DÉCLIN DE L'ART TRAGIQUE
et il est curieux de noter qu'ici encore celte innovation appareate était un retour en arrière, vers l’art d'Eschyle abandonné par Sophocle.
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Ces lentatives de rajeunissement n’eurent qu’un médiocre succès. Vers le milieu du rv° siècle, au temps de Philippe et de Démosthène, la tragédie, bien que cultivée encore par de nombreux poètes, est vraiment un genre vieilli. ILest vrai que les grandes œuvres du siècle précédent, interprétées par de remarquables acteurs, ont plus de succès que jamais : on les joue sur tous les théätres, dans toutes les villes du monde grec; mais à côté de ces œuvres supérieures et classiques, celles du jour ne font qu’apparaître un instant.
Cela provient surtout de ce que la matière tragique est usée. Tous les beaux sujets légendaires ont été traités admirablement et sous plusieurs formes. Quand un poète nouveau s’y essaye à son tour,1il se sent découragé d'avance par le succès de ses illustres devanciers. S'il fait preuve de quelque mérite, les malveillants le déprécient en lui opposant l’exemple d’un des maîtres qui l’a surpassé justement en ce qu'il a de meilleur ‘. D’ailleurs ces vieilles légendes sont si connues que tout le monde les sait par cœur. Les poètes comiques contemporains se moquent de ces sujets tout faits, où l’invention est devenue impossible. Dès qu’OÆEdipe paraît, tous les spectateurs, y compris les enfants, savent d'avance ce qu’il va dire,
4. Aristote, Poétique, c. 18 : ‘5 vüv ouxopavroÿot TOUS HOUNTAG * YEvovéTwY yan a” Éxaotov pépos &yaby mountav, Exaotov ToŸ idiou aya- Boù dEérodot tov Eva dmep6dherv. Cette dernière phrase me parait signifier : « Ils exigent qu’un poète surpasse à lui seul chacun des modèles là où il excelle particulièrement. »
ce qu'il va faire, ce qui lui arrivera !. Pour recouvrer quelque liberté, il faudrait sortir de ces sujets convenus, chercher quelque chose de nouveau soit dans l’histoire, soit dans la fiction, c’est-à-dire en somme transformer complètement la tragédie. Personne ne l’ose. Le public a ses habitudes, il s’est fait une certaine idée de l’art tragique; quel accueil ferait-il à un novateur? D'ailleurs le caractère religieux de la tragédie la retient et la gène. Elle est enfermée dans un cercle de légendes qui plaisent aux dieux; de gré ou de force, il faut s’y tenir. Bien loin de s’étendre, ce domaine sacré se restreint de jour en jour. Un classement naturel s’estfait peu à peu entre les sujets traditionnels. Plusieurs, qu’on avait essayés, ont été rejetés; ils sont condamnés. Quelques-uns au contraire ont pris le dessus, et ce sont désormais les seuls qu’on remette encore sur la scène, parce que, seuls, ils réunissent tous les caractères de la tragédie idéale. «Auparavant, dit Aristote, les poètes acceptaient tous les mythes; aujourd'hui, il n’y a de belles tragédies que celles qui se rapportent à quelques familles, par exemple à Alcméon, à OEdipe, à Oreste, à Méléagre, à Thyeste, à Télèphe, et à quelques autres, dont les actions ou les souffrances sont particulièrement pathétiques*?. » Voilà d’étroites et dures conditions. Après Eschyle, après Sophocle, après Euripide, après d’autres encore, sous quel aspect nouveau présenter le caractère d’Œdipe? Tout ce que son rôle comportait de sentiments naturels, vraiment intéressants et humains, est épuisé. Que reste-t-1l à faire ?
Ce qu’on fit, Aristote encore nous l’apprend. On renonça de plus en plus à représenter des caractères.