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II. ÉLOQUENCE

Le siècle de Périclès vit naître et grandir Vart de la parole^ et ce fut à la fin de cette période seulement que Ton songea sérieusement à recueillir les discours et à les conserver, soit comme pièces historiques, soit comme œuvres littéraires. Jusque-là un discours n'avait été que Ténoncia* tion passagère d'une opinion, destinée à produire son effet dans un moment donné au milieu d'une délibération publique. Plusieurs causes contribuèrent à montrer autre chose dans les discours des hommes d'État et à faire de la parole un art nouveau et durable. Le besoin qui fit naître l'histoire, d'abord sous la forme de logographies et de mythographies, puis sous une forme plus complète et plus littéraire, donna aux historiens le désir de connaître et de transcrire les discours que les personnages historiques avaient tenus : car leurs paroles avaient souvent contribué à la marche et préparé l'issue des événements. De plus les

constitutions libres et démocratiques qui s'établirent avant les guerres médiques dans la plupart des cités ioniennes, augmentèrent Timportance personnelle des hommes de parole, et Ton ne tarda pas à s'apercevoir que Thabileté oratoire, Seiv^xr^c, était une véritable puissance dans ces États. On commença donc à la rechercher, non pour ellemême, mais comme un moyen d'action. Ce fut surtout dans Athènes que se produisit ce mouvement des esprits vers l'éloquence, parce que cette ville possédait, depuis Solon, une constitution républicaine qui allait se perfectionnant, et qui, en assurant à chaque citoyen une grande somme de liberté, le rendait, plus que partout ailleurs, responsable du bonheur ou du malheur pubhc. Toutes les affaires se traitant dans l'assemblée, èxxXTj(j{a, chacun y éprouvait le besoin de faire connaître sa manière de voir, et il s'élevait de tous côtés des orateurs d'autant plus habiles qu'ils avaient fait une étude plus sérieuse des affaires et qu'ils savaient mieux exprimer leurs idées.

A mesure que la parole de ceux qui s'avançaient à la tribune pour défendre ou combattre une proposition prit plus d'autorité, leur responsabilité s'accrut; on put être récompensé pour un bon conseil et puni pour un mauvais. Les luttes prirent un caractère plus grave et plus personnel : on n'osa plus faire une proposition sans qu'elle fût appuyée soit sur des lois antérieures, qu'il fallait avoir étudiées, soit sur un besoin public connu et constaté, soit enfin sur des raisons de politique extérieure que l'on pût faire ressortir. Ainsi, quant à son fond, l'éloquence acquit, par le fait même de la vie démocratique, une solidité de plus en plus grande.

Il est hors de doute qu'avant l'époque de Périclès un grand nombre d'illustres Athéniens, tels que Glisthènes,

Aristide, Thémîstocle, ont été non seulement des hommes d'État, mais des orateurs profonds et puissants. Si Tattaque et la défense forçaient ces esprits supérieurs à donner de bonnes raisons aux lois quils propoôaient, leur éloquence acquit aussi une élévation de plus en plus grande, à mesure que se répandit Fidée du rôle qu'Athènes avait à remplir dans le monde hellénique et bientôt même dans rhumanité. C'est autour de cette idée, conçue dès le temps des guerres médiques et plus tôt peut-être, que gravitent la plupart des institutions athéniennes et de leurs perfectionnements jusqu'à Tépoque de Périclès. C'est à la réaliser que s'appliquèrent durant ce siècle les hommes d'État et les orateurs démocrates : c'est à l'empêcher ou à en retarder la réalisation que travaillèrent , souvent d'une manière clandestine, les hommes de l'aristocratie. Quoique nous ne possédions les discours ni des uns ni des autres, cependant la substance que nous en ont transmise les historiens, et surtout Hérodote et Thucydide, ainsi que les données historiques fournies par Aristote et par Cicéron, nous prouvent que cette idée principale marquait en quelque façon le but idéal que les anciens orateurs avaient sans cesse présent à l'esprit.

Cette marche d'ensemble de la politique athénienne vers un but clairement aperçu, marche qui ne dura pas moins d'un siècle, donna à cette république une étonnante supériorité sur toutes les autres et fit d'Athènes la terre classique de Téloquence. On ne voit guère de peuples, en effet, chez qui les orateurs aient poursuivi de la sorte, d'année en année, un objet toujours le même, exécutant chacun à son tour un pas de plus pour s'en rapprocher, mourant sans l'avoir atteint et léguant à leurs successeurs le soin d'y parvenir. Les besoins toujours

nouveaux dont ils étaient les interprètes, naissaient les uns des autres , à mesure que grandissait dans son rôle l'État démocratique ; et les trois qualités qui constituaient l'orateur étaient exprimées par les mots y^«*>^^S stTreTv, irpâÇat, c'est-à-dire comprendre ces besoins, savoir les exprimer, et enfin agir pour les satisfaire. Ce sont précisément les trois^ qualités de l'homme politique : la seconde ayant fait dé-) faut à Cimon, fils de Miltiade, il fut bientôt effacé paj/ Périclès, qui les possédait au plus haut degré. -^

L'art oratoire proprement dit, c'est-à-dire l'ensemble des règles qui constituent la rhétorique et qui peuvent s'enseigner, n'a pas existé avant l'époque de Périclès, non plus que la poétique avant l'époque de Sophocle ou d'Euripide. En général la science d'une chose n'existe guère avant cette chose môme ; les lois de composition qui président à un genre littéraire ne se déterminent que quand ce genre littéraire est parvenu à son apogée. S'il en était autrement, la première œuvre de ce genre serait parfaite, ce qui est absolument contraire aux lois de la nature. Mais le premier qui, au temps de la féodalité hellénique, osa énoncer un besoin populaire, émit le germe d'où naquit l'éloquence. La forme du discours se développa avec le fond , à mesure que les conditions sociales , dont la liberté est la première, leur permirent de se montrer; l'une et l'autre tendirent dès lors vers la perfection. Il est très probable qu'au temps de Thémistocle on savait composer un discours, ranger les idées dans un ordre naturel et ne les pas jeter pêle-mêle et au hasard. Mais, comme la période des guerres médiques vit grandir tous les arts et se perfectionner les deux genres littéraires qui se rapprochent le plus de l'éloquence, à savoir la tragédie et la comédie, on ne peut guère douter que l'art de parler

ii'ail grandi dans la même proportion et ne fût déjà en possession de lui-même au temps de Périclès. Chacune des séances où paraissait un orateur étaii une leçon d'éloquence pour celui qui devait parler à la séance suivante , et, par ces exemples successifs, la forme du discours allait s'épurant et se perfectionnant.

PÉRICLÈS, neptxXT;;, demeura aux yeux des Grecs et fut aussi pour les critiques latins le type le plus accompli de l'ancienne éloquence. Il occupe dans l'histoire de ce genre la même place que Sophocle dans la tragédie et que Phidias dans les arts du dessin. Ces trois grands esprits, contemporains les uns des autres, ont travaillé de concert à la même œuvre : diriger vers Tidéal du beau le génie et l'activité du peuple athénien, par là faire d'Athènes l'école de la Grèce, et de la Grèce l'école du genre humain tout entier. Pour cela, ils ont fait prévaloir constamment, dans leurs ouvrages et dans leurs paroles, l'idée sur la passion , ne cherchant pas à détruire cette dernière, qui est indestructible, mais seulement à la tourner vers le but le plus noble et le plus élevé. De même que la passion et la sensualité n'animent jamais ceux des ouvrages de Phidias que nous possédons, et que les tragédies de Sophocle sont toujours le développement d'une idée et non d'un sentiment exalté, de même les discours de Périclès ne donnaient au peuple que des raisons sérieuses et des motifs calmes pour le décider : il ne cherchait jamais à l'émouvoir; mais comme son intelligence se plaçait toujours dans le vrai des situations et rattachait la solution des problèmes aux raisons les plus générales et les plus incontestables, on sortait de ses discours avec cette conviction et ce sentiment du juste et du beau, qui donnent pour longtemps une direction généreuse

à la politique d'un peuple. Le sentiment qu'il avait de la valeur et de la dignité du peuple athénien fut cause qu'il ne chercha jamais à le flatter pour s'en faire un instrument d'ambition; plus d'une fois, au contraire, il eut à le blâmer de certaines dispositions qui ne lui semblaient pas assez élevées : par exemple, lorsqu'ayant été accusé de dépenser en constructions fastueuses les revenus de TÉtat, il se défendit et proposa aux Athéniens de prendre ces dépenses à sa charge, à condition qu'il inscrirait son nom sur les édiflces construits. Le peuple lui donna raison. Mais Périclès était convaincu de la capacité politique de ce peuple et de son aptitude à conduire les affaires de la Grèce.

D'un autre côté , les hommes d'État qui l'avaient précédé, lui-même aussi et ses auditeurs, savaient que, plus Athènes tendait à s'emparer de l'avenir et à se faire le centre du monde hellénique , plus allait grossissant l'antagonisme des États doriens et de tous ceux qui avaient conservé les vieilles formes féodales. Cette conviction, qui était celle de tout le monde, fit que l'on se prépara de longue main à la guerre et que rien ne fut négligé de ce qu'il fallait pour la soutenir. Thucydide nous a conser\é la substance et probablement en partie les paroles mêmes prononcées sur ce sujet par Périclès dans trois occasions différentes. Un profond sentiment de la dignité du peuple athénien et de son égalité vis-à-vis des Spartiates règne dans le premier de ces discours (Thuc. i, 140) : « C'est toujours un esclavage, dit-il, qu'un ordre plus ou moins rigoureux, qu'aucun jugement n'a précédé et que des égaux intiment à leurs voisins. » Le manque d'argent des Lacédémoniens, l'absence d'unité politique parmi les alliés, l'égoïsme privé de chacun d'eux et le défaut d'esprit public sont mis en lumière par l'orateur. Il montre que la

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force d'Athènes est dans sa marine, que la ville peut renoncer à son territoire sans courir de dangers, et qu'elle doit par sa politique se rapprocher le plus possible de ce qu'elle serait si elle était dans une île. Il conseille surtout la modérçition, Tabsence d'ambition, et il demande aux Athéniens de déclarer, même au prix de la guerre, leur ferme résolution de rester libres et de vivre sous le droit commun. — Le second discours conservé par Thucydide (il, 35) fut prononcé au milieu d'une foule nombreuse de citoyens et d'étrangers, devant le monument funéraire élevé au Céramique en l'honneur des soldats morts dans la première année de la guerre. Périclès profita de cette occasion solennelle pour exposer aux yeux de tous les Grecs la politique athénienne. Après avoir rappelé l'autochthonîe et l'indépendance originelle des habitants du pays , il énonça ainsi le principe du gouvernement : « Comme nous ne gouvernons pas dans l'intérêt de quelques hommes, mais pour le bien de la majorité, notre constitution est appelée démocratique. » Il montra ensuite l'égalité devant la loi, la distinction attribuée au mérite et non à la naissance ou à la fortune, la liberté de la parole, la tolérance dans les mœurs, la soumission à la loi, le sentiment public de l'équité. 11 fit voir Athènes devenue le rendez-vous de tous les hommes civilisés, faisant tout à découvert , comptant sur sa propre valeur , unissant le courage militaire aux douceurs de la vie civile, et il décrivit sa manière de faire la guerre. « Athènes, ajouta-t-il, a le goût du beau ; elle aime la science et honore le travail. Elle veut que tout citoyen s'occupe des affaires publiques, et qu'on les discute avant d'agir, afin que l'action soit plus sûre et plus énergique. » Par toutes ces qualités, Athènes est devenue « l'école de la Grèce » et un objet

d'admiration pour les âges futurs. C'est paur une telle patrie que sont morts les citoyens dont nous faisons les funérailles. « Leur tombe est Tunivers entier : elle ne se fait pas remarquer par quelques inscriptions gravées sur des colonnes dans une sépulture privée ; mais jusque dans les contrées étrangères, et sans inscription, leur mémoire est bien mieux conservée dans les âmes que sur des monuments fastueux. » Tout ce discours , qui est beaucoup plus développé que le précédent, paraît bien avoir été prononcé à peu près tel que Thucydide le rapporte. Il est composé avec art, et il reproduit toutes les qualités bien connues du génie de Périclès. — Le troisième discours, dont Thistorien nous a conservé la substance, fut prononcé pour relever le courage des Athéniens, que des échecs à la guerre et surtout la peste avaient abattu, et pour se [défendre contre les récriminations que Ton dirigeait contre lui. La solidarité des citoyens entre eux et envers l'État y est exprimée avec une grande énergie. Le sentiment du devoir, l'amour de la gloire et l'impossibilité où l'on est de reculer donnent aux paroles de l'orateur une autorité surprenante. Les Athéniens se rendirent à ses raisons, tout en lui infligeant une amende; ils s'en repentirent peu après, parce que, malgré leurs maux particuliers, « ils le croyaient plus que personne en état de répondre aux be» soins de la république ».

L'éloquence de Périclès, soutenue par la force des pensées, était simple et sans artifices oratoires. 11 ne faisait aucun usage de ce qu'on a depuis appelé V action, c'està-dire des gestes et des mouvements passionnés du visage. Il ressemblait aux statues de Phidias et on l'avait surnommé l'olympien. La tribune du Pnyx, d'où il parlait au peuple, est située vers le haut de la colline allongée qui

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portait le même nom et qui regarde d'un côté la mer, de l'autre TAcropole et la plaine. L'assemblée s'y tenait en plein air. Quand Périclès paraissait sur le p7i[xa taillé dans le roc, il s'y tenait debout, presque immobile, ayant les deux mains cachées sous son himation , dont les plis descendaient verticalement. Les paroles qu'il prononçait semblaient sortir d'une intelligence impassible, communiquant sans intermédiaire avec la vérité, jugeant par elle le passé et, par elle aussi, prévoyant Tavenir. Sa voix, se maintenant à son niveau moyen et naturel, ne cherchait point, par une cantilène étudiée et changeante, à émouvoir les passions ; elle n'était pour lui que le moyen obligé de communiquer sa pensée à ses auditeurs, pensée toujours calme, bienveillante, sincère, faite pour éclairer au loin la marche du peuple qui savait la comprendre. Malheureusement pour le peuple d'Athènes, le guide éprouvé qu'il s'était choisi lui fut ôté dès le commencement de la guerre. Périclès mourut de la peste en 429; il avait soixante-cinq ans.

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