ATHÈNES AU IV®° SIÈCLE
L’individualisme et l'esprit de société s’y mélangeaient heureusement. Depuis qu’on vivait beaucoup en ville pour s’occuper d'affaires, on s'était habitué à se rencontrer, à converser familièrement. La maison hospitalière de Périclès et l’influence d’Aspasie laissent deviner ce qu'était alors la société. Comme partout, le rapprochement des hommes devait tendre à multiplier entre eux les points de contact, c'est-à-dire les idées générales et les sentiments communs, dont les littératures ont si grand besoin. Mais cette généralité n’était pas encore devenue de la banalité. L’histoire du v° siècle nous montre à Athènes nombre d'individus qui se distinguent fortement de la foule. Les physionomies y sont encore accusées, les grands caractères ne manquent pas: condition excellente pour la poésie, eten particulier pour le drame.
Il était difficile qu'un état moral et intellectuel si heureusement tempéré se soutint longtemps. Le mouvement naturel des choses ne pouvait pas ne pas rompre bientôt cet équilibre délicat. Une crise grave, la guerre du Péloponnèse, précipila cetle rupture.
Pendant près detrente ans, Athènes fut presque constamment en état de guerre. Tantôt abattu, tantôt exalté par les événements, le peuple perdit l'habitude de se maîtriser. [l se montra plus impatient, plus mobile dans ses faveurs et dans ses colères, moins accessible à la raison. La partie turbulente de la cité prit souvent le dessus, favorisée tantôt par le découragement des modérés, tantôt par l’enivrement général qui troublait les têtes Les plus saines ; quelquefois même, poussée à bout par la politique antipatriotique de laristocratie. Dans ces fluctuations incessantes, l'énergie saine s’usa
peu à peu, tandis que les passions rivales s’exaspéraient. Les dix dernières années furent désastreuses pour Athènes. Non seulement elle fut atteinte dans son prestige et dans ses forces vives, mais elle eut le malheur de se diviser. La tyrannie des Trente fut pour elle une calamité pire que la défaite, car elle remplit son âme de souvenirs amers et malfaisants.
Il est vrai qu'après ces épreuves Athènes se releva. Durant la plus grande partie du 1v° siècle, malgré des vicissitudes de fortune, elle demeura en Grèce une grande puissance. On ne peut pas dire qu’alors son ancien idéal fût oublié, ni que le ressort de son activité fùt brisé. Loin de là. II semble au contraire que la conception de son rôle glorieux soit devenue plus populaire en cetemps, gräce aux orateurs, et que ses citoyens aient fait plus d'affaires que jamais, grâce au développement de son commerce. Malgré cela, il est impossible de méconnaitre qu'il y a désormais dans son âme quelque chose de changé. Ce haut sentiment d'elle-même qu’elle conserve lui sert maintenant àcharmersa vanité plus qu’à régler sa conduite. Elle écoute avec ravissement le panégyrique d’Isocrate, mais elle ne sait plus se faire une politique hardie et constante, en rapport avec cesbelles idées. Au lieu de l'énergie toujours égale d’autrefois, elle n’a plus guère que des accès de patriotisme, quand Démosthène réussit à l’exalter en la persuadant. Au fond, la préoccupation des intérêts privés tend à se substituer à celle de l’intérèt publie. Le dévouement à la chose commune s’est refroidi, et par suite les défauts de la démocratie ressortent davantage. Beaucoup d'hommes de valeur répugnent à se mêler des affaires publiques, où trop d’incertiltudes et de dégoûts sont à craindre. Ils font de la philosphie, et vivent dans la cité en spectateurs sceptiques et mécontents. L'union morale étant détruite, la force collective est amoindrie.