LE CHRISTIANISME ET LE PAGANISME
toutes choses à un principe unique. Mais le Zeus de la croyance populaire n’était pourtant rien de plus qu’un Dieu entre les autres, et Plotin, comme Julien, ont professé que la nature de la divinité était de se multiplier à l'infini, non de se concentrer (1). De plus, si le Zeus
mythologique était trop humain, le premier principe néo-
platonicien était, au contraire, transcendant au monde, et si les chrétiens ont peu à peu emprunté beaucoup à la théorie de la transcendance, ils ont toujours gardé à Dieu le Père le caractère d’un Dieu personnel, d’un Dieu vivant. Ce Dieu est pour eux le créateur du monde, et le créateur aussi du premier couple dont l’humanité est issue. Pour les néoplatoniciens, le monde est éternel, et Julien n’est pas porté à admettre que tous les hommes soient issus d’une même souche (2).
La théorie du Verbe est d’origine philosophique ; et la mythologie populaire fourmille de fils de Dieux. Mais ces fils de Dieux sont en nombre infini, et ne sont que des héros. Le Verbe incarné et rédempteur est un scandale pour les Hellènes, et l’intervention directe de la divinité, dans l’histoire, pour assurer le salut du monde, leur apparaît comme un coup d’État qui peut satisfaire l’imagination et la sensibilité, mais non pas la raison (3).
Le culte, dans les deux religions, diffère autant que la théologie. Il y a certains points de contact dans l’impor-
tance donnée à la prière et la piété de Julien (4) prend
parfois un ton qui paraît se rapprocher, en quelque mesure, de celui dela piété chrétienne. Le même Julien a tenté d’organiser un véritable clergé. Mais sous ces divers rapports, le paganisme imite volontairement
(1) Cf. Prorin, Ennéade, II, 1x, 9 ; les discours IV et VI de Julien supposent la même opinion; voir notamment l’Or., IV, 142 B.
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(3) Voir surtout le traité IX de la seconde Ennéade.
(4) Cf. par exemple la fin de l’Or., IT, ou la Lettre aux Athéniens. p. 276.
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Fi le christianisme, dont le succès l’oblige à certaines con- # Gr, cessions. Au contraire, par la vénération des images, par eut [le maintien des sacrifices sanglants, par l’idée persisa | tante, quoique la plupart des oracles se soient tus, que a la divination établit une communication avec les Dieux ae et qu’elle est le plus moe bienfait que les hommes leur
__ doivent, le paganisme s’oppose très fortement au chris- tianisme et la théurgie de Jamblique ou de Maxime, si
avec la divinité, repose sur des principes assez différents de ceux qui sont à la base des sacrements chrétiens, di baptême ou eucharistie.
1 peut sembler, au premier abord, quand on “envisage la morale après la théologie, que la morale païenne, elle ‘hé | aussi, est devenue, au 1v® siècle, très analogue à la mo-
Le ”
rale chrétienne ; non pas, bien entendu, celle du vul-
gaire, qui continue à trouver dans le naturalisme hellénique la justification d’un épicurisme grossier ; mais Yes celle des païens philosophes, et particulièrement des [He néoplatoniciens. Le néoplatonisme, en effet, professe un \ be dédain profond pour le monde sensible et conçoit l'éthique comme le mouvement de conversion qui nous en détache God pour nous élever vers le monde des intelligibles. Plotin | est une sorte d’ascète et semblait rougir, dit Porphyre (1), d’être dans un corps ; Julien parle parfois du conflit qui ‘14 est en nous, de notre double nature, en termes qui font > penser à saint Paul (2). Mais si l’âme, selon eux, doit ST chercher à se purifier en se séparant de la matière, ils réjettent avec dégoût la pensée que ce monde-ci soit mau-
vais, corrompu et l’œuvre du péché. Tout le traité fameux :
de Plotin Contre les Gnostiques (Ennéade, 11, 1x) et aussi tout son traité sur l’origine du mal (Ennéade, 1, viurr), sont pleins d’ indignation contre ceux qui prennent « un ton tragique en parlant des prétendus dangers de l’âme
{1} Voir sa Vie de Plotin, eh 5.
{2 Or. IV, 142, D.
elle a pour but, elle aussi, de mettre le fidèle en relation.
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Pr
le SEoier sensibles ni vu u les Ho ans » ne | ces critiques peuvent atteindre souvent les chrétiens j de la grande Église, quoiqu’elles visent plus directement des ‘4 sectaires. Aussi l’ascète néoplatonicien n’a- tal que du. ! mépris ou de l’horreur pour le moine. \ Dans l'exégèse même, grâce à laquelle les païens ne losophes justifient leurs doctrines théologiques ou mo- rales, on peut noter une certaine concordance avec laut méthode allégorique des Alexandrins, qui est d’ailleurs, en dernière analyse, d’origine philosophique. Il s’agit, pe d’un côté comme de l’autre, de retrouver de hautes idées, | de profonds symboles sous un récit historique ou fabu- leux. Mais, si la méthode est analogue, les résultats obtenus doivent être tout diflérents, non seulement parce que les textes soumis à cette exégèse le sont radicale-. ment, mais parce que, dans ces sortes de spéculations, le résultat est connu d’avance ; il ne s’agit pas, en réalité, de découvrir une doctrine, mais de contrôler la g vérité d’une doctrine déjà acceptée et de lui fournir nu des raisons. d te Aünsi, sur tous les points essentiels, malgré certaines | similitudes qui s'expliquent soit par l'esprit du temps, soit par la lutte même que soutenaient depuis trois siècles les deux religions, le conflit reste absolu entre l’une et Tautre. Il devait arriver que celle qui triompherait aurait emprunté beaucoup à sa rivale, et que celle qui périrait se serait aussi rapprochée de sa triomphatrice. Mais il fallait que l’une ou l’autre triomphât, et il ny ‘avait pas de compromission possible. Ce conflit, arrivé à son heure décisive, fait l'intérêt puissant que présente l’histoire du rv° siècle, et explique la vigueur, la variété, la beauté d’une littérature dans laquelle il se réflète.
(1) IL, 1x, 12.
(2) Id., 18.