‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 71 sur 261 · Odyssée, VIII · texte numérisé non relu

Odyssée, VIII

pour les rendre plus intelligibles, soit cru de tout le monde sur parole, pourvu qu'il respecte les données très générales de la tradition ; el lui-même ne peut guère manquer de considérer son œuvre comme une révélation divine. Le germe de la légende était donc seul antérieur aux récits des aèdes; mais en réalité ce furent ces récits qui dégagèrent la légende el lui permirent de se développer. Un assentiment immédiat fut donné à leurs inventions les plus heureuses à mesure qu'elles se produisaient; elles prirent corps el elles devinrent quelque chose d'historique.

Ces premiers chants épiques ne pouvaient guère Irai ter que les grands événements de chaque légende. 11 fallait tirer de l'obscurité les choses principales pour quMl fiit possible aux autres d'apparailre. Mais chaque composition qui obtenait quelque succès devenait par là même propre à en susciter d'autres qui la continuaient et retendaient. Elle mettait en lumière quelques faits nouveaux autour desquels d'autres épisodes venaient bientôt se grouper. Une sorte de solidarité s'établit ainsi spontanément entre les aèdes. Sans qu'il y eiit d'entente positive entre eux, ils acceptaient les inventions les uns des autres, lorsqu'ils les trouvaient admises (ItVjà dans la croyance publique, et ils se contentaient (le les enrichir par des additions toujours cniissantes.

()uand la légende fut assez complète et assez connue du public dans ses parties essentielles, il se produisit un fait curieux, qui est d'une importance capitale pour expliquer la formation de V Iliade et <ie V Odyssée : c'est que les chants nouveaux, à mesure qu'ils naissaient, commencèrent à se grouper eiUre eux. On savait d'avance la suite des événements prin-

ripaux, on connaissait le caractère des personnages, leur rôle, leurs grandes actions. Par suite, lorsqu'un aède, en racontant un épisode dramatique, avait réussi à exciter particulièrement l'intérêt ou l'admiration en faveur de tel ou tel héros, l'esprit de ses auditeurs allait de lui-même à d'autres épisodes ronnus où le mémo héros figurait, et le désir du public invitait le poète à les traiter également. Plus le poète avait eu de succès d'abord avec ses personnages, moins il pouvait ensuite les abandonner. Luimême s'attachait à eux en raison du talent qu'il avait mis à les faire agir et parler. Une sorte d'affinité s'établissait entre eux et lui : il les aimait comme les créations de son esprit, et il revenait de préférence aux scènes où il était question d'eux comme à celles où il se sentait le plus en possession de son génie. Il en résultait qu'un même aède était conduit à traiter par exemple toute une série de scènes relatives à Achille ou à Diomède ou à Ulysse, en se conformant à certaines données générales qu'il avait en partie reçues de la tradition, en partie déterminées lui-même. l'U tel groupement ne constituait pas des épopées à proprement parler; c'était quelque chose (Tintermédiaire entre les chants entièrement isolés cl les longs développements continus.

Le viii® livre de VOdyssée nous met sous les yeux les faits que nous signalons ici; et à ce titre, il doit être considéré comme le plus important document relatif à l'histoire de la poésie épique en Grèce.

l'ivsse inconnu est accueilli chez Alkinoos, roi (les Phéaciens. Vn banquet a lieu le lendemain de .son arrivée, dans la matinée. Un vieil aède aveugle, Démodocos, y vient prendre place. On l'invite à chanter; il se lève, et la Muse lui suggère de re- Iracei* une querelle qui etil lieu enti-e Achille et

Ulysse en présence dWgamemnon. Celle querelle nous est mal connue. Mais ce que nous voyons très bien, c'est que Taèdc est censr choisir à son gré dans la légende qui est alors le plus en faveur, c'està-dire dans celle de la guerre de Troie, un épisode qui met particulièrement en lumière les qualités d'Ulysse et qui le montre même supérieur à Achille. C'est donc Ulysse qui est le héros de son chant. Le récit émeut profondément les auditeurs ; à chaque pause du chanteur qui méucige ses forces et son succès, des acclamalions et des encouragements éclatent, jusqu'à ce qu'il ait achevé. Voilà -bien le premier fait noté plus haut. L'aède a dégagé de la légende un épisode tout à l'honneur d'Ulysse ; il a représenté celui-ci d'une manière si intéressante et si vivante que son public est pris d'admiration pour le héros. Tout naturellement ce public redemandera le même personnage au poète, qui sera obligé de le satisfaire.

En effet, le soir, un nouveau banquet a lieu, où le même aède cl les mêmes convives se retrouvent en présence. Quand le repas est fini, l'étranger, encore inconnu, se lève; il adresse à l'aède des paroles flatteuses, le loue de son talent et du choix de son sujet, puis il l'invite à raconter un autre épisode lié au premier, celui du cheval de bois, dernier acte du siège d'ilios, où Ulysse a joué le rôle principal : •f Démodocos, je te loue entre tous les mortels : « c'est la Musc, fille de Zeus, qui t'a instruit, ou « bien c'est Apollon. Car en vérité ton chant est « parfait, lorsque tu dis la destinée des Achéens, ce « qu'ils ont fait, ce qui leur est arrivé, ce qu'ils ont c( souffert. Eh bien, donne-nous maintenant autre « chose à la suite; chante le cheval de bois que « construisit Epéos avec l'aide d'Athéné, et que le

<( divin Ulysse fît entrer par ruse dans l'acropole « d'Ilios, l'ayant rempli d'hommes qui dévastèrent « la cité. Si tu me dis cela comme il convient, moi « de mon côté je répéterai partout qu'un dieu bien- « veillant a mis en toi le don divin du chant*. » Ainsi c'est bien le récit du matin qui est la raison d'être immédiate du récit du soir; c'est parce que l'aède a mis une première fois en scène le personnage d'Ulysse avec naturel et pathétique, parce qu'il a su faire ressortir la grandeur de son caractère et la finesse de son esprit, qu'il est invité à retracer un autre épisode où le même personnage va reparaître d'une manière non moins glorieuse. Dans V Odyssée, il est vrai, cela répond aussi à un tout autre dessein, qui est de préparer la révélation qu'U'lysse, encore inconnu des Phéaciens, va leur faire de son nom ; mais ce dessein est secret, et celui qu'Ulysse avoue ouvertement doit avoir assez de vraisemblance pour le dissimuler; il faut donc que sa demande et la manière dont il la justifie soient en accord avec les usages qui régnaient en ce temps.

Et maintenant peut-on interpréter cette scène d'une manière différente? Est-il possible d'admettre par exemple, avec Welcker*, que Démodocos soit censé réciter des fragments d'un poème proprement dit, d'une Petite Iliade, composée antérieurement par lui ? Rien n'est plus contraire à l'évidence. Le texte homérique ne nous donne nullement l'idée d'un poème continu dont on détacherait des épisodes; il nous montre des chants distincts, mais liés entre eux par le sujet, ce qui est fort différent. Ulysse vient d'être jeté à Skhérie par un naufrage après un

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