‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 109 sur 351 · CONDUITE DELL'/ACTION · texte numérisé non relu

CONDUITE DELL'/ACTION

la vie d’Ajax, que choisit-il ? Non pas la folie même du héros, qui est l’œuvre des dieux, mais sa mort volontaire, qui est bien son œuvre à lui. Dans la légende d'Œdipe, les crimes du fils de Laïos et ses malheurs résultaient d'une antique malédiction ; Sophocleleslaisse de côté; mais une chose était propre à OŒEdipe, une chose presque inaperçue sans doute jusque-là, l’enquête téméraire et passionnée par laquelle le coupable inconscient se révélait à lui-même; c’est avec cela que Sophocle.a fait sa tragédie. Le parricide d'Oreste et d'Électre est commandé par un oracle, cet oracle, c’est Oreste qui l'a reçu; Électre, elle, n’a d’autre motifd’action que sa conscience : elle est donc pour Sophocle le protagoniste désigné, et toute l’action se combine d’après cette conception neuve et personnelle. Que voyons-nous dans Philoctète ? Tout ce qui dépend de la volonté du héros, tout ce qui tient à son caractère et le révèle, mais rien de plus : l’action commence là où cette volonté peut entrer en jeu, et finit là où elle cesse de s'exercer. Le sujet d’Antigone était un simple incident dans la légende des frères ennemis. Ce qui en a fait le prix pour Sophocle, c’est qu’il ya découvert la manifestation dramatique d’une noble volonté. Sans cette vue, le sujet n’existait pas : il a fallu la conception morale du poète pour le créer. Et, de même, la légende d'OŒdipe à Golone n'aurait pas été une matière de tragédie, si OEdipe ne connaissait sa destinée, s’il ne l’acceptait avec des sentiments de joie et de fierté, et si, d’un bout à l’autre du drame, il ne s’attachait à l’accomplir en dépit des résistances. Ainsi, dans toutes ces pièces, Sophocle a dégagé, avec intention, d’une légende indifférente un élément de conscience et de volonté, et toujours 1la constitué lPaction dramatique de façon à le mettre en lumière. Nous ne pouvons douter qu’il n’y ait eu chez lui à ect égard une idée très définie et parfaitement arrêtée.

ROÀ CHAPITRE VI. — SOPHOGLE

Si ce genre d'intérêt est nécessaire aux yeux de Sophocle, il lui paraît aussi suffisant. Les événements n'ont pas de prix à ses yeux par eux-mêmes; ce qui leur en donne, c’est le rapport qu'ilsont avec les caractères des personnages. Donc, il n’est pas bon qu’ils soient nombreux. Trop de choses, survenant en peu de temps, ne permettraient pas aux sentimetts de se déployer. Le tumulte des faits étourdirait le spectateur et le distrairait de ce qui mérite vraiment son attention. Voilà pourquoi Sophocle, dans le dessin général de ses pièces, s'écarte peu de la simplicité d'Eschyle. Ce n’est pas que l’art des complications dramatiques lui manque : il le devine dès ses débuts, et on le sent grandir d'année en année entre sès mains. Mais tout dans cet art ne lui parait pas bon; il entend le diriger, et non lui obéir ; il le subordonne à son idéal et il le contraint à le servir.

Chez lui, comme chez Eschyle, la catastrophe finale se voit en général de loin. La nouveautéde sa manière consiste surtout dans son habileté à entretenir l'attente et à la varier. Les situalions ne se prolongent pas dans ses pièces comme dans celles de son prédécesseur ; elles changent descèneen scène, et parconséquentaussilesimpressions du spectateur, malgré l'unité frappante du développement dramatique. Ces changements ne viennent guère du dehors; ils ne résultent pas d'événements fortuits, qui surgissent tout à coup ; ils naissent du dedans, c'est-à dire del’âme même des divers personnages, dela rencontre de leurssentiments, des idées quise succèdent naturellement en eux. Dans la plus ancienne des tragédies subsistantes de Sophocle, dans Ajax, cela est particulièrement remarquable. Entre le début et la mort du héros, il n’arrive rien à proprement parler. Et pourtant cette partie de la pièce, la plus étendue de beaucoup, est pleine de péripéties; mais ce sont uniquement

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