‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 41 sur 45 · I. Néopuron, Nsocppwv, de Sicyone, contemporain d'Eschyle · texte numérisé non relu

I. Néopuron, Nsocppwv, de Sicyone, contemporain d'Eschyle

Ion, "iwv, de Ghios, de la même époque, homme encyclopédique et fort estimé pour sa correction ; historien dans le genre de Charon et d'Hérodote, poète élégiaque, poète lyrique, et qui commença à donner des tragédies après la mort d'Eschyle ;

Aristaroue, 'Ap((jTapyo;, qui débuta en 454 par de grandes tragédies séparées, à la manière de Sophocle;

AcHÉos, 'AyaToc, d^Erétrie, auteur fécond, qui fleurit ver^î le milieu du siècle et remporta un prix ; Achéos réussit principalement dans le genre satyrique ;

KarkiNos, Kapxtvo;, et ses fils, dont le nom est un objet de raillerie pour Aristophane et dont un pourtant, XÉNociis remporta le prix sur Euripide. -

ïi. Il faut ajouter à ces auteurs, qui sont du teritps de Pérjclès,la famille d'tlschyle comprenant :

ÉPOQUE DE PÉRICLÈS .Kil

KL'PUORiox, Ejoopioiv, son fils, qui fît jaiier les pièces de son père ;

Philoclês, *iXoxXf,<, son neveu, qui gagna le prix contre V Œdipe roi de Sophocle ;

MoRSiMOS, M(5pat|xoç, fils de Philoclês, qu'Aristophane nous représente comme un méchant auteur ;

ASTYDAMAS, ^AoruSàfjLaç, auteur très fécond, qui composa, dit-on, deux cent quarante pièces et remporta quinze prix. Astydamas est du reste postérieur à la guerre du Péloponèse.

III. La famille de Sophocle, composée de son fils Iophon, 'lo«pa>v, poète très estimé d'Aristophane ; et de Sophocle le JEUNE, petit-fils du grand Sophocle, qui remporta douze prix.

IV. Enfin, pour terminer cette liste et montrer dans son ensemble le tableau historique de la tragédie, sur laquelle nous ne reviendrons pas, je citerai ici les noms des poètes postérieurs à Périclès :

A gathon, *A Yg6â)v, qui débuta en 416, vécut près d'Archélaos, roi de Macédoine, et mourut en 400, la même année que Socrate. C'était un poète distingué, d'idées et de mœurs aristocratiques, quoiqu'il fût élève des sophistes et surtout de Gorgias. Gomme poète, il était bizarre, mou, doucereux même, mais agréable à la lecture plus encore qu'à la représentation. C'est lui qui paraît dans Aristophane et dans le Banquet de Platon, où il tient des propos si singuliers.

CmriAS, KpiTia;, l'homme d'État ; Denys Vancten^ A'.ovjajoc ; Platon le philosophe, et Mélétos, MsXt.to;, Taccusateur de

Socrate, firent aussi des tragédies, mais n'eurent pour cet

art qu'une fantaisie passagère.

CHÉRÉM0N,X3Kp£j«ov, donna vers 380 une tragédie,/' Centaure, qui lui valut une grande célébrité ; c'était, d aprè> Aristote, un mélange de lyrisme et de style tragique peu fait pour la scène ;. ses pièces, où les femmes, les fleurs et les autres objets propres à flatter les sens occupaient un»^ grande place, sentaient la rhétorique et montraient l'art en pleine décadence.

Théodecte , esoSixTT^ç, de Phasélis, vers 356, était pl«^ sophiste encore. Il composa pour la seconde Àrtémise une pièce intitulée Mausole, qui fut jouée aux célèbres funérailles de ce prince. Du reste il remporta huit prix. Ces' deux faits rapprochés montrent combien l'esprit publif était changé, puisque lart était devenu un moyen d'encenser les hommes puissants, et que les juges duspeclaclP applaudissaient à ce nouveau genre de tragédies. Je reviens au temps de Périclès.

V. Sophocle, SocpoxXf,;, naquit probablement en lOpavan J.-C. SorTpèTe se nommait Sophilos; c'était un forgeron du dême de Co|pne . selon Àristoxène; il parait avoir e • assez riche pour donner à son fîl^ une éducation disji"' guée, ce qui, du reste, n'était point difficile dans un^'^ démocratique. Sophocle suivit les leçons du musjci^ f^iUprûft, A quinze ans, après la victoire de Sala/ninf' /conduisit le chœur qui chanta le péan devant letropn^ (funéraire; il était nu, c'est-à-dire vêtu du seul chiiàr^^^' Jes cheveux parfumés d'huile selon la coutume anliq"^ il chanta une lyre à la main. Ce fut en 468, à W ^ l vingt-sept ans, qu'il obtint pour la première foisunch^"""' |Je prix lui était disputé par Esçhjle, qui avait ^ ^^^^'^

ÉPOQUE DE PÉRIGLÈS 353

époque cinquante -sept ans : Tarchonte éponyme Aphépsion remit à Gimon et à ses neuf collègues le soin de juger du mérite des concurrents; les iu ^es donn èrfflyfl^Y |q^olr e o^^ggjyjjjj^; il est probable que la pièce couronnée était le Triptolème. Sophocle remporta dans sa carrière dramatique vingt fois le prix ; dans les autres concours il obtint toujours le second rang : ce fait nous montre quelle fécondité de grandes œuvres théâtrales régnait alors dans Athènes. L'A{j^{îg^g> qui remporta le prix en Tannée 440, fit nommer le poèt^tratège l'année suivante; c'est en cette qualité que, coUèi^uç de Périclès , il dirigea avec lui Texpédition cont re l^âfitûfira^ fijJaiSaaû^» a^iée des^Perses. A Samos, Sophocle fît la connaissance d'Hérodote, qui avait alors quarante-cinq ans; il en avait lui-même cinquante-six. Tout le reste de la carrière du poète fut consacré à Tart dramatique : depuis Tannée 468 jusqu'en 406 où il mourut, il composa cent vingt-trois pièces, dont vingt ou vingt-deux étaient des drames satyriques. Le scholiaste raconte qu'avant de mourir il eut à soutenir vm procès contre un de ses fîls. Sophocle en effet s'était marié deux fois : sa première femme était une Athénienne nommée Nicostraté, dont il avait eu lophon; la seconde était une Sicyonienne nommée Théôris , pour laquelle il eut un grand amour et qui lui donna un autre fîls, Ariston, père de Sophocle le jeune. Il se peut que le vieillard ait voulu laisser à ceux-ci une part plus grande de son héritage. lophon le traduisit devant sa phratrie, sorte de conseil de famille, comme un homme tombé dans^Tenfance. On dit que le poète se cpritentapour toute défense de lire son fameu^hœu^u^olone et que la plainte fut

aimé de tout le monde; plein de patriotisme, il ne voulut

îoT

j amais (j uittor s on pays natal » et comme il avait chant sa gloire au commencement de sa carrière , c'est elle encore qu'il célébra dans sa tragédie d]Œdip e à Colon s. quiJTut^ladernière. Il fut, dit-on, enterré à Déce^ie rDeDdant que ce dème était occupé par les Lacédémonien'. La génération qui sépare Eschyle de Sophocle suffi: pour opérer de grands changements dans l'esprit, I*. langue et la composition des tragédies. Nous avons paride cette dernière. Quant aux deux autres choses, pouri^comprendre il faut observer que la génération à laquell-' appartiennent Sophocle , Périclès , Phidias et tant d'autn^» J hommes distingués dont l'histoire cite les noms , fut unf / génération politique, réfléchie, déjà savante, regardant I moins le passé que l'avenir, ayant conscience de son rùV l et pesant la valeur morale de ses actions et de ses paroles. ^ avant de parler et d'agir. Les grandes luttes nationale» contre l'Asie occupaient toute l'âme des soldats de Marathon et de Salamine et ils pensaient beaucoup avec leur^ souvenirs : un reste d'héroïsme vivait en eux, La génération suivante est dans de nouvelles conditions : on répare les ruines, ou pour mieux dire on reconstruit à neuf le? monuments, les États, les constitutions et les hommes. Les écrivains ne sont plus des hommes de haute imagination , amoureux des grands tableaux de la mythologie ou de la réalité. Une raison plus mûre domine dans leur> ouvrages et soumet toutes les créations de l'esprit aux règles les plus sévères de l'eurythmie, des proportions et du bon sens. Dans les créations de Sophocle, rien de heurté, d'anguleux ou d'extravagant; sous les dehors les plus naturels et sous les formes les plus humaines, se cachent les analyses du cœur humain les plus justes et souvent les plus profondes; ce n'est plus simplement un poêle

ÉPOQUE DE PÉRIGLÈS 3r,5

aux grandes images qui a la parole, c*est un philosophe, un psychologue et un moraliste; c'est à mettre aux prises les sentiments naturels nés des situations, que les faits de la tradition lui servent, et non à montrer aux yeux un grand ou effrayant tableau des temps fabuleux. Bacchus et le dithyrambe ne sont plus rien dans Sophocle; ces formes rudimentaires , qui ont encore laissé quelques traces dans Eschyle, ont entièrement disparu. Le drame est la seule préoccupation du poète, et pour lui le drame est le développement d'un conflit engendré par les sentiments nés des situations , sentiments qui , dans leur marche, font naître à leur tour des situations nouvelles, des péripéties et des dénouements. Le destin n'est plus le grand moteur du drame : la personne humaine , avec ses idées, ses sentiments, sa moralité et son autonomie , est devenue la source presque unique de Faction. Il y a telle pièce de Sophocle qui roule tout entière sur la lutte de la conscience morale contre la destinée , et qui se termine par la victoire de l'homme juste et par l'affirmation de son immortalité. Ainsi , analyse de la pensée , sentiment dç la moralité humaine, affirmation de la valeur personnelle de l'homme, voilà les caractères dominants du drame sophocléen. Il faut opposer le chœur d'Eschyle, dans le Prométhée, commençant par ces mots : «féf 6'TCcoc^dpt< ayaptc, avec celui de YAntigone de Sophocle : IloXXà Ta Setvà, et l'on mesurera la distance qui sépare les deux poètes; voici ces chœurs :

Str, 2. De tes bienfaits vois le salaire, ô mon ami ; dis-le moi , quel appui, quel secours te vient-il de ces êtres d'un jour?

Ne connaissais-tu pas l'impuissance

ST»et SECTION CINQUIEME

vaine , pareille à on rêve , où des humains Taveugle race est enchainée?

jfamais les volontés des hommes ne peuvent s'écarter de l'ordre établi par Jupiter.

(Eschyle, Prométhée, 558.)

C/est la même pensée qu exprimait Pindare dans sa huitième Pythique, passage cité plus haut. Voici au contraire les paroles de Sophocle :

Sfr. i. Il est bien des merveilles, et rien

n'est plus merveilleux que l'homme.

C'est un être qui à travers la mer blanchi ssanfe,

fendant la vague,

marche au souffle de la tempête, qui mugit autour de lui. .

La première des déesses , la terre incorruptible, infatigable, il la creuse et la retourne avec la charrue d'année en année ,

la labourant par la force des chevaux.

Ant. 1 . Et la race des oiseaux à l'esprit léger,

il l'enveloppe et la saisit ;

et les troupes des bêtes sauvages ,

et celles qui habitent les eaux de la mer,

il les enlace dans les replis de ses filets, l'homme plein d'intelligence.

Il prend dans ses pièges la bête qui erre sur la montagne ; il amène sous le joug deux fois recourbé le cheval au col chevelu

et le taureau indompté.

Str. 2. La parole, la pensée qui vole, .

et les besoins d'où naissent les lois des cités, il les a étudiés. 11 sait s'abriter contre la froidure du ciel serein, échapper aux coups de la pluie.

11 pourvoit à tout; jamais l'avenir ne le prend

ÉPOQUE DE PÉRICLÈS :î57

au dépourvu. A Pluton seul

il ne peut échapper, car pour les maladies sans çspoir

il a des remèdes.

Ant, 2. Habile et industrieux

au delà de toute croyance , il va tantôt au mal, tantôt au bien.

Quand il suit les lois de la nature et la justice qui jure au nom des dieux

la cité grandit ; plus de cité pour qui se livre au mal et à l'audace du crime.

Quà mon foyer jamais il ne s'assoie et n'ait mon amitié, celui

qui fait ainsi.

D'une part le sentiment de rimpuissance deThomme devant la loi du Destin, de Tautre la glorification de Tintel* ligence, de l'industrie et de la moralité humaines. . La langue grecque a revêtu dans Sophocle tous les caractères de Tesprit du temps; elle est moins remplie d'images que celle d'Eschyle , et n'a pas besoin , pour exprimer les idées, de créer des mots nouveaux, dont chacun forme à lui seul un tableau. Les idées étant plus philosophiques et plus humaines que celles delà génération précédente , les poètes du temps de Périclès n'emploient pour ainsi dire que les termes de la langue usuelle , sans les détourner de leur vrai sens, leur donnant seulement une acception plus précise et en quelque sorte plus scientifique qu'on ne l'avai-it fait auparavant. On a remarqué avec raison que les mots dans Sophocle sont pris souvent dans leur sens étymologique, qui après tout est le vrai sens. Il en résulte que gi Ton veut comprendre toute la portée des paroles du poète , il faut remonter à cette signification

j<:;8 SECTION CINQUIÈME

ot no pas s'en tenir aux sens détournés ou dérivés que le< mots ont eus plus tard ou qu'ils avaient même déjà dans le peuple à cette époque. C'est faute d'user , quand il le faut, de ce procédé analytique , qu'on rencontre quelquefois dans Sophocle des obscurités; quand on en use à propos, les obscurités disparaissent.

Sophocle est un des poètes dramatiques qui a le plus habilement usé de Yironie scénique : cette figure de langage consiste à mettre dans la bouche d'un personnage des expressions à double portée , s'appliquant à sa situation présente, telle qu'il croit qu elle est, et à sa situation véritable, telle que le spectateur la connaît ou telle que la révélera la marche des événements. Cette manière de parler se remarque par exemple très souvent dans VŒdipe roi^ dans les paroles de Tirésias , dans celles d'OEdîpe luimême et de plusieurs autres personnages. Elle est très rare dans Eschyle. Cette ironie dramatique est étroitement liée avec un élément nouveau qui, à cette époque, s'introduisit dans le drame, avec Yintrigue, Celle-ci, qui est très différente de l'action , vient de l'inconnu qui plane sur une situation et le plus souvent d'une cause imprév-ue et fortuite qui vient se mêler aux événements et les compliquer. L'intrigue est presque nulle dans les anciens drames, quoique l'action y soit très puissante: elle existe au contraire dans VŒdipe roi, dans YAntigone et ailleurs: il arrive même que , si elle manque , l'auteur la crée au moyen d'un événement fictif, tel que la mort simulée d'Oreste dans son Electre. Mais il ne lui a jamais donné une importance telle qu elle pût se substituer à Faction véritable et la fît disparaître , comme on l'a souvent fait dans les temps modernes. C'est un des mérites de Sophocle d'avoir su manier cet instrument dangereux et en tirer

ÉPOQUE DE PÉRIGLÈS âo9

avec une juste réserve des effets nouveaux, que l'action dramatique n'eût pas produits.

Du reste, toutes les tragédies de Sophocle ne sont pas également parfaites. Quoique nous ne puissions porter un jugement certain sur ses progrès dans Tart dramatique durant sa longue carrière, puisque, des sept pièces qui nous restent, la plus ancienne est de i40, nous remarquons entré celle-ci et VŒdipe à Colone, qui est la dernière , une différence de valeur assez notable. 11 est à peu près hors de doute que ses premières œuvres étaient encore dans le genre de celles d'Eschyle, et qu'il contribua beaucoup à perfectionner la tragédie dans tous ses éléments. Par ce travail continu, que rendaient plus fructueux les exemples de ses concurrents, il éleva Tart dramatique au point le plus haut où il soit jamais parvenu ; car r^J^/ifj'yi" à Çolone peut être considér é comme le canon

VAntigone ('AvttY(5vT,) est le développement d'une action morale reposant sur cette idée que la justice , en tant que loi de nature, est supérieure en droit au principe d'autorité, c*est-à-dire au pouvoir, même quand il s'appuie sur une loî écrite. Cette doctrine profonde est mise en scène sous la forme d'une lutte entre une jeune fille, pleine de piété et d'amour fraternel , et un roi injuste et tyrannique. Elle est exprimée clairement dans ce passage célèbre , où Antigone se défend contre les ordres despotiques de Créon :

Cbêon. a ton tour, réponds sans loagaeiirs et brièvement i connaissais-tu Tordre proclamé qu'il ne fallait pas ensevelir ton frère?

Amtig. Je le connaissais; comment reussé-je ignoré? 11 était assez public.

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GftÉON. Et tu as osé enfreindre ces lois?

AisTiG. Pour moi ce n'était pas Zeus qui avait proclamé cela. ni la Justice compagne des dieux infernaux, eux qui ont détiiu aux hommes les vraies lois. Et je ne pensais pas que tes proclamations eussent tant d'autorité, qu'un niortel pût transgresse: les lois non écrites et infaillibles des dieux. Car ces lois, ce uVsi ni aujourd'hui ni hier, c'est toujours qu'elles sont vivantes; d nul ne sait d'où elles sont venues. Devais-jè, pour échapper aui menaces d'un homme, m'exposer à la justice divine ? Je savaiî bien que je mourrais, comment non? même sans tes prociiajations. Si je meurs avant le temps, c'est un gain pour moi. Quand on a comme moi vécu entourée de maux, comment la mort ne serait-elle pas un bénéfice? Aussi, cette destinée pour moi ne?! pas un malheur; mais si j'avais laissé mort sans sépulture le tilî de ma mère, voilà où serait le malheur à mes yeux : ce qui m'arrive ne m'afflige pas. Si liia conduite te semble folle, c'est us fou qui m'accuse de folie. {Antig., 446.}

Voici comment est construite la pièce d'Antigone ; tro;* scènes conduisent Taction jusqu'au moment oii se ronji' l'équilibre des forces antagonistes; cette rupture a lieu dans une quatrième scène , v. 631 ; trois scènes amènen* le dénouement :

1^ ^" se, AntigûJLe pose à sa sœur Isn^ènela question de savoir si elle participera à la sépulture de Polynice: Isniène recule par faiblesse. — Le chœur chante la victoire de Thèbes et le double fratricide de Polynice et d'Étéocle.

^® se. Proclamation de Gréon; défense d'inhumer Polynice. Un gardien vient annoncer que le corps est inhumé. Colère de Gréon; il ordonne que l'on recherche le coupable. — Le chœur chante l'homme puissant et le devoir qu'il a d'être juste.

3'^ sc. Le garde amétle à Gréon Anligone, qui a été

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prise en flagrant délit de désobéissance ; récit du garde ; interrogatoire et aveu d'Antigone. Ismène, qui est présente, relève son courage et veut s'associer au délit et au péril de sa sœur. Antigone nie qulsmène ait participé à la désobéissance. On les emmène. — Le chœur chante le malheur des Labdacides et l'instabilité du bonheur.

Scène de rupture. Discours de Gréon sur le principe d'autorité et sur l'obéissance due au prince. Hémon (A't|xa>v), son fils, lui représente que le peuple murmure. Gréon s'irrite et menace. Hémon prend parti pour sa fiancée et part sans dire où il va. Arrêt prononcé par Gréon. — Le chœur chante la puissance de l'Amour.

2° /" se. Plaintes d'Antigone condamnée à être enfermée vivante dans une caverne ; dureté de Gréon. On emmène Antigone. — Le chœur chante les femmes célèbres, mortes comme elle.

2^ se. Le devin Tirésias vient engager Gréon à retirer son arrêt; Gréon refuse. Le devin lui prédit le suicide de Hémon; Gréon cède et va délivrer Antigone. Mais il est trop tard. — Le chœur chante une invocation à Bacchus libérateur.

3^ se. Un messager vient annoncer que Hémon s'est tué sur le corps d'Antigone; Eurydice, sa mère, à qui est adressé le récit, se retire silencieuse. On apporte le corps • de Hémon. Un second messager vient annoncer qu'Eurydice s'est tuée de désespoir; la porte s'ouvre, on voit son cadavre. Gréon se livre à un tardif désespoir.

La pièce d'Antigone renferme un grand nombre de

morceaux admirables, parmi lesquels nous citerons, outre

les chœurs et les plaintes de la jeune fille , la scène éton-

' namment conduite de Gréon et de son fils (v. 631), le mo-

nologue d'Antigone> et le récit de la mort des deux fiancés. Voici le monologue :

« tombeau, chambre nuptiale, demeure souterraine, prison éternelle où je vais retrouver les miens, dont Perséphone a déjà reçu le plus grand nombre parmi les morts ! J'y descends la dernière et de beaucoup le plus tristement, avant d'avoir acconi. pli ma part de vie. Quand j'irai pourtant, j'ai la ferme espérance d'y arriver chère à mon père, chère à toi aussi, ma mère, et à toi, frère bien-aimé. Car c'est moi qui, morts, vous ai p^i^ dans mes mains, vous ai parés et vous ai donné les libations funèbres. Et en ce moment, Polynice, c'est pour avoir enseveli ton corps que je suis privée du même honneur. Mais les gens sensés diront que j'ai bien fait de t'honorer ainsi car, ma mère

et mon père étant descendus chez Hadès, je n'espérais plus avoir un autre frère; c'est pour t'avoir honoré, comme le veut ceW. loi, que j'ai paru à Gréon une audacieuse et une criminelle, ô frère chéri. Et à présent il me saisit et m'entraîne , sans lit nuptial, sans hyménée, sans époux, sans enfants que j'aurais nourris. Privée d'amis, infortunée, je vais vivante dans les cavernes des morts. Quelle loi divine ai-je donc violée? Mais qu ai-je besoin de me tourner encore vers les dieux ? Quel secours puis-je attendre, puisque ma piété m'a valu le sort de l'impie ? Ah ! si le? dieux approuvent ce qui se passe, ma peine, je favoue, est méritée; mais si c'est ceux-là qui sont coupables, puisse leur sort n'être pas plus, doux que le mien I »

VÉlectre de Sophocle doit être comparée à VOrestk d*Eschyle et à VElectre d'Euripide : ce rapprochement peut faire ressortir des différences presque toutes à l'avantage du poète de Golone. Le sujet est ici moins vaste et d'une portée sociale moins grande que dans Eschyle ; mais la partie dramatique du sujet, étant Concentrée dans une pièce unique, produit une impression profonde sur le spectateur. Elle se divise en trois sections et procède à peu près comme VAntigone. Seulement il faut remarquer quHci le chœur^se mêle perpétuellement au dialogue, tà-

ÉPOQUE DE PÉRIGLÈS 363

chant de rete nir la m ain d'Electre 'e t d'Qresje , de peur que la punition de Clytemneslre ne devienne un acte criminel de vengeance ; mais la situation de ses enfants est si nette et la continuation en est si insupportable, que le chœur se sent toujours gagné par les raisons d'Electre, et attend avec autant d'impatience qu'elle l'accomplissement du double meurtre. A l'entrée de la pièce, Oreste arrive de Delphes avec son gouverneur et se cache pour voir ce qui se passe. Electre et le chœur donnent l'exposition du sujet. Survient Ghrysothémis, caract ère fg piin in, qui n'est point disposée à la lutte, mais qui force Electre à ôgir, en lui annonçant que sa mort est résolue. Après une scène violente entre Electre et sa mère , le gouverneur se présente apportant à la reine la fausse nouvelle qu'Oreste est mort; la reine s'en réjouit, mais Electre est plongée dans le désespoir et le chœur appelle la vengeance des dieux. Ce faux récit amène de très belles scènes, surtout celle où Electre exprime sa douleiu*, en recevant des mains d'Oreste lui-même l'urne qui est censée renfermer ses cendres. C'est à la suite de cette scène touchante qu'Oreste se fait reconnaître de sa sœur et qu'ils se préparent à agir. Oreste entre en effet et l'on entend aussitôt les cris de Glytemnestre assassinée. Égisthe, à son retour des champs, voit ce qui se passe. Oreste l'attend, le reçoit et le tue* — La tragédie d'Electre est une suite de scènes dont l'énergie ne le cède en rien à celles d'Eschyle, et oii les sentiments du cœur humain sont rendus avec une profondeur et une variété incomparables. Leur progression se fait sentir par toute la pièce, dans son ensemble comme dans ses parties. C'est un acte mystérieux de justice, qui se dévoile par degrés et éclate enfin au grand jour, couronné par ces paroles d'Oreste à Égisthe, v. 1503 :

« Je ne veux pas que lu aies quelque plaisir dans la mort, je veux l'en garder loule l'amertume. Voilà quelle devrail êlre la justice sommaire pour tous ceux qui osent violer les lois; qu'on les tue ; on ne verra plus tant de crimes. »

La pensée dramatique de la pièce est tout entière dans la seconde scène où Electre s'entretient avec le chœur, scène d'une grande beauté, mais trop longue pour trouver place ici.

Les Trachiniennes so nt une action étrange que Sophocle a empruntée à la légende d'Héraclès : cette légende est solaire et la fin en est sacerdotale. Quand le soleil a parcouru les douze signes du zodiaque, Tannée est finie, l'ancien soleil se meurt; la fête solsticiale se célèbre alors par de grands feux qu'on allume sur les montagnes. C'est ici que se place tout le mythe bizarre du centaure Nessus et de la robe de Déjanire. Le poète en a tiré la pièce des Trachiniennes, où l'on voit la femme d'Héraclès, jalouse de la jeune vierga fille d'Eurytos, qu'il ramène devant lui comme sa conquête, envoyer à son époux le vêtement magique qui doit lui rendre son amour et qui ne fait que le consumer de douleurs. A la fin de la pièce on apporte sur la scène Héraclès encore vêtu de la robe qui le dévore , et le spectateur assiste à la passion de ce demi-dieu, fils de Zeus et d'Alcmène. — La tragédie n'a pas une grande portée ; elle est purement légendaire et fut probablement présentée par le poète avec d'autres pièces d'une plus grande valeur.

V Œdipe r oi (Olôtitou;; xupawo;;) ests an^ ç^qt fg^i^jijif flnn

p lus belles el de s plus ém ouvantes t rA p^^s^j j ^^^ t^ |^ \^^h ♦jo

^ £rec , quoiqu^ènla présentant Sophocle .ait été vaincu au

concours par Philoclès, neveu d'Eschyle. Son sujet est la

reconnaissance d'OEdipe par lui-même, et la lïianifesta-

^ tion des crimes involon^res ^jl^a^^ûmmis. Voici comment se déroulent les événements : 1^ La peste est dans Thèbes ; le roi (Edipe a envoyé son neveu Créon consulter l'oracle de Delphes et Ton attend son retour. Gréon revient et annonce qu'il faut découvrir, punir et chasser le meurtrier dejiaïps. — Le chœur chante les ravages du fléau et fait une prière. — 2° Œdipe proclame Tordre de loracle et annonce que pour découvrir le coupable il a mandé le devin Tirésias. Tirésias arrive et fait entendre à Œdipe que c'est Œdipe lui-même qui est désigné par l'oracle ; le roi, qui se croit innocent,«8'imagine qu'une conjuration est ourdie contre lui entre Tirésias et Créon. Tirésias lui prédit d'horribles malheurs et se retire. — Le chœur chante r innocence d' Œdipe. — 3° Une rencontre a lieu entre Œdipe et Créon : l'un accuse, l'autre se défend. Jocaste vient au bruit pour les calmer, et, Créon étant parti, elle donne au roi les premiers renseignements sur le meurtre de Laïos. Œdipe se trouble en se souvenant du lieu, du temps et des circonstances où lui-même jadis a tué un vieillard dans le Parnasse ; mais il se croit encore fils de Polybe, et Jocaste croit de son côté que son enfant est mort exposé sur le Cithéron. — Le chœur chante l'orgueil, père de la tyrannie. — 4° Tandis que Jocaste et son époux sont remplis de crainte pour eux-mêmes, arrive de Corinthe un messager annonçant que Polybe est mort et avouant que celui-ci n'était pas le père d'Œdipe et que lui-même avait reçu Œdipe enfant des mains d'un berger de Laïos. Jocaste, éclairée déjà sur son malheur, se retire silencieuse. — Le chœur chante l'incertitude de la situation. — 5** Cet épisode est rempli par l'interrogatoire du vieux berger; ses aveux éclairent Œdipe, qui se reconnaît meurtrier de son père, époux de sa mère, père d'en-

36fi SECTION CINQUIÈME

fants incestueux , et qui se retire désespéré. — Le chœur chante rinstabilité du sort. — 6** Un messager vient annoncer que Jocaste s'est pendue. Bientôt paraît Œdipe défiguré, qui recommande à Gréon ses enfants et part en exil.

/ Le^dévelqppement moral de la situation d'Œdipe est /un des mieux conduits de tout lé' théâtre ancien "eTmp- \ ^rhe. Ses crimes ne forment que le fond obscur du tableau. Sa sécurité, sa confiance l'empêchent d'entrevoir la vérité sur sa propre personne. Mais aussitôt que les paroles de Jocaste ont commencé à le troubler, une crise douloureuse s'opère en lui, et avec le grand cœur de Thonnête homme devenu le jouet de la Destinée, il s acharne à découvrir sa propre culpabilité. Il la découvre, s'arrache les yeux et son âme oppressée se répand en paroles d'amour et de pitié pour ses enfants :

fEDipE. Je te conjure aussi (dit-il à Créon) d'élever le tombeau que tu voudras à celle qui est là dans cette maison; je me repose de ce soin sur ton empressement à servir les tiens. Pour moi, ne crois pas que celle ville de mes pères puisse jamais m*avoir vivant. Laisse-moi demeurer sur les montagnes, sur mon Cithéron, que ma mère et mon père m'avaient choisi pour

tombeau , lorsqu'ils résolurent de m'y faire périr Que notre

destinée suive son cours. Quant à mes enfants, ne te préoccupe point des fils , Créon : ils sont hommes , ils ne manqueront de rien partout où ils seront. Mais mes deux pauvi*es malheureuses filles, qui venaient toujours s'asseoir à table à mes côtés, qui avaient une part de tout ce que je touchais, aie soin d'elles. Laisse-moi les toucher de mes mains et pleurer sur leurs maux.

Allons, prince, allons, généreux Créon. Si je les touchais de mes mains, j(' croirais les avoir encore, comme quand je les voyais.

Que dis-je?

au nom des dieux, ne les entends-je pas pleurer, mes enfants

chéries ? Créon n'a-l-il pas été pris de pitié et ne m'a-t.^il pas amené ces filles bien-aimées?

Me trompé-je ?

Créon. Non. C'est bien moi qui les ai fait venir, voyant depuis longtemps le plaisir que tu aurais.

Œdipe. Ah I sois heureux , que ton ange te garde mieux que le mien ne'm'a gardé. Mes enfants, où êtes-vous? Approchez, venez toucher ces mains fraternelles, qui ont ôté la vue à ces yeux de votre père qui tout à l'heure brillaient encore. Malheureux qui, sans le voir, sans le soupçonner, vous engendrai dans le sein qui m*a nourri. C'est sur vous que je pleure, car je ne puis vous voir, en pensant aux amertumes qui vous attendent dans la vie, quand il vous faudra vivre au milieu des hommes. Dans quelles assemblées de citoyens irez-vous, dans quelles fêtes, sans rentrer à la maison baignées de larmes? Et quand vous serez en âge de vous marier, qui voudra de vous? Qui osera affronter tant de honte et se charger des souillures de mes parents et des vôtres? Car que manque-t-il à nos maux? Votre père a tué son père ; il a épousé sa mère, celle qui l'avait mis au monde, et il vous a eues du même sein d'où lui-même il est sorti. Vous entendrez ces reproches : qui, alors, vous épousera? Personne, mes enfants. Mais vous vous consumerez dans la stérilité et le célibat, fils de Ménécée , puisque tu es le seul père qui leur reste (car leur mère et moi nous ne vivons plus), ne les dédaigne pas en les voyant pauvres, sans époux, errantes, elles qui sont de ta famille ; et que leurs malheurs n'égalent pas les miens ! Aie pitié d'elles; vois leur âge; tout le monde les abandonne; elles n'ont plus que toi. Promets, généreux Créon, donne-moi ta main. Et vous, mes enfants, si vous pouviez me comprendre, j'aurais bien des avis à vous donner. Voici pourtant le vœu que je fais p^^ur vous : fiû.jç[uelque lieu que vous viviez, pu issiez- vous f t Qiiyfi^ ""^ \ vie meilleure que celle Hç ïû&e.père I /

VAiax (Alaç [xaoTtYotp<5po;) est un sujet tiré de la légende troyenne. Minerve invisible offre à Ulysse le spectacle des f&lies d'AjaX;^,;jirrité de ce que les armes d'Achille ne lui ont pas été données; ce malheureux chef a massacré

des troupeaux de moutons qu'il a pris pour les chefs de Tarmée. — Le chœur chante cette folie, à laquelle il ne croit pas entièrement, mais que vient confirmer le récit de la captive Tecmessa. — Ajax se présente, Tesprit calme : il reconnaît l'œuvré de sa propre folie, qui le rend ridicule aux yeux des Grecs ; il veut mourir et fait éloigner Tecmessa qui Timplore, — Le chœur chante le malheur d'Ajax et des siens. — Ajax reparaît, calme encore, annonçant qu'il renonce à mourir et qu'il va au rivage se purifier de ses souillures ; le chœur se livre à la joie. Un messager annonce que Teucer arrive pour empêcher, d'après la prédiction de Galchas, Ajax de sortir de sa tente aujourd'hui. Tecmessa et le chœur partent à la poursuite du héros. — Le lieu change ; sur le rivage désert on voit Ajax, qui a ajusté en terre son épée et qui, après une imprécation contre les Atrides, se jette sur elle et meurt. Le chœur accourt à sa recherche et est averti par Tecmessa, qui l'a devancé, qui gémit sur le cadavre et qui sort. — Arrivent Teucer, qui pousse une lamentation, puis Ménélas qui s'emporte contre Ajax et défend à Teucer de l'inhumer. Teucer lui répond avec une dignité fondée sur son droit féodal ; ils se provoquent et, au même moment, l'enfant et la femme d'Ajax viennent pour rendre les devoirs au mort. — Le chœur regrette Ajax et maudit la guerre. — Agamemnon se présente pour dompter le prétendu orgueil de Teucer et l'accable de mots injurieux. Teucer répond par les services qu'Ajax a rendus et par sa propre noblesse. Mais Ulysse par de sages paroles calme Agamemnon, qui se retire; puis, se tournant vers Teucer, il lui déclare qu'il est devenu l'ami d'Ajax mort et qu'il l'aidera, s'il le faut, à accomplir les funérailles. La pompe funèbre termine la pièce.

La pensée morale de TAjax est contenue dans ces paroles, échangées entre Ulysse et Minerve, v. 121 :

Ulysse. J'ai pitié de lui, quoiqu'il soit mon ennemi ; car, dans le malheur qui vient de le frapper, je ne vois pas plutôt sa destinée que la mienne; je vois que tous, tant que nous sommes, nous ne sommes que des fantômes et des ombres légères.

Athéna. Puisque tu le vois si bien, garde-toi de prononcer une parole superbe à l'égard des dieux et de tirer vanité de la force de ton bras ou du poids de ton or. Car même un jour abaisse et relève les choses humaines : les dieux aiment les justes et haïssent les méchants.

Mais toute la pièce repose sur la même pensée religieuse que YAntigone^ sur le devoir d'honorer les morts, même quand ils sont nos ennemis, et de terminer nos haines en deçà du tombeau. Elle renferme de plus un grand nombre de vers ou de situations qui peuvent être considérés comme des allusions politiques et qui, rapprochés de Thistoire, pourraient servir à fixer la date de la représentation. Cette date devrait être cherchée entre celle de VCEdipe roi, qui, par sa première scène, semble répondre à Tannée qui suivit la peste de 430, et celle du Philoctète représenté en 409.

Le Philoctète repose sur une donnée lojggdaire, comme YAjax : Ulysse et Néoptolèmejse renoî^t à Lemnos auprès de Philoctète pour Tamener à Troie, avec les armes d'Héraclès qu'il possédait ; mais ni la ruse ni les menaces ne purent rien obtenir; Philoctète ne céda qu'à l'intervention d'Héraclès. — Sophocle représente Philoctète abandonné dans l'île déserte, en proie à une horrible blessure; on voit sa grotte, sa vie, sa misère ; sa seule ressource est dans les flèches divines d'Héraclès, dont les coups ne manquent jamais. Une lutte morale s'engage dans son âme

:no SECTION CINQUIÈME

entre la douleur physique, qui le porte à demander du secours, et le ressentiment qui Tempêche de Taccepler aux conditions qu'on lui fait; ce ressentiment est luimême justifié par la conscience qu'il a de sa dignité personnelle, qui va jusqu'à lui faire préférer la mort à une vie achetée par la honte. Les moyens employés par les deux envoyés des Grecs pour s'emparer de Philoctète et de ses armes, sont la ruse et la violence. Dès qu'ils ont touché le rivage, Ulysse se cache et envoie en avant Néoptolème qui, malgré la générosité qu'il tient de son père Achille , simule du ressentiment contre les chefs et fait accroire au héros qu'il s'en retourne dans Phthia, sa patrie. Par là il gagne le cœur de Philoctète, qui lui remet un instant ses flèches entre les mains : quand il les a reçues, il les garde ; Philoctète s'indigne et supplie ; le généreux Néoptolème va lui rendre ses armes. Ulysse survient et l'arrête, et comme la pitié s'empare de nouveau du fils d'Achille, Ulysse le menace à son tour. C'est au moment où l'issue est la plus impossible à trouver qu'apparaît Héraclès , ordonnant à Philoctète de suivre les deux héros et d'aller à Troie.

Avec cette donnée, qui semble peu tragique, Sophocle a su composer, à l'âge de quatre-vingt-six ans, une de ses plus belles pièces et qui peut compter parmi les œuvres les plus puissantes de l'antiquité. Elle est toute dans les caractères, d'où naissent des situations d'un intérêt saisissant ; tandis que les pièces qui l'avaient précédée reposaient sur une idée religieuse, ou sociale, ou politique, le Philoctète est tout psychologique et humain. Cette tragédie ne renferme en réalité que trois personnages; car on ne peut guère compter Héraclès ni le Grec, qui ne paraissent qu'un moment. Mais dans chacun de ces trois héros

ÉPOQUE DE PÉRICLKS 371

s'agitent les sentiments les plus énergiques de l'homme : dans Philoctète, l'amour de la vie, la douleur physique et la conscience de sa dignité personnelle et de son droit ; dans Néoptolème, le désir d'accomplir sa mission avec honneur et sa générosité naturelle qui recule devant les seuls moyens qu'on puisse employer; quant à Ulysse, son caractère traditionnel, une volonté ferme unie à la souplesse , une énergie d'action soutenue par une intelligence supérieure qui prévoit l'avenir, il est dépeint avec une précision de dessin et une vigueur de coloris qui n'ont jamais été surpassées. Il y a dans le Philoctète des scènes douloureuses, comme celles où son mal le saisit, et d'autres d'un charme pénétrant, comme celle du sommeil. Quant à l'apparition d'un dieu pour dénouer la pièce, elle ne peut pas être regardée comme un défaut, puisque, dans toute autre combinaison, il eût fallu qu'un des trois héros cédât et que son caractère se trouvât parla dénaturé.

Reste VŒdipe à Colone, composé par Sophocle sur la fin de sa vie et représenté seulement en 401 , cinq ans après sa mort. L'état où était parvenue alors cette âme grande et sereine est retracé dans le troisième stasimon^ V. 1211 :

Strophe, Celui qui au delà de la mesure, au delà du terme moyen désire prolonger sa vie , est dans une voie oblique, j'en suis certain.

Car les longs jours ne nous apportent que des chagrins... Pourtant on n'est pas même content quand on a plus encore qu'on ne voulait. Mais un aide égal pour tous,

Hadès , et la Parque qui met un terme à l'hyméhée, ' à la lyre , à la danse , paraît enfin : la mort, pour finir.

Antistr, Tout compte fait, le mieux est

de ne pas naître; et quand on est né, le mieux après est d'aller d'où l'on est venu,

et au plus vite.

Car dès qu'est venue la jeunesse

apportant les folles erreurs ,

quels égarements douloureux,

quelles peines!

meurtres, discordes, querelles, combats, et l'envie. Puis, à la fin,

tombe sur nous la vieillesse impuissante, insociable, privée d'amis, en qui viennent tous les maux

des. maux se réunir.

L*âme généreuse et mélancolique du vieillard s'était élevée, grâce à ses propres réflexions et aux doctrines religieuses et philosophiques qui circulaient dans Athènes, à une grande idée de la faiblesse physique de Thonime, du peu d'efficacité de ses eff'orts, et s'était remplie du sentiment profond de sa valeur morale et de son immortalité. Il s'empara de la légende d'OEdipe telle qu'elle .»était racontée dans Golone, lieu de sa naissance, et il construisit sur ce thème la tragédie la plus étonnante des temps anciens. Le drame y est métaphysique et non plus simplement héroïque ou social : il consiste tout entier dans le dégagement progressif de la conscience morale chez Œdipe, dans son dépouillement d'un passé dont il n'est pas responsable et dans la démonstration de son innocence. A la fin cet homme, que la vie avait accablé de maux et de crimes apparents, n'est plus pour nous qu'un tre libre, dont toute la force a été employée à faire le bien

et à protéger la justice; sa vertu bienfaisante doit se prolonger au delà du tombeau; c'est* un saint; il ne meurt pas : il disparaît aux yeux, dans une lumière éblouissante et mystérieuse : il entre vivant dans la vie éternelle. Voici du reste comment procède ce drame.

Œdipe aveugle , dirigé par sa fille Antigone^ arrive à Cotône^ ù sa destinée Ta conduit. îF s'asseoit dans l'enceinte consacrée aux Euménides, où il se souvient qu'il doit finir ses jours; il fait une prière. — Le chœur veut le faire sortir de ce lieu défendu ; mais il se fait connaître et y demeure. Là-dessus , il est rejoint par son autre fille , Ismène, qui lui apprend la lutte d'Étéocle et de Polynice et que, d'après l'oracle, Créon va venir pour s'emparer de sa personne, afin que Thèbes possède ses reliques. Œdipe maudit ses fils dénaturés. Après un entretien d'Œdipe avec le chœur, Thésée accourt d'Athènes et reçoit du vieillard l'offre de son corps et de son tombeau. Créon se présente, flatte Œdipe qui reste sourd, puis lui annonce qu'il a enlevé Ismène; il fait saisir Antigone par ses Thébains: on l'emmène, malgré les efforts du chœur. Mais Thésée revient aussitôt et ordonne qu'on ramène les deux jeunes filles. A peine sont-elles rendues, qu'on annonce un suppliant qui veut parler à Œdipe : c'est Polynice. Œdipe l'écoute et lui répond par une malédiction. On entend comme un bruit de tonnerre ; Œdipe a compris que sa dernière heure est venue : il appelle Thésée. Ses yeux s'éclairent et c'est lui-même qui conduit son hôte et ses filles vers le lieu souterrain où le dieu l'appelle. Il dispa raît sans qu'on l'ait vu. Antigone et Ismène demeurent SOUS la protection de Thésée.

Voici comment est dépeinte, dans la personne d'Œdipe, cette transfiguration du juste aux approches de la mort :

:m SECTION CINQUIÈME

Lk MESSAGER. Ouî; et la chose est suprehanle. Tu as vu de tes yeux comme il est parti d'ici, sans guide, nous conduisant luimême. Arrivé au seuil escarpé que soutiennent des marches de bronze, il s'est tenu dans un des sentiers nombreux, auprès de l'urne profonde où se gardent fidèlement les offrandes de Thésée et de.Pirithoos. Là, entre la roche thoricienne, un vieux poirier sauvage et un tombeau de pierre, il s'est assis. Ensuite il a dépouillé ses vieux vêtements, il a appelé ses filles et leur a demandé de l'eau vive pour l'ablution sainte et les libations. Toutes deux sont allées à la haute colline de la fécondante Démêler, ont accompli promptement les ordres de leur père et sont revenues le baigner et le vêtir, conformément aux rites. Quand tout a été prêt et achevé selon ses désirs, Zeus Chthonios a tonné, les deux jeunes filles ont eu peur, sont tombées aux genoux de leur père, et là elles ne cessaient de pleurer, de se frapper la poitrine et de pousser de longs gémissements. Mais lui, en entendant le bruit redoutable, a pris ses filles dans ses bras et leur a dit : « Mes enfants, aujourd'hui vous n'aurez plus de père : tout est fini pour moi. Vous n'aurez plus à pourvoir péniblement à ma nourriture; tâche bien rude, je le sais, mes enfants. Mais un seul mot efface toutes vos peines : personne ne vous aimait plus que moi. Quand vous ne m'aurez plus, vous passerez tranquillement votre vie. » Pendant qu'il parlait, tous se tenaient embrassés et sanglotaient. Quand ils ont eu fini de gémir et qu'il ne s'est plus élevé aucun cri, au milieu du silence, une voix s'est tout à coup fait entendre, qui nous a fait à tous dresser de peur les cheveux; c'est un dieu qui l'appelait et l'appelait encore : « Œdipe, sdlons donc, Œdipe! que tardons-nous à partir? Tu perds bien du temps. » Et lui, entendant le dieu qui l'appelle, fait approcher Thésée et lui dit : « Cher ami, donne-moi ta main pour gage assuré de ta fidélité à mes filles, et vous, enfants, donnez-lui la vôtre. Jure que tu ne consentiras jamais à les trahir et que lu feras tout ce que tu jugeras leur être utile. » Et lui, en homme généreux et sans pleurer, a juré qu'il ferait cela pour son hôte. Aussitôt Œdipe, touchant ses enfants de ses mains débiles : « Mes filles, a-t-il dit, il faut avoir le courage de quitter ces lieux, pour ne pas voir ou entendre ce qu'il n'est pas permis de savoir; allez vite. Que le seigneur Thésée reste seul pour voir ce qui doit se

passer. » Nous avons tous obéi et nous avons accompagné les jeunes filles, en pleurant abondamment. A quelque distance, nous nous sommes retournés, mais Œdipe avait disparu; le prince seul tenait la main devant ses yeux, comme pour voiler réclat de quelque apparition dont il ne pouvait soutenir la vue. Un instant après, nous le voyions se prosterner et adorer à la fois la Terre et l'Olympe des dieux. De quelle manière Œdipe a-t-il fini, personne ne pourrait le dire, si ce n'est Thésée. Car ce n'est ni un homme ni la foudre divine qui Ta frappé ; une tempête sur la mer ne Fa point englouti. Sans doute un envoyé des dieux l'est venu chercher, ou la bonté des divinités d'en bas lui a entr'ouvert la route obscure de l'abîme. Œdipe n'est pas à plaindre, il est parti sans avoir souffert d'aucun mal et d'une façon tout à fait miraculeuse.

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