SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE. VIE DE MACRINE
avons vu déjà que Grégoire aime à faire aboutir ses exhortations théoriques à la proposition d’exemples concrets. Nous ne reviendrons pas sur sa Vie de Grégoire le Thaumaturge, dont nous avons parlé déjà suffisamment à propos du grand saint qui a évangélisé le Pont (1). Disons un mot de celle de cette sœur que Grégoire a choisie
pour tenir le premier rôle dans son dialogue sur l’âme etl&
résurrection. Macrine la Jeune portait le nom de sa grand’mère, mais sa mère Emmélie aimait à l'appeler du nom de Thècle, qui, dit Grégoire, a présagé si bien la vie qu’elle devait mener. Elle avaït été, de très bonne heure, fiancée par son père ; mais le fiancé mourut, et elle se considéra dès lors comme veuve. Tout en se consacrant à ses devoirs religieux, elle fut l’auxiliaire de sa mère, qui avait perdu son mari, et restait seule avec quatre fils et cinq filles. C’est elle qui, lorsque Basile revint des écoles où il avait formé son'talent, le ramena ‘peu à peu à la vie ascétique et le fit renoncer aux ambitions du siècle. Elle avait contribué aussi à former le second de ses frères, ce Naucratios dont j'ai dit déjà l’histoire pathétique. Elle transforma peu à peu la maison de famille en monastère. Plus encore que ses autres frères, elle forma Pierre, le plus jeune, futur évêque de Sébaste. Pendant la famine qui désola la Cappadoce et le Pont, elle contribua, comme Basile, à soulager bien des misères. |
Les chapitres suivants racontent comment Grégoire retrouva Macrine après une longue séparation de huit ans ; comment 1l la trouva aux portes de la mort ; comment, dans ses suprêmes entretiens, elle lui raconta toute l’histoire de leur famille (2) ; comment lui-même lui raconta les épreuves qu'il avait subies sous Valens. Quand elle s’éteignit, Grégoire lui ferma les yeux ; ïl calma le deuil des femmes qui l’entouraient. Il régla ses
(4) Cf. tome II, p. 485.
(2) 480 et suiv., morceau biographique intéressant.
. Le
commandé
Wei nérailles comme elle l’avait re Iles furent l’occasion de constater ses austéri portait au cou une croix de fer et un anneau de fer qui contenait un morceau de la vraie croix. Elles apprirent Ar aussi commentelle avait été miraculeusement guérie d’un cancerau sein, bien que, par pudeur, elle n’eût pas voulu consentir à consulter un médecin. Un évêque, Araxios, et é une foule immense accoururent à la veillée mortuaire. | Grégoire porta le cercueil avec Araxios et d’autres ecclé- | siastiques, jusqu’à une basilique de martyrs, distante de sept à huit stades, où se trouvait la sépulture de famille. Cu Au retour de la cérémonie, il fit, par hasard, la rencontre d’un officier supérieur, qui lui conta comment Macrine avait guéri miraculeusement sa fille, malade des yeux. Il préfère ne pas parler en détail d’autres miracles aux-
quels on aurait peine à croire, par exemple du blé qu’elle
avait amassé pendant la famine, et qui ne diminuait, pas,
pour tant qu’elle en distribuât. C’est done bien la bio-
graphie d’une Sainte que Grégoire pense écrire.
Il y a, dans ces dernières pages, une crédulité sans.
Ft doute un peu complaisante. Mais par l'intérêt du sujet, SJ
tés : elle
par une simplicité relative, la biographie de Macrine est un des bons ouvrages de l’évêque de Nysse.
Œuvres oratoires. — Nous avons vu, en racontant la
nières années, à obtenir l’autorité d’un théologien que l'empereur lui-même désignait comme un des garants de l’orthodoxie ; comment aussi il avait la réputation d’un des premiers orateurs de son temps, puisqu'il a été choisi, à plusieurs reprises, pour louer des membres de la famille impériale. Nous possédons de lui un assez grand nombre d’homélies ou d’oraisons funèbres, qui sont réunies dans le tome XLVI de la Patrologie grecque. Les
| que nous avons appris à connaître en étudiant Basile ou | Grégoire de Nazianze. L’évèque de Nysse tantôt s’en
par la sincérité du récit, et, comme il est naturel dès lors,
vie de Grégoire, comment il était parvenu, dans ses der-
D ie cr tee at dE ER ee cé SC
thèmes des homélies ne diffèrent pas beaucoup de ceux .
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Eden SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE. DISCOURS 433
prend à ceux qui retardent jusqu’à la mort le baptème ; tantôt aux usuriers (1) ; tantôt 1l prêche l’amour des pauvres et la bienfaisance, en traçant de la misère qui régnait en son temps des peintures véhémentes qui peuvent être comparées à celles de Basile ou de Chry-
sostome. Il prêche contre la débauche, contre l'excès
du deuil à l’occasion de la mort de nos proches (2) ; il prêche contre les hérétiques, notamment contre les Anoméens. Plusieurs sermons ont été prononcés à l’occasion des grandes fêtes de l’année ecclésiastique (Baptême du Christ ; Pâques ; il y a cinq homélies sur cette dernière fête ; Ascension, Pentecôte). D’autres sont des panégyriques : du premier martyr Étienne, de saint Théodore, des quarante Martyrs de Sébaste (trois homélies, dont la relation mutuelle est délicate à déterminer). Ce sont enfin les oraisons funèbres, celle de Basile, celle de Mélèce, celle d’Éphrem, celle de Pulchérie, celle de Flaccille.
Tous ces discours sont gâtés par l’abus de la rhétorique, dont Grégoire possède tous les secrets, mais en bon élève plutôt qu’en maître original. Cependant, comme l'inspiration de Grégoire est sincère, malgré cette enflure, on y rencontre certaines pages qui gardent de
l'intérêt. Ce sont d’abord, dans les homélies, certaines :
allusions à la vie contemporaine ; par exemple, dans l’homélie contre ceux qui retardent leur baptême, l’histoire d’un habitant de Comane, victime d’une incursion récente de Barbares ; dans l’homélie sur l’amour des pauvres, cette peinture vigoureuse des mendiants et des infirmes,
(1) Edition spéciale de SINNER, Paris, 1838.
(2) Le discours présente quelques particularités intéressantes ; il ‘s’ouvre par l'indication d’un plan plus net que ne l’ont habituellement les homélies du rv® siècle, et ce plan est une division en trois
points, qui d’ailleurs n’est pas très rigoureusement observée dans la
suite, Parmi les morceaux . à effet, je note une prosopopée du Noûs qui est un dernier exemple de ces imitations de la prosopopée du Clitophon où se sont. compius les Apologistes du n° siècle. L’origénisme de Grégoire y apparaît dans cette déclaration : Le libre arbitre est pour moi égal à Dieu (524 A-B).
r 28, — +t. IIT
AO anégyrique nt Théodore, la description de l'église consacrée au martyr, de ses peintures et de ses mosaïques. L’oraison funèbre dé la jeune princesse Pulchérie contient, sur la douleur de la Cour au jour de cette mort prématurée, une page où s’ébauche déjà assez heureusement le thème
| que devait immortaliser, Bossuet.
La correspondance. — Les Lettres de Grégoire sont aujourd’hui, grâce à Pasquali, avec le Contre Eunome, Fe édité par Jæger, la partie de l’œuvre de Grégoire que nous pouvons lire dans le texte le mieux étabh. Nous n’en possédons qu'un petit nombre, comparativement à la correspondance de Basile et de Grégoire de Nazianze : g vingt-huit au total. Elles sont assez variées par l’étendue, de j ion, ou les sujets qu’elles traitent. Ce sont d’abord des lettres sur des matières ecclésiastiques : la Ire, à Flavien, à propos de démêlés avec le métropolitain de Grégoire, Helladios de Césarée ; la IJe, à Censitor, sur les pèlerinages en Palestine, auxquels Grégoire ‘trouve plus d’inconvénients que d'avantages (cette lettre a eu son heure de célébrité, à la fin du xvi° siècle et au commencement du xvu£, où les protestants en ont fait volontiers usage dans leurs controverses ; l'Épître III l'atténue æn quelque mesure, mais n’en diffère pas profondément, etc.) ; la lettre V, sur Marcel d’Ancyre. D’autres sont relatives à des affaires personnelles, soit que Grégoire manque de copistes ‘pendant qu’il compose le Contre Eunome (XV), soit qu'il envoie le traité achevé à son frère Pierre (XXIX) (1), soit qu'il demande à Ampbhilochios d’Iconium de bons ouvriers pour la construction d’une basilique de martyr (2) ; soit qu’il parle de Macrine à un ami (XIX) ; soit qu’il fasse confidence à
Le.
(4) La lettre numérotée XXX n’est pas de Grégoire ; c’est la réponse de Pierre, et elle représente tout ce que nous possédons du frère de Basile et de Grégoire. "TN
(2) Lettre très curieuse par les détails précis qu’elle donne ; plan de l'édifice ; matériaux ; — contrats avec les ouvriers, ete.
he AS - qu ‘il a SRE en ve. VID,
enfin sont particuhèrement AoAgnÉeS et toutes les coquetteries de l’art épistolaire s ‘y déploient ; ce sont les dettres à Libanios (XIII-XIV) ou à Stagire (IX, XXVIÏ) (2). |
Conclusion. — Grégoire de De est sigmificatif sur-
moitié du 1v® siècle, la fusion entre la pensée chrétienne
î idées platoniciennes dans ses œuvres les plus diverses,
ne semble jamais se douter — nous l’avons remar- & Fo — que popes néoplatonicien et l'esprit chré-
F Roux doctrines se touchaient : le détache " este D et l'ascension vers un monde idéal. Il confondait le Royaume de Dieu et le Monde des Intelligibles. Il y . avait là une assez forte illusion. Mais elle permettait un. > rapprochement qui était désirable, dans l'intérêt de "l'avenir, et les combinaisons les plus illogiques préparent parfois, pour une lointaine postérité, l’apparition .d idées nouvelles et fécondes.
Comme penseur, Grégoire, malgré le mérite d’une synthèse telle que la présente le Discours catéchétique, reste inférieur à Basile ou à Athanase. Parce qu’il est peur -être plus Dapenens DORE à la Pom
n’est pas nécessairement plus grand théologien qu'eux. on n’a pas la vigueur et la nettété de leur esprit. À sa Mplace cependant, qui n’est qu’au second rang, il a joué un rôle efficace. Comme écrivain, il manque d’origina-
(1) Cf. supra, p. 399.
# (2) XXVI est une lettre de Stagire à Grégoire. Sur les écrits apo- « prie cf. Hozrr, Amphilochios von Iconium, p. 196, note 2.
dé
et qu’il conte son retour à Nysse (1): D’autres lettres
: tout de la bte avec laquelle s’opérait, dans la seconde J -et la pensée hellénique. On a vu quelle place tiennent les
mais principalement dans ses œuvres théologiques. I
Dibte Il est diff inant s polé
ou dogmatiques ; dans ses œuvres oratoires, il se mon
| trop asservi aux recettes scolaires. Nous avons la chance de posséder, sur cet aspect de son œuvre, le meilleur travail qui ait été consacré à un Père de l'Église considéré comme écrivain, le livre de M. Méridier (1). Nous ne pouvons que nous associer à sa conclusion (2) : « Grégoire n'avait pas, pour atténuer des discordances inévitables et vivifier d’un souffle nouveau l’art des sophistes, l’esprit mesuré de Basile, la riche et souple imagination de Grégoire de Nazianze. » 4
(1) Cf. la bibliographie supra. | (2) P. 286. |