les splendeurs de la poésie aux plus subtiles finesses de la métaphysique, le parler simple et précis de Xénophon, si net, si juste, si élégant, et enfin l'éloquence de Démosthène, c'est-à-dire le pur langage de la raison et de la passion, également lumineux et pathétique.
Nous n'avons rien dit jusqu'ici de la diversité des dialectes. C'est qu'elle n'a pour nous qu'une importance secondaire à côté de celle des caractères généraux de la langue. Toutefois, elle est trop brillamment représentée dans l'histoire de la littérature, pour que nous la passions entièrement sous silence.
Les dialectes qui ont été parlés dans la Grèce ancienne sont loin d'être encore classés d'une manière absolument méthodique et définitive '. Dans un pays divisé en une foule de petits Etats, qui ne se composaient parfois que d'une ville et de quelques bourgades confédérées, il était impossible que le langage parlé n'offrît pas des variétés presque infinies. Mais ces particularités locales, extrêmement intéressantes pour la linguistique, ne comptent pas dans la littérature. Celle-ci ne connaît que quelques types principaux, l'Ionien, le Lesbien, le Dorien, l'Attique, et enfin ce qu'on a nommé la langue commune.
1. L'opinion de l'antiquité à ce sujet est exprimée par Strabon (VIII, I, 2) qui établit en quelque sorte le tableau de répartition des dialectes. Mais il ne donne que les grandes lignes de cette répartition et ne s'occupe nullement d'un classement détaillé et Traiment scientifique. Il y a pour lui quatre dialectes répartis en deux groupes : l'Ionien et VAtlique constituent le premier, VEolien et le Dorien le second. Le point de vue moderne est tout autre. G. Meyer {Griech. Gramm.y p. xii) l'expose ainsi : t Die alte Ein-
L'ionien a été le dialecte de la poésie épique et plus tard celui de la prose à ses débuts. Il se distingue par sa fluidité, par la multiplicité des voyelles, par sa douceur, dont on peut voir comme un signe extérieur dans la prédominance du son atténué de I'y) sur le son plein de l'a. Ces traits sont plus accusés encore dans le nouvel ionien d'Hérodote que dans le vieil ionien des poèmes homériques. L'ionien est le grec d'Asie, légèrement amolli soit par des influences que nous ignorons, soit par l'effet de l'hérédité chez une partie de la race grecque vivant dans des conditions particulières *. Daiis le vieil ionien, la force native du parler hellénique résiste encore à cet amollissement, et il en résulte une des plus belles formes de la langue grecque, celle peut-ôlre qui unit le plus de délicatesse, de variété, de grâce à l'énergie primitive.
Le lesbien n'a eu de grande importance littéraire que dans la poésie lyrique d'Alcée et de Sapho. Si
ibeilung der griechischcn Mundarte in Dorisch, ^olisch und lonisch (mit Attisch) knnn dut so wcit heutc aufrecht erhalten bleibcn, als man imtcr iEoIiscb ailes dasjenige yersteht, was weder doriscb uocb ioniscb ist, obne damit ein Prœjudiz fur eine auf urspriîDglicber Einbeit bcruhcnde Verwandscbafl erwccken zu wollcn •. Et plus loin : « Eine ins einzelne gebcnde Darstellung der Verwnndtscbaftvcrbacltnisse aller griecbiscben Mundarten uuter einander zu gcben ist aucb die jetzigc Wissenscbafl nocb nicbt im Stande i. Il faut donc s'abstenir quant à présent de toute affirmation sur l'âge relatif des dialectes et sur leurs relations respectives avec un type primitif.
1. Otfr. Millier (Litt. grecq.y t. I, p. 19 de la traduction Hillebraud, in-12), regardait l'ionien comme une modification du g^ec primitif, qui se serait produite d'abord sur le continent et de là aurait été transportée en Asie. On tend plutôt aujourd'bui à considérer l'Asie elle-même comme le foyer de l'ionisme. Voyez Curtius, Hist. grecque, t. I, ch. ii.
curieux que soit ce dialecte au point de vue de la linguistique, il ne tient donc qu'une petite place dans rhistoire de la lilléralure. Le lesbien avait, coininc le dorien, quelque chose de inàle et de sonore, avec moins de rudesse et plus de grâce. Son accentuation, moins variée que celle de l'ionien, devait le rapprocher davantage du latin, auquel il ressemblait aussi, plus qu'aucun dialecte grec, par ses flexions.
Tout autre a été le rôle littéraire du dorien. C'est avec l'ionien la langue de la poésie, et son influence se fait sentir encore dans la période attique. La poésie lyrique chorale lui appartient dès l'origine et reste jusqu'à la fin dans sa dépendance. La gravité était sa qualité propre. Il recherchait les sons pleins, ceux de l'a et de l'o) principalement, avec une prédilection qui lui donnait une certaine lourdeur dans l'usage courant '. Mais le dorien littéraire y échappait par le mélange de formes, qui est commun à toute la poésie grecque.
De tous les dialectes grecs, l'attique est celui dont lafortune littéraire a été la plus brillante, et en qui se réalise le type le plus achevé de la langue nationale. Proche parent de l'ionien, le dialecte attique lui ressemble par l'atténuation des sons pleins, mais il s'en distingue par une fermeté que l'ionien a perdu de bonne heure. Plus serré dans la contexture de ses mots, il a toute la force désirable avec une certaine
1. Ou conuait la jolie scèuc des Syracusaines de Théocrite, où rétranger alexandrin reproche à Gorgo et à Praxinoa qui parlent dorien iï écraser tous les mots (v. 88, TcXaxetàaSoiaat a7:avTa). A quoi Gorgo répond fièrement, en assénant à l'interrupteur un des plus lourds adverbes de son vocabulaire, qu'elles parlent péloponncsien, 7ceXo::ovva9i9Tl XaXcujxEç, tout comme Bellcrophou de Corinthc eu son temps.
rapidité élégante et concise. Toutes les qualités propres à la langue grecque, telles que nous les avons énuinérées précédemment, brillent donc dans le dialecte attique comme dans leur foyer naturel '. Nous étudierons dans la suite avec plus de détails les caractères de la langue d'Athènes au moment du grand éclat de la littérature athénienne. Bornonsnous ici à lui faire sa place à côté des autres dialectes dont il vient d'être question.
Il est à remarquer que presque jamais, dans la littérature, aucun de ces dialectes n'a été employé d'une manière tout à fait exclusive. Grâce à l'autorité immense d'Homère, le vieil ionien de l'ancienne poésie épique, qui était déjà lui-mémc un langage mêlé, a exercé son influence sur toutes les formes de la poésie, et quel que fût le dialecte prédominant dans tel ou tel genre, les poètes se sont toujours réservé le droit d'y mêler des éléments empruntés à ce ' fonds commun. De même le grand éclat de la poésie lyrique doricnne a été cause que le dorien est devenu la langue naturelle du lyrisme choral, et que les poètes dramatiques d'Athènes ont gardé l'habitude de mélanger les formes doriennes aux formes attiques et aux formes homériques dans les parties chantées de leurs pièces. Ce mélange des dialectes,, habilement ménagé, est devenu ainsi un moyen nouveau de variété, dont les langues modernes, ce semble, n'ofl*rent guère d'exemple.
On appelle langage commun (xstvi^) celui dont se servent les prosateurs grecs , sans distinction d'origine, à partir du temps d'Alexandre. C'est en
1. Les anciens rcmarquaicnl déjà furl bien ce caractère du dialecte attique, qui a emprunté à tous les autres quelques-unes de leurs qualités propres. [Xcnoph.], Rép, ath.j II, 8.
somme, au point de vue des formes, le dialecte attique à peine modifié. Nous l'étudierons, comme langue littéraire, au commencement de la période où il domine.
L'étude de la langue, comme celle du type hellénique, nous amène donc tout naturellement à la division de l'histoire littéraire en grandes périodes.
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA LITtÉRATURE GRECQUE. LES GRANDES PÉRIODES DE SON HISTOIRE.
La littérature grecque, considérée dans la suite de son développement, offre cette particularité que tout y est normal ; les changements y sont lents et réguliers ; jamais ils ne prennent le caractère de révolution.
Les influences étrangères elles-mêmes ont agi sur le génie grec sans brusquerie et sans violence. Sans doute les Grecs ont beaucoup appris des autres nations. Ils ont dû aux Phéniciens l'écriture, aux peuples de l'Asie Mineure la musique et un certain nombre d'idées religieuses qui ont pris une grande place dans leur vie morale ; l'Egypte, l'Assyrie, la Perse, Rome leur ont tour à tour ouvert des horizons nouveaux, et ils ont profité de leurs relations intellectuelles avec tous les peuples qu'ils ont connus. Ce serait donc une idée très inexacte que de se les représenter comme enfermés en euxmêmes et tirant tout de leur propre fonds. Mais voici où se montre bien leur éminente originalité : si importants qu'aient été les emprunts faits par eux aux civilisations étrangères, jamais du moins ils
n'ont accepté du dehors une forme littéraire toute faite. Différence profonde entre leur littérature et celle des Romains par exemple. Chez ces derniers, l'épopée, la tragédie, la comédie, l'élégie, la poésie lyrique, l'art oratoire lui-même, en un mot tous les genres littéraires sont arrivés de Grèce déjà organisés, déjà pourvus de traditions et soumis à des règles. Il a fallu que le génie national s'accommodât de ces formes étrangères, et c'est dans l'imitation qu'il est arrivé peu à peu à se retrouver lui-même. Il en a été ainsi de presque toutes les littératures modernes, dans leur période de renaissance du moins. Au contraire, les Grecs n'ont jamais trouvé devant eux un genre littéraire tout constitué. Que leurs idées fussent spontanées ou qu'elles leur vinssent du dehors, ils les ont groupées à leur manière, et leurs œuvres ont toutes été créées en pleine liberté, d'après un sentiment purement hellénique.
Dans ces conditions, la formation de ce qu'on nomme en littérature les genres offre un intérêt tout particulier. Quand les Grecs ont fait pour la première fois des poèmes épiques, des odes, des tragédies, ils n'avaient sous les yeux aucun exemple de tragédie, d'ode, ni d'épopée. Rien, par conséquent, ne gênait leur fantaisie. Ils auraient pu inventer à la fois vingt sortes d'épopées, construire des quantités d'odes de formes différentes, enfanter des drames où le caprice individuel se serait donné libre carrière. De telles œuvres sans doute se seraient encore réparties en groupes d'après quelques grandes ressemblances fondamentales que l'esprit humain ne peut éluder ; mais elles n'auraient pas donné naissance à des genres proprement dits. La notion môme de genre littéraire sup-
pose certaines convenances reconnues et acceptées, d'où Ton ne s'écarte plus. Si les genres sont nés en Grèce en dehors de toute tradition et de toute influence étrangère, et malgré Tindépendance naturelle à la race hellénique, c'est apparemment que cette classification naturelle des œuvres de l'esprit convenait à ces intelligences nettes et précises. Il leur semblait que chaque chose devait avoir son caractère propre et porter en quelque sorte sa destination écrite sur son visage. De même qu'un temple difl'érait d'un gymnase, une tragédie ne pouvait pas ressembler à une comédie. Un instinct très fin et très vif, un discernement très délicat ont donc établi chez les Grecs, à mesure que l'occasion s'en est présentée, un certain nombre de types dont l'excellence n'a plus été contestée^ Mais comme les convenances que chacun de ces types représentait étaient parfaitement senties de tous et répondaient vraiment à des instincts nationaux, les grands écrivains les ont observées sans eflbrt et par suite sans timidité scrupuleuse. C'est ce qui explique comment ces mêmes genres, qui ont paru quelquefois une servitude aux modernes, n'en était pas une pour les Grecs. Ils érigeaient leurs instincts en lois, tandis que nous, bien souvent, nous avons reçu des lois toutes faites, et nous y avons plié nos instincts.
Il résulte de là tout naturellement que les phases successives de la littérature grecque ancienne doivent être caractérisées par l'importance croissante de la réflexion dans l'emploi des facultés naturelles, fait essentiel de toute évolution intellectuelle régulière. A l'origine, c'est l'imagination et le sentiment, sous leur forme naïve, à demi inconsciente et spontanée, qui prédominent : non qu'il
n'y ait déjà dans cette spontanéité beaucoup de réflexion et de calcul ; mais en somme les idées sont encore élémentaires, et le jugement, faute de connaissances, n'a pas acquis toute sa maturité. A la fin, c'est le spectacle contraire qui s'ofl're à nous : les qualités naïves ont disparu et le savoir raisonneur a pris le dessus en tout sur l'imagination. La division en grandes périodes nous est donnée par cette vue générale. Elle doit mettre en lumière les phases principales de ce changement lent et progressif.
Nous distinguerons d'après cela quatre périodes dans l'histoire que nous allons retracer : la période ioniO'dorienne, la période attique, la période alexandrine, et la période romaine.
I. PÉRIODE ïOMO-DORiENNE (du X* sièclc environ à la fin du VI** avant notre ère). — C'est en lonie, sur les rivages de l'Asie Mineure, que le génie grec se révèle par ses premières grandes créations. Entre le x° siècle et le viii", les chants épiques succèdent aux hymnes. D'abord courts et isolés, ils se groupent bientôt, et finissent par constituer de grands ensembles. La poésie del'Ionie esthéroïque.Maiselle suscite sur le continent grec un autre genre épique qui vise à instruire. Ces deux sortes de poésie, représentées éminemment l'une par Homère, l'autre par Hésiode, remplissent à elles seules toute la première partie de cette période. C'est donc l'essor de l'imagination qui est le caractère principal de la littérature de ce temps. Et toutefois la poésie hésiodique marque déjà un besoin nouveau d'exactitude, de vérité morale et historique, qui dénote un progrès incontestable de la réflexion.
Ce progrès s'accuse dans la poésie lyrique qui
8-annonce dès la seconde moitié du viii® siècle et domine jusqu'à la fin du vi®. Des sentiments plus personnels, une habitude de pensée plus mûre, un jugement plus ferme et plus varié sur les choses de la vie donnent naissance à l'élégie et à l'iambe. Puis les progrès de la musique, le goût des combinaisons rythmiques nouvelles et aussi l'essor plus libre de la passion produisent la poésie lyrique proprement dite. Malgré l'éclat des noms d'Alcée et de Sapho qui appartiennent à l'île éolienne de Lesbos, cette poésie peut être considérée comme surtout dorienne. C'est à Sparte, c'est dans le Péloponnèse, c'est dans les villes grecques de Sicile qu'elle grandit et s'épanouit bientôt par une floraison magnifique. Ce qui caractérise éminemment cet âge, c'est la croissance rapide de la raison qui s'associe à toutes les formes nouvelles d'une poésie pleine de force et d'éclat. Presque tous les grands poètes du temps, Archiloque, Simonide d'Amorgos, Callinos, Tyrtée, Alcée et Sapho, Stésichore, Arion, Théognis, Phocylide, Simonide de Céos et Pindare jugent de haut la vie humaine ; ils dominent de plus en plus l'antique mythologie et l'illuminent par des réflexions encore respectueuses, mais déjà hardies. On sent que la lumière se fait dans le monde des idées ; elle ne touche encore que les hautes cimes, mais elle les éclaire vivement.
Dans la fin de cette période, deux choses nouvelles apparaissent, la prose et la philosophie. Elles n'y ont encore l'une et l'autre qu'une importance secondaire, mais leurs premiers essais suffisent à montrer que le génie grec va entrer dans une phase nouvelle de son développement.