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et le nom de sophiste, que lui donnent quelquefois les anciens, indique les liens qui le rattachent aux Gorgias et aux Prolagoras.
La rhétorique et la sophistique. — C'est en eliet vers le milieu de la guerre du Péloponèse, entre la paix de Nicias et Texpédition de Sicile, qu'apparaissent à Athènes ces hommes dont les leçons auront tant de popularité et d'éclat, et exerceront sur la jeunesse et sur les destinées de la parole une influence utile à quelques égards, mais dangereuse aussi et en définitive funeste, si le génie athénien, avec son bon goût et sa droite raison, si l'action de Socrate et de ses disciples n'en avaient arrêté les abus.
On n'avait pas songé à recueillir les discours des premiers orateurs. 11 est douteux même que les anciens aient connu l'éloquence de Périclès ' autrement que par le témoio^nage des contemporains, par les énergiques résumés de Thucydide et par des traits brillants que la mémoire des hommes avait perpétués et qu'Aristote a recueillis dans sa Rhétorique. C'est que, dans ces premiers temps de Téloquence, les discours n'élaient pas des œuvres littéraires, mais uniquement des actes politiques. Comme l'a dit l'éminent historien de la littérature grecque, Ottfried Millier, « on ne songeait pas alors qu'un discours pût avoir un autre mérite que celui d'atteindre un but
\. Cicéron, dans le De Oratore, II, 22, dit : « Antiquissimi fero sunt, quorum quidem scripta consteiit, Pericles atque Alcibiades, atqiie eadtmi ailate Tliuiîydides. » Mais, en recueillant tous les passages où il parle de Périclès, on juge qu'il ne le connaît que, comme nous, par le témoignage des critiques grecs, par quelqu s courtes citations, et pir Timcydide, avec lequel il le confond dflns son appréc.ation générale. Aux deux orateurs, comme à Ihistorien, il assigne les mêmes qualités, la précision, la finesse, la rapidité, et plus d'abondance dans les idées que daus l'expression. « Subtiles, acuti, brèves, sententiis magis qiiam verbis abundaates. ^>
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détenniné. » (rest uno arme qui a servi pour le combat et qu'on dépose après la victoire pour la retrouver dans une prochaine bataille. Suivant une autre comparaison du critique? allemand, il en lui d'abord de la parole comme de ces habitations des premiers hommes qui n'avaient d'autre objet que de servir d'abri. Plus tard on s'avisa d'orner les maisons, de les rendre spacieuses, commodes, agréables : Tarchitecture prit naissance. De môme on imagina Tart de la parole : l'éloquence eut des maîtres qui en étudièrent la marche, en recherchèrent les principes, en fixèrent les lois par l'observation môme des orateurs ; la rhétorique parut, née de l'éloquence, légitime, lorsqu'elle n'a pour but que de lui donner conscience d'elle-même, et de rendre sa marche plus directe et plus sûre, en fixant les routes qu'elle avait suivies sans le savoir au milieu de ses premiers tâtonnements. Malheureusement, enivrée de sa puissance, elle a souvent prétendu donner l'éloquence ou la suppléer; elle a voulu séparer la parole de la pensée, et elle a infligé ainsi à son art le triste renom qui s'attache encore aujourd'hui à la rhétorique comme à la sophistique.
Corax. — Ce n'est pas à Athènes, nous l'avons annoncé, que commença la science de l'éloquence ou rhétorique. Elle a été créée en Sicile, dans ces villes d'origine grecque, où les lettres et la philosophie ont été si honorées et si brillantes, dans ce pays des Empédocle, des Parménide, des Stésichore et des Epicharme, où la recherche des lois de la création, où l'observation de l'esprit humain et des mœurs de rhomme ont produit de bonne heure des œuvres si fortes et si ingénieuses \ Les premiers rhéteurs ou
1. Cicéron, Brutus, XII, 46. « Siculi, acuta gens et controversa natura. » Les Siciliens, nation fine et naturellement portée aux discussions.
sophistes (car à l'origine les deux noms se confondirent presque), Gorax et ïisias, étaient Siciliens. C'est vers le milieu du v« siècle qu ils parurent. Gorax, au témoignage des anciens, fut disciple d'Empédocle. 11 paria pour son propre compte, et, suivant un usage que nous retrouverons à Athènes, il composa des plaidoyers pour les autres. Ce sont peut-être les premiers discours écrits qu'aient possédés les anciens. Enfin il eut l'idée de rendre compte à lui-même et aux autres des procédés qu'emploie l'orateur. Il composa donc, sous le nom à' Art de la rhétorique, un court ouvrage, qui a suscité beaucoup d'autres traités plus complets, mais qui a le mérite d'être le premier de tous.
Tisias. — Après lui, son élève Tisias, qui fut aussi un orateur, composa un nouveau traité technique, probablement plus étendu que celui de son maître. Gorax et Tisias sont peu connus. D'après le jugement d'Aristote, leurs traités semblent n'avoir été autre chose qu'une logique ; mais c'est à eux que se rattache en partie le fameux Gorgias, qui donna le plus grand éclat à Part de la rhétorique.
Gorgias . — Gorgias de Léontium, élève de Tisias, vint à Athènes en 427, en qualité d'ambassadeur. Il devait demander l'intervention des Athéniens en Sicile en faveur de sa patrie et d'autres villes ioniennes, telles que Naxos et Gatane, opposées à la suprématie de la ville dorienne de Syracuse. Gorgias ouvrit en même temps une de ces écoles où se pressa bientôt la jeunesse la plus distinguée d'Athènes, et il donna pour un prix convenu des leçons qui charmèrent ses auditeurs. Partout où il alla promener ces leçons, que l'on peut comparer à nos conférences contemporaines, on accourut autour de lui comme aux grandes
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fêtes de la Grèce; on s'onivra de sa parole. Aristophane, pour* exprimer la popularité de Socrale, a dit que la jeunesse d'Ath«''nes socralUait. Le mot rjorgiaser aurait convenu aussi bien h la vo^'ue du sophiste rhéteur dont Socrate a combattu énergiquement les doctrines. Au reste, le mot a passé dans la langue littéraire : les Grecs ont appelé fifjures fjnrfjiafjues certaines all'ectations de style introduites par Gorgias, de même que chez les modernes, au commencement du xvii'^ siècle, la préciosité obscure et ridicule du poète espagnol Gongora a donné naissance au mot qongorisme.
On pressent, d'après ce qui précède, quelinfluenee de Gorgias ne fut pas aussi bienfaisante qu'elle fut prodigieuse. En philosophie, Gorgias, comme ses contemporains ou ses disciples, Protagoras d'Abdère, Hippias d'Élis, Prodicus de Céos, professe un scepticisme absolu. De la faiblesse et des C(intradicLions des écoles opposées d'Heraclite et de Parménide, il a tiré cette conclusion : rien n'est, il n'y a pas de science, pas de certitude absolue, toute connaissance est individuelle, 1 homme est la mesure de toui. On voit à quelles conséquences morales conduit cette doctrme. 11 n'y a plus ni bien, ni mal, ni juste, ni injuste; deux causes opposées peuvent être soutenues par des arguments aussi valables, et le même orateur peut soutenir le pour et le contre avec autant de chances de persuader. Le succès dépend de l'habileté du langage, qui donne la victoire au raisonnement le plus faible et assure la défaite du plus fort. Quelle n'est donc pas l'importance de cet art de la parole que Gorgias et son école transmettent aux jeunes gens ! Combien il est facile de s'expliquer, à une époque où les croyances et les mœurs se dissolvent, où la démagogie déborde, l'engouement des générations nouvelles pour les rhéteurs et pour la rhétorique !
L'enseignement de Gorgias paraît avoir porté sur deux points. D'abord il a commencé l'usage de ces répertoires appelés chez les Grecs topoi (d'où le nom de Topiques donné à un recueil semblable d'Aristole), chez les Romains loci, et connus chez nous sous le nom discrédité de lieux communs. C'étaient des collections de sujets généraux, avec des exercices d'argumentation pour ou contre chaque thèse proposée, des recettes pour trouver au mal des apparences honnêtes, au bien des côtés défavorables, des syllogismes captieux qui ont leurs noms chez les Grecs ^ et qu'Aristophane a bafoués dans une scène des Nuées, JVlais Gorgias s'occupait encore plus de la forme que du fond du discours. C'est à lui que commencent les constructions symétriques des phrases, le parallélisme des propositions, l'égalité de leur étendue, la conformité de leurs chutes, la recherche des mots analogues, des assonances, Temploi continuel des antithèses. Gorgias aimait aussi les mots poétiques, les composés nouveaux et étranges. C'est ainsi qu'il donnait à son style cette emphase qui a été caractérisée par son nom. Deux discours qu'on lui a longtemps attribués, V Apologie de Palaynède, VÉloge d'Hélène^ ne sont vraisemblablement que des pastiches, où Ton a reproduit et outré sa manière. Mais il suffit, pour l'apprécier, de lire un court fragment d'une oraison funèbre dont l'authenticité n'est pas douteuse-. L'orateur célèbre les victoires médiques et le courage des Athéniens morts pour la patrie :
Oii'a-t-il manqué à ces hommes de ce que doivent avoir des liorames? Qu'avaient-ils de ce qui ne doit pas Retrouver chez
1. Le raisonnement le moins fort, le raisonnement le plus fort. Èttùn logos, kreitlôn logos.)
2. PI nude. Scolies sur le livre II de la Hhôtorique d'Ho.iMiiogène. Di<lot, OrniPvrs attiq'iiPS!, tome II, p. 248.
(les liornriios ? .)<* pourniis'dirfî vx- que j»* veux, d je voudrais dire ue (ju'il fiiut, c(jinrne si j<; devais me dt'Tober a la colère divine cl, rr\ni\)\>rr à la jah^usic des rnorb-ls. Car ils orit jioss/'dc d'une pari ca qui est divin, la vertu, d'autre part ce qui
est humain, la mortalité Ils ont regardé comme la loi l.-i
plus divine; et la, plus universelle et de dire, et de taire, et de l'aire, et d'omettre ce qu'il faut, dans le temps qu'il faut; ils ont exercé les deux choses qu'il faut le plus exercer, l'intelligence et la l'orée, l'une en délibérant, l'autre en exécutant, serviteurs de ceux qui soutiraient d'une injuste infortune, répresseurs r|p ceux qui jouissaient d'une injuste fortune, audîicieux pour l'utile, portés de cœur vers le beau, comprimant par la raison de la pensée la déraison de la force, violents avec les violents, modérés avec les modérés, intrépides avec les intrépides, terribles dans les dangers terribles.... C'est pourquoi le regret de leur mort n'est pas mort avec eux, mais il survit immortel à ce corps mortel qui a cessé de vivre.
Protagoras, Prodicus, Polus. — Les autres sophistes rhéteurs que nous avons nommés déjà ont eu leur part des succès et de la vogue de Gorgias. Gomme lui, ils faisaient de leurs leçons des fêtes théâtrales, joignant à la pompe ^du langage l'éclat de la parure et la magnificence du costume; comme lui, ils s'enrichissaient par leur enseignement; comme lui ils professaient un scepticisme^ absolu, dont leurs disciples, les Galliclès, les Thrasymaque, les Gritias, tirèrent les conséquences morales. Enfin ils ontjtravaillé ainsi que Gorgias à faire de la prose un art avec sa discipline et ses règles comparables à celles delà versification. Au témoignage des anciens, Protagoras s'occupa surtout de la correction grammaticale \ Prodicus du sens précis des mots et des nuances qui distinguent les synonymes. Leur œuvre était donc plus saine que celle de Gorgias. Mais celui-ci eut des élèves, Polus d'Agrigente, Alcidamas, etc., qui poursuivirent et outrèrent encore