‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 168 sur 351 · CRITIAS · texte numérisé non relu

CRITIAS

peur, quand ils feraient, ou diraient, ou penseraient quelque chose en secret. Voilà pourquoi il introduisit dans le monde la croyance aux dieux, parlant d’une divinité qui vit éternellement, qui entend et qui voit par l’esprit, qui est attentive à tout, qui a une nature surhumaine, à qui rien n'échappe de ce qui se dit parmi les hommes, et qui peut voir tout ce qui s’y fait. Quand même tu serais muet sur le mal que tu médites, les dieux ne l’ignorent pas... Par ces discours, il fit accepter le meilleur des enseignements, enveloppant dans ses mensonges la vérité. Et il disait que les dieux habitaient là où il pensait que les hommes seraient le plus effrayés de leur séjour, dans cette partie du monde d'où il voyait provenir pour les mortels la crainte et aussi ce qui profite à leur misérable existence, dans cette voûte au-dessus de nos têtes, où sont les éclairs, le fracas terrible du tonnerre et les constellations brillantes du ciel, — merveilles qu'a fabriquées le temps, architecte habile, — d’où tombe la masse incandescente des étoiles filantes, d’où descend sur la terre l'abondance des pluies. Telles sont les terreurs qu’il a su dresser autour des hommes, et par là, en s’aidant de la raison, il a installé la divinité dans un lieu convenable et il a substitué le règne des lois à la violence dévorante... C’est ainsi, selon moi, qu'un homme a le premier persuadé aux mortels qu’il y avait une race de dieux 1. »

Si cette profession d’athéisme a élé portée sur la scène, on se demande par quel artifice le poète a pu la faire accepter du public contemporain; si elle ne Pa pas été, nous avons [à un curieux monument, qui nous montre la tragédie à tendance, destinée à être lue, succédant à la tragédie vraiment dramatique.

. Mais, à côté de cette tragédie sentencieuse et philosophique, il s’en formait une autre bien différente, et représentée par Karkinos et ses trois fils, Xénoclès, Xénotimos et Xénarque ; tragédie dont le succès commença dès le temps de la guerre du Péloponnèse et se prolongea pendant le premier quart du siècle suivant. Karki-

1. Sextus Empiricus, p. 403, 1 et 172, 18. Je traduis sur le texte donné par Nauck dans ses Tragic. græc. fragm., p. 598.

nos et ses fils sont raillés par Aristophane et par d’autres poètes comiques du même temps. Pourtant nous voyons qu'entre 416 et 413 Xénoclès, ayant fait jouer une tétralogie libre qui comprenait un OEdipe, un Lycaon, des Bacchantes et un Athamas satyrique, fut vainqueur d'Euripide, qui donnait au public Alexandre, Palamède, les Troyenneset le drame satyrique Sisyphe !. Plus tard, l’'Aérope de Karkinos était représentée à Phères devant le tyran Jason, qui régna de 375 à 370, et lui arrachait des iarmes qu’il essayait en vain de dissimuler ?. Ajoutons qu’enfin Aristote, dans sa Poéfique et dans sa Rhétorique, cite fréquemment Karkinos comme un des poètes alors connus et estimés. De ces cilations on peut conclure que Karkinos, comme ses contemporains, avait le goût de l'argumentation oratoire, qu'il lui faisait une place importante dans la tragédie et qu'il y réussissait par un tour d'esprit ingénieux. Mais en cela il ressemblait aux autres poètes du même Lemps. Ce qui lui était plus personnel et ce qu’il transmit à ses fils, c’était,

semble-t-il, le goût de la mise en scène. Les poètes co-.

miques les ont tournés en ridicule, Xénoclès en particulier, comme « inventeurs de machines #. »On nous dit à ce sujet qu'il faisait voir dans ses drames des choses prodigieuses (réoateiæ:). Aristophane s’est moqué aussi de leurs danses 5. Tout cela laisse supposer une ten-

dance à rajeunir la tragédie par l’appareil extérieur,

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