VERS UNE POÉSIE NOUVELLE SAINT ÉPHREM
Bibliographie. — Sur la poésie syriaque et les origines de la poésie byzantine, W. A. Meyer, Gesammelte Abhandlungen, tome I. —
Sur ÉPsrem en général, RuBens Duvaz, Littérature syriaque,
2e éd., p. 75-77 ; 331-337 ; Bausmrarx, Geschichte der syrischen TANT STI p. 31- 52 ; sur sa vie, outre RuBens Duvaz et Baumsrark, E. Bouvy : Les sources historiques de la vie de saint Éphrem, dans la Revue Augustinienne, 1903 ; éditions : AssEmAnI, Rome 1732-56, la plus complète, mais oUtelnte au point de vue critique ; tome I d’une édition critique, Mercari, S. Ephrem Syri opera (Monumenta biblica et ecclesiastica, 1). Rome, 1915. — Études : Émereau : Saint Éphrem le syrien ; son œuvre littéraire grecque, Paris, 1918.
Biographie. - — La vie d'Éphrem est très vite devenue
) légendaire ; un petit nombre de faits seulement peuvent
être retenus comme certains ou très vraisemblables,
Éphrem est né à Nisibe, sous le règne de Constantin, dans le premier quart du 1v° siècle. Il est difficile de dire s’il était d’origine chrétienne, ou, comme d’autres témoignages l’affirment, fils d’un prêtre d’une divinité orientale. Il semble n’avoir été baptisé qu’assez tard, ce qui
peut se concilier avec l’une ou l’autre tradition ; on ignore
à quelle date il fut ordonné diacre. Selon certains
témoignages, il aurait accompagné au concile de Nicée,
en 325, l’évêque de Nisibe, Jacques ; mais ces témoi-
gnages ne sont pas décisifs. Il a longtemps vécu dans
sa ville natale ; il y a subi en 338 le fameux siège qui 38. — 1. LIL
i \ F L dura plus de deux mois et fut conduit par Sapor (1). Il ne la quitta qu’en 363, lorsque Jovien, après la mort de Julien et la retraite de l’armée romaine, fut contraint de céder les cinq provinces situées au delà du Tigre et la partie de la Mésopotamie voisine de ce fleuve, région à laquelle appartenait Nisibe. Il dut alors chercher un refuge sur le territoire romain et se fixa finalement, en 365, à Édesse, où il dirigea l’école dite des Perses (2), qu’il a même peut-être fondée. Il est mort le 9 juin 373. Sa réputation était grande dans tout l'Orient grec, surtout dans les milieux ascétiques ; car 1l avait donné l'exemple d’une vie très austère. Le séjour en Thébaïde que lui prête la tradition est d’ailleurs légendaire, et il n’est pas sûr qu’il ait eu avec Basile (3) l’entrevue dont on a beaucoup parlé aussi plus tard.
L'œuvre. — L'œuvre d'Éphrem a sûrement été très considérable, quoique Sozomène en exagère manmifestement l’étendue (4). Il a eu la fécondité, l'originalité brillante, et aussi la prolixité de la plupart des écrivains orientaux. Il a usé de la prose et du vers, mais ses écrits en prose semblent avoir été relativement peu nombreux à côté de son œuvre poétique, qui était d’une richesse et d’une variété extraordinaires. On l’a traduite en grec de très bonne heure ; il a été très lu dans le monde grec ;
il y a exercé une influence que nous devons essayer de:
déterminer. Le même Sozomène nous est garant de l’admiration dont il était l’objet; il nous dit en effet que, quand on le lit en grec, on l’admire autant que si on pouvait le
(4) Dès l’époque de Théodoret (H. Æ., 11, 30, 11), on attribuait à son intervention la levée du siège, et on contait à ce propos une historiette assez puérile.
(2) Les Syriens appelaient ainsi ceux de leurs congénères qui étaient sujets des princes Sassanides.
(3) Basile parle parfois (2° hom. in Hexæm.,6 ; De spiritu sancto.. cf. p. 254 et p. 293) d’un Syrien qu’il tenait en estime ; il se PÔUE
que ce fût Éphrem ; mais ce n’est point démontré. (4) H. E., III, 14.
ER MR RS UE ER RER MAN Dre nés.
PARIS $ , Le * 4 dr? Î Te
pet PAR ON so Ch (AE pas Ce En 2 LP & (LM #3 k EN)
Pret t LS". # s
raie en syriaque (1). Théodoret, après avoir dit « qu’ PA avait lancé les rayons de la grâce pis en se servant de la langue syriaque », et noté « qu’il n’avait pas goûté à la culture hellénique », quoiqu'il eût réfuté les erreurs des Grecs et toutes les hérésies, ajoute qu’il avait composé des chants à la manière d’'Harmonios, fils de Bardesane : « Ces chants », dit-il en terminant, « aujourd’hui encore, rendent plus brillantes les fêtes en l'honneur des martyrs » (2). Vers 392, saint Jérôme avait déjà écrit : « Éphrem, diacre de l'Église d’Édesse, a composé beaucoup d’écrits en langue syriaque, et a acquis une telle célébrité que ses œuvres sont lues publiquement dans certaines églises après la lecture des Écritures. J’ai lu de lui un livre en grec sur le Saint-Esprit, que je ne sais qui avait traduit du syriaque, et, même dans la traduction, j'ai reconnu la pointe de son génie sublime » (3). Il est mort sous le règne de Valens.
Saint Éphrem poète. — Nous laisserons de côté ses ouvrages en prose, et nous définirons brièvement les caractères essentiels de ses œuvres poétiques (4). Elles
se divisaient en deux genres. L’un comprend des poèmes
destinés à être récités ; l’autre des poèmes destinés à être chantés. Les premiers, les Memré, pour leur donner leur nom syriaque — sont des sortes d’homélies, une espèce d’épopée tantôt didactique, tantôt narrative. Les seconds — les Madrasché, en syriaque — sont appelés habituellement des hymnes, par une simplification un peu arbitraire ; car le nom sémitique désigne plutôt une instruction, dogmatique, ou souvent polémique. Leur caractère le plus intéressant est dans la forme : ils sont
composés de longues strophes, formées elles-mêmes de
(1) VI, 26. : é,
(DAME AUNe229 ‘
(3) De Viris, 115.
(4) Mon incompétence, en matière de littérature syriaque, m'interdit d’apporter ici des vues personnelles : ce qui suit s’inspire de Rugexs Duvaz et de BaumsrTark.
ND SAME ce - f RTS -R MAT IE 596 LA LITTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE vers tantôt égaux, tantôt inégaux, qui étaient chantées par un soliste, et séparées par des répons invariables, confiés à un chœur; les répons sont d’une étendue qui va d’un seul vers à une strophe, mais courte en comparaison de celles qui constituent le fond du poème. Éphrem se sert de cette forme pour traiter des thèmes très variés : réfutation des hérésies ; — célébration d'événements contemporains ; — appel à la pénitence, etc. Lui-même paraît avoir organisé l’emploi cultuel de ses chants et leur mode d’exécution. Malgré le caractère trop souvent
légendaire de la tradition à son sujet, on peut avoir une
certaine confiance dans son biographe, qui nous le représente, au milieu « des vierges qui se réunissaient le dimanche, aux grandes fêtes et aux commémorations des martyrs ; comme un père, il se tenait au milieu d'elles, les accompagnant de la harpe. Il les divisa en chœurs pour les chants alternés, et leur enseigna les différents airs musicaux (1) ».
Bien que Memré et Madrasché soient en principe, les uns narratifs, les autres didactiques, la vive imagination de l’Oriental qu'était Éphrem et son ardente sensibilité l’entraînent tout naturellement à prendre le ton lyrique. Il y a plus : Éphrem en arrive à donner à ses poèmes une forme dramatique ou semi-dramatique, qui les fait apparaître comme une sorte d’antécédent du drame liturgique. Après une ou deux strophes d’introduction, il passe la parole à un personnage ou en fait dialoguer plusieurs (2).
Les poèmes d’'Éphrem, particulièrement les Memré, sont souvent d’une étendue considérable. De plus, il y a des Madrasché comme des Memré qui constituent une série ou un cycle, et deviennent ainsi comme un grand poème en plusieurs livres.
(1) Le passage est cité tout au long par Rubens Duval, p. 21. (2) Ce sont en particulier les cantiques qu’on appelle les Sougîthà et aussi certains Mermnré,
. à 4 Fe au CS
Me “a »
bre SAINT ÉPRRÈM
Malheureusement, cette œuvre si curieuse ne nous est parvenue que pour une assez faible part au moyen de la
tradition littéraire ; c’est par l’usage cultuel qu’elle nous a été souvent transmise, et il est clair que ce mode de transmission a favorisé les remaniements ou les attributions erronées. Éphrem, qui s’était inspiré de Bardesane et d’'Harmonios, eut des continuateurs dont les chants ont été confondus avec les siens. La critique
commence à peine à démèêler un chaos que l’on ne
réussira jamais à débrouiller entièrement. Un assez grand nombre de madrasché cependant sont d'une authenticité
bien garantie et permettent de juger avec précision de’
l’art d’'Éphrem ; les uns sont très nettement polémiques,
et visent les ART les Manichéens, les Marcio- : nites, les Ariens, ou même Julien l’Apostat ; d’autres constituent une sorte de long poème sur le Paradis ;
il faut mettre à part un recueil particulièrement célèbre,
que Bickell a publié sous le titre de Chants de Nisibe,
et qui contient en réalité des œuvres dont les unes ont
été composées en effet à Nisibe, mais d’autres seulement
Édesse.
Les Memré ont pour la plupart une tradition moins bien garantie que les Madrasché. On peut citer comme ne prêtant pas au doute cinq poèmes — plus tard réunis en trois — sur la foi, contre les Ariens ; — un poème contre Bardesane ; — un cycle qui célèbre l’Église ; — une sorte d’épopée sur Jonas ; — un thrène sur la destruction de Nicomédie par le tremblement de terre de 358 (1).
Influence probable de la poésie syriaque sur la poésie chrétienne grecque. — Mais nous n’avons pas à étudier ici pour elle-même l’œuvre poétique d'Éphrem. Ce qui nous intéresse, c’est l'influence qu’elle a pu exercer dans le domaine grec. Qu'elle ait été très admirée et très
(4) Pour les questions d’authenticité, voir principalement les indications de BaumsTarx, hoc. cit,
Ps
598 LA LITTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE pi
applaudie, nous en avons donné déjà la preuve. Mais, constituée d’après des principes tout différents de ceux - qui réglaient la poésie hellénique, n’a-t-elle pas pu contribuer à renouveler celle-ci, à une période où elle tendait spontanément à se transformer ?
Nous avons vu que plus d’un chrétien, au 1v® siècle, a eu l’ambition de rivaliser avec la poésie classique. A cette date, où le christianisme prétendait égaler la littérature hellénique dans toutes ses manifestations, il ne pouvait négliger la poésie, quoiqu’elle lui parût d'intérêt médiocre à côté de l’éloquence. Apollinaire ne semble avoir fait des genres traditionnels qu’une imitation mécanique, qui prouvait la facilité dangereuse de son talent, mais n’avait aucune valeur originale. Grégoire lui-même, avec plus d’art sans doute, ne va pas plus ‘loin, dans une partie de ses poèmes, qu’une contrefaçon assez habile. Mais il a su souvent aussi choisir avec tact ses thèmes, leur donner une forme appropriée, et il lui est même arrivé parfois, en se servant des mètres anciens et d’un style convenu, de faire entendre des accents nouveaux. D’autre part, nous avons vu que Clément d'Alexandrie, que Méthode d’Olympe, que Grégoire luimême à l’occasion ont cherché des formes nouvelles et des rythmes nouveaux. ù
Ce qui pouvait les y inciter, c’était d’abord l’évolution que subissait la langue. Toute la métrique classique avait été fondée sur la quantité ; la distinction entre les brèves et les longues avait été systématisée par les théoriciens et les poètes; mais elle reposait sur une réalité de la prononciation commune. Au 1v° siècle, le sentiment de la quantité commençait à disparaître, surtout quand il s'agissait des voyelles a, 1, u, dont la double valeur possible n’est pas exprimée par l'écriture. Le mouvement naturel du langage incitait done à chercher des formes rythmiques différentes ; il était naturel que l'attention se portât vers celles qui avaient été employées dans d’autres langues, d’autant plus que celles auxquelles
on pouvait penser avaient servi à peu près exclusivement
de moyen d’expression à l'inspiration religieuse.
La poésie hébraïque, dont les Psaumes fournissaient un aliment si réconfortant à la piété contemporaine, différait autant qu’il était possible de la poésie hellénique. Elle pouvait séduire et stimuler par l'éclat des ‘images, par l’intensité et la spontanéité du sentiment. Mais elle était trop dénuée de ces formes fixes que les Grecs ont toujours aimées, puisque, pour ne pas parler de certains éléments accessoires comme l’acrostiche, le seul procédé qui la distingue est celui du parallélisme. La poésie syriaque, telle qu’Éphrem l’a pratiquée, avait une architecture plus nette. Elle présentait une alternance entre les longues strophes et les brefs répons. Les strophes elles-mêmes étaient formées de vers, dont le principe très simple était tiré non de la quantité des syllabes, mais de leur nombre. On n’ignorait pas dans le monde grec, ni même dans le monde latin, comment Éphrem avait réglé, à Édesse, l'exécution de ses cantiques. D’autre part Sozomène nous est témoin que dès Je rv® siècle des traductions des poèmes d’'Éphrem ont circulé.
Il n’y a donc aucune invraisemblance que les modèles
- nouveaux aient exercé quelque action sur le développe-
ment de la poésie hellénique elle-même, et si leur influence n’explique pas à elle seule une transformation à laquelle l’évolution naturelle de la langue conduisait déjà, il est naturel de penser qu’elle y a contribué. On peut accepter, en la réduisant à cette mesure, la thèse qu’a principalement soutenue W. Meyer (1).
Mais 1l n’est pas de notre sujet de donner plus que ces indications très générales sur cette première orientation
vers ce qui sera la poésie liturgique byzantine, et nous
(1) Dans un mémoire publié dans les Abhandlungen de l’Académie de Munich, 1885 ; aujourd’hui recueilli dans : W. MEYŸer, Ge-
L sammelte Abhandlungen IT, p. 103.
: we RUE 2 Me, 24 A 1 < HER US 600 LA LITTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE
ne pourrons nous prononcer avec plus d’assurance sur
l'influence qu'ont pu exercer, au ve siècle même, les
traductions grecques des poèmes d'Éphrem que quand Ë
nous les posséderons dans une bonne édition critique. Même après l’apparition du premier volume de Mercati et quel que soit le mérite d’une publication préparée par une étude approfondie des sources autant que conduite avec une sage méthode, nous n’oserions pas encore
hasarder un jugement plus précis. Ce premier volume :
comprend trois poèmes, dont le premier est un sermon sur Abraham et Isaac, qui, sous cette forme grecque,
remonterait certainement au 1v° siècle, si l’on pouvait :
admettre comme démontré — avec Mercati — que Grégoire de Nysse l’a utilisé dans une homélie ; mais je me rallie pour ma part à l’avis de ceux qui ne croient pas impossible que le poème dérive au contraire de l’homélie(1). De plus, ce sermon sur le sacrifice d’Abraham est du nombre des memré attribués à Éphrem dont
nous ne connaissons pas un original syriaque, en sorte
que l’authenticité n’en est pas certaine. Il est intéressant par la forme dramatique que prend le récit, par la recherche du pathétique. Ce sont là, avons-nous dit, les traits caractéristiques de certains cantiques d’Éphrem ;
mais il ne faut pas oublier qu’on ne les trouve pas moins.
fréquemment chez les orateurs qui suivent la tradition |
de la seconde sophistique. Les strophes sont pour la plupart composées de 4 vers de sept syllabes (1-300, et