ATHÈNES AU IV*° SIÈCLE
Il faut se représenter l’Athènes de ce temps connne une grande ville d’affaires, pleine de gensde toule sorte, ciloyens ou étrangers, qui tous également s’y trouvent chez eux !. Ses caractères propres se sont atténués. De plus en plus, c’est la ville de tout le monde. Active, curieuse à observer, amusante à voir, un spectacle permanent plutôt qu’une cité à proprement parler. D’importantes maisons de commerce, des banques, des ateliers, des écoles fréquentées, des tribunaux bruyants, des fêtes renommées. Avec cela, des mœurs faciles, les femmes les plus élégantes de la Grèce, les hommes les plus spirituels et les plus remarquables, d’agréables relations de société, un goût général de conversation, tout ce qu'il faut pour occuper les yeux et les oreilles, pour piquer la curiosité, pour multiplier les idées et les sensations. En dehors de quelques écoles où la réflexion va loin, ce qui domine partout, c’est la variété des impressions, l'expérience rapide et multiple, une vie animée, suggestive, très changeante. La simplicité antique n’est plus de mode. Les choses semblent avoir plus d’aspects divers qu’autrefois, parce que les hommes euxmêmes sont devenus plus complexes. Quant aux prineipes, aux tradilions, aux vieilles habitudes, à tout ce qui fait la stabilité morale d’une société, on n’en garde guère que ce quiestindispensable pour vivre. Et on s’imagine volontiers que c’est peu de chose, bien que ce soit beaucoup en réalité.
À cet état moral nouveau répond un état intellectuel analogue. Le siècle précédent avait vu naïitre l’esprit crilique et la dialectique. Ces deux choses, de plus en plus goùtées, tendent à resserrer le domaine de la
fiction et à réprimer l'essor de la poésie. Aussi les in-
ventions libres et fortes de l’imagination, qui ont illus-
1. Isocrate, Anlidosis, 299 : Ovdévas yan elvar mogotésous oÙDE xotvotTÉNOUS O0 0 oÙxELOTEPOY AV TLÇ TOV ATAVTA Biov GUvOLaTO Vers.
44 CHAPITRE l®*. — PRIMAUTÉ D'ATHÈNES
tré le siècle d'Eschyle et de Sophocle, disparaissent-elles presque entièrement dans celui d’Aristote. Au génie créateur qui avait fait le drame et qui remplissait encore l’histoire d’Hérodote, succède un génie observateur et raisonneur, qui est éminemment celui de la prose. L'idéal intellectuel de cette société, c’est moins d'élever son âme par de grandes idées, que de s’instruire et de se satisfaire par des notions justes. Elle goûte en tout l’observation. Elle aime qu’on lui mette sous les yeux la vie humaine telle qu’elle est, les faits de l’histoire, ceux de la conscience, ceux de la nature. Elle apprécie les analyses de sentiments, la peinture exacte des mœurs, la description du monde et de ses phénomènes. Le raisonnement aussi lui plaît; car il mène à la réalité cachée, il met en évidence ce qu'on ne voit pas, il complète l’observalion, Les historiens, les ‘orateurs et [es philosophes sont vraiment les hommes de ce temps. Tous appliquent leur esprit aux faits. Ils les exposent, ils les font comprendre, ils en développent les conséquences ou en montrent la liaison. C’est ce qu’il faut à ce siècle curieux et positif.
Toutefois son réalisme est encore, plus qu’il ne le croit, sous l’influence de la poésie du siècle précédent. Celle-ci, bien que refoulée, reste au fond des âmes, qu'elle a pénétrées, et les préserve de la sécheresse. Elle est pour beaucoup dans le charmedes prosateurs de ce temps. Elle leur suggère, non seulement le rythme et l’harmonie du langage, mais la hardicsse, la grâce, l'image heureuse, le sentiment. Il est à remarquer d’ailleurs que, si l’imagination n’a plus le même essor, si l’âme athénienne n’est plus aussi capable d’élan et d'enthousiasme, sa sensibilité, moins vive peut-être, est en revanche plus large et plus délicate. Cela est visible dans les arts plastiques. L’idéal de Scopas et de Praxitèle n’a plus la grandeur sereine de celui de Phidias, mais il est
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moins spécial à un peuple. Ge qui les tente l’un et l’autre, c'est la grâce, la jeunesse, le mouvement vif et juste, choses générales en somme, plutôt que l'interprétation religieuse des vieux mythes ct de la légende locale. Il y à là une tendance très remarquable. L’atticisme de ce temps se dépouille de plus en plus de ce qu'il avait de particulier et se transforme ainsi en un hellénisme qui tend à devenir universel.
Il résulte de tout ce qui précède que l’atticisme, loin d’être toujours identique à [ui-même, fut en réalité un groupe de qualités variables, dans lequel ont prédominé, selon les temps, deséléments divers. Ilest autre chez Eschyle que chez Sophocle, autre chez Sophocle que chez Euripide, autre chez Platon, Démosthène ou Ménandre. En tant que ces variations ont affecté la société athénienne tout entière, nous avons cherché à en donner d'avance une idée générale. Il faudra maintenant, à mesure que l’occasion s’en présentera, les étudier en ce qu’elles ont eu d’individuel, à propos de chacun des grands écrivains dont nous aurons à parler.
Mais de ces qualités diverses, l'opinion de la postérité a dégagé peu à peu un atticisme abstrait, au sujet duquel il importe de s’expliquer. A distance, les particularités s’effacent et les ressemblances générales s’accusent. Ce qu'on nomme communément atlicisme, c’est donc un petit nombre seulement des qualités attiques, celles qui ont le moins changé durant les deux siècles de la prééminence athénienne, et quipar conséquent se retrouvent plus ou moins chez tousles auteurs de ce temps.
Dans cette sorte de synthèse idéale, la simplicité, la précision élégante, la délicatesse, l'enjouement, l'ironie pénétrante et légère se réunissent pour former ensem-
ble un type exquis. En réalité, ce serait faire tort à Athènes que d’y voir son image complète. Cette façon de comprendre l’atticisme exclut en effet ou néglige quelques-unes des plus nobles qualités attiques : elle ne tient pas compte de la force de l’imagination, de l’abondance du sentiment, des mouvements de la passion, de l'étendue et de la profondeur des vues, de la vigueur du raisonnement, c’est-à-dire en somme des choses que nous admirons le plus chez les grands Attiques. Elle oublie Eschyle, elle rapetisse Thucydide, elle méconnait Platon, elle défigure Démosthène'. En revanche, comme elle a pour objet un idéal plutôt qu’une réalité et que cet idéal est d’ailleurs entrevu à travers des idées modernes, elle prête à l’antiquité des mérites qui ne sont pas tout à fait les siens. Elle adoucit son äpreté naïve, elle la fait plus délicate au point de vue moral, plus discrète en bien des choses qu’elle ne l’a été réellement. Doublement inexacte en somme, par ce qu'elle ajoute à la vérité et par ce qu’elle en laisse de côté.
L'histoire explique mieux les choses que l’abstraction. Antérieurement à la période attique, les qualités diverses du génie grec s'étaient développées en plusieurs lieux, dans des conditions variées. Athènes, en appelant à elle toutes les forces de l’art et de la littérature, en les rassemblant comme dans un foyer, les excita et les tempéra les unes par les autres. Déjà auparavant, son génie avait par lui-même quelque chose d’intermédiaire entre les diversités, plus ou moins tranchées, des autres peuples grecs. Cela même la rendit éminemment propre à ce rôle de conciliation. Ainsi l'imagination hellénique sé montra chez elle plus concentrée dans sa force, plus judicieuse dans sa hardiesse, plus discrèle dans sa
1. M. Jules Girard, dans son ouvrage si justement estimé sur l’Atlicisme de Lysias, a élargi, comme il convient, la définition de
l’atticisme. Mais il faut reconnaïtre que ce sens large n’est ras celui que l’usage a consacré.
LA LANGUE ATTIQUE RLÉ Cr
liberté, plus élégante dans sa précision, plus avisée dans sanaïveté qu'elle ne l’avaitencore été nulle part ailleurs. La réflexion y fut plus hardie, plus aiguisée, plus profonde; l'esprit, plus alerte ; le sentiment, plus riche et plus complexe. Par suite, l’art proprement dit, c’est-àdire le gouvernement de l'instinct poétique par la raison, prit là une perfection nouvelle !, On s’y habitua à concilier, de la manière la plus heureuse, dans la Coniposition d’une œuvre, la variété et la brièvelé, à disposer habilement des contrastes, à faire valoir délicatement les choses les unes par les autres. Cet art même fit de mieux en mieux comprendre le prix de la vérité; car il ne tendait qu’à la mettre en valeur. Le génie grec déploya alors toute sa franchise. La haine des faux ornements, le mépris de l’exagération, le dégoût des effets violents et cherchés, apparurent en lui plus vivement que jamais. [l se fit un plaisir délicieux de la justesse, de la simplicité, de la sobriété. Heureux de ce qu'il avait à montrer, 1l ne se piqua que de le laisser paraitre tel qu'il était. Et ainsi, La perfection de l’art pour lui fut justement le triomphe de la nature et de la vérité. Voilà le véritable atticisme, qui ne fut autre chose que la fleur même du naturel hellénique.
Athènes, comme les autres régions de la Grèce, a eu son dialecte propre. Elle l’a introduit à son heure dans Ja littérature, où il s'est trouvé associé à la prééminence de son génie, et elle a réussi à en faire la langue com- mune de la Grèce.
L'histoire primitive du dialecte attique nous est encore fort peu connue. Faute de documents, ses rapports avec
1. Platon, Lois, I, p. 642 : To $rd nohAGv }syômevov, ws Goot *Aln-
! , A U A r % \ 4 s 21 ÿ. Là La Vatwv eiciv &yxfot, diapepovtrws eiot Tosoûtor, Coxet &AneoTara ÀÉyEGURL Hist. de la Litt. grecque. — T. III, 2
le dialecte ionien, qui est de même famille, restent difficiles à déterminer. Ce qui parait le plus probable, c’est que l’un et l’autre sont sortis anciennement d’une souche commune, et qu’ils se sont ensuite développés, chacun à leur manière !. Malgré la conformité première, des différences essentielles se sont ainsi manifestées. Au v° siècle, ja langue des Athéniens présente des caractères propres, qui sont en intime accord avec ceux de leur génie, tel que nous venons de le décrire. Ce qu’on remarque tout d’abord en elle, c'est qu’elle est, pour ainsi dire, à égale distance des autres dialectes grecs. Le dorien est sonore, mais lourd ; l’ionien est élégant, doux à l'oreille, mais un peu mou. Le dialecte attique est plus léger que le dorien et plus vigoureux que l'ionien. Il se rapproche de l’un par sa force, de l’autre par sa grâce. C’est de l’ionien en garde contre ses défauts naturels, el par suite, plus mâle, plus condensé. Le son plein de l’w, dont les Doricns abusent, et que les loniens affaiblissent sylématiquement en 6, les Attiques tantôt le maintiennent et tantôt l’adoucissent, avec une heureuse discrétion ?. S'ils laissent perdre quelques-unes des vieilles aspirations, afin de donner au langage quelque chose de plus coulant,ils en conservent cependant assez pour l’empêcher de paraître efféminé*.
1. Cauer, De dialecto attica vetustiore (Gurtius Stud.,t. VIII, p. 121). Le texte de Grégoire de Corinthe (p.628 Schaefer), corrigé par Kœn, est cité avec raison par Cauer à l’appui de cette manière de voir : ’Idç éort diakextos n xégonvrar ’Iwvec * Doust dE &pyaia elvar ’Arbis (MS. adroïc). Cf. Strabon, VITE, 1, 2: Tnv pèv 'Idda tr makœx Ath tv AUTAY ALEV.
2. Voyez pour les détails précis, qui ne sauraient être énumérés ici, les diverses grammaires, en particulier Meisterhans, Grammatik der attischen Inschriflen, 2e éd., Berlin, 1888, et O. Riemann, Le dialecte atlique d’après les inscriptions (Rev. de Philol., t. V, p. 145-480 et t. IX, p. 49-99).
3. Le digamma a disparu de très bonne heure chez les Attiques, bien avant la période classique. Mais au ve siècle, l'aspiration joue