‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 48 sur 261 · PREMIER AGE DE LA POESIE · texte numérisé non relu

PREMIER AGE DE LA POESIE

Leur vie matérielle, dont nous recueillons aujourd'hui les indices*, nous autorise à nous représenter en quelque mesure une vie intellectuelle et morale qui en était refilorescence. Quand on voit les arts décoratifs, bien que relevant en grande partie de rhabileté manuelle, manifester, si longtemps avant la période historique, l'existence d'un goût déjà cultivé et jusqu'à un certain point indépendant, on se sent disposé à croire que d'autres arts, où l'esprit seul est en jeu, n'étaient pas alors complètement ignorés.

Et en effet la poésie se laisse entrevoir dans cette période obscure sous deux formes principales : l'une plus libre, à laquelle appartiennent les chants de deuil et d'hyménée, les péans, les thrènes ou lamentations, et quelques mélodies populaires accompagnées de paroles plus ou moins expressives; l'autre plus régulière et presque hiératique, qui est celle des hymnes. La première contient déjà en germe quelque chose de ce qui sera plus tard la poésie lyrique; nous en parlerons plus loin. La seconde n'est autre chose que le commencement même de la

1. Collignon, Archéologie grecque, p. 18 : « La civilisation de f ce peuple est empreinte d'une grandeur barbare; Tor est pro-

• digue dans les sépultures des chefs achcens de Mycènes. » L'influence orientale est sensible dans quelques-uns des bijoux trouvés à Mycènes par M. Schlicmann dans les fouilles qu'il commença en 1874; mais i le plus grand nombre de ces objets est le c produit d'une industrie locale et accuse un style encore rude et

• imparfait. Tels sont les vases d'or,, un grand plastron de même f( métal, et les boutons d'or repoussé et ciselé, qui décoraient les I objets de bois ou de cuir, comme les pommeaux d'épée. Ces € monuments offrent un système d'ornementation très original...

• C'est le même système qui prévaut sur les poteries faites au f tour et décorées de peintures, trouvées dans les tombeaux; or « l'origine locale de ces vases ne saurait être douteuse. •

poésie épique ; à ce titre, elle doit attirer dès à présent notre attention.

C'est sur le versant septentrional du mont Olympe, dans la région nommée Piérie, qu'une tradition ancienne plaçait le lieu de naissance des Muses ^ Cette petite bande de terre montagneuse fut en efifet un des berceaux de la poésie hellénique. Là habitait, dans l'âge préhistorique, un groupe de tribus thraces, proches parentes des Phrygiens et des Grecs. En un temps où l'hellénisme n'était pas encore constitué, aucune limite infranchissable ne séparait ces peuples de leurs voisins plus méridionaux. L'Olympe et le mont Piéros, qui en est le prolongement, forment ensemble comme une ligne brisée qui va du Sud au Nord parallèlement au rivage du golfe Thermaïque sur une longueur d'environ soixante ou quatrevingts kilomètres, entre l'embouchure du Pénée et celle de l'Haliacmon. Venus du Nord et resserrés à l'Ouest et à l'Est entre cette montagne et la mer, les Piériens devaient naturellement chercher une issue vers le Sud. C'est dans cette dernière direction qu'ils entrèrent en contact avec les Grecs proprement dits. A une date incertaine, une colonie de ces Piériens émigra, dit-on, vers le centre de la péninsule hellénique et vint s'établir au pied de l'Hé-

1. Théogonie, y. 53 : Mouaat 'OXufintdcSsç, xoupat Atà( ai^K^xo^o* — xàç 6v riiep^ij Kpov^Sr] tôcs izaxpi [LiyeXoa — Mv7](iO(7tjv7]. Cf. v. 60-62. Sur Torigine des Muses et leur culte, consulter Decharmc, Les Muses, et aussi le chapitre relatif au même sujet dans la Mythologie de la Grèce antique du même auteur.

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licon, où elle fonda Ascra *. Quoi qu'il faille penser du fait réel qui se cache sous cette tradition à demi légendaire, la relation entre la poésie héliconienne et la poésie piérienne n'est pas douteuse; toutes deux relevaient du même culte, et la plus récente, celle de l'Hélicon, aimait à se considérer elle-même comme issue de l'autre.

Au reste le propre des traditions est de simplifier. Il est bien probable qu'en fait ni la Piérie ni l'Hélicon n'ont eu, dans l'histoire de la poésie grecque, toute l'importance qui leur est ainsi attribuée. Quand la civilisation fut assez avancée parmi les tribus helléniques pour que l'homme pût s'arracher par instants aux préoccupations absorbantes de la vie matérielle, la poésie religieuse dut prendre un peu partout un rapide essor. En venant de l'Orient, ces tribus avaient apporté avec elles des hymnes plus ou moins semblables à ceux qu'on retrouve dans l'Inde et en général chez tous les peuples primitifs de même origine. Dans les derniers siècles de la période préhistorique, à mesure que les sanctuaires se multiplièrent et que le culte devint plus pompeux, cette poésie religieuse crut aussi en importance et se perfectionna. Ce fut vers ce temps probablement que le culte des Muses, parti des localités piériennes de Pimpléa et de Libéthron, puis établi en Béotie dans la région de l'Hélicon, prit un éclat nouveau. Son influence s'exerça au loin; les poètes qui le célébraient firent école ; on reconnut

1. StraboDy IX, 2, 25. -^ Cf. X, 3. Voyez aussi le lémoig^age de Pausauias, IX, 29. Il tend à faire supposer que déjà quelque chose d'analogue au culte des Muses existait en cet endroit; mais il y a là un mélange de traditions anciennes et d'inventions plus récentes qu'il est bien difficile d'éclaircir.

partout les déesses piériennes pour les dispensatrices de rinspiration poétique, et on rattacha à la Piérie par diverses légendes les représentants réels ou fictifs de la poésie transformée.

L'extrême simplicité morale et intellectuelle de ces temps antérieurs à Thistoire se reflétait naturellement dans ces antiques créations du génie national. Les populations de la Grèce, autant que nous pouvons en juger, cherchaient alors leur subsistance dans le travail dur et obstiné de la terre : ni industrie active, ni grand commerce ; une vie rude, pauvre, asservie et inquiète ; la guerre fréquente, et par conséquent les incursions et les pillages; tout le monde, comme le dit éncrgiquement Thucydide, avait les armes à la main (rraja if) 'EXXi; £T.BT;p5?cp£».). Au lieu de villes ouvertes, des enceintes fortifiées, bâties en pierres énormes sur des collines; et là des chefs de guerre qui sans doute défendaient au besoin riiommo des champs et lui donnaient asile derrière leurs remparts en cas de danger, mais qui aussi, en temps de paix, le pressuraient cruellement et l'assujettissaient à de lourdes corvées. Dans celle existence sombre, la grande joie, c'était la religion des ancêtres et ses fêtes. L'âme naturellement poétique de ce peuple si bien doué s'y délassait et s'y retrempait. Ses instincts d'ordre, d'idéal, de grandeur simple le prédestinaient à la prière poétique et chantée. Zeus, l'ancien dieu pélasgique, le maître suprême, l'habitant divin des hautes cimes, Zeus, rélher divinisé, possesseur de la foudre, assembleur de nuages et bienfaiteur souverain des hommes, était celui à qui s'adressaient principalement les hommages de la poésie primitive. Sous ce nom vénéré, c'était la nature même qu'on adorait d'une manière à demi consciente, la

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nature terrible et souriante, infinie en malfaisance comme en bonté, tantôt sombre et destructrice, tantôt lumineuse et doucement apaisée. Les Muses, en devenant helléniques, devinrent aussi les filles de Zeus, qu'elles célébraient constamment. Dès le temps d'Hésiode, la notion de cette origine est fixée dans une formule presque invariable : « Muses de l'Olympe, filles de Zeus qui tient l'égide*. » Vivant auprès de leur père, leur fonction propre est de le charmer en chantant*. Elles célèbrent, pour lui plaire, les dieux, leur naissance, leurs attributs, leur infinie diversité^. Lui-même est le principal sujet de leurs chants ; c'est par lui qu'elles les commencent et les finissent*. Ce qui est attribué ainsi aux Muses par la tradition hésiodique, c'est ce que les poêles de la Grèce primitive avaient dû faire depuis des temps reculés. Ils chantaient les dieux à un peuple simple et croyant, et en les chantant ils les enseignaient. Interprètes de la pensée commune, mais supérieurs à la foule en raison et en réflexion, ils dégageaient une à une les idées qui germaient confusément en elle, ils notaient les attributs divins vaguement conçus, ils inventaient, sous la dictée inconsciente d'une multitude avide de mystères, les premiers mythes, ils marquaient les rapprochements et les contrastes, les parentés divines et les hostilités cosmogoniques, en un mot ils ébauchaient

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