DÉCLIN DE L'ART TRAGIQUE
« Dans les pièces de la plupart des poètes modernes, écrit-il, les mœurs ne sont rien!. » Donc, vers le temps d'Alexandre, c’est Là un fait acquis. On metsur la scène les mêmes aventures tragiques qu’autrefois, (oujoursles mêmes, mais on ne cherche plus à créer des personnages ayant chacun leur physionomie propre. Les sentiments généraux de l’humanité suffisent : on représente une mère,une fille, une sœur, on ne sait plus ou on ne veut plus peindre une Hécube, une Iphigénie, une Électre. Cela revient à dire qu'il n’y a plus de conception profonde et méditée. On fait de la tragédie facile, d’après le goût du jour : cela est agréable, élégant, touchant même, mais sans originalité.
Et dès que le langage de ces héros de tragédicne résulte plus d'une étude attentivede leur rôle, il devient un langage d'école. « Autrefois les poètes faisaient parler leurs personnages en citoyens ; de nos jours, on les fait parler en rhéteurs 2. » Voilà ce qu'écrit un contemporain, et ce que confirment tous les témoignages et tous les fragments. Débarrassés du souci d’exprimer les sentiments particuliers d’un OŒEdipe ou d’un Oreste, les poètes développent plus ou moins habilement des lieux communs. Ils sortent de l’auditoire d'’Isocrate ; ils se sont exercés à l’éthos et au pathos; ils savent décrire, raisonner, réfuter, conclure ; ils le savent même trop bien, car ils ne font plus que cela. Ne croyons pas néanmoins que leurs œuvres fussent insipides. C’étaient des contemporains de Ménandre et de Philémon : ils devaient savoir observer comme eux la vieet ils ne leur étaient peut-être pas très inférieurs par l'esprit ni par le bien
A, Aristote, Poélique, ©. 6 : A yap Tov véwy Tv nhsiotwy &nôers Tox- Yo Eloi.
2. Aristote, Poélique, ©. 6 : OÙ iv yäap dpyaior rolirTixGe Emotouv ÀEvovras, où OÈ vÜv pnroprxws. Par suite, le langage de la tragédie se rapproche de celui de la prose ; Aristote, Rhétor. III, c. 1, 4.
dire. Mais la tragédie ne vit pas d'observations quotidiennes, et ce n’est pas non plus un tissu de conversations élégantes. Elle a besoin de passions fortes, d’émotions sincères et profondes; il y faut peindre des angoisses, des haines, des résolutions énergiques, des sacrifices sublimes, des résolutions indomptables. C'était là justement ce qui manquait. On imitait bien tout cela, mais par procédés; et malgré le savoir-faire sans cesse croissant, la vie faisait défaut.
En revanche, on perfectionnait l’art des péripéties. Certains coups de théâtre inventés par les poètes de ce temps sont loués et cités en exemples par Aristote. Polyidos, dans son Jphigénie en Tauride, avait, selon lui, surpassé Euripide par la manière d'amener la reconnaissance du frère et de la sœur !. Oreste, au moment d’être immolé, s’écriait qu'il élait destiné à périr comme sa sœur par le glaive du sacrificateur. Cette allusion, jetée sans intention comme la plus naturelle protestation contre la destinée, était saisie au vol par Iphigénie et amenait l’éclaircissement décisif. On savait donc alors le métier de poèle tragique aussi bien ou mieux que jamais. Les tragédies étaient bien faites : il n’y manquait que dés idées simples et fortes, des caractères et des passions.
Pour nous, cette période de l’art tragique se résume en quelques noms.
Apharée, fils adoptif d’Isocrate, composa trente-cinq tragédies; de 369 à 342, il prit part fréquemment aux divers concours tragiques d'Athènes ; il fut deux fois vainqueur aux Dionysies urbaines et deux fois aux Lénéennes *.
Astydamas l’ancien, que nous avons déjà nommé plus haut, était un descendant de la sœur d’'Eschyle par son