Odyss.j I, V
si lente à éclore, si studieuse et si maîtresse d'ellemême dans ses lonsfs calculs ? Et les nécessités même de la vie et de la profession d'aéde, telles qu'on peut les deviner, permettent-elles cette supposition ?
Dirons-nous, pour échapper à ces difficultés, que le poète a du donner au public les parties de son œuvre à mesure qu'elles étaient achevées ? Dans quel ordre pense-t-on que ces parties du poème aient été ainsi composées et récitées par leurs auteurs? Celui qu'elles occupent aujourd'hui est-il aussi celui de leur publication? h^ Iliade se refuse à cette hypothèse ; qui voudrait croire par exemple que le second livre qui n'aboutit à rien, et tant d'autres qui sont dans le même cas, ont pu être récités à l'origine sans les grands épisodes suivants* ? Il faut donc admettre que le poète a donné les principales parties de son œuvre au public avant les autres. Mais si l'on va jusque-là, quelle nécessité désormais de lui attribuer la composition du poème complet? Les grands épisodes se suffisaient à eux-mêmes, puisqu'ils ont pu être récités isolément. Pourquoi vouloir à tout prix que les autres, qui sont de simples compléments, soient nés de la môme pensée, alors même qu'ils s'y rattachent mal et qu'ils portent la marque d'une origine différente ?
Une autre raison qui poussait Wolf à mettre en doute l'unité primitive de V Iliade^ c'est que les Grecs,
1. Pour serrer de près cette hypothèse, tout un développement serait nécessaire : nous nous bornons ici à indiquer l'idée. Qu'on ne nous oppose pas les romans modernes publiés en feuilletons. Leurs auteurs n'ont pas affaire à un public rassemblé par hasard pour un banquet ou une fête; quand il y a suspension, chacun des lecteurs sait qu'il aura la suite à échéance fixe. La régularité moderne change ici les conditions du tout au tout.
selon lui, n'avaient appris que tardivement à construire un ensemble. Il lui paraissait impossible qu'à une époque très reculée, un homme, même supérieur, eut pu agencer les parties d'une aussi vaste construction poétique. Sous cette forme, l'affirmation a évidemment quelque chose d'arbitraire. Mais en nous invitant à réfléchir à l'art de la composition dans Vlliade, elle nous met sur la voie d'observations peut-être décisives.
Assurément la plupart des scènes du poème sont liées les unes aux autres, mais elles le sont souvent si légèrement qu'elles nous laissent oublier, lorsque nous les lisons, leur relation avec Tensemble. Voici par exemple le cinquième livre, les Exploits de Diomède. C'est un des beaux épisodes du poème. Songeons-nous, en l'admirant, à l'action générale et en particulier à la vengeance d'Achille que ces succès semblent éloigner indéfiniment ? Y songeons-nous au sixième livre , lorsque Hector est rentré dans Troie, lorsqu'il adresse à sa femme et à son enfant ces adieux touchants ? Ces scènes nous occupent tout entiers ; elles sont quelque chose d'indépendant ; elles nous détournent et nous retiennent. Le même caractère est frappant dans toute VIliade, Les épisodes s'y insèrent et se développent avec une liberté qui équivaut à un véritable oubli de l'ensemble. Mais si nous examinons chacune des parties du poème en elle-même, nous ne trouvons plus rien de cette façon de composer flottante et capricieuse, partout du moins où le caractère homérique est le plus nettement marqué. Les grandes scènes sont conduites avec une rectitude et une simplicité parfaitement conformes à toutes les habitudes de l'esprit grec. Bien loin de se plaire aux détours, le poète les néglige parfois plus que nous ne le voudrions.
Lorsqu'il nous raconte la querelle d'Agameranon et crAchille, il est tout entier à retle querelle, seul cl unique sujet de son récit, et il ne nous parle ni des émotions des assistants ni du lieu où les choses se passent: la peste même, qui pendant neuf jours dévaste le camp, est indiquée sommairement, mais non décrite. Nous sentons un esprit attaché à une seule grande idée, qui ne voit rien au delà ni à côté. La même netteté précise, la même rapidité, la même manière de dégager le principal des accessoires nous frappe dans le récit du combat final entre Achille et Hector au vingt-deuxième livre : pas un mot des témoins ni de leurs sentiments pendant toute la narration proprement ditc\ pas un détour, pas un arrêt ; il n'y a pour le poète et pour nous que deux hommes en présence, Tun déjà vainqueur, l'autre qui retarde sa mort plutôt qu'il ne défend sa vie ; l'action tend à son dénoiiment par une suite de progrès rapides, en droite ligne. Voilà ce qui apparaît clairement dans toutes les grandes scènes de V Iliade, Il y a donc un contraste frappant entre l'art de composer qui se révèle dans les parties considérées isolément et celui qu'on cherche dans rensemble. Autant l'un est rapide, sur de lui-même et de son dessein, habile à se passer d'épisodes et à trouver dans le sujet même l'abondance et la variété, autant l'autre est lent, incertain, accoutumé à s'égarer et à suppléer par de petits artifices à Tabsence des grandes lignes. En présence d'une diversité aussi profonde, on est en droit de dire que ces deux ma-
1. Ce sileucc est d'autant plus remarquable que les parents et les amis d'Hector sont censés assister au combat du haut des murs d'Ilion, et, qu'avant le combat, Priam et Hécube out chcrclié à obtenir de leur fils qu'il rentrât dans la ville.
nières de faire n'ont pas pu se rencontrer simultanément chez un môme homme, parce qu'elles sont contradictoires; et par conséquent Tauteur des grandes parties du poème ne peut pas être en môme temps l'auteur de l'ensemble. S'il avait conçu un tout, quelque grandiose qu'il fut, il l'aurait conçu nécessairement selon ses habitudes d'esprit. Il ne l'a pas fait parce qu'on ne pouvait pas le faire de son temps, et nous en revenons ainsi à la formule même de Wolf, justifiée par l'observation, à savoir (|ue les Grecs ont appris plus tard seulement à construire de grands ensembles.
Ce sont là les réflexions générales et préliminaires qui nous paraissent pouvoir être opposées tout d'abord à l'opinion traditionnelle. Mais pour la discuter d'une manière plus précise et plus edîcace, il faut la considérer dans les systèmes modernes qui lui ont donné une forme scientifique.
Deux de ces systèmes méritent particulièrement d'être étudiés de près : ce sont ceux de Nitzsch et d'Otfried Millier*. Ils représentent ensemble le plus
1. Nous clioisissoiis ici Nitzsch et Otfr. Mullcr, non seulement à cause de leur notoriété, mais parce que cliacun d'eux nous offre une théorie liée dans toutes ses parties. Il a paru d'ailleurs, eu faveur de l'unité primitive, bien d'autres travaux, dont quelques-uns sont fort dignes d'attention. Nous citerons particulièrement l'ouvrage de M. Havet, De Origine et unitate poematum homericorumy Paris, 1843. C'est un remarquable morceau de critique au point de vue unitaire, plutôt qu'une discussion détaillée. M. Havet se contente d'expliquer, à titre d'exemples, quelques-unes des contradictions signalées dans Vlliade. Depuis lors la critique antiunitaire a singulièrement fortifié ses positions. — Mentionnons,
remarquable effort de la critique moderne en faveur de Topinion traditionnelle, légèrement amendée.
Les idées de Nitzsch', soutenues avec les ressources d'une érudition considérable, mais singulièrement subtile et confuse, ont dû leur importance à ce qu'elles constituaient une réaction scientifique contre la tentative de Wolf. Homère, d'après Nitzsch, aurait composé Vlltade à peu près telle que nous la lisons, sauf quelques interpolations dues aux rhapsodes ; dans cette grande œuvre, il aurait mis largement à profit mainte composition antérieure où dominait déjà l'idée d'un dessein de Zeus défavorable aux Achéens ; mais en les faisant entrer dans son poème, il les aurait appropriées à son intention personnelle, qui était de représenter la colère d'Achille d'abord funeste aux Achéens, puis plus fatale encore à lui-môme, et enfin s'apaisant par l'effet des supplications de Priam*. Tout naturelle-
parmi les travaux plus récents, la dissertation très substantielle de Baumlein {Philologus, t. VII) ; l'ouvrage de R. Volkmann, Ceschichte und Kritik der Wolfschen Prolegomena zii Homer^ Leipzig. 1874 ; enfin le tome premier des Vindiciae carminum Homericorum de E.Buchholz, Leipzig, 1885.
1. Voyez surtout De historia Homeri maximeqiie de scriptoruin carminum aetate meletemata (l»"" fasc, Hanovre, 1830; 2«fasc., Hanovre, 1837); Die Sagenpoesie der Griechen, Leipzig, 1852. — II y a peu de lectures plus pénibles; et eu ce qui concerne ce dernier ouvrage particulièrement, on a le droit de se demander, après l'avoir lu, si réellement il peut se lire. M. Galusky écrivait à propos de Nitzscli en 1848, dans l'article sur Wolf cité plus haut : • Ses compatriotes même commencent à se lasser de la barbnrie de son langage et du désordre de ses pensées. • S'il en était ainsi alors, je pense que la publication de ce gros volume a dû les en dégoûter définitivement. En tout cas, on peut répondre des étrangers.
2. Dehistor. Homeri^ p. 112 (fascic. prior) : Ergo ut dicam quod mihi nunc maxime probatur, Homerum interpretor eum, qui ex
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ment cet Homère ainsi conru «a\ ait dii vivre lorsque la poésie épique louchait déjà au terme de sa floraison , puisqu'en somme il avait plutôt arrangé selon sa conception personnelle les inventions des autres, qu'il n'avait inventé par lui-même. Aussi Nitzsch le supposait-il peu antérieur aux Olympiades, et il arrivait ainsi à rendre assez vraisemblable qu'il eut employé l'écriture, chose indispensable pour ce vaste travail de raccordement et de combinaison réfléchie. Son Homère devenait donc un poète presque savant, un littérateur plutôt qu'un aède, qui avait composé industrieusement un vaste récit épique à l'aide de la vieille poésie, au moment où celle-ci allait disparaître. Si l'on se reporte à l'analyse qui remplit notre précédent chapitre, les points les plus faibles de ce système apparaissent d'eux-mêmes. Tout d'abord il repose sur l'idée fort contestable que Y Iliade se ramène tout entière au développement du caractère d'Achille * ; nous avons vu combien la réalité répondait peu à cette manière de voir. De plus il suppose que toutes les parties du poème, ou du moins un bon nombre d'entre elles, ont été accom-
variis antiquiorum carminibus, quae de rébus Trojanis fuerlnt minora, multum profecerit, et qui Iliadem, quac antea de Jovis l^ouX^ fuisset, conforma ver il in hanc quam legimus de ira Achillis, primum Graecis gravi, deinde in ipsum vertente, donec Priami maxime admonitione, in tcmperantiam liumauaeque sortis conscientiam vocatur. In hoc carminé plurima ex antiquioribus rctenta suspicor.
1. Mémo ouvrage (fasc. posterior), ch. Y : Iliadem vero viderai ^Aristoteles) eam belli Trojnni condicionem habere, quac a primis irae causis profccta, omnibus cjus eflectibus exbaustis, in Achillis animo ad humanitatem rcvocato compositoquc Hcctoris funerc consistcret. Quod non ita dicimus, quasi Achillis ira insil omnibus quac pcr Uiadis progressum cvcuiuut, at subcst lamen.
moiiées après coup à la conccplion unitaire, tandis qu'en les étudiant de près on se convainc au contraire qu'elles ont été presque toutes composées pour tenir précisément la place qu'elles occupent aujourd'hui. L'hypothèse de Nitzsch impliquerait un travail de réparation et d'appropriation vraiment prodigieux, et il devient alors inconcevable qu'un poète d'un esprit aussi puissant se soit donné tant de peine pour rassembler et combiner des morceaux de mérite fort inégal, au lieu de développer librement par lui-même le thème nouveau dont il était l'auteur. Concevoir le premier la pensée si remarquable d'un développement moral tiré d'un caractère, et se servir pour ce développement de matériaux anciens manifestement impropres à cet objet, c'est là, au point de vue littéraire, une chose contraire à toutes les lois de l'esprit humain. La théorie que nous combattons pourrait, en somme, se formuler ainsi : un génie novateur, d'une hardiesse et d'une grandeur incomparables, se mettant au service de toutes les médiocrités passées pour les faire valoir généreusement.
Olfricd Millier, un des esprits qui dans noire siècle onlfaille plus d'honneur à rAlleniagne savante, avait un trop vif sentiment de la vérité morale el poétique pour accepter une telle hypothèse. S'il défend, lui aussi, clans son Histoire de la littérature grecqiie\ l'unité primitive de Y Iliade^ il la conroit en réalité d'une manière toute diflérenlc. Son Homère n'est pas, comme celui de Nitzsch, un poète doublé d'un arrangeur qui économise adroitement sa peine et son génie, c'est tout simplement un poète. Il l'imagine se servant sans doute des œuvres anté-