SA CONCEPTION DU DRAME
d’un usage nouveau, d’après lequel on ne composa plus guère que des groupes de drames indépendants. Ces drames, en raison même de leur indépendance, concouraient en quelque sorte chacun pour leur compte, bien que la victoire appartint toujours au groupe; c’est sans doute ce qu’a voulu dire Suidas, bien qu’il l'ait assez mal dit. En tout cas, qu’il l'ait dit ou non, le fait n’en est pas moins évident. Les tragédies de Sophocle sont indépendantes les unes des autres, et, dans son œuvre tout entière, nous ne voyons rien qui ressemble à l'Orestie par exemple. Deux raisons principales ont dû le décider à rompre en cela avec la tradition, maintenue par Eschyle jusqu’à ses derniers jours. Pour que la tétralogie liée fùt possible, il fallait d'abord que chacune des pièces ainsi assemblées fût d’un dessin très simple, de peur que le détail n'empêchät d’embrasser l’ensemble; il fallait de plus que les pièces d’un même groupe fussent intimement unies par une même pensée, et celte pensée ne pouvait guère être qu'une idée religieuse. En exposant la façon dont Sophocle a conçu l’action, nous allons montrer comment ces deux conditions nécessaires lui ont manqué.
Eschyle avait donné pour principe d’action à la tragédie une puissance surnaturelle. Sophocle se garda bien d'éliminer cet élément divin, auquel sans doute il croyait lui-même sincèrement, et dont la présence prètait d’ailleurs au drame une majesté toute religieuse. Mais, tout en le conservant, il en usa d’une manière très différente, qui, par la force même des choses, en dimiaua l'importance. Chez Eschyle, les dieux, quoique invisibles, semblaient toujours au premier plan, tant on les sentait puissants et agissants dans l’âme des personnages, et lant ils se révélaient d’une manière immédiate dans les événements. Chez Sophocle, le premier plan est tout à l’homme. Les dieux, toujours maîtres supré-
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mes des choses, n’apparaissent plus que dans le lointain ; leur souveraineté, qu’on proclameaussi nettement qu’autrefois, quoique moins constamment, est plus discrète ; et s’ils conduisent encore l’aclion, ce qui est incontestable, ils la conduisent du moins de si haut qu’elle paraît presque entièrement humaine dans son développement, et divine seulement quand elle se dénoue.
Le véritable ressort tragique pour Sophocle, c’est la volonté de l’être humain, telle qu’elle est dans une conscience saine ; non plus idéalisée par conséquent, comme celle de Prométhée, demi-dieu qui sait l’avenir et qui est d’ailleurs au-dessus de la mort; ni exaltée par une sorte de souffle enivrant qui la pousse au crime ou à la mort, comme celle d'Étéocle dans les Sept ou d’Oreste dans les Choëéphores; mais la volonté réduite à ses seules forces, la volonté raisonnable et réfléchie, celle qui fait l’homme, et qui l'honore alors même qu’elle le perd, Une résolution ferme et haute, aspuyée sur des motifs parfaitement clairs, tel est, dans toutes les tragédies de Sophocle que nous connaissons, le fond même du drame, ou plutôt son âme. Supprimons par la pensée, dans une quelconque de ses pièces, la décision première et fondamentale du prolagoniste, que celui-ci s'appelle Antigone ou Ajax, Électre, OEdipe roi, Philoctète ou OEdipe à Golone, et nous détruisons en fait toute l’action. Celle-ci n’est à proprement parler que le développement de cette décision, au travers d’un petit nombre de circonstances qui la font valoir.
Et ne croyons pas qu’une fois la part des dieux diminuée, Sophocle n’ait eu qu’à se conformer à la légende pour constituer ainsi l’action de ses tragédies. La matière en cela n’était rien, le dessein très réfléchi du poète ful presque tout. La plupart du temps, c’est vraiment lui qui fait son sujet; etil le fait selon ce principe. S'il veut mettre en scène les derniers événements de