CONDUITE DE L’ACTION
au dessein général signalé plus haut, de mettre en lumière une volonté réfléchie tendant à un but qu'elle atteint ou qui lui échappe. La discussion dramatique, à peine ébauchée par Eschyle, devient pour lui un deséléments les plus nécessaires du drame. C’est à elle qu’il emprunte sa [lumière et en grande partie sa beauté morale. Pour la rendre possible et variée, Sophocle construit ses pièces de façon que le petit nombre des personnages dont il dispose lui fournisse des oppositions d'idées graduées, depuis le simple dissentiment jusqu’à la contradiction passionnée. Le protagoniste, autour de qui le drame se fait, reçoit des conseils, des avertissements, des prières, ilest en butte à des menaces, il est poussé en avant, ou au contraire retenu, par des pressentiments ou des oracles. Tout cela n’est pas obscur et mystérieux comme dans Eschyle. Ce sont des amis qui le préviennent, qui le tempèrent, qui essaient d’adoucir son äpreté ou de modifier sa résolution. Ce sont des adversaires qui lui opposent des ordres, ou qui se moquent amèrement de ce qu’il a le plus à cœur, ou qui tentent de le détourner de son idée. Amis et ennemis servent au même dessein dramatique et contribuent également à la progression générale. En discutant avec les uns, en se défendant contre les autres, le protagoniste éclaire son âme, et de scène en scène l’intérêt profond qui tient tout en suspens apparaît davantage. Les impulsions instinctives étant discutées se transforment en résolutions ; les idées se groupent, se fortifient, s’entourent de raisons et de sentiments, se font principes et passions ; les mouvements du cœur deviennent héroïsme, les illusions s’endurcissent et passent à l'état d’aveuglement fatal. EL par suite, la tragédie se concentre, tout en se développant, elle subordonne ses effets divers à un effet d'ensemble toujours croissant, elle prend une sorte d'unité intime qui est saisissante, parce qu'elle a
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pour centre une seule âme et dans cette âme une volonté.
Si cette façon de conduire l’action rejette, comme nous l'avons dit, la puissance des dieux ou de la fatalité au second plan, en revanche elle [ui réserve des retours soudains qui sont admirables, parce qu'elle pousse l’illusion humaine à l’extrème. Tecmesse et les matelots salaminiens croient sauver Ajax de lui-même, et c’est au moment où ils raisonnent leur espoir que le coup soudain les frappe. Créon, en condamnant Antigone, se dit à lui-même qu'il agit en roi, il fait parler les lois, il impose à tout son autorité ; à tout, excepté aux dieux, qui soudain lui révèlent sa folie et l’accablent. Clytemnestre triomphe dans le succès de son crime, elle se voit assurée de l’impunité par la mort d'Oreste, quand tout à coup Oreste paraît etla perce de son poignard. Œdipe, fier de sa haute clairvoyance, est sûr de trouver le criminel dont la présence souille Le sol de Thèbes ; il marche à lui malgré les résistances, il brise ou il écarte tout ce qui l’arrête, et quand il a dégagé la voie, le malheureux qu’il découvre, c’est lui-même. Cette sorte d’ironie cruelle ne provient point chez Sophocle du dédain de la raison humaine. Loin de la mépriser, il l’honore en tous ses personnages, mais, en grand poète plein d’intuition, il sait aussi avec quelle facilité elle se trompe elle-même, et 1l rend cette duperie spontanée d’autant plus tragique qu’il la fait plus réfléchie.
Cette valeur morale du drame de Sophocle doit être tout particulièrement prise en considération lorsqu'on veut juger ses dénouements. Conformément à l’ancien usage, 1l prolonge souvent l’action au delà de la catastrophe. Cela est contraire à nos habitudes et nous étonne. Il nous semble qu’Ajax se terminerait mieux par la mort du héros, Antigone par celle de la jeune fille, OEdipe rot par la révélation qui accable le criminel involon-
taire, OEdipe à Colone par le coup de tonnerre qui accompagne la disparition du vieillard. La raison historique de l’usage grec a été donnée dans un chapitre précédent : c’est l'influence de l'ancienne lamentation qui a établi et maintenu longtemps cette tradition. Mais ce qu’il faut remarquer ict, c’est que chez Sophocle ee vieil usage devient, par le fait de l’idée, une chose vraiment neuve. La tragédie, telle qu’il l’a conçue, étant l’étude morale d’un acte réfléchi, il faut que le dénouement soit le terme naturel de cette étude ; ce qui ne veut pas dire d’ailleurs qu’il doive toujours offrir une réponse nelte à une question précise. Dans les sujets vraiment dramatiques, la question de droit est obscure et complexe, difficile à poser et plus difficile encore à résoudre. Une tragédie, à la fin de laquelle on pourrait dire absolument du personnage principal qu’il a eu tort ou raison, aurait quelque chose d’abstrait et d’étroit et ne ressemblerait pas à la vie ; elle serait sans profondeur et sans attrait. Sophocle avait l’âme trop humaine pour commettre une pareille erreur. Tout est complexe au point de vue du droit dans ses tragédies, et par conséquent aussi dans ses dénouements. Mais ce qu’on peut dire, c’est qu’à ce moment final de l’action, presque toujours après la catastrophe, dans une sorte d’apaisement. relatif, sombre et douloureux, le caractère définitif des choses apparait mieux, et la mesure des responsabilités, divines ou humaines, se laisse plus sainement apprécier. Les passions violentes sont tombées, le jugement devient possible, et les choses mêmes laissent entrevoir plus clairement de quelles concessions mutuelles 1l pourra se former.
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Dans des pièces ainsi faites, les personnages sont à Hist de arLitt-/-grecque. = "T,.:IIT. si
l’aise pour révéler leurs caractères. Aussi est-ce par Ja psychologie dramatique que l’art de Sophocle se dis-
tingue le plus de celui d’Eschyle. Sa tragédie répond à
un état moral de la société sensiblement différent. Autour de lui, la méthode d’analyse se forme. L'homme intelligent commence à s’étudier lui-même et à soupconner la complexité de sa nature. Socrate, interprète d'un besoin général, va faire de l’observation intérieure l'objet de la philosophie. Sophocle, en grand initiateur, le devance, dans la mesure où le drame qu’il a hérité d’Eschyle en est capable.
Il est indispensable, pour le bien apprécier àce point de vue, de tenir grand compte de la hiérarchie des rôles signalée plus haut. C’est chez lui en effet qu’elle se montre dans toute sa perfection délicate. Comme toutes les lois de l’art, celle-ci sert le génie en certaines choses et le limite en d’autres. Toutes les remarques à faire sur les personnages du théâtre de Sophocles doivent être subordonnées à cette observation.
En raison du principe d’action choisi par lui, tous ses protagonistes ont une ferme volonté : Ajax, Antigone, Électre, OŒdipe roi, Philoctète, OEdipe à Colone; Déjanire même, moins résolue au fond, l’est au moins pour l'acte capital de son rôle. En cela, ils ressemblent à certains protagonistes d’Eschyle, mais ils se distinguent fortement de quelques autres, tels qu'Atossa, Xerxès, Danaos, Oreste dans les Euménides, en qui la souffrance l'emporte sur l’action. Ceux-ci étaient possibles dans une tragédie où les dieux agissaient ouvertement: ils ne le sont plus, depuis qu’il faut au premier plan un personnage humain qui mène le drame.
Comme chez Eschyle encore, cette volonté des protagonistes, chez Sophocle, apparaît toute formée au début de la pièce. Nous ne la voyons pas naître peu à
peu, hésiter, se reprendre, se chercher elle-même comme à tâtons. Ajax, Électre, Antigone, Œdipe savent nettement, dès les premières scènes, ce qu’ils veulent, et ils Le font savoir au spectateur. Si Philoctète ne le dit qu'un peu plus tard, c’est qu’il ignore d'abord ce qu'on attend de lui, en réalité, sa résolution est formée, avant qu’il ait l’occasion de lexprimer : il veut retourner dans sa patrie, s’il est possible, et en tout cas, il ne veut à aucun prix se réconcilier avec ceux qu'il déteste, en allant à Troie. Toutefois, sous cette ressemblance des deux poètes, voici la différence très sensible. La volonté, chez les personnages de Sophocle, est faite d'éléments divers qui la rendent susceptible de variété, tandis que chez ceux d’Eschyle elle esi tellement simple en son fond qu’elle est vouée d’avance à l’uniformité.
Cela tient surtout à ce que, chez Sophoscle, l'esprit et la langue poétique sont assez déliés pour faire la part du sentiment et de l’idée, et, dans le sentiment même, pour distinguer et exprimer les répugnances instinctives, les élans du cœur, les affections anciennes, les mouvements soudains. Quand la volonté se déclare chez ses personnages, au début dela pièce, c’est le plus souvent sous la forme d’un sentiment très vif, où l’imagination domine. Antigone, dès la première scène, voit par la pensée son frère mort, abandonné en pâture aux oiseaux dévorants, et sa généreuse nature se révolte instinctivement, Ajax, dès que la folie l’a quitté, se figure ses ennemis riant de lui, il sent jusqu’au fond du cœur la blessure cuisante de leurs moqueries, et il se dit alors qu'il faut qu’il meure; son premier motif, c’est l’amertume intolérable de l’humiliation. Électre, jour et nuit, a devant les yeux son malheureux père frappé de la hache ; sans cesse, l’horrible image assiège sa pensée, et dans son cœur la haine furieuse se re-
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nouvelle d'heure en heure avec la pitié; avant le devoir, la nature outragée crie en elle. Dans ces sentiments, dont la force va souvent jusqu’à la violence, il y a d'assez bonnes raisons en germe pour que lesprit peu à peu, pressé par la discussion, puisse en tirer des idées de pius en plus nettes, qui éclaireront la volonté. Nous y reviendrons tout à l'heure. Mais ilest bon d’insister sur ce point que la part de la sensibilité chez les protagonistes de Sophocle est assez riche pour caractériser tout d’abord icur décision. Dès qu'ils lénoncent, elle les fait connaitre, parce qu’elle révèle en eux mille choses profondes qui l’expliquent. Le motif pour Sophocle n’est pas une idée abstraite, superposée au personnage même, et il ne peut se montrer qu’empreint de tout ce qui lui est propre. Chez Antigone, l’idée du devoir prend une teinte religieuse cet mystique, et elle reste admirablement douce jusque dans sa résistance inflexible, parce que le fond de son âme est amour, douceur et religion. Chez Électre, la même idée a quelque chose de dur et d’acéré, trempée qu’elle est dans l’amertume d’un cœur aigri. OEdipe n’est pas un roi quelconque, à qui s'impose un jour le devoir imprévu de chercher un coupable pour sauver son peuple. C’est une nature impétueuse et tenace, confiante en sa force, fière d'elle-même et de ses succès; dès que sa volonté entre en jeu, la passion de réussir s’y associe ; il se jette à la poursuite de l’inconnu, moins en homme d’État qu’une raison supérieure conduit, qu’en chasseur ardent qui s’emporte. Chaque personnage fait ainsi ses propres motifs du métal même de son àme fondu au feu de la passion, et il les frappe à son efligie. De Ià une diversité d’autant plus admirable qu’elle n’a rien d’aceidentel ni d'extérieur. Elle tient au fond mème de la conceplion première, et, par suite, elle la pénètre dans toutes ses parties.
Ce n’est pas tout. Non seulement les personnages de premier rang diffèrent les uns des autres dans lensemble du théâtre de Sophocle, mais chacun d’eux, dans son rôle, sans dévier de sa route, sans se contredire ni se désipprouver jamuis, diffère pourtant de luimême, de scène en scène. Nous avons vu comment, grâce à l’habile conduite de l’action, la situation morale du protagoniste change incessamment. Il est approuvé, puis contredit : ici, il s'épanche librement, là il est forcé de se contenir; plus loin, il s’exalte dans une lutte de paroles, ailleurs il retombe sur lui-même. S'il ne change pas de principes n1 de volonté, du moins les choses changent autour de lui, et ses sentiments, dans ce qu’ils ont de relatif, en subissent lecontre-coup. Ces fortes natures n’ont aucune raideur. Rien ne leur est plus étranger qu’une vaine constance de théâtre, contraire à la réalité. Elles souffrent quand elles se sacrifient, elles aiment en même temps qu’elles détestent, elles regrettent la vie quand elles la donnent sans hésiter. Comme l'énergie en elles n’est point un simple dehors qu'il faut préserver, elles peuvent se relâcher de leur hércisme sans la compromettre. Voilà comment Sophocle ne se fait point scrupule de nous représenter Antigone gémissant sur ses espérances de jeunesse qui vont s’éteindre, Ajax saluant avec émotion le soleil qu'il va cesser de voir, Électre même, l'implacable Électre, pleurant de joie et de tendresse dans les bras de son frère retrouvé. La puissance de la volonté est telle chez tous ces personnages qu’ils n’ont pas besoin de surveiller leur attitude pour maintenir leur décision. Celle-ci veille dans ce profond sanctuaire de l’âme, où rien du dehors ne peut entrer; mais, sûre d'elle-même et de sa fin, elle laisse la nature pleurer à l'aise et s’attendrir sans fausse honte, d'autant plus grande en définitive qu’elle est plus humaine. Eschyle,
si admirable lui aussi dans la représentation idéale du vouloir, avait ignoré cet art délicieux de détendre les ressoris de l’âme. Aucune innovation de Sophocle n’a été plus heureuse ni plus féconde que celle-ci. | Par elle, le pathétique a pris vraiment au théâtre une forme nouvelle. Pour la première fois, la sensation a osé s’y faire une part. Chez Eschyle, tout se réduisait en ce genre à quelques cris de Prométhée, à quelques gémissements d’Io. Ge qu’éprouvait le corps torturé n’était point pour lui matière dedrame. Chez Sophocle, il n’en est plus tout à fait de même. Les plaintes d’Héraclès dans les Trachiniennes, celles de Philoctète, celles d'OEdipe roi révèlent un art bien plus soucieux de la souffrance physique. Le poète ne se contente plus de
l’indiquer : il l'analyse; brièvement sans doute, mais 2? ,
avec une précision frappante. Seulement, s'il tient à ce qu’on entende le cri de la chair, il ne veut pas que ce cri étouffe celui de l’âme. Il faut que l’homme souffre en homme, c'est-à-dire que sa nature morale réagisse et que le sentiment illumine la sensation brutale et obscure. Quand Philoctète est saisi par son mal, de quoi est faite cette plainte si àpre et si pénétrante? Le spasme des nerfs y a sa part, mais aussi la fierté, la crainte, la haine ; tout cela confondu, mais de telle sorte que lavoix de l’âme monte toujours plus haut :
« Je crains, mon enfant, que ma prière ne soit vaine. Vois, il sort de nouveau du fond de ma plaie, ce sang empoisonné, prêt à couler; je m’attends à ce qui va suivre. Ah! hélas! ah! mon pied, que tu me fais souffrir! Le mal vient, il accourt, le voici. O malheureux ! Vous voyez ce qui en est; ne m’abandonnez pas. Ah ! dieux ! O Céphallénien, si cette souffrance aiguë pouvait s’élancer àtravers ton cœur ! Ah ! encore ! encore! O frères, chefs de l’armée, Agamemnon, Ménélas, que n’est-il possible qu’à ma place, aussi longtemps que moi, vous nourrissiez en vous cette torture ! Je souffre, je souffre. O mort, mort, si souvent invoquée de jour en jour, comment ne peux-tu
pas venir enfin? Mon enfant, généreux enfant, prends-moi, brûle-moi dans ce feu de Lemnos que j'appelle à mon aide, ami dévoué. Moi aussi, autrefois, quand le fils de Zeus me demandait un tel service au prix de ces armes que tu as maintenant dans tes mains, J'ai eu le courage de le lui rendre.l»
Toutefois ce pathétique naïf et violent, si admirable qu’il soit d’ailleurs, n’est pas celui où triomphe Sophocle. Les parties de rôles où il est vraiment incomparable dans l'expression des sentiments, ce sont celles où la douleur est pleine de pensée. Montrer une grande âme, qui, dans l’accablement de la souffrance et du malheur, méditeamèrement sa destinée, faire de la plainte un long souvenir et une sombre prévision, y laisser apparaître, au milieu des larmes, la fermeté du jugement, la fierté de la conscience, tout ce qui grandit homme, tout ce qui entoure de majesté la plus affreuse détresse morale, voilà ce qu'aucun poète peut-être n’a su faire comme lui. Qu'on relise les suprèmes recommandations d'OŒdipe à Créon après la catastrophe et avant l'exil. Quelle profondeur de misère et quelle grandeur simple de pensée! Une âme qui sait souffrir ainsi n’est-elle pas transfigurée par sa souffrance même ?
« Laisse-moi me fixer dans la montagne, dansces lieux qu’on nomme le Cithéron, — Le Cithéron d’'Œdipe! — là où mon pére et ma mère avaient décidé que j'aurais tout vivant une sépulture non disputée ;carilfautque, selon leur désir, puisqu'ils voulaient me perdre, j'y trouve la mort. Maisnesais-je pas bien que ni maladie ni souffrance ne peuvent me détruire? Je n’aurais pas été sauvé quand je mourais, sije n’étais réservéausuprème malheur. Donc, pour ce qui est de nous, quel que soit le terme où tend la destinée, qu’elle suive son cours! Quant à mes enfants, Créon, ne m'invite pas à songer au sort de mes fils; ce sont des hommes; en cette qualité, ils ne seront nulle part sans ressources, où qu’ils soient. Mais mes pauvres filles, infortunées, qui n’ont jamais pris leur nourriture qu'auprès de moi, par-