FARCE MÉGARIENNE
paysans. Dans ce petit coin de la Grèce s’agitaient des haines de classes, plus violentes que nulle part ailleurs. Les élégies de Théogais, qui appartiennent à la seconde moitié de ce siècle, en sont bien le plus vivant témoignage ! : une haine furieuse y respire, celle de l’aristocratie contre le peuple révolté et vainqueur; l'histoire prouve que le peuple de son côté ne détestait pas moins l'aristocratie *. Les riches, maîtres du sol avant la révolution, descendaient des conquérants doriens; les pauvres étaient les fils des anciens habitants du pays, cariens, lélèges, ioniens de sang mêlé, tous soumis longtemps à un dur servage. Quand la démocratie fut victorieuse et qu’elle lächa la bride aux hardiesses iambiques des Dionysièés, on peut croire que de ce vieux fond de haine le flot de la satire dut jaillir avec une singulière violence. On tourna en ridicule les puissants d’hier, on se vengea de leurs mépris par des épigrammes sanglantes. Ce fut [à sans doute ce qui donna l’essor au génie comique. Mais il est difficile de croire que l’on ait persisté longtemps dans cette voie. Le parti aristocratique n’existaitplus; les moqueries dontonl’accablaitauraient bien vite paru surannées. D’autreschefs du peupleavaient surgi: c'était contre eux que la comédie devait se tourner, fidèle à l’instinct d'opposition qui fait partout sa force et souvent son honneur. Mais le pouvait-elle! Jouissait-elle d’assez de liberté pour cela? Nous l'ignorons. Il faut se dire seulement que dans ces fêtes de village, au milieu du bruit, du désordre, bien des choses étaient possibles, qui ne l’auraient pas été dans une grande ville, sur un théâtre proprement dit.
Cette farce mégarienne, si mal connue en somme, a dû susciter quelques hommes qu’une humeur naturellement plaisante et agressive prédestinait à y exceller. Ils
HUNOirC to, p.133 et sui.
‘2. Voir le passage de Plutarque qui vient d’être cité.
composaient sans doute pour les villages en fête des satires mimiques, que l’on récitait et que l’on jouait pendant le comos, dans les rues et sur les places publiques. Le plus souvent ils les récitaient eux-mêmes ou y jouaient
le principal rôle ; et peut-être, tout en jouant, mêlaient-
ils au texte écrit bien des plaisanteries improvisées. Au reste, c'étaient là des salires de circonstance, sans portée générale et sans suile. Aristote affirme neltement qu'Épicharme le premier donna dans la comédie l’exemple d’une intrigue et que cette invention passa de Sicile en Atlique. Jusqu'au v° siècle par conséquent, tout ce qu’on appelle comédie n’était en définitive qu’une série de scènes plus ou moins décousues . La fiction s’y mé- Jait probablement à la réalité; en fait de charges bouffonnes, tout élait permis. La réputation faite plus tard par les Athéniens à la comédie mégarienne montre assez combien cesinventions primitives leur paraissaient niaises etgrossières *. On comprend aisément que, dans ces conditions, ce qui put êtreécrit alors parces pauvres poètes decampagneait immédiatement disparu. Mais il n’est pasimpossible que les noms de quelques-uns d’entre eux se soient conservés par tradition ; et voilà pourquoi, s’il ne faut pas trop croire à ce qui nous est rapporté à leur sujet, ilest peut-être téméraire de n’y voir que des fables.
Le plus célèbre d’entre eux, au dire des anciens, fut Susarion, dont la tradition faisait un inventeur. Il était,
1. Didot, Sch. Gr.in Aristoph., Prolegom. IX a : Kai yàp ot ëv vf
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2. Suidas, l'élwç ueyaprxoc ; Aristophane, Guépes, 57 et la scolie; Ecphantidès, fr. 2, Kock; Aspasius, commentant Aristote, Éth. à Nicom. IV, 2 : &5 poprixot totvuv xat Yuypoi draxbahlovrar xai noppupièt 4pwuevor ëvrA mapoôw. Je doute fort que ces derniers mots se rapportent, comme on parait le croire généralement, à la farce mégarienne, qui n’avait probablement pas de xapoèos, et encore moins de brillants costumes.
CHE à
SUSARION 437
dit-on, du bourg de Tripodiscos, en Mégaride, au pied des monts Géraniens. Il se fit connaître vers l’année 570 environ !. Son originalité consista en ce qu'il fut le premier qui écrivit des comédies en vers ?; rien [à d’invraisemblable si l’on donne au mot comédie le sens que nous venons de lui attribuer. Un fragment d’un grammairien latin anonyme nous apprend que les comédies primitives ne dépassaient pastrois cents vers*. Cela nous donne une idée de ce qu'ont pu être celles de Susarion #. Avec Susarion, la comédie mégarienne semble être passée en Attique, soit qu'il l’y ait portée lui-même, soit qu'elle y ait été propagée spontanément de village en village °. D’après une tradition conservée par le marbre de Paros, elle aurait pris pied d’abord, entre 580 et 562, dans le dème d’Icarie; il est à craindre qu’il n’y ait là quelque confusion avecles débuts de la tragédie. Le plus probable, c'est que pendant tout le vi° siècle, elle resta confinée dans les campagnes, et qu’elle ne fut, durant toute cette période, qu'une forme, passablementgrossière encore, d'une simple réjouissance rustique. S'il y eut des concours çà et là, ce furent des concours de bouf- 4. Selon le marbre de Paros, les gens du dème d’Icarie instituérent le chœur comique, inventé par Susarion, à une date qui est aujourd’hui effacée. D’après ce qui précède et ce qui suit, cette date
est comprise entre 580 et 562.
2. Didot, Schol. gr. in Aristoph., Proleg. IX à : Io&roy ov ouoapluwv tie TAG ÉLUÉTOOU XWHÔNC GPYNYOS ÉVÉVETO.
3. Voir Rhein. Museum, XX VIII, p. 4!8. Ce fragment est extrait d’un manuscrit de Saint-Gall. On y lit : Auctor ejus (s.e comoediae) Susarion traditur, Sed in fabulas primi eam contulerunt non magnas, ita ut non excederent in singulis versus trecenos.
4. Nous possédons un fragment attribué à Susarion. Mais il faut avouer qu’à priori l’authenticité en est singulièrement invraisemblable.
5. Le fragment qui lui est attribué, s’il n’est pas de lui, est dû à quelqu'un qui se représentait Susarion comme un Mégarien parlant à des Athéniens.
’Axovere Xew * Zovoapiwv Ever Taëe, vi0s Prhivou Meyapo0ev Tptrodtoutos.
fonneries, organisés par un démarque ami du rire et jugés par un tribunal en gaieté. Voilà pourquoi les noms de ses représentants jusqu’au commencement du v° siècle sont ou suspects ou dénués pour nous de toute valeur littéraire, faute derenseignements ‘. Deux d’entre eux seulement méritent peut-être de n’être pas complètement passés sous silence. Myllos, selon les lexicographes et les collectionneurs de proverbes, donna lieu à l'adage « Myllos entend tout »: on lappliquait à ceux qui, tout en faisant semblant d’être sourds, ne perdaient rien de ce qui se disait ?. Si l’origine de cet adage est exacte, elle laisse deviner avec quelle précision indiscrète cettecomédienaissante reflétait lachronique locale: c'était une Joyeuse médisance qui savait tout et qui ne respectait rien. À côté de Myllos, Méson cst connu par un proverbe sur l’ingratitude, qui fut gravé, dit-on, sur un Hermès. Il est assez singulier que ce proverbe soit formulé en un hexamètre ?.
Tout cela, comme onle voit, ne fait pas une histoire. C'est qu’à vrai dire, malgré des essais etdes succès d’un jour, 1l n’y avait encore ni poètes comiques ni comédies. Ces revues bouffonnes et satiriques, adaptées à la turbulence des Dionysies des champs, n’avaient rien de durable. Le premier qui construisit vraiment des pièces
1. Euétès et Euxénidès sont nommés par Suidas (Ex{yapyoc) comme des poètes athéniens contemporains d’Epicharme, c, à. d. antérieurs aux guerres médiques (rpù r&v IlspouxGvy) ; on n’en sait rien de plus. Tolynos de Mégare est mentionné dans l’Efymologicum magnum (v. Tokÿvezov) comme antérieur à Cratinos.
2. Suidas : MÜlos mévr” &xova. Cf. Hésychius, Eustathe (Iliade, XII, 310, et Odyssée, XXIII, 106), et les parémiographes Zénobius, 15, Diogénianus, VI, 40, Apost. XI, 85.
3. Zénob., II, 11. Cf. Harpocration. ‘Epuai. Tout ce que relate Athénée d’après Polémon (XIV, p. 659) des inventions du mégarien Méson, des masques et des rôles créés par lui, ne peut évidemment pas se rapporter au vieux poète comique. Il doit y avoir là confusion avec un autre poète du même nom, ou peut-être avec un entrepreneur de spectacles d’un autre temps.