‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 92 sur 261 · Epigr. anc. (Anecd, graeca de Villoison, t. II, p · texte numérisé non relu

Epigr. anc. (Anecd, graeca de Villoison, t. II, p

que nous pouvons en juger, n'impliquait en aucune façon qu'on ne crut pas à leur unité primitive. Les grands critiques Alexandrins, Arislarque en particulier, pensaient que des éléments étrangers s'étaient môles diversement à la poésie authentique d'Homère. Par là même, ils attestaient leur croyance en un poète de ce nom, auteur de VIliade ainsi que de V Odyssée; et le soin qu'ils prenaient d'effacer ou d'expliquer les contradictions ou les divergences entre les parties de son œuvre supposée témoigne que, dans leur pensée, cette œuvre était une composition continue et complète, dont l'unité première ne leur paraissait pas douteuse.

Cette manière de voir peut donc être considérée d'une façon générale comme celle de l'antiquité. Elle a passé des anciens aux modernes par tradition; et ceux-ci l'ont reçue d'autant plus aisément qu'elle répondait à l'aspect extérieur des poèmes aussi bien qu'à leurs propres habitudes littéraires. Composer un ouvrage, fiit-ce un poème épique, d'après un plan arrêté d'avance, devait sembler chose toute naturelle dans un temps où personne n'aurait songé à procéder autrement. En outre jusqu'à la fin du xviii° siècle, la plupart des scolies anciennes étant ignorées, on ne se faisait pas une idée exacte des difficultés aperçues par les anciens eux-mêmes et de l'incertitude de leur tradition relativement à ces poèmes.

On a vu dans le chapitre précédent combien cette croyance dogmatique et traditionnelle à l'unité primitive de VIliade est inconciliable avec l'étude atten-

^^zozif>T^^ t6 7:p\v acî5o;x£vov. Cic, de Orat., III, 34: Ilomeri libros coiifusos anlca. Elicii, ///s^ l'rtr., XIII, 14 : Ta 'OjxTioou Ïtzt^ 7:poTcpov

tive et comparée des diverses parties du poème. Mais indépendamment des innombrables objections de détail qu'elle soulève, on peut la combattre aussi par certains arguments généraux que nous devons mentionner ici à titre d'observations préliminaires. Ces arguments ont été produits pour la première fois d'une manière vraiment méthodique et savante par Fr.-Aug. Wolf dans ses célèbres Prolégomènes, publiés en 1795. C'est cet ouvrage qui a posé pour le monde savant les questions homériques*. Bien que les idées de Wolf aient été depuis lors réfutées en partie, nous croyons que ce qui en reste est assez important et assez vigoureux pour mériter réflexion. Wolf s'était proposé principalement d'établir que récriture était inconnue, ou du moins hors d'usage, au temps où fut composée V Iliade* ; et comme un aussi long travail de composition lui semblait impossible sans le secours de cet art auxiliaire, il concluait de là ou laissait conclure à ses lecteurs que le poème actuel était un simple assemblage de morceaux anciens rapprochés les uns des autres par l'industrie des arrangeurs de Pisistrate. La critique, depuis un siècle, a considérablement afl*aibli la partie essentielle de sa démonstration. D'une part, elle a fait voir combien il était hasardeux de fixer une limite précise à la puissance de la mémoire. En étudiant chez divers peuples et en divers temps les produc-

1. Lire, dans la Revue des Deux-Mondes du l»' mars 1848, un article de M. Galusky sur Wolf. On y trouve à la fois d'intéressants renseignements biographiques et un exposé critique de ses idées sur Homère.

2. Il avait été précédé dans cette démonstration par Robert Wood, auteur du remarquable Essai sur le génie original d'Homère (en anglais, Londres, 1769), traduit en français par Demcunier, Paris, 1777.

lions de la poésie épique primitive, on a recueilli des exemples qui ne permettent pas de douter qu'en l'absence de l'écriture certains hommes heureusement doués et spécialement exercés ne puissent composer et retenir un nombre de vers presque prodigieux. D'autre part, on a dû reconnaître que la date de l'introduction de l'écriture en Grèce était fort incertaine ; et en somme, on ne saurait affirmer que les aèdes homériques, pourvus d'une instruction particulière en raison de leur profession même, n'aient pas été en état, sinon d'écrire couramment, du moins d'aider leur mémoire par un système de signes, deux siècles peut-être avant le commencement des Olympiades *. Mais si l'on se dégage de ce

1. En négligeant les traditions fabuleuses des Grecs sur l'origine de leur écriture, dont ils attribuaient l'invention ou Tintroduction soit à Orphée, soit à Musée, soit à Linos, soit à Palamède, on ne peut laisser entièrement de côté le témoignage d'Hérodote (Y, 58-60). D'après cet historien, les lettres phéniciennes auraient été importées en Grèce par Cadmos, puis modiGées peu à peu dans leur forme; les Ioniens se les seraient appropriées les premiers et en auraient fait usage pour écrire sur des peaux préparées. Les plus anciennes inscriptions grecques connues sont celles de Théra : quelques-unes d'entre elles semblent remonter au IX* siècle, ou tout au moins à la première moitié du viii«; elles sont donc antérieures aux Olympiades. Il est clair que l'écriture elle-même doit être notablement plus ancienne en Grèce que ces vieux monuments : des inscriptions n'ont de raison d'être qu'autant que la connaissance de l'art d'écrire est déjà assez répandue. D'ailleurs l'alphabet de Théra, bien que très voisin du prototype phénicien, en diffère cependant d'une manière sensible; et ces différences ne s'expliqueraient pas sans un assez long usage antérieur et un oubli plus ou moins prolongé du modèle. Il est donc probable qu'en effet, comme le dit le vieil historien, c'est bien au premier établissement des Phéniciens en Grèce, et particulièrement à la colonie cadméenne de la Béotic, que doit être rapportée l'introduction de l'Alphabet parmi les populations grecques. Cf. Lenor-

débat obscur où les conjectures ont trop de part, voici un fait qui subsiste et qui a une importance capitale. Quand môme on admettrait que VIliade a pu ôtre écrite dès l'origine ou partiellement notée — ce qui est après tout extrêmement douteux, — il est bien certain du moins qu'elle n'a pas été faite pour être lue. Or c'est là le point capital. L'écriture, pendant longtemps, n'a pu être chez les Grecs qu'un moyen mnémonique : il n'y avait ni livres à proprement parler ni lecteurs. Gela suffit pour qu'il soit certainement difficile de concevoir ce que l'auteur d'un si long poème aurait bien pu se proposer.

Pour assigner à son immense travail un but raisonnable, on doit imaginer de grandes récitations continues analogues à celles qui avaient lieu plus tard à Athènes aux fêtes des Panathénées. Il fallait des occasions de ce genre pour que le poème pût se produire dans son entier ; et s'il n'avait dû être livré au public que partiellement, la construction laborieuse d'un si vaste ensemble était superflue. Mais ces grandes récitations, si nécessaires à l'hypothèse de l'unité primitive, nous ne les voyons mentionnées nulle part. VOdyssée, qui met en scène des aèdes, avec l'intention manifeste de montrer leur art dans toute sa splendeur, ne connaît rien de semblable. Et quand ces récitations apparaissent dans l'histoire, elles nous sont présentées comme une innovation dont on fait honneur soit à Solon, soit a un fils de Pisistrate *. La croyance à l'unité primitive de VIliade

mant, art. Alphabetum dans^le Dict. des Antiquités de Daremberg et SagJio. Consulter aussi Nilzsch, De Historia Homerij fascicul. prior, et Bergk, Gesch. der griechisch. Liter.y t. I, p. 185.

1. Diog. Laerce, Solon^ 57. — [Platon], Hipparque, p. 228, B : *l70cip)(^e{) ...o; Toé 'OfiTjpoy ÏKr\ Tcpcoto; lxd[jLi<7£v si; t^v y^v Tautrjv^ xa\

implique donc tout d'abord une hypothèse, qui, loin de s'appuyer sur des témoignages anciens, est en désaccord avec ceux qui nous sont parvenus.

Il faut ajouter que cette hypothèse est loin d'être satisfaisante en elle-même. Qu'on y réfléchisse en effet. Gomment ces grandes récitations ont-elles pu naître ? La seule manière vraisemblable d'en expliquer l'origine, c'est d'admettre qu'elles se sont organisées peu à peu à mesure que le besoin s'en est fait sentir ; et ce besoin a dû résulter tout naturellement de la formation de ces groupes de chants que nous avons signalés ; les récitations ont grandi en même temps que ces groupes eux-mêmes grandissaient ; cela est aisé à concevoir et conforme à la nature des choses. Mais si l'on reconnaît qu'antérieurement à VIliade il n'y avait que des chants de peu d'étendue, et si l'on suppose que la principale innovation homérique a été précisément de créer un poème proprement dit, il faut admettre du même coup que les grandes récitations n'existaient pas avant VIliade; ce qui revient à dire que l'auteur de ce poème, en le composant, aurait eu en vue de l'approprier à des usages encore inconnus et de se placer en dehors des conditions qui étaient alors imposées à la poésie. Il aurait fait à dessein une œuvre dont le mérite propre ne pouvait être apprécié que dans des circonstances tout à fait nouvelles et en somme fort incertaines, puisqu'il s'agissait de modifier pour les produire les habitudes du public. On ne peut nier qu'il n'y ait là tout au moins une grave invraisemblance.

Et cette invraisemblance paraîtra sans doute plus

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forte encore pour peu qu'on veuille donner quelque attention à certaines conséquences nécessaires de rhypothèse traditionnelle. Si VIliade est l'œuvre d'un poète unique développant un plan arrêté d'avance, ou bien il a composé son œuvre lout entière avant de la donner au public, ou bien il en a récité les diverses parties isolément à mesure qu'elles étaient achevées. Examinons ces deux façons différentes de concevoir les choses.

Si l'on admet que l'œuvre a été faite d'un seul jet pour être livrée intégralement au public dans une de ces grandes récitations supposées, tout d'abord on rend bien plus inexplicables encore les contradictions intimes du poème, la marche flottante de l'action, les lenteurs du développement ; mais, ce qui est plus grave peut-être , c'est qu'on est condamné alors à se représenter le poète comme adonné pendant un temps nécessairement fort long à un travail de méditation solitaire et silencieuse, qui contraste étrangement avec les habitudes d'esprit de cet âge encore primitif. Nous voyons dans VOdyssée les aèdes préférer toujours la dernière légende, la plus nouvelle , et la prendre en quelque sorte au milieu même de son succès pour en faire le sujet de leur poésie *. Cela donne l'idée d'une sorte de concours incessant entre tous ces hommes de talent pour apporter à leurs auditeurs quelque chose qui n'eût pas encore été dit. Concevrait-on, dans un tel milieu, un poète laissant vieillir à dessein la nouveauté entre ses mains et se taisant plusieurs années en vue d'un succès aussi incertain qu'éloigné ? N'est-ce pas dénaturer cette poésie vivante et toute voisine de l'improvisation que de la supposer

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