LKGENDE I)F LA GUERRE DE TROIE
son loin* n'a pas du sans cloute tirer peu d'éclat des conquêtes réelles de l'émigration achéo-éolienne.
Cette légende de la guerre de Troie intéresse particulièrement l'histoire littéraire, puisqu'elle a donné naissance à Viliade et à VOdyssée, Il est difficile de déterminer exactement aujourd'hui ce qu'elle contient de réalité. Peut-élre cette guerre représcnte-l-elle moins une expédition grandiose et unique qu'une série d'hostilités souvent répétées entre la puissance achéenne de la Grèce continenlale et la puissance dardanienne de la Troade. Lorsque les Eoliens, au xi° siècle, prirent pied sur la cote d'Asie, lorsqu'ils eurent conquis Lesbos et le rivage mysien, refoulé ce qui restait encore de l)ar- (lanicns et bâti des villes au pied de l'Ida, les souvenirs des faits anciens mêlés à ceux des événements récents durent tendre à se grouper en une légende collective. De même qu'une histoire poétique s'est faite pendant le moyen âge autour de Charlemagne, de même une histoire non moins poétique s<^ fit alors autour d'Agamemnon et d'Achille : Tun représentait les Achéens du Péloponnèse, l'autre ceux de la Phthie. La véritable guerre de Troie, transfigurée grâce à la poésie naissante, devint ainsi une sorte d'expédition idéale qui résumait toute la gloire achéenne. Par là même, elle exerça sur toutes les légendes antérieures une attraction naturelle. (Chaque cité et chaque tribu voulut y avoir son représentant; tous les héros vinrent à elle peu à peu et sV associèrent. Quelques-uns même, tels que le pylien Nestor, s'y trouvèrent mêlés à des compagnons d'armes, qui, d'après la légende, n'étaient pas de leur temps. Mais en général les généalogies étaient déjà assez bien fixées par la poésie de Tàge précédent, pour que ces confusions fussent difli-
ciles. Ce fut donc la dernière génération de héros qui figura dans cette guerre. D'autre part on la rattacha à la série des événements plus récents par la légende des retours, qui ramenait les vainqueurs de Troie dans leur patrie, c^est-à-dire aux lieux mêmes d'où leurs petits-fils, les chefs de la colonisation éolienne, se souvenaient d'être partis. Cette légende des retours ne fut d'abord sans doute qu'une partie tout à fait secondaire de la légende générale de la guerre de Troie, dont elle formait le dénouement. Mais peu à peu, on y mêla le souvenir de catastrophes et de crimes domestiques qui avaient ensanglanté des demeures royales; on y fit entrer le récit plus ou moins fictif de voyages involontaires accomplis par les chefs achéens que la tempête avait dispersés ; elle prit alors une importance tout autre. Les progrès de la navigation et les légendes maritimes qui se formaient dans les villes grecques d'Asie Mineure tendirent à l'augmenter chaque jour. Ce fut bientôt dans ce cycle de récits comme une seconde partie distincte, aussi intéressante et plus nouvelle que la première.
Ce grand travail d'imagination et de création poétique ne se fit pas en entier, bien certainement, avant que la poésie épique fut née. Ce fut elle-même qui l'accomplit en grande partie, à mesure qu'elle en éprouva le besoin. Quelques témoignages anciens peuvent nous aider à comprendre comment elle s'y prit et quels succès elle obtint d'abord.
Dans nolro moyen âge français, nous voyons la |)()ésic épique débulor par des compositions qu'on a couluinc d'appeler cantilènes; simples recils ver-
PREMIERS CHANTS EPIQUES Oa
sifiés qui élaient chantés par le peuple. Rien ne nous autorise à croire qu'il en ait été de môme en Grèce. Quand la poésie épique y prit naissance, la poésie religieuse, à ce qu'il semble, était en état de lui léguer un ensemble de préceptes et d'exemples, qui durent la dispenser d'un long apprentissage. La matière changea, mais la forme ne fut d'abord qu'à peine modifiée. Les premiers chants épiques étaient sans doute de véritables hymnes un peu plus développés. Ils débutaient par une invocation à un dieu*, puis ils racontaient une aventure héroïque au lieu d'exposer un mythe ; la différence était insensible ; et il est assez probable que le passage d'un genre à l'autre se fit, pour ainsi dire, entre les mains des aèdes, sans que ceux-ci eussent même bien clairement conscience de la transformation qu'ils accomplissaient.
Le premier fonds de ces chants était emprunté aux traditions anonymes qui circulaient alors partout. Mais à coup sûr les poètes de ces temps anciens, loin de s'asservir à ces traditions, en usaient avec elles très librement. L'imagination d'un peuple jeune est trop complaisante pour refuser à ses poètes le droit d'embellir les choses. Ceux-ci, qui sentaient en eux l'esprit d'un dieu et qui passaient pour effectivement inspirés, croyaient môme dans une certaine mesure créer la vérité des événements par la manière dont ils les racontaient. Lorsqu'il n'y a encore dans une nation ni histoire, ni critique, lorsque tout le passé apparaît comme obscur et vague, il est naturel que celui qui éclaircit le mieux les faits, qui les présente d'une manière à la fois vraisemblable et intéressante, qui les coordonne