Eustathe, Comment, sur l'Iliade, p. 5 (Sta)lbaum
110 CHAPITBB n. — ANALYSE DE L'ILIADE
qu'elle était inconnue avant les grammairiens alexandrins. On ne la trouve usitée dans aucune citation antérieure, et elle répond à tout un système de divisions que les bibliothécaires d'Alexandrie mirent à la mode. Utile pour Tusage courant, elle n*a donc en elle-même aucune valeur pour Tétude que nous entreprenons. Ajoutons qu*elle est souvent très arbitraire, comme on le verra par Tanalyse du poème. Mais à côté de cette division alphabétique, nous en trouvons une autre plus intéressante. Celle-ci est représentée par des titres variés, qui désignent brièvement certains épisodes saillants (Mfjvt^, ""Opxu, etc.). Quelques-uns de ces titres figurent chez Platon et chez Aristote, et ces écrivains ne connaissent d'autre division de V Iliade que celle-là*; les autres nous ont été conservés par divers auteurs entre lesquels il faut nommer Elien et surtout Eustathe ; ce dernier cite tous ces titres dans son commentaire'. Quelques-uns s'appliquent à des morceaux fort étendus ' ; d'autres au contraire ne conviennent qu'à des scènes très courtes^. Il ne faut donc pas croire que chaque morceau pourvu d'un titre spécial ait du à l'origine être récité isolément. La longueur des uns, la brièveté des autres excluent également cette hypothèse. Le plus probable, c'est
1. Arist., Poét.y 16 et 24. Platon, Répuhliquey 1. X, p. 614 B; Cratyle, p. 428 C; Petit Hippias, p. 364 E ; Ion, p. 539 B.
2. Elien, Hist. variée, XIII, 14. — Cf. la table iliaque de Bo ville, C. I. G., n«> 6125.
3. Par exemple le titre de AtO(jiTi8ou; àptors^a désignait non seulement le Y^ livre actuel auquel on l'applique ordinairement, mais aussi le YI«. Hérodote, II, 116, cite un passage du YI* livre actuel comme détaché de la A'.0[it(8o'j; apiaxiioL,
4. Le titre de Ao!(iô; en tcte du I«'' livre ne désigne proprement qu'un épisode d'une trentaine de vers. Le reste est désigné par le mot MtjVi;.
qu'un certain nombre de ces titres seulement appartenaient à des morceaux indépendants ; quant aux autres, introduits peu à peu dans l'usage par une analogie fort naturelle, ils ont servi à désigner certains épisodes connus ; mais ces épisodes n'étaient jamais produits en public isolément et ne pouvaient pas l'être.
Quelque opinion qu'on ait sur la formation de VIliade et sur l'âge relatif de ses diverses parties, on ne saurait douter que le premier livre, dans son ensemble, ne soit le plus ancien de tout le poème. C'est là en effet qu'en est établie la donnée essentielle, à savoir l'absence d'Achille. Sans doute, la légende avait bien pu raconter déjà qu'Achille et Agamemnon s'étaient un jour querellés à propos d'une captive, et qu'Achille avait cessé par dépit de prendre part pendant quelque temps aux combats. Mais qu'on y réfléchisse : tant que cette querelle n'avait pas été distinguée entre tous les événements d'égale importance par un chef-d'œuvre, eùt-il été concevable qu'elle s'imposât comme une donnée nécessaire à toute une série de chants? Évidemment non : ce qui lui a donné cette valeur et cette autorité, c'est le succès du récit admirable qui est parvenu jusqu'à nous. D'ailleurs l'antiquité de ce récit est confirmée par tous ses caractères.
Deux groupes de scènes remplissent ce premier livre en s'équilibrant mutuellement : l'un qui comprend la peste et la querelle proprement dite (v. 1- 317); l'autre, où sont racontées les conséquences immédiates de la querelle et le développement qu'elle prend par l'intervention des dieux (v. 318-611).
C'est en invoquant la muse selon l'usage traditionnel que le poète ouvre son récit (v. 1-7). Sous une forme très vague, une sorle de sommaire des événements futurs est contenue dans cette invocation. Beaucoup de souffrances pour les Achéens, beaucoup d'àmes de héros descendant chez Hadès, beaucoup de cadavres livrés en pâture aux chiens et aux vautours, voilà, entre les choses à venir, celles qu'il nous découvre. On ne peut s'empêcher de remarquer que le véritable développement du poème actuel n'apparaît là que très imparfaitement. Rien n'annonce dans ce résumé préliminaire les grands événements qui en rempliront la seconde moitié, la mort de Patrocle, le retour d'Achille, sa victoire sur Hector. Le poète, uniquement occupé des revers des Achéens, ne semble pas avoir la moindre idée de leur triomphe final ; il voit la colère d'Achille funeste aux siens et il ne songe pas au jour où, par une péripétie des plus dramatiques, elle doit se retourner contre les Troyens et leur devenir bien plus funeste encore. Que faut-il conclure de là? Ces vers, en raison môme de leur peu de précision, ne peuvent pas avoir été composés par un aède pour servir d'introduction au poème après son achèvement complet. C'est donc bien l'auteur de la Querelle qui a dû les mettre en tête de son chant; seulement ne devient-il pas plus que probable par là môme qu'en les composant, il n'avait aucune conception arrêtée des événements qui figurent aujourd'hui dans Y Iliade?
L'action commence, et aussitôt elle nous captive par un intérêt simple et profond. Les Achéens ont pris à Chrysès, prêtre d'Apollon, sa fille Chryséis et ils l'ont donnée à leur roi Agamemnon; le vieillard, qui veut ravoir son enfant, vient au camp pour la ré-
clamer, le front couronné des bandelettes sacrées et les mains pleines d'or. Agamemnon le repousse durement. Scène courte, mais d'un pathétique admirable. La prière du vieux prêtre désespéré monte vers Apollon ; le dieu l'entend, sa colère éclate, il lance ses traits contre les Achéens. Pendant neuf jours, la peste ravage le camp ; au bout de ce temps, Achille convoque l'assemblée et décide le devin Calchas à révéler la cause de la colère du dieu. Calchas dénonce l'outrage fait par Agamemnon à Ghrysès. Il n'en faut pas plus pour mettre en feu les passions d'où naîtra tout le poème. Voilà le chef suprême désigné comme l'auteur des maux dont souffre l'armée ; furieux, il invective le devin et s'en prend à tous les chefs indirectement : résigné à rendre Chryséis, puisqu'il le faut, il entend bien du moins être dédommagé de son sacrifice. Une telle prétention irrite l'impatient Achille ; ainsi s'engage la querelle. Les menaces et les provocations, les outrages et les plaintes amères s'entrecroisent. Aux paroles violentes succéderaient des actes plus violents encore sans l'intervention d'Héré et d'Athéné. Achille avait déjà tiré à demi son épée ; il la remet au fourreau, mais il jure solennellement qu'un jour les Achéens regretteront de ne plus le voir combattre pour eux. En vain le vieux Nestor intervient avec des paroles de paix ; Agamemnon répète qu'il se dédommagera aux dépens d'Achille en lui enlevant sa captive Briséis, et Achille de son côté renouvelle sa déclaration de haine et d'hostilité. L'assemblée se disperse alors et Achille se retire, tandis qu' Agamemnon se prépare à renvoyer Chryséis à son père et fait purifier le camp.
Tout cela se tient et forme un ensemble qui se suffit à lui-môme. On se représente aisément un tel
morceau comme indépendant. Rien n'y dénote chez le poète la conception précise d'une suite, arrêtée déjà dans son esprit. S'il y a des allusions aux événements futurs, elles sont vagues et n'annoncent rien qui ne pût être connu des auditeurs par les données générales de la légende*. Le poète n'introduit, à proprement parler, aucun de ses personnages comme nouveau ; il n'expose pas non plus la situation des Achéens au début de l'action ; manifestement, son public sait d'avance les antécédents et les conséquences de la scène particulière qu'il extrait de la légende. Au début de VOdyssée^ nous sentons la préoccupation de marquer le commencement d'une grande action, en notant son point d'attache avec les événements antérieurs : « En ce tempsce là, nous dit l'auteur, tous les autres qui avaient « échappé à la mort cruelle étaient chez eux...; « seul, Ulysse... » Gela suffît à nous avertir. Un tel début prouve à lui tout seul, qu'au temps où il a été composé, V Odyssée apparaissait déjà comme un grand ensemble. Au commencement de Y Iliade, rien de semblable. Ce sera seulement au second livre, et d'une manière incidente, dans un passage sans doute plus récent, que le rapport chronologique du poème actuel avec l'ensemble de la guerre sera indiqué. La Querelle est, pour ainsi dire, en dehors de tout calcul exact de temps, comme une scène qui avait toute sa valeur par elle-même et qui pouvait se
1. Les seules allusions de ce genre sont contenues dans les paroles d'Athéné (v. 212-214) et dans les déclarations d'Achtlle. Elles nous font savoir seulement que les Achéens paieront cbèrcment roffense faite à ce héros. Mais si le fait de la querelle figurait déjà dans la légende avant que ce chaut eût été composé^ ce qui ne parait pas douteux, ses conséquences générales y figuraient nécessairement aussi.
placer par suite à un moment quelconque de la guerre.
La seconde partie du môme livre se rattache étroitement à la première, qui aurait pu se passer d^elle, mais dont elle-même ne peut se passer. Agamemnon envoie prendre Briséis dans la tente d'Achille. Celui-ci la livre, mais en renouvelant son serment de haine et de vengeance. Puis, seul, amèrement affligé, il invoque sur le rivage sa mère Thétis; plainte admirable, où Taccent filial se môle à celui de l'orgueil irrité. La déesse apparaît, écoule ses plaintes, gémit à son tour dans un sentiment de tendresse toute maternelle, et s'engage à demander vengeance à Zeus, lorsque ce dieu, absent de TOlympe pour douze jours, y sera revenu. En attendant, Achille reste à l'écart, éloigné des combats et des assemblées, tandis qu'Ulysse, envoyé par. Agamemnon, reconduit la jeune Ghryséis à son père qui révoque solennellement sa malédiction. Enfin le douzième jour arrive : Thétis va trouver Zeus, et, par une prière pressante, elle obtient de lui la promesse solennelle que les Achéens auront le dessous jusqu'à ce qu'ils aient donné satisfaction à son fils. Le secret de cette promesse est surpris par Héré, pleine de sollicitude pour les Achéens. Une altercation vive éclate entre elle et Zeus. Le fils d'IIéré, Héphaestos, intervient pour rétablir la paix et la cordialité : après un festin joyeux, les dieux se séparent pour se livrer au repos.
Gomme on le voit, ce groupe de scènes ne constitue pas un tout, distinct du premier : c'est une suite et rien de plus. Cette suite semble être une sorte d'agrandissement que le poète a fait subir à sa première création. Quelques légères contradictions de détails peuvent passer pour des indices de ce
iU, CHAPITRE II. — A>ALYSE DE L ILIADE
double travail V Mais ce qui est bien plus instructif à ret /-gard. c'efit que le second groupe révèle une certaine imitation du premier. Le poète reproduit sous des formes nouvelles quelques-uns des motifs qui lui ont déjà réussi et dont sa pensée semble avoir peine à se détacher. Achille, au bord de la mer. invoquant Thétis. nous fait songer à Chrvsës sur le rivage, invoquant Apollon. Dans la plainte du héros, la querelle nous est retracée une seconde fois: elle était en drame tout à Theure. elle est maintenant en récit. La prière de Chrksès à son dieu pour Tapaiscr offre, jusque dans la forme, la contrepartie de celle qu'il lui adressait précédemment pour demander vengeance: le serment de Zeus est comme le redoublement du serment d'Achille : enfin la dispute d'IIéré et de Zeus rappelle de loin celle d'Achille et d'Agcimemnon, d'autant plus que de part et d'autre il s'agit des droits du pouvoir suprême; et l'intervention même d'IIéphaeslos entre les deux divinités n'esl pas sans analogie avec celle de Nestor entre les deux héros. Cette seconde partie, tout en nous montrant le développement naturel dos événements do la première, en est donc comme une ingénieuse variation. Par suite, si Ton v reconnaît le mémo art cl la même pensée, on peut croire du moins qu'elle n'a été conçue pour faire suite «î la preiniôrc que quand celle-ci était déjà en possession du succès.
^,)uellcs ont été les raisons du poète lorsqu'il a
i . Laclimaiin les a notées le premier (Betrachtungen ûher Ho^ mers /lias, éd. Haupt, Berlin, 1874, p. 6). Les dieux sont présenU rlnnH l'Olympe pendant la querelle (221-222); et lors de l'eiitrcTue de Ttiéti» avec son fils, qui a lieu le même jour (v. 318, 348), il CHt dit qu'ils sont tous partis la veille pour l'Ethiopie (v. 424).
ainsi agrandi son œuvre ? Si nous ne nous trompons, la conception de cette seconde partie ne s'explique pas uniquement par le besoin de compléter la première : on y sent aussi l'intention de donner plus de force et d'éclat à un fait capital, l'offense d'Achille; et pourquoi cette intention, sinon pour préparer d'autres chants qui devaient être composés d'après cette donnée ? Les déclarations d'Achille y sont renouvelées en présence des messagers d'Agamennon, l'outrage est rappelé dans l'entretien avec Thétis, le personnage du héros grandit par les réflexions douloureuses que sa mère fait sur sa destinée, enfin le serment solennel de Zeus avec l'appareil de majesté et de terreur qui l'entoure, avec les révoltes inutiles qu'il provoque dans l'Olympe, donne l'impression profonde de la gravité des événements accomplis et de l'étendue des conséquences qu'ils produiront. C'est grâce à ce complément remarquable que le chant de la Querelle a pu devenir la base de tout un édifice de poésie, et par suite il semble difficile de nier que son auteur ait eu en le complétant ainsi la pensée de l'approprier à cette destination. Mais résulte- t-il de là que les chants futurs, dont le poète devait avoir dès lors quelque idée, lui soient apparus à ce moment sous la forme du poème continu que nous avons aujourd'hui sous les yeux ?En aucune façon. La prière de Thétis et le serment de Zeus attestent même le contraire. Thétis demande à Zeus que les Achéens aient le dessous jusqu'à ce qu'ils aient donné satisfaction à son fils, et c'est là ce que promet Zeus '. Or cette promesse ne s'accorde que très imparfaitement avec l'action du
1. V. 509. Tcî^pa 5' lz\ TjioSsaai T^Oei xpâxo;, S^p* fiv *Xyjanoi Oiov e(x6v x^9a>9iv, à^éXkuysi^ xi ^e xiu.^.
poème; car les Achéens donnent complète satisfa(S lion à Achille au neuvième livre en lui accordant tout ce que Thétis avait demandé pour lui, et ils n'en continuent pas moins à subir des désastres par la volonté du dieu suprême; leurs affaires vont môme de mal en pis, jusqu'à ce qu'il plaise à Achille d'envoyer Patrocle au combat et ensuite de renoncer à sa colère pour le venger. Zeus fait donc en réalité dans le poème beaucoup plus qu'il n'a promis à Thétis au début, et il vient un moment où il agit par suite d'un engagement qui n'a plus de valeur et qui ne peut plus en avoir. A partir du neuvième livre, il est, pour ainsi dire, à la discrétion d'Achille, et il semble qu'il appartienne désormais à celui-ci de fixer l'instant où la colère du dieu devra cesser. Si le poète avait su d'avance ce qu'il voulait faire dans la suite, si en composant la scène du serment de Zeus il en avait déjà déterminé toutes les conséquences, il n'est pas douteux qu'il n'eût adapté plus exactement les termes de ce serment aux événements futurs. La vérité est qu'il n'entrevoyait encore ceux-ci que confusément.
Le premier livre dans son ensemble nous parait donc révéler chez son auteur l'intention et le projet d'une continuation, mais en excluant l'idée d'un plan arrêté d'avance, par conséquent celle d'un poème à proprement parler. Ce que nous devinons au travers de son œuvre, c'est une conception encore vague de chants futurs qu'il se proposait de tirer successivement de la légende.
Cela étant, le meilleur moyen de reconnaître dans le reste du poème actuel ce qui appartient à ce poète primitif sera toujours de comparer chaque groupe de scènes à celles de ce premier livre. Notonsen donc brièvement les caractères essentiels. Et
d'abord, Textrême simplicité des moyens. Très peu de personnages : dans la querelle, Achille et Agamemnon sont comme isolés ; les émotions des assistants n'existent pas pour le poète : il est tout entier à ses acteurs principaux et ne songe aucunement à la foule. En général, du reste, sa poésie n'a pas d'arrière-plan : toute l'action se passe sur le devant de la scène ; c'est un bas-relief plein de vigueur, mais sans perspective. Même simplicité dans les descriptions. Toutes sont utiles, brèves et fortes ; l'effet en est concentré en deux ou trois traits, quelquefois en un seul. Le surnaturel prend chez lui quelque chose de naturel : ses dieux sont grands et puissants ; ils ont de la majesté, mais point de pompe ; leur intervention dans les choses humaines est libre et franche ; ils ne se dissimulent pas sous des visages étrangers ; Athéné et Thétis apparaissent à Achille sans emprunter pour cela la forme de mortelles. Tout est donc simple chez ce vieux poète, mais en môme temps fort et grand. La vérité des sentiments et des passions lui est familière ; il fait parler et agir ses personnages sans effort apparent, sans subtilité, avec une naïveté pleine d'énergie. D'ailleurs la douceur et la tristesse ne lui sont pas plus étrangères que la force, comme on peut le voir par la scène de Thétis et d'Achille ; mais il a de la gravité et de la réserve jusque dans l'attendrissement; rien ne lui est plus inconnu que la mollesse et la recherche du brillant.
Il faudrait passer par-dessus les neuf livres qui, dans le poème actuel, viennent immédiatement
après le premier, pour trouver la suite naturelle du récit qui vient d'ôtre analysé. Ces neuf livres renferment pourtant quelques-uns des plus beaux morceaux de VIliade, De là un problème des plus délicats. Disons immédiatement qu'il se résout assez simplement, si l'on considère ces morceaux comme primitivement indépendants. C'est la liaison seule qui est ici défectueuse, et notre analyse va le montrer.
Voici tout d'abord un indice singulièrement probant : c'est une invention capitale qui n'aboutit à rien. Au début du livre II, Zeus, seul éveillé pendant la nuit, songe aux moyens de tenir sa promesse et défaire périr beaucoup d'Achéens auprès des vaisseaux. Après réflexion , le meilleur parti k prendre lui paraît celui-ci : il fait venir Oniros (le Songe) et lui ordonne d'aller trouver Agamemnon pendant son sommeil : qu'il lui dise d'armer ses soldats et de les mener au combat ; s'il attaque maintenant, il prendra Troie. Comment douter en lisant cela que cette fausse promesse ne doive avoir pour effet nécessaire une attaque imprudente des Achécns, suivie d'une défaite sanglante? Une telle invention, si elle a jamais fait partie d'un plan combiné d'avance ou simplement d'un développement régulier, ne peut être stérile. Il serait absurde d'admettre qu'un poète créateur a imaginé cette méditation nocturne de Zeus et cette tromperie divine si réfléchie pour n'en rien tirer par la suite. Voyons donc ce qui en résulte.
Agamemnon, réveillé au lever du jour, convoque les chefs en conseil particulier. Il leur fait connaître le songe que Zeus vient de lui envoyer, et, comme conséquence naturelle de la promesse trompeuse du dieu, il propose de faire prendre les armes
aux troupes. C'est bien là ce que nous attendions. Mais auparavant, il veut éprouver ses soldats, chose dont le Songe n'a point parlé. Cette épreuve, qui donne son nom au livre II (Ileîpa), est des plus étranges. Rien de ce que nous avons vu antérieurement ne la justifie en quoi que ce soit. Tout au contraire, les Grecs viennent d'être décimés par la peste et troublés par la retraite d'Achille. Est-ce le moment, si l'on désire encore les faire combattre, de leur proposer la levée du siège, et cela sans aucune préparation ? Agamemnon émet cependant son avis dans l'assemblée des chefs sans le motiver le moins du monde ; il semble que ce soit là une de ces idées qui entraînent d'elles-mêmes l'assentiment : et en effet sa proposition est acceptée sans discussion, sur une réflexion insignifiante de Nestor. Alors on réunit l'armée tout entière en assemblée. L'épreuve a lieu : Agamemnon feint de vouloir se rembarquer; aussitôt la multitude des Achéens se lève avec des cris de joie et se précipite vers les vaisseaux. Tout serait perdu sans Ulysse, inspiré par Héré et Athéné ' . Les chefs même , qui savent pourtant qu'il s'agit d'une simple épreuve, ont couru aux vaisseaux comme les autres; ni Agamemnon, ni aucun d'eux ne fait quoi que ce soit pour arrêter la foule; et bien loin de proclamer alors, comme la vraisemblance l'exigerait, cette promesse de victoire reçue de Zeus par rinlcrmodiairc du songe, ils n'en font pas môme mention. Ce serait l'argument approprié, et cet argument nécessaire est entièrement passé sous si-
1. Arist., Poétiq., XV, 2, blâme ici l'iDlervention des dieux, comme une machine épique. Il est inconcevable en effet qu'Ulysse n'agisse pas ici par suite de ce quia été convenu avec Agamemnon, mais qu'il ait besoin d'une inspiration particulière des dieux.
lence. Seul, Ulysse, par son énergie, arrête le flot humain et ramène les Achéens à rassemblée , où il châtie rinsolence de Thersite : il prend la parole alors et rappelant les oracles anciennement rendus à Aulis, il fait décider que l'on restera. Quant à Agamemnon, son rôle est nul, et dans tout cela il n'est toujours pas dit un seul mot de la promesse de Zeus \ Le dieu a voulu tromper les Achéens, mais il ne les trompe point. On ne peut nier qu'il n'y ait là une série de contradictions graves et une incohérence de plan inacceptable. Or il est impossible d'expliquer cette incohérence par des interpolations partielles : car elle tient à ce que les deux faits principaux, la promesse de Zeus et l'épreuve, ne sont pas en accord l'un avec l'autre. II faut donc nécessairement que des morceaux distincts aient été raccordés ici maladroitement '.
Suit tout un long développement épisodique. Les Achéens réunis de nouveau, Nestor propose de les ranger par tribus et par phratries. De là un double catalogue^ celui des vaisseaux achéens d'une part (v. 484-785) et de l'autre celui des forces troyennes (v. 786-877). Il est reconnu aujourd'hui d'une manière presque unanime que le premier de ces deux
1. C'est seulement plus tard, daus le banquet des chefs, que Nestor fait allusion à cette promesse divine (v. 436). Encore cette allusion est-elle incertaine, car les paroles de Nestor pourraient bien se rapporter tout simplement au sacrifice qui vient d'avoir lieu et qui a été accueilli par Zeus (v. 420).
2. Kœcbly, Opusc, t. I, p. 41, exprime l'opinion que le livre II est composé de deux récits originairement distincts qui ont été fondus ensemble. Son exposé, sans être convaincant, est du moins fort ingénieux et propre à donner assez bien l'idée du genre de remaniements successifs auxquels certaines parties de VlUade ont pu être soumises.
morceaux ne convient pas à la place qu'il occupe, et qu'il a du y ôtre inséré tardivement *. Quant au second, comme il correspond au premier, il y a lieu de croire qu'il a été composé pour en ôtre comme le complément *.
1. Olfr. Mùllcr, Hist, de la lilL f^r., traduction Hillebraod, édition in-12, tome I, p. 107 el suiv. Kœchly, Dissertatio secunda de Iliadis carminibuSj Opusc, t. I, p. 21. Bergk, Grieeh. Liier.j t. I, p. 557. Principales preuves : — Contradictions : Mégès, fils de Phyléc et roi de Dulichion (II, 628) ; le même, roi des Epéens et habitant l'Elide (XIII, 692; XY, 519). Médon, navarque du vaisseau de Philoctète, de Mcthone (II, 727); le même, chef desPhthiens de Phylaquc (XIII, 693; XY, 334). Ajaxde Salamine, à peine mentionné incidemment (557-550), malgré sa grande importance dans llliade. — Nouveautés : les Arcadiens (v. 603-614), inconnus dans le poème: de même pour Nirée de Syme et les Grecs des iles de la côte d'Asie (v. 671-680); de même pour les Rhodiens et leur chef Tiépolcme (v. 653-670), qui ne figure que dans un épisode manifestement interpolé du Y* chant. Importance des Athéniens (v. 546-566), et en particulier de leur chef Menestlieus, • le plus habile des hommes à ranger des cavaliers et des fantassins couverts de boucliers •, éloge que rien ne justifie dans le poème. — En outre, ce catalogue n'est pas à sa place dans un récit qui s'ouvre la dixième aunée de la guerre. Il n'a pas été composé pour la circonstance, car il mentionne les Myrmidons qui ne combattent pas. Enfin il est difficile d'expliquer pourquoi l'auteur énumère des vaisseaux, lorsqu'il ne s*agit pas de batailles navales, et pourquoi il commence par les Béotiens (d'où le nom de Boicox^a employé quelquefois comme synonyme de KaTaXofo; tûv vecuv), ce qui serait naturel seulement si le catalogue précédait par exemple le récit d'une expédition partant d'AuIis.
2. Otfr. Millier, ouvrage cité, p. 110. Bergk, p. 567. — Omissions: Il n*est rien dit des Caucones ni des Lélèges, alliés importants des Troyeiis, souvent cités dans le poème (X, 429, 829 ; XX, 96, 329; XXI, 86); rien non plus d'Asteropéos. — Nouveautés: Ecnomos le devin, tué par Achille dans la rivière (II, 861); inconnu dans Y Iliade. De môme Amphimaque (II, 871). Otfr. Mùllcr remarque en outre que Stasinos n'aurait pas mis à la fin des Chants cypriens un catalogue des alliés de Troie, comme nous
Le combat va-t-il enfin s'engager? allons-nous sortir de ces détours déjà compliqués ? Les deux armées s'avancent Tune contre l'autre ; elles sont sur le point d'en venir aux mains, lorsque tout à coup un combat singulier se trouve substitué à l'engagement général que nous attendions. Paris vient de défier les chefs Achéens, et c'est Ménélas qui répond au défi. Une convention est conclue à ce sujet. — Tandis qu'on la prépare, Hélène se rend sur les murs de Troie, et là, accueillie avec une tendresse paternelle par le vieux Priam, avec admiration par les vieillards troyens, elle montre à Priam les principaux chefs achéens en les lui désignant par leur nom ; nouvel épisode , célèbre sous le nom de TtiyoavLoida, Etranger à l'action, on conçoit avec quelle facilité il a pu y être ajouté après coup. — Cependant la convention se conclut. Si Ménélas est vainqueur, les Achéens reprendront Hélène et recevront de plus un dédommagement; moyennant ces avantages, ils lèveront le siège et se retireront; si au contraire Ménélas est vaincu, ils s'en iront sans aucun dédommagement V Est-ce là une suite possible de l'action commencée ? La fausse promesse de victoire faite par Zeus au roi Agamemnon devient de plus en plus inutile. Celui-ci, bien loin de se laisser tromper par les paroles du dieu, n'en tient aucun compte. S'il y croyait, la convention serait inacceptable. Comment admettre qu'il renonce, sans même
savons par Proclos qu'il le fit, si ïlliade eût déjà contenu un catalogue semblable.
1. On a remarqué qu*une telle convention se comprendrait mieux la première année de la guerre que la dixième. Cela est vrai. Mais les invraisemblances de ce genre sont de celles que tous les poètes se permettent sans scrupule.
délibérer, à un succès certain et complet pour l'espoir très incertain d'un succès beaucoup moindre ? Cette invraisemblance énorme n'est môme pas atténuée par la seule excuse poétique qu'elle eût comportée, c'est-à-dire par l'entraînement des passions : car la convention est conclue froidement et solennellement, non entre les combattants, mais entre les deux chefs suprêmes. On va chercher pour cela le vieux Priam dans Troie, on l'amène dans la plaine du Scamandre, et là le pacte est scellé par un sacrifice et des serments, dont le poète nous donne tous les détails. Le combat singulier a lieu ; la description en est conforme à un type que nous retrouverons plusieurs fois dans V Iliade, Paris va être vaincu et tué, quand Aphrodite le sauve, comme elle sauvera Enée au cinquième livre. Tandis qu'elle le transporte auprès d'Hélène et fait succéder, malgré celle-ci, l'amour aux combats, Ménélas erre au front de l'armée troyenne , cherchant vainement son adversaire disparu.
Alors Héré et Athéné, qui ne veulent pas que la convention soit exécutée parce qu'elle sauverait Troie, obtiennent de Zeus l'autorisation de la faire rompre; sans cela la guerre était finie et le serment de Zeus restait sans effet. Pour qu'il n'y ait pas contradiction absolue entre le rôle joué ici par Zeus et l'engagement pris par lui envers Thétis, on interprète avec complaisance la pensée du poète : le dieu fait semblant, dit-on, de se laisser contraindre, mais en réalité il connaissait d'avance la prière qui lui serait adressée par les déesses et la faisait entrer dans ses calculs. Nous sommes surpris en ce cas que cela ne soit pas indiqué expressément ; cette antique poésie est d'ordinaire plus naïve. Les deux déesses poussent le Lycien Pandaros à une perfidie. De loin,
tandis que les Achéens, sur la foi du pacte conclu, sont sans défiance, Pandaros lance une flèche à Ménélas et l'atteint. On s'empresse autour du blessé ; mais déjà les Troyens ont spontanément repris les armes et s'avancent pour combattre ; les Achéens sont donc forcés d'en faire autant. Au milieu de ce mouvement en avant, Agamemnon passe rapidement en revue les siens, encourageant les uns et excitant les autres. C'est l'épisode intitulé 'AYaixiii-vovoç èicticco- Xtjjtç (v. 223-441), aussi facile à détacher de l'ensemble que laTev/cr^oTdx du livre précédent. Sans qu'il soit absolument exact de dire, comme on l'a fait, que cette revue fait double emploi avec le Catalogue du livre II, il est difficile de croire que les deux morceaux aient pu appartenir simultanément à un même plan primitif. Quant à la fin du quatrième livre (v. 422-544), elle se rattache en réalité au livre suivant : c'est le commencement des Exploits de Diomide.
Ces deux livres III et IV forment, comme on le voit, un groupe qui semble s'être constitué autour d'une seule invention, celle du pacte. Ce groupe se rattache mal à ce qui précède ou môme le contredit, et il est sans influence sur ce qui suit. On peut le supprimer tout entier par la pensée sans inconvénient. Au point de vue littéraire, il offre certains caractères propres : une action lente et de peu d'intérêt, une certaine surabondance de détails*, rien de la manière rapide et grande du Chant de la Querelie. L'abus des formules y est particulièrement sensible*; l'imagination n'anime et n'éclaire que
1. Voyez notninmeut la conclusion du pac'.e (surloul III, 310).
2. Dans les 58 premiers vers du livre III, on trouve cinq fois la formule 'AX^ÇotvSpoç Oeoctdii^ à la fin du vers; dans le livre tout
faiblement le style. Quant aux deux remarquables épisodes de la TeixojxcxCx et de V 'ExizwXtqijiç, il serait peut-être téméraire de vouloir décider s'ils ont été composés primitivement avec le reste ou s'ils y ont été ajoutés après coup ; la seconde supposition est du moins plus vraisemblable. Le mérite de ces deux épisodes est frappant ; mais ils ont l'un et l'autre ceci de caractéristique, que ce sont des thèmes poétiques et non des moments de l'action. Le premier accuse en outre un goût descriptif qui semble étranger à l'énergique et simple auteur des parties primitives de V Iliade^ \ le second est remarquable par une symétrie trop apparente, où l'on ne retrouve pas la liberté suprême qui est la marque du génie*.
Avec le dernier morceau du livre IV, commence un nouveau groupe qui comprend aujourd'hui la fin du livre IV (à partir du vers 442) et les livres V, VI et VII. C'est le récit d'un grand combat qui remplit toute une journée et se termine le soir par la conclusion d'un armistice.
Considéré dans son ensemble, ce groupe se rattache mal à l'action commencée. La promesse de
entier (461 v.), ou trouve quatorze fois la formule 'Ap7)(fiXo; MevAao; placée de la même manière. Cette monotonie ou cette négligence est loin d'être ordinaire dans le poème.
1. Celui-ci ne décrit jamais ses héros autrement que par un mot. Il ne s'attache pas aux particularités physiques qui les distinguent. Ici au contraire, le poète spécifie, dans de fort beaux vers d'ailleurs, leur stature, leur attitude, leur manière même de parler. C'est là, semble-t-il, le fait d'une observation plus analytique. Voy. III, 168-170, 193-198, 209-224, 226-227.
2. Agamemuon, parcourant les rangs de sou armée, adresse d'abord trois éloges à Idoménée, aux Ajax et à Nestor, puis trois blâmes à Ménesthée, à Ulysse et à Diomède.
Zeus à Thélis y est sans effet, car les Achéens sont constamment vainqueurs. Rien d'ailleurs n'avertit le lecteur que l'effet de cette promesse ne soit que retardé : en réalité, elle est purement et simplement oubliée, et Zeus reste à peu près étranger à ce qui se passe. Quant à sa fausse promesse à Agamemnon, transmise au commencement du livre II par l'intermédiaire du Songe, elle est bien plus oubliée encore. La bataille s'engage sans qu'il y soit fait allusion et sans qu'elle y contribue en rien. Il est donc manifeste à présent qu'elle a été faite vainement, ce qui montre assez combien on aurait tort de chercher en tout ceci un plan primitif. Mal relié par conséquent à l'ensemble de l'action, ce groupe ne tient pas mieux à ce qui le précède immédiatement. En effet, ni au moment de la mort de Pandaros, ni lors du défi d'Hector, ni ailleurs, il n'y sera question du pacte antérieurement conclu et violé. Il semble que l'épisode du pacte n'existait pas encore lorsque le récit de ce premier grand combat a été composé.
Prenons à présent ce récit en lui-même. Il se divise en plusieurs parties distinctes. La première comprend la bataille proprement dite, c'est-à-dire la lin du livre IV et tout le livre V. C'est le chant des Exploits de Diomède au sens précis du mot, bien que ce titre ait été étendu dans l'antiquité à ce qui suit. Les deux armées sont aux prises ; Ares et Athéné excitent les combattants ; celle-ci prête à Diomède une valeur extraordinaire, et, pour lui laisser libre carrière, elle décide Ares à se retirer. Alors se déroule, dans une magnifique narration, la série des exploits du héros argien. Blessé par Pandaros, il est guéri sur-le-champ par Athéné : elle l'excite de nouveau et lui ordonne même d'attaquer Aphrodite, s'il la rencontre sur le champ de bataille.
Désormais rien ne résiste à Diomède. Il trouve devant lui Enéc et Pandaros, montés sur le môme char; il tue Pandaros, force Enéc à fuir et le blesse dans sa fuite. Aphrodite, mère d'Enée, vient au secours de son fils : Diomède frappe et blesse la déesse ellemême. Celle-ci s'enfuit dans l'Olympe sur le char d'Ares, et là, elle est consolée par sa mère Dioné, tandis qu'Apollon, par ses menaces, repousse enfin Diomède et met Enée hors de danger. C'est la première partie de la bataille (IV, 422-V, 453).
Une chose rend immédiatement suspecte la place qui lui est attribuée dans \ Iliade actuelle. Comment se fait-il que dans la première bataille du poème, le principal rôle soit attribué, du côté des Achéens, à Diomède plutôt qu'à Agamemnon, et du côté des Troyens, à Enéc plutôt qu'à Hector ? En ce qui concerne Agamemnon, le rôle effacé qui lui est donné ici est d'autant plus inacceptable qu'après s'être vanté dans la Querelle de pouvoir aisément se passer d'Achille, il est moralement obligé de se signaler plus que personne sur le champ de bataille. Ajoutons qu'il a de plus, pour l'exciter à combattre, la promesse de victoire apportée par le songe, promesse si oubliée jusqu'à présent. La prééminence d'Enée sur Hector n'est pas moins étonnante : car Enée ne sera, dans le reste de Y Iliade, qu'un personnage secondaire, tandis qu'Hector est réellement le premier des Troyens. Ce double renversement des rôles ne peut guère s'expliquer d'une manière satisfaisante que par une seule hypothèse. Il faut admettre que le chant des Exploits de Diomède a été composé lorsque les premières places dans l'action étaient déjà prises. En le comparant au livre XI [les Exploits d'Affamemfiofi)^ on trouve la confirmation de cette hypothèse. Celui-ci est le modèle ; l'autre est
une sorte de variation admirable, qui peut bien provenir du môme poète, mais qui est certainement d'une date postérieure*. Le rôle de Zeus peut aussi servir à la même démonstration : autant le dieu, au onzième livre, est actif et vigilant dans l'accomplissement de son serment, autant il se montre incertain et sans volonté au cinquième.
La seconde moitié de ce livre semble être une sorte d'extension de la première. Ce sont deux morceaux destinés évidemment à constituer un groupe et qui se ressemblent sans se répéter. L'exploit de Diomède contre Aphrodite, qui est le fait principal de la première partie, se renouvelle dans la seconde sous une forme plus merveilleuse par son exploit contre Ares. Cette rencontre du héros et du dieu est le point vers lequel tout converge. Si nous dégageons l'idée primitive des quelques additions qui l'obscurcissent aujourd'hui, tout se réduit en effet à une série d'événements fort simples qui nous y mènent en droite ligne. Ares a ranimé le courage des Troyens ; il marche devant eux avec Enyo et jette la terreur partout. Diomède, lui-même, se retire intimidé. Mais alors Héré et Athéné intervienviennent ; elles obtiennent l'assentiment de Zeus et descendent de l'Olympe sur le champ de bataille. Là Héré , par son exhortation puissante , rend le courage aux Achéens, tandis qu'Athéné de son côté excite de nouveau Diomède. Elle monte avec lui sur son char à la place de Sthénélos et le dirige contre Ares. Grâce à elle, le dieu est vaincu par le héros, et, blessé, il remonte dans l'Olympe ; la scène qui a lieu entre Zeus et lui rappelle, par une sorte de
1. Cf. Annuaire de V Association des Etudes grecques, 1884, p. 54 et suiv. (Etudes sur l'Iliade).
symétrie voulue, celle d'Aphrodite et de Zeus à la fin de la première partie. Ce plan primitif si simple est principalement troublé aujourd'hui par l'épisode du combat singulier de Tlépolème et de Sarpédon (v. 628-698), qui est sans rapport avec le reste du poème et trahit clairement son origine plus récente*. En outre, il est possible que tout le début de cette seconde partie du livre V ait été remanié dans l'intention de faire à Sarpédon un rôle qu'il n'avait pas primitivement.
Bien que le livre VI vise expressément la situation qui vient d'être décrite, on est conduit à se demander en l'examinant si ce n'est pas une simple pièce de raccord destinée à encadrer quelques morceaux plus anciens. Ces morceaux sont au nombre de deux : l'entrevue d'Hector avec Hélène et Paris, et l'entretien d'Hector et d'Andromaque Ç'E%':opoç xal 'Av$p5[iiyY)ç 6ix'.X(a), qui donne son nom à tout l'ensemble.
Tandis que les divers chefs achéens multiplient leurs exploits, Hector, sur les conseils d'Hélénos, se décide à quitter le champ de bataille pour aller prier sa mère Hécube de porter une offrande solennelle à la déesse Athéné. Démarche entièrement inutile à l'action, puisque cette offrande sera sans effet; et en outre comment ne pas remarquer combien le départ d'Hector est mal justifié par la raison qui en est
1. Tlépolème et les Rhodiens ne figurent nulle part ailleurs dans Y Iliade, sauf dans le Catalogue (II, 653-670). Cela est d'autant moins acceptable, que Tlépolème est représenté ici comme un héros égal aux plus redoutables, et digne en tout de son père Héraclès. Il a dû être introduit dans l'Iliade sous l'influence des légendes d'Héraclès, que nous aurons a signaler eu plusieurs autres passages.
donnée ? Tout autre des nombreux fils de Priam pouvait aussi bien se rendre auprès d'Hécube à sa place. C'est donc là tout simplement un prétexte assez mal combiné : en réalité Hector rentre dans Troie pour donner occasion aux deux entrevues qui vont suivre. — En son absence, a lieu sur le champ de bataille la Rencontre de Diomède et de Glaucos (v. 119-234), épisode indépendant, sans lien avec l'ensemble, qui manifestement a été inséré là plus tard*. — Hector est dans Troie. Hécube, d'après son avis, monte avec ses femmes au temple d'Athéné, et supplie vainement la déesse de briser la lance de Diomède. Pendant ce temps, Hector se rend chez Paris, pour le décider à revenir combattre. La scène qui a lieu entre eux est belle, surtout par le rôle d'Hélène ; mais il est fort douteux qu'elle ait appartenu originairement à V Iliade. Si Paris est absent du champ de bataille, dans le poème tel qu'il est aujourd'hui, la raison en est tout accidentelle : c'est l'issue de son combat singulier avec Ménélas au livre III ; or les paroles d'Hector à son frère et les réponses de celui-ci ne paraissent pas se rapporter exactement à cette situation ; on croit comprendre, en les lisant, que l'absence de Paris tient à un dissentiment entre les Troyens et lui, dont VIliade ne nous rend pas compte. A l'entrevue avec Paris, succède une des plus belles créations de la poésie homérique, les Adieux d Hector et d' Andromaque . Cette scène, si admirablement délicate et touchante, n'a pas été faite non plus pour occuper la place qu'elle tient aujourd'hui. Manifestement, dans la pensée du poète, les
1. L'auteur de cet épisode s'est si peu soucié de ce qui précédait qu'il fait dire à Diomède veuaut de combattre contre Aphrodite et contre Ares, Ojx àv sycoys Oeoîafv £;iov»,o«vio'.ai tx«/^o^[xTr)v (v. 129).
deux époux se voient alors pour la dernière fois. Les tristes pressentiments de l'un et de l'autre n'ont toute leur valeur poétique qu'à la condition d'être vrais. Par suite, il y a trop d'intervalle dans VIliade entre ces adieux et la mort d'Hector, qui n'aura lieu qu'au vingt-deuxième livre ; de plus, à la fin du septième livre, une trêve d'un jour sera conclue, qui implique nécessairement un retour d'Hector dans Troie. Et pourtant le livre XXII, qui est, comme nous le verrons plus tard, un des plus anciens du poème, semble bien imiter en quelques passages l'épisode des adieux. Tout dénote donc que celui-ci a dû être composé comme un morceau indépendant, à peu près dans le même temps que les chants primitifs de VIliade ou peut-être un peu plus tôt, et sans doute par le même poète. Plus tard un arrangeur l'a rattaché à VIliade, ainsi que VEntretien avec Péris, en composant, précisément pour cela, les autres parties du livre VI.
Le livre VII achève dans VIliade actuelle le récit de la bataille commencée à la fin du livre IV après la rupture du pacte, mais il l'achève de telle façon qu'il est à peu près impossible d'y voir l'œuvre d'un poète développant régulièrement une idée épique. En effet, sans raison valable, la bataille s'interrompt tout à coup pour faire place à un combat singulier. Athéné,au livre précédent, avait refusé d'écouter les prières des femmes troyennes qui lui demandaient de briser la lance de Diomède ; or, malgré ce refus de la déesse, Diomède, en pleine victoire, disparaît de la scène. Hector sort des rangs et défie les chefs Achéens; son défi est accepté, et le sort désigne Ajax pour lui tenir tête. Il y a là plusieurs difficultés. Comment les Achéens vainqueurs consentent-ils à interrompre eux-mêmes volontairement leurs succès?
13't CHAPITRE II. — ANALYSE DE L'ILIADE
Comiiienl arccplenl-ils un nouveau pacte avec les Troyens après celui qui a été violé le matin même, et cela sans faire aucune allusion à cette trahison?^ Voilà pour les invraisemblances. Mais au point de vue de Tart de composer, que penser de cette bataille furieuse qui se termine par un combat singulier? Et ce combat singulier est le second de cette journée ; et il répète, comme il est naturel, les péripéties du premier. Il est inadmissible par suite qu'il ait pu être composé par le grand poète qui a fait les Exploits de Diomède. Lorsqu'on cherche à en deviner l'origine, l'explication la plus vraisemblable est celle-ci : le récit des Exploits de Diomède^ une fois mis à la place qu'il occupe dans le poème, avait besoin d'un dénoùment ; il fallait que la journée se terminât d'une manière quelconque; Fauteur du raccord , incapable de créer par lui-même des scènes égales aux précédentes, a mis fin à la bataille par une intervention d'Athéné et d'Apollon, qui est une simple machine épique; et, en guise de dénoùment, il a imaginé d'insérer là le récit d'un combat singulier, dans lequel Timitation devait rendre sa tache moins lourde. — La fin du livre VII (v. 313-482), désignée sous le titre d'JS/ilèvement des morts (Nsxpwv avaCpsst;), est un morceau d'un mérite poétique fort médiocre cl dénué de toute vraisemblance. Une trêve d'un jour est conclue pour permettre d'ensevelir les morts, et les Grecs en profitent pour entourer leur camp d'un
1. Hector seul en dit un raot (v. 69) en rejel.ant tout sur Zeus. C'est là une .itténuation assez maladroite de l'invraisemblance signalée. Elle prouve que l'auteur duVII« livre a eu conscience de cette invraisemblance, mais il a passe outre par les raisons que j'indique.
rempart formidable. L'invention n'est pas heureuse; car outre que le temps matériel est ridiculement insuflisant pour un travail aussi considérable, il est clair que rien dans la situation ne justifie une mesure de défense qui n'a pas été prise depuis neuf ans. On peut donc être assuré que ce morceau a été introduit dans V Iliade^ non par choix, mais par nécessité; il se relie au livre XII {V Assaut du mur) qui ne pouvait être inséré dans le poème sans cette préparation.
Le lendemain matin, la lutte reprend : c'est la seconde bataille de V Iliade ; elle fait le sujet du livre VIII (K6Xc; v^/ri). Au début, une fort belle scène , où Zeus ordonne aux dieux do s'abstenir et prononce de terribles menaces contre ceux qui enfreindront ses ordres. Quelle que soit l'origine de ce remarquable morceau, il est isolé dans le livre VIII et il n'y est pas à sa place : car Zeus est mal obéi. Le récit de la bataille, funeste aux Achéens, est en somme pauvre et presque vide\ Dès le commencement, tous les principaux chefs sont frappés de terreur ; le combat proprement dit se réduit à quelques épisodes : rien de la belle et simple ordonnance du livre XI par exemple, où un sujet analogue sera traité d'une manière vraiment homérique. Le poète semble embarrassé de sa tâche ; pour se tirer d'affaire, il raconte longuement une tentative vaine d'Héré et d'Athéné cherchant à intervenir en faveur des Achéens. La nuit arrive, sans que la journée ait été réellement remplie. Les
1. Toute cette seconde bataille est contenue 'dans le livre VIII, tandis que la première comprend les livres IV-VII, et la troisième les livres XI-XVIII. Elle est pourtant censée durer autant que les autres.
Achéens sont rentrés dans leur camp; les Troyens campent dans la plaine entre le Xanthe et les vaisseaux. Evidemment un récit ainsi composé n'est pas l'œuvre du poète primitif. Et ce qui achève la démonstration, c'est que des passages nombreux y dénotent l'imitation des chants suivants et en particulier du livre XI *. Le huitième livre a été fait pour rendre possible l'introduction du neuvième dans le poème : la démarche suppliante que feront les Achéens auprès d'Achille dans ce livre IX n'était concevable qu'après une grande défaite ; c'est le tableau de cette défaite que l'auteur du livre VIII s'est proposé de tracer, et il a réalisé son dessein en poète, mais sans liberté et sans essor, avec la préoccupation visible d'un raccord à opérer.
La nuit a séparé les combattants. Agamemnon rassemble les chefs et propose de lever le siège. Cette proposition, déjà faite antérieurement, est répétée ici dans les mômes termes ; mais au livre II, ce n'était qu'une feinte , tandis qu'à présent elle exprime la pensée réelle du roi. Un pareil abus dans l'imitation suffit à révéler un raccord. Le véritable sujet du neuvième livre n'est abordé qu'au moment où s'assemble la réunion intime dans laquelle on décide d'envoyer une ambassade à Achille pour le fléchir (v. 89). Cette ambassade est composée dTlysse et d'Ajax, auxquels s'adjoint dans le poème actuel le vieux Phénix. Accueillis courtoisement par Achille, ils essayent de Tapaiser, et cette tentative donne lieu à un échange de discours qui ont été justement admirés dans l'antiquité et de nos jours. Seul, le long développement narratif de Phénix tran-
1. Kayscr. //omeriscfic Abhandlu/tgcu, Lcipzij^, 1881, p. 57 et suiv.