Antigone, 21 et suiv
d'ajouter que Sophocle, à la différence d’Eschyle, n'a pas besoin du chant pour traduire la souffrance. Le simple langage parlé lui suflit : car sa langue, si savante dans l’expression des idées, est pourtant naïve et simple dans celle des émotions ; et quaudil faut peindre les grands déchirements de l’âme, elle est ardente et pathétique, elle trouve des mots qui vont au cœur, et elle les jette avec une hardiesse et une liberté admirables. Nulle trace alors de raideur antique, nulle emphase géaante; une phrase irrégulière, d’une spontanéité saisissante, qui tantôt se prolonge en plaintes, tantôt se brise en sanglots et en imprécalions; de simples cris de douleur parfois ; là, des tours brusques, des mots entrecoupés, ailleurs des accumulations voulues, sous lesquelles apparaît Le flot des sensations aiguës ou des sentiments déchirants. Sans doute, cette liberté pathétique du langage semble s'être accrue peu à peu chez Sophocle par l'influence des exemples d’Euripide. Mais si l’on veul remarquer combien elle serévèle déjà vivement dans Aya, il ne parait pas possible de lui refuser l’honneur de l'avoir introduite dans la tragédie ‘. La puissance d'imitation, qui est un des dons du poète dramatique, éclate dans tous les détails de telles scènes. Mais, dans cetteimitalion, jamais rien de brutal. Même en interprétant par les mots la souffrance du corps, Sophocle reste grand poète par une certaine dignité du rythme et de la phrase, par des traits de haute imagination, par je ne sais quelle influence noble de la pensée jusque dans le tumulte des sensations.
Ces mérites réunis constituent l'alticisme de Sophocle. M. Jules Girard l’a heureusement défini dans des lignes qui méritent d’être retenues : « Pourquoi la poésie de » Suphocle est-elle si réellement athénienne ? N'est-ce
1. Ajax, 457 et suiv., 815 et suiv., 915 et suiv., 991 et suivants
» pas parce qu’il y a dans les expressions une mesure » et un tact exquis, une simplicité puissante, une élégance naturelle, parce qu’elles sont, pour ainsi dire, » malgré la hardiesse et la concision du style, éclairées » par une lumière limpide et pénétrante ! ? » Cela est vrai, et ce qui est dit là du style de Sophocle s'applique aussi bien à son art dans toute son étendue. C’est l’impression dernière que laisse l’étude de ses œuvres. :
= Le