‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 83 sur 261 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

Troyens, Patrocle atteint Hector dans la plaine; il tue le conducteur de son char, Kébrionès, et une lutte furieuse s'engage autour du cadavre. L'intervention d'Apollon donne la victoire à Hector. Patrocle, à moitié désarmé par le dieu et blessé par Euphorbos, est achevé par Hector et meurt en lui prédisant qu'il sera vengé par Achille.

La Patroclie proprement dite est complète dans les limites de ce récit. Elle se relie tout naturellement aux parties les plus anciennes du poème, c'est-à-dire d'une part à la Défaite des Achéens (livre XI) qui tient elle-même au chant de la Querelle *, et d'autre part à la Mort d'Hector (livre XXH). Elle présente d'ailleurs les caractères que nous avons signalés comme propres à ces chants, la simplicité de l'ordonnance, la clarté de la progression, le jeu des passions*. \\ est plus difficile de dire dans quelle relation elle est avec le chant de VAmbassade, Un passage du discours d'Achille à Patrocle semblerait prouver qu'elle est antérieure à ce chant, comme nous l'avons déjà remarqué plus haut : Achille recommande en eff*et à son ami de ne pas pousser trop loin ses succès, afin que les Achéens aient besoin de lui et qu'ils essaient

1. Toutefois ceUc liaison n'esl pas absolument exacte. Car au livre XI (v. 84-86) il est midi; et au chaut XVI (v.777), après tant d'cvéuements intermédiaires, le milieu du jour vient seulementd'étre dépassé. Cela est très choquant dans le poème actuel où tant de choses arrivent entre les deux moments ainsi indiqués ; mais, même en rapprochant la Patroclie de la Défaite des AchéenSy l'inexactitude subsisterait encore.

2. Il n'y a pas lieu par conséquent de s'arrêter à de très légères particularités telles que l'apostrophe narrative du poète à son héros (v. 20 Tov Se pa,où orevay^wv Tcpoa^orjç, IlatpoxXù; Imceu. Cf. v. 584, 693, 744, 787, 812, 842). Il peut arriver à un poète d'adopter un jour un procédé de ce genre et d'y renoncer ensuite.

de le fléchir par des présents (v. 83-86); chose inconcevable, si ces présents lui ont été déjà offerts et s'il les a formellement refusés. Mais d'autre part, dans ce même discours, on croit trouver une allusion très précise à des paroles prononcées par Achille dans la scène de l'Ambassade (v. 61-63, cf. ix, 650- 653). Il y a donc là deux données contradictoires. On suppose généralement que le second passage est interpolé. A tort peut-être : car il pourrait bien se faire que l'allusion ne fût qu'apparente, et qu'en réalité ce passage de la Patroclie fût précisément la source du passage de V Ambassade auquel il parait se rapporter. Quant à la relation de la Patroclie avec la Mort dEectory elle est moins douteuse. La scène de la mort de Patrocle rappelle de très près celle de la mort d'Hector, à laquelle en outre elle fait directement allusion. On ne peut guère douter en les comparant que la Patroclie n'ait été composée après la Mort dHector, Cela n'empêcherait d'ailleurs aucunement qu'elle fût l'œuvre du môme poète et qu'elle ait été comprise par lui dans la série des chants primitifs qui ont constitué le noyau de V Iliade. C'est là en somme l'opinion la plus vraisemblable, bien qu'elle ne s'impose pas, nous le reconnaissons, avec une entière évidence.

Le XVIP livre roule tout entier sur les combats livrés autour du corps de Patrocle. On conçoit par conséquent qu'il soit regardé comme indispensable à l'action par ceux qui voient dans V Iliade primitive un poème continu. Patrocle tué, il faut bien, si le récit ne doit subir aucune interruption, que nous apprenions comment son corps a été rendu à Achille. Mais si l'on écarte cette idée systématique, le jugement sera tout différent. Le récit est long, confus et monotone ; peu ou point d'invention, pas une situa-

tion vraiment dramatique. C'est un va et vient, au milieu duquel abondent les réminiscences ou les emprunts directs, le XV livre étant particulièrement mis à contribution. Chercher dans cette composition les parcelles dispersées d'un récit primitif qui aurait disparu peu à peu sous les surcharges est une tentative purement chimérique. Nous le considérons dans son ensemble comme un de ces développements tardifs qui sont venus s'ajouter avec plus ou moins de succès au corps primitif de V Iliade. Le dessein principal de son auteur ou de ses auteurs est d'ailleurs visible : on a voulu compléter la Patroclte et préparer certaines parties des chants suivants, qui, à vrai dire, n'avaient aucun besoin de cette préparation.

Le nom A^Achilléide^ qui n'a point de valeur historique, est une dénomination commode pour désigner les sept derniers chants de V Iliade : Achille en effet les remplit tout entiers. Par là, ils forment un groupe ; mais cela ne veut pas dire qu'ils aient été créés ensemble, ni qu'ils soient l'œuvre du môme poète.

Distinguons d'abord dans ce groupe les livres XVIII et XIX, qui en forment comme l'introduction.

Le début du livre XVIII s'offre à nous comme la fin du récit précédent ; mais il est visible qu'il estbien plutôt le prélude de l'épisode principal qui va suivre, c'est-à-dire de la Fabrication des armes. Antiloque apporte à Achille la nouvelle de la mort de Patrocle. Achille est d'abord comme écrasé par la violence de sa douleur; son désespoir attire hors des profondeurs de la mer Thétis et son cortège de Néréides.

Insensible aux consolations et aux craintes de sa mère, le héros ne songe qu'à venger son ami, et par conséquent il renonce implicitement à sa colère contre les Achéens : une nouvelle passion prend dans son cœur la place de Tancienne. Thétis alors promet à son fils des armes pour remplacer celles qu^Hector a prises à Patroclc, et cette promesse est évidemment Tobjct principal de la scène, qui se relie ainsi étroitement à tout Tépisode de la Fabrication des armes. Que faut-il d'ailleurs en penser? L'énumération des >*éréidcs, leur rassemblement dans la grotte de Thétis, leur arrivée en long cortège auprès de la lente d'Achille, leurs pleurs, leur départ, tout cela est d'un goût plus descriptif que la vieille poésie homérique. En revanche les sentiments d'Achille sont peints avec force et grandeur; son désespoir et son dévouement passionné à l'ami qu'il a perdu nous touchent profondément; et lorsque, après le départ de Thétis, il s'avance au bord du fossé sur l'ordre d'Iris et arrête par son cri la poursuite des Troyens qui veulent arracher aux deux Ajax le corps de Palrocle, l'invention est saisissante. Aussi a-t-on essayé de dégager dans cette première partie du dix-huitième livre les éléments anciens des additions postérieures *;mais cela n'a pu être fait encore d'une manière satisfaisante, et il parait plus naturel, quant à présent, de la considérer comme un tout digne de figurer à coté des beaux morceaux du poème. — Ce début du XVllP livre forme donc un magnifique commencement de drame, dont Eschyle profitera un jour; mais aussitôt après, l'action se divise d'une manière fâcheuse ; plus d'unité ni de progrès : au lieu d'une construclion simple et grande en larges

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