‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 144 sur 267 · V. Cucheval. dans Toiivraee déjà cit · texte numérisé non relu

V. Cucheval. dans Toiivraee déjà cit

bien moins inquiet de l'ambition impuissante des Perses que des progrès croissants du roi de Macédoine, combat les résolutions précipitées ; il veut qu'Athènes attende les événements, tout en prenant ses mesures pour la guerre. Il propose donc un plan de réorganisation maritime et une répartition plus équitable des charges qui pesaient sur les vingt clauses d'armateurs ou symmories dont les contributions entretenaient la flotte. C'est le discours sur les Symmo7'ies. On y voit déjà exposées, avec une précision et une force toutes viriles, deux grandes idées qui sont, pour ainsi dire, tout le programme de Démosthène. Athènes, par son passé, par le patrimoine de gloire que lui ont transmis ses pères, se doit à la cause de l'indépendance hellénique ; elle est le soldat de la Grèce contre tous les envahisseurs qui la menacent soit au Midi, soit au Nord. Mais, pour jouer ce rôle, il faut qu'elle ranime en elle le patriotisme afl'aibli, qu'elle réforme les abus, qu'elle s'impose l'activité, la vigilance, l'économie, qu'elle se résigne aux sacrifices personnels, que les citoyens apportent leur argent et paient eux-mêmes l'impôt du sang. Voilà tout Démosthène, voilà la double inspiration de ses discours, voilà ce qu'il développe dans toute sa carrière avec précision et avec grandeur, exact et solide autant qu'il est impétueux, ne négligeant jamais les moyens pratiques, mettant la passion au service de la logique, bien digne, en un mot, depuis ce premier discours jusqu'au plaidoyer pour la Couronne, son dernier et incomparable chefd'œuvre, de cet éloge de La Fontaine :

Cet homme et la raison, à mon sens, ne font qu'un.

Discours pour les Mégalopolitains. — Le second discours politique de Démosthène fut prononcé Tannée suivante en faveur des habitants de Mégalopolis.

410 IIIS'KHKK I)i; I.\ Il I ll'.H A IJJMK CIUXQVE

Le génie d'Epaminondas avail élové cette ville en face de Sparte pour la surveiller et la contenir, en môme temps qu'il reconstruisait Messèn»;, auti'e harriôre opposée à l'ambition lacédémoniermo. Sparte, depuis la mort du héros thébain, travaillait à s'allranchir de ces deux entraves. Menacés par elle, les Mégalopolitains demandèrent le secours d'Athènes. Leur cause avait des partisans et aussi dos adversaires acharnés, qui les combattaient comme les protégés de Thèbes, la vieille ennemie d'Athènes. Démosthène, dans son discours, s'attache à démontrer que l'intérêt de la patrie est de maintenir l'indépendance de Mégalopolis et de Messène dans le Péloponèse, et de ne pas aider les Spartiates à reconstituer leur empire. Il est probable que la politique de Démosthène ne prévalut pas ; car Thèbes, bien qu'aux prises avec les Phocidiens dans la guerre Sacrée et battue par leurs chefs, Philomèle et Onomarque, continua son rôle de protectrice des deux villes péloponésiennes.

État de la Grèce. Progrès de la puissance macédonienne. — Bientôt l'intervention de Philippe, roi de Macédoine, dans la guerre Sacrée, allait singulièrement modifier les forces des partis et commencer pour l'indépendance grecque une période de grands périls, que Démosthène comprit et dénonça un des premiers. Si son infatigable énergie, son patriotisme, son éloquence ne réussirent pas à les conjurer, elles retardèrent du moins la victoire du roi de Macédoine et entourèrent d'honneur la défaite d'Athènes.

Philippe, maître de la Macédoine où il avait établi solidement son pouvoir, sûr de ses frontières pacifiées par ses victoires sur les lUyriens, les Péoniens et les Thraces, avait complété son royaume par la conquête des cités de la mer Egée. Grâce à sa duplicité, il avait mis la main sur les villes maritimes d'Amphipolis, de

Pydna, de Méthone et de Potidée. Ces succès lui avaient donné des ports et des flottes, il avait déjà constitué sa phalange, et les mines du mont Pangée lui fournissaient de l'or pour entretenir cette vaillante armée et pour se faire des amis dans toutes les cités helléniques.

C'est alors que les troubles de la Grèce fournissent à son ambition vigilante d'excellents prétextes d'immixtion. 11 pénètre en Thessalie pour soutenir les Aleuades de Larisse contre Lycophron, tyran de Phères. Lycophron, vaincu, appelle à son secours le Phocidien Onomarque, héros de la guerre Sacrée; Philippe se trouve ainsi mêlé à cette grande querelle religieuse, et, du jour oii, après des alternatives de succès et de revers, il aura remporté sur Lycophron et Onomarque une victoire décisive (352), il sera devenu, aux yeux de la Grèce, le vengeur du dieu de Delphes, il aura partout des partisans sincères ou intéressés, qui célébreront en lui, ou naïvement comme Isocrate, ou hypocritement comme tant d'autres, le protecteur de la religion, le patron de la Grèce, son chef désigné pour une dernière lutte contre les Perses. Nous avons vu que ce fut là, jusqu'à Ghéronée, Pillusion du vieil Isocrate.

Déjà les clairvoyants, comme Démosthène, avaient à l'occasion de Pydna, de Potidée, de Méthone, démasqué l'ambition de Philippe. Mais les efforts tardifs des Athéniens ne réussirent pas à sauver ces villes, et leur négligence, leurs lenteurs, permirent encore au roi de Macédoine d'assiéger et de prendre le port de Pagase, clef de la Thessahe du côté de la mer. Démosthène ne manquera pas de leur énumérer toutes ces fautes. 11 leur rappellera aussi plus d'une fois une tentative hardie de Philippe sur les Thermopyles (352). Le Macédonien voulait, disait-il, délivrer le temple de Delphes et punir les spoliateurs. Celte fois

VIS msioiiu, in; i.\ m i ikh \ 1 1 lu; r.\\\A\t\:i:

le péril (HaiL si ^ravo (jik; la U)\'\)(t\iv des Alhéniori^ fiiL secoïKMî : ils (iiivoyorcrit uno armée (:onsi'lôral)lo cornposée en partie de eitoyims; le défilé fut occupé à temps et Philippe abandonna son entreprise.

Première Philippique. — C'est peu de temps après cette tentative que Démosthène prononça la première des célèbres hai-angues ap()elé(3s Phii>'/j/j/f/urs. Malgré une seconde spoliation du temple de Uelpiies, le^ l^hocidiens avaient été vaincus. Piiilippe, maître de la Thessalie, proclamé chef fédéral du pays, avait incorporé dans ses troupes l'excellente cavalerie thessalienne. Sa puissance navale grandissait chaque jour; ses Hottes inquiétaient les îles alliées ou sujettes d'Athènes, et s'avançaientjusqu'aux rivages deTEubée et de l'Attique.

Le jeune Démosthène exposa cette situation avec une pénétration et une profondeur que n'avait pas le vieux Phocion, si respecté et si honnête, si brave soldat et si habile général, mais, ce semble, si étroit politique, et si aveugle partisan de la paix. Démosthène, s'appuyant sur le passé, annonçait avec une prévoyance prophétique les futures entreprises de Philippe; il déplorait l'incurie, la mollesse, les lenteurs de radministration athénienne. En exposant les maux, il indiquait aussi les remèdes; il demandait l'équipement d'une Hotte de cinquante trirèmes, la mise sur pied d'une armée permanente, composée pour un quart de citoyens d'Athènes. Pour l'entretien de cesforces militaires^ il proposait tout un plan financier; il calculait les dépenses d'armement, de solde, d'entretien ; il énumérait aussi les ressources. Il concluait en pressant ses concitoyens de ne pas se laisser, comme toujours, devancer par l'ennemi, de ne pas attendre qu'il prîtl'oirensive, de ne pas consumer tar-

divement en préparatifs le temps que l'action réclamait. 11 employait cette comparaison piquante :

Le pugilat des barbares, voilà le système de votre guerre contre Philippe. Gliez ces barbares, celui qui a reçu un coup s'empresse d'y porter la main, et, si vous le frappez ailleurs, ses mains y vont aussitôt. Mais parer les coups, regarder en face l'adversaire, voilà ce qu'il ne sait pas, ce qu'il n'ose pas. Vous de même, apprenez-vous que Philippe est en Ghersonèse, vous décrétez l'envoi d'un secours; apprenez-vous qu'il est aux Thermopyles, vous rendez un autre décret. Est-ce ailleurs? vous montez, vous descendez à sa suite. C'est lui qui est votrs général, vous ne décidez par vous-mêmes aucune mesure utile, vous ne prévoyez aucune de ses entreprises avant la nouvelle qu'elle est achevée ou qu'elle commence '.

Ce discours, œuvre d'un génie politique si profond, d'un citoyen si courageux, qui affronte l'impopularité en gourmandant énergiquement son pays, en demandant impérieusement le sacrifice de la fortune et de la vie même, est en même temps un chef-d'œuvre d'éloquence simple, forte, précise, pathétique par la seule puissance de 1^ logique et d'une conviction passionnée.

Discours contre Aristocrate. — Démosthène n'obtint pas tout ce qu'il désirait. Malgré les progrès de Philippe qui attaquait le roi de Thrace Ghersobleptès, allié d'Athènes, qui assiégeait Hericum, place voisine de la Ghersonèse, et qui menaçait ainsi cette presqu'île, clef des mers helléniques, on envoya tardivement de ce côté dix trirèmes avec deux chefs de mercenaires chargés de recruter des soldats. Tel était l'engouement du peuple pour un de ces généraux déjà récompensé par le titre de citoyen, Gharidème,

l. l*rcmicre l*hil/i)ptque,DLdoi, iO, 41.

i20 nisTOiiu-: ni: i.\ Mrn;i'. miiu: (;hi:(:<jL'K

qu'un certain Aristocrate proposa de décréter sa personne inviolable. Or cet homme, comme Charès et tous les condoLlieri anciens (3t modernes, ne voyait dans la f^uerre d'autres intérôLs que les siens, il n'y cherchait que le pillage des ennemis et des alliés et l'assouvissement de ses passions brutales. Voilà celui que l'on voulait placer au-dessus des lois. Nous connaissons par un discours de Démosthène ce trait curieux des mœurs athéniennes. En effet la proposition d'Aristocrate l'ut attaquée en justice comme illégale, et l'accusateur, Eutyclès, chargea Démosthène de rédiger son discours. C'est le plaidoyer si abondant, si plein et si fort qui a pour titre Discours contre Aristocrate,

Le parti de la paix avait pour lui la confiance aveugle de quelques hommes honnêtes, tels qu'Eubule , Phocion, Isocrate, qui n'avaient pas su comprendre l'ambition et la puissance de Philippe, ou qui, découragés par l'indolence et l'égoïsme de leurs concitoyens, jugeaient la résistance impossible. 11 était plus fort de la vénalité de beaucoup d'autres personnages moins honorables, soudoyés par le roi de Macédoine. Enfin celui-ci ne négligeait pas de jouer de temps en temps l'apathie et la passion des plaisirs pour rassurer les Athéniens et fournir des prétextes à leur sécurité. Tantôt on répandait le bruit de sa maladie et de sa mort, tantôt on le montrait renfermé dans sa capitale de Pella avec des comédiens et livré à de grossières débauches. Puis, quand les Athéniens, tranquilles sur les projets de cet ennemi méprisable, étaient retombés dans leurs habitudes d'insouciance, une nouvelle entreprise du roi venait subitement les arraicher à leur sommeil.

Attaque de la Chalcidique. Les Olynthiennes. -=^ Telles furent ses agressions contre la péninsule chai-

HISTOIRE m LA LITTERATURE GRECQUE 421

cidique couverte de florissantes cités grecques. La plupart de ces États libres formaient une confédéra- 'tion, et Olynthe, le plus puissant de tous, était à la tête de la ligue. La politique astucieuse de Philippe s'était concilié les Olynthiens en leur livrant le territoire d'Anthémonte et, plus tard, la ville bien plus importante de Potidée, qu'il avait enlevée aux Athéniens. Les Olynthiens turent donc les alliés de Philippe contre Athènes. Mais quand ce prince, devenu maître de tous les rivages voisins de la Chalcidique, eut mis garnison dans les places de la Thessalie, ils se sentirent menacés par ce puissant voisin ; ils firent la paix avec Athènes, et peut-être un plan d'alliance fut-il déjà négocié entre les deux républiques. Philippe, engagé dans une longue expédition contre les Thraces, n'entrava pas ces négociations ; mais, à son retour, elles lui furent un prétexte pour attaquer plusieurs villes de la confédération chalcidienne (350). Il protestait toutefois de son respect pour l'indépendance d'Olynthe, et les nombreux partisans que son or entretenait dans cette ville et dans les autres cités de la Ghalcidique, travaillaient à endormir leurs concitoyens. Cependant Olynthe comprit que son tour approchait, et elle envoya demander aux Athéniens une alliance et des secours. A la tribune d'Athènes, Démosthène fut le plus énergique avocat de cette cause dans laquelle il voyait avec raison celle d'Athènes ; et cette affaire fut l'occasion de trois éloquents discours, célèbres sous le nom d'Olynthiennes.

On n'est fixé ni sur l'ordre dans lequel ils furent prononcés, ni sur les résultats qu'obtint l'orateur. Le second dans le classement habituel, s'attache à des considérations générales : il se plaint de l'indifférence et de l'incurie du gouvernement, il peint énergiquement les dangers qui menacent Athènes.

422 iiisroiMi; di; \a i.ii ii;i! \ i i iu, i.iujmii.

Il ne parh^ (|u incideniiiienL d'Olyiilhc, el seuIeiiK.-iit pour montrer qu'il convient de la secourir. Nous croyons, avec M. (jrole, que cette harangue doit être placée en tôtc. La pieniièredu recueil (la seconde selon M. Grote), esl beaucoup plus précise; d'un bout à l'autre, c'es't Ulynlhe (jui ocrupe Torateur. Il veut qu'on envoie une double expédition, Tune en Chalcidiqiie, pour défendre les villes de la confédération qui sont ;jssiégées, l'autre en Macédoine môme, pour occuper chez lui l'ennemi. Quant aux ressources nécessaires à cet armement, il indique les fonds réservés aux dépenses des fêtes, ce qu'on appelait les fonds des spectacles ou fonds théoriques. Sans faire une motion spéciale, qui l'exposait à une accusation d'illégalité, il démontre suffisamment que c'est le seul argent tout prêt, le seul qui puisse dispenser les citoyens des sacrifices extraordinaires. Ce fut probablement après cettç seconde harangue qu'on envoya en Chalcidique un corps de troupes en partie équipé par des souscriptions volontaires; mais aucun citoyen ne faisait partie de l'expédition et l'argent manquait pour la solde.

Cependant la nouvelle d'une victoire, dont on exagéra beaucoup l'importance, excita tout à coup une joie imprudente, dissipa les craintes et fit retombei' les Athéniens dans leur folle sécurité. Démosthène alors revient à la charge et, dans une troisième olynthienne, il montre que le péril est toujours le même, qu'il convient de se hâter et de ne pas retomber dans les fautes que l'on a commises tant de fois, par exemple, quand une expédition décrétée pour secourir la ville d'Herseum fut honteusement abandonnée. Il faut aller combattre à Olynthe, si Ton ne veut pas se* voir attaqué dans Athènes. Plus nettement encore que dans le discours précédent, il traite la question des finances et celle de l'armement des citoyens : qu'on nomme des législateurs, qu'on fasse abroger

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par eux les lois qui appliquent aux dépenses des fôtes les fonds primilivement destinés à la guerre, qu'on eft'ace également les lois qui permettent aux citoyens d'esquiver le service militaire. Voilà le seul remède, c'est le seul moyen de sauver la Grèce de la domination macédonienne et de < rester à ce poste de vertu, héritage conquis par les nombreux et nobles dangers des ancêtres. »

Cette harangue, un des plus admirables efforts de l'éloquence de Démosthène, n'amena point de mesures décisives. Philippe, un instant appelé en Thessalie par une tentative d'insurrection, revint victorieux en Ghalcidique, s'empara par force et plus souvent par trahison des villes de la confédération. Deux fois battus en bataille rangée, les Olynthiens furent enfermés dans leurs murs ; une expédition envoyée par Athènes, et composée de deux mille hoplites et trois cents cavaliers, tous citoyens, sous le commandement de Gharès, fut retardée par une tempête. Sur ces entrefaites, deux traîtres, Euthycrate et Lasthène, avaient livré à Philippe cinq cents cavaliers, élite des citoyens qu'ils commandaient. Alors la résistance devint impossible ; la ville fut prise, livrée au pillage, détruite, et ses habitants vendus comme esclaves (348). Trente-deux cités chalcidiennes partagèrent le sort d'Olynthe.

Discours contre Midias. — Dans ^l'intervalle qui s'écoula entre les Olynthiennes et ce triste dénouement de la guerre, une armée athénienne, sous le commandeman de Pliocion, avait obtenu en Eubée un succès brillant (349). Nous avons déjà cité cette victoire de Tamynes où se distingua Eschine. Peu de temps après, pendant la célébration des Dionysiaques, Démosthène fut insulté au théâtre, dans Texercice de ses fonctions de chorège, par un certain Midias, dont l'inimitié remontait au procès contre les tuteurs. La place nous

424 iiiSTOiiu-: ni: i.\ i.ittkhatiiu: (;RKr/,n;K

manqiKî pour rendre compte de cette aiïaire qui inspira à Dérnosllièrie un de ses plus vélK'jrnents discours ; mais il accepta un accommodement que la gravitô de l'olfense et les protestations indignées de roflensé ne permettaierit guère de prévoir. 11 céda peut-ôtre à des raisons de patriotisme. liubule, l'ami de Midias et son défenseur dans cette querelle, était, avec Phocion, Pâme du parti de la paix : or, à co moment, après la ruine d'Olynlhe, Démosthéne luimôme jugeait la paix nécessaire.

Entrée d'Eschine dans la vie politique. — Négociations et ambassades qui suivent la ruine d Olynthe. — Paix de 346. — Pour négocier un traité avec le roi de Macédoine, un décret avait désigné dix députés, dont trois étaient déjà gagnés à Philippe. Parmi les autres se trouvaient Démosthène et Eschine. Il nous est impossible d'entrer dans les détails de cette première ambassade, ni même de la seconde, envoyée pour la ratification du traité. Démosthène, dans son plaidoyer sur les Prévarications de Vambassade, a fait ressortir toutes les fautes, calculées ou non, qui furent commises dans cette affaire. D'abord les clauses du traité ne comprenaient explicitement ni les Phocidiens ni le roi Chersobleptès : or les Phocidiens et le roi de Thrace étaient alliés d'Athènes et, en ce moment même, pressés par les armes de Philippe. Puis on devait signer la paix sur les bases des possessions actuelles, ce qu'on appelle uti possidetis. Or la seconde ambassade, au lieu d'aller au plus vite rejoindre en Thrace Philippe qui opérait contre Chersobleptès, différa de neuf jours, sous prétexte d'une fête, son départ d'Athènes; puis elle alla attendre à Pella le retour du roi, qui n'arriva que cinquante jours plus tard, après avoir écrasé le roi de Thrace. Ce ne fut même pas à Pella qu'eut lieu l'échange des ratifications.

Philippe continuait de poursuivre les Phocidiens, alliés dlAthènes ; il s'était rendu à Phères, au centre des opérations ; là, seulement eut lieu la signature du traité. L'ambassade fut donc en réalité complice et de la ruine de Ghersobleptès, un des gardiens de la Chersonèse et de THellespont, et de celle des Phocidiens, défenseurs du défilé des Thermopyles. Bientôt en effet le chef phocidien Phalécus, abandonné par les Athéniens, menacé par les forces réunies des Thébains et de Philippe, ouvrait au roi de Macédoine les places qui commandaient les Thermopyles : la porte de la Grèce était occupée par Philippe, la Phocide livrée à la discrétion du vainqueur ; ses villes étaient rasées, ses citoyens vendus comme esclaves, et l'assemblée des Amphictyons décernait au vengeur du dieu de Delphes les deux voix des Phocidiens. Après un exposé complet de tous les faits, l'historien Grote a pu conclure que les Thermopyles, livrées jadis à Xerxès par Éphialte le Malien, furent livrées une seconde fois parles ambassadeurs athéniens à une puissance extra-hellénique plus formidable encore*.

Quel avait été dans ces deux ambassades le rôle de Démosthène et celui de son collègue Eschine? Il est certain par le témoignage d'Eschine lui-même que Démosthène avait pressé le départ, combattu tous les délais et mérité par son opposition les reproches d'Eschine qui attaque son caractère « revêche et morose. » Il est certain que, de retour à Athènes, il protesta contre les actes de l'ambassade, qu'il prévint le sénat, dont il faisait partie cette année, du péril des Thermopyles et qu'il demanda instamment de promptes mesures pour les défendre. Une flotte de cinquante trirèmes fut décrétée par le sénat, avec ordre

1. Grote. Histoire de la Grèce, t. XVII, ch. 4, p. 281 (traduction française de M. de Sadous.)

42() IIISKUUi: DK I,A MITKHATI lu; (.I.KCnl K

(le la faire; parlir au premier signal. Eschine, au contraire, d'accord avec d'autres députés el principalement '.i\(ni le chef de l'ambassade Philocrate, misérable mercenaire dont le nom est attaché à cette triste paix, n'avait cessé de rassurer les Athéniens, de vanter les dispositions pacifiques de Philippe, de repousser la menace d'un rapprochement entre les Thébains et le roi de Macédoine, d'annoncer que Philippe n'allait aux Thermopyles qu'à titre d'allié d'Athènes et de protecteur des Phocidiens contre Thèbes. Ces affirmations, appuyées par une lettre de Philippe qu'Eschine apportait et par d'autres qu'on reçut depuis, rassurèrent l'assemblée populaire. Elle refusa d'entendre Démosthène : la paix fut acceptée, des éloges furent décernés à Philippe, une troisième ambassade partit pour surveiller l'exécution du traité. En route elle apprenait la jonction des Macédoniens et de l'armée thébaine, l'occupation des Thermopyles. la ruine de la Phocide, et elle revenait à Athènes sans poursuivre sa mission.

Vpilà, d'après les aveux mêmes d'Eschine, tels qu'on les a tirés à bon droit de deux discours dont nous aurons bientôt à parler, le rôle qu'il joua dans cette affaire. Que l'on compare celui qu'a joué Démosthène, et l'on jugera les deux hommes. Si l'on ne veut pas expliquer par la corruption le langage et la conduite de l'intrépide ami de Philippe, on reconnaîtra du moins qu'il a été bien aveugle.

Rôle de Démosthène après la paix. —Discours sur la paix. — Deuxième Philippique. — Quelque boiteuse que fût cette paix, tel était l'état des affaires, qu'il fallait s'y résigner. Les villes grecques étaient aux pieds de Philippe et mendiaient ses faveurs. Des fêtes et des banquets célébrèrent ses victoires : Eschine y figuraitcomme député d'Athènes. Démosthène l'accuse

d'y avoir fait paraître une joie que son caractère public rendait au moins peu décente : son discours repousse bien faiblement cette imputation. Dans la solennité pythique, la présidence fut décernée à Philippe, conjointement avec les Thessaliens et les ïhébains ; il reçut de plus l'important honneur de consulter le premier l'oracle [promanteia) .

Athènes n'avait pas envoyé de représentant à cette fête; dans un moment d'indignation elle avait pensé à reprendre la lutte. Démosthène lui-même dut lui prouver que cette entreprise était impossible : c'est l'objet de son discours Sur la Paix. On ne voulait pas confirmer le titre d'amphictyon décerné au roi de Macédoine après la ruine de la Phocide. Le refus était la guerre, non seulement avec Philippe, mais avec toutes les nations représentées au Conseil. Démosthène montra combien cette entreprise était insensée. Les dernières lignes de son discours résument énergiquement toute son argumentation :

Que ceux qui sont d'avis qu'il faut affronter résolument tous les dangers et qui ne voient point la guerre au bout de leur vote, veuillent bien écouter ce raisonneineul : Nous souffrons que les Thébains possèdent Orope *. Et si l'on nous demandait, si l'on nous pressait de dire bien sincèrement pourquoi, nous répondrions : pour ne pas avoir la guerre. De même, par le traité nous avons reconnu à Philippe Amphipolis ; nous souffrons que les Gardiens - soient exceptés du reste des peuples de la Ghersonèse, que le Garien occupe les îles, Ghio, Gos, Rhodes : évidemment c'est que la tranquillité de la paix nous paraît préférable aux inimitiés et aux luttes soulevées par ces questions. Eh! ne serait-ce pas le comble de la sottise et de la démence, quand nous avons cédé ainsi point par point

1. Ville de la frontière de la Béotie et de l'Attique, longtemps possédée par les Athéniens.

2. Cardie était une ville de la Ghersonèse, alliée d'Athènes.

428 iiisioiiti; i)K LA iA\ nMviini: (iREcouE

sur nos intrtvls los plus iiilirn»'S, U'S plus capitaux, d'cuiror nujourdliui in ^'ijornj avac tout»* lu Grèce pour l'ombre fi'un

privilffr»' il |J<'l|ili''S?

Mais du moins, associé dès^lors, dans la dfifense de l'indépendance hellénique, avec Hypéride, Ilé^'ésippe, et d'autres orateurs distingués, il prend chaque jour une iniluence plus grande sur les résolutions du peuple; il parle à la tribune, il dénonce les envahissements successifs de Philippe, il le montre qui partout élude ou viole les conditions de la paix. Comme allié de Thèbes,leMacédoniens'immisce dansles aflairesdu Péloponèse, y prend le rôle d'Épaminondas et se fait, contre Sparte, le protecteur des Messéniens, des Arcadiens et des Argiens. En même temps il s'assure la moitié de l'Eubée par l'établissement de tyrans à Érétrie, en face de l'Attique, et à Oréos, en face d'îles athéniennes. Il établit en Épire son beau-frère Alexandre, il menace Ambracie et Leucade; il fait de nouvelles conquêtes en lUyrie, en Péonie, en Thrace. Ses bras s'étendent des rivages de la Propontide à ceux de la mer Ionienne et au golfe de Gorinthe. Là où il n'est pas encore le maître, les tyrans qu'il soutient et les factieux qu'il soudoie préparent sa domination, il amuse les Athéniens par des lettres et par des ambassades, par des protestations de sincérité, par des négociations qui ont pour objet de reviser le traité, mais qu'il a soin de traîner en longueur, de rompre et de reprendre suivant ses calculs. Mais en face de lui il trouve toujours Démosthène, qui pénètre ses desseins, dénonce ses intrigues, qui se multiplie à la tribune et dans les ambassades.

La deuxième Philippique, prononcée en 344, est un terrible cri d'alarme dont Philippe comprit la portée. L'orateur montrait à ses concitoyens le monde grec menacé d'une ruine prochaine : il les invitait à prendre

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leurs mesures, il pressait la conclusion d'une ligue défensive entre tous les Grecs- Bientôt il cherchait à réaliser cette confédération en allant partout négocier avec les États, haranguer les peuples, dans le Péloponèse, à Ambracie, à Leucade, à Gorcyre, en Illyrie, en Thessalie. Malgré les lettres du roi, malgré l'éloquence insinuante d'un de ses plus habiles agents, Python de Byzance, qui vint combattre à Athènes l'action du grand orateur, celui-ci et ses amis gagnaient du terrain, et ils en profitaient pour attaquer les plus coupables meneurs de la paix de 346. Philocrate, accusé par Hypéride (343) s'exilait, comme nous l'avons vu, sans attendre le jugement, et Démosthène reprenait le procès déjà intenté à Eschine, mais retardé par plusieurs incidents, et notamment par l'accusation contre Timarque,

Discours d'Eschine contre Timarque. — En effet, peu de temps après la conclusion de la paix, un citoyen distingué d^Athènes, Timarque, orateur habile, revêtu plusieurs fois de hautes fonctions civiles et militaires, avait déposé, de concert avec Démosthène, une plainte en forme contre Eschine. Mais la jeunesse de Timarque avait été souillée par des vices qui prêtaient aux accusations . Une loi de Solon frappait de dégradation civique les hommes convaincus de certaines débauches honteuses, et les déclarait incapables de parler dans les assemblées pohtiques et devant les tribunaux. Appuyé sur cette loi, Eschine intenta à Timarque un procès d'indignité [dokimasia), et son discours, chef-d'œuvre d'esprit et de passion virulente, accabla Paccusé qui fut noté d'infamie. Ge triomphe grandit singulièrement la réputation oratoire de l'accusateur.

Un des plus brillants passages de ce discours a été

i.'Ul iiiSKUiu. «n; i.A fji I i;n \ Il lu: (.i.kc.oï'k

iiiiiLiî trois (ois par* (^icorori'. I^'autoiir y développe cette idée qinî l(!s hommes, vicieux cA infâmes, comme Timar^jne, sont l(;s véritables auteurs de la ruine des Ktats :

.W, oroyoz [tns. Allirr)ioris, s't''<Tif;-l-il, (\nf les ^Tands rnallioiirs aifnl leur princip*' dans la c.cAi'ro (Ws dioux, et non danla pcrvf^rsité dos liomnnps, ni quo les scélérats soient, comrn' on los voit au théiUro, poursuivis ot rdiàtiés par les Furiearmées de torches ardentes. L'amour elïrén*' du plaisir, les convoitises insatiables, voilà ce qui fournit des hommes aux pirates, ce qui mène à courir les mers avec eux; voilà ce qui est la Furie de chacun, ce qui engage les jeunes gens à égorger les citoyens, à servir les tyrans, à conspirer la ruine de la démocratie; car ni le souci de leur honneur, ni la crainte du supplice ne les touchent, mais l'espoir de réussir à assouvir leurs passions les séduit et les entraîne-.

Eschine dans son accusation étale avec cynisme les vices de Timarque; mais, en même temps, il ne se fait pas faute d'attaquer le caractère, la vie privée, la probité même de Démosthène, « cet artisan de paroles » comme il l'appelle, qui vend ses discours et qui, à prix d'argent, trahit un de ses clients pour un autre. Démosthène ne chercha pas à défendre Timarque, dont la cause, en effet, n'était guère soutenable. Mais il put dire qu'Eschine avait voulu frapper en lui l'homme politique, bien plus que le débauché ; il put

i. De legibiis, 1, 14; Pro Roscio Amerino^ 24 ; in Pisonern, 20. Voici la traduction du passage du discours contre Pison : « Ne croyez pas, pères conscrits, conime vous le voyez sur le théâtre, que les dieux emploient les torches ardentes' des Furies pour épouvanter les scélérats; c'est le crime, c'est l'infamie, c'est la perversité, c'est l'audace des coupables mômes qui leur ôtent la sens et la raison. Voilà les Furies, voila les flammes, voilà les torches ardentes qui tourmentent les méchants. »

2 Nous empruntons la traduction de M. Ferd. CaiStets, Eschine, Etude historique et littéraire ^ Paris, Thorin, 1873.

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noter dans le discours contre ïimarqne mille traits de sympathie pour Philippe, qu'il relèvera bientôt en reprenant l'accusation intentée àEschineau sujet des fautes de Tambassade.

Il attendit quelque temps pour engager ce grand débat. Il convenait de laisser effacer les impressions de l'affaire de Timarque. D'ailleurs le parti national ne pouvait que gagnera ces délais; car les progrès incessants de Philippe, les atteintes qu'il portait chaque jour au traité, inquiétaient de plus en plus les Athéniens et les détachaient des instigateurs de la paix de 346. Dans ses harangues Démosthène ne cessait de harceler son adversaire, et la deuxième Philippique annonce en termes non ambigus,les intentions de l'orateur^ :

Quand il ne vous sera plus possible de négliger les événements, quand vous n'apprendrez point par moi ni par un autre qu'ils vous menacent, mais quaftd tous vous le verrez, vous le reconnaîtrez clairement par vous-mêmes, alors sans doute vous vous indignerez, vous sévirez. Tandis que l'orage se forme etn'éclatepas encore, tandis que nous prenons conseil les uns des autres, je veux rappeler à chacun de vous, quoi qu'il le connaisse déjà très bien, l'homme qui vous a persuadé l'abandon de la Phocide et des Thermopyles, abandon funeste, car Philippe, une fois maître de ce po^te, est par là même devenu maître des routes de rAtti([ue et du Péloponèse..-. etc.

Ces phrases que nous détachons de toute la pathétique et menaçante péroraison de la deuxième Philippique et qui contiennent en substance la partie la plus forte du plaidoyer de Démosthène, préludaient à Taccusation. Démosthène l'intenta peu de mois après le succès d'Hypéride et l'exil de Philocrate.

1 Voir loutt' la lin du discours et siiitout du eh. 29 auch. 36.

Procès de l'ambassado. — D^rnosLfiène il établi luimôim;, dans son discours, la caraclôre du procès. Ce n'est pas une accusation formelle de haute trahison, ce qu'on appelait fisanf/clta; c'est une poursuite en reddition de cortiptes [aulhunf'). Et, comme Eschine avait d6jj\ rendu compte de sa conduite dans la première et la troisième ambassade, le débat ne pouvait porter que sur la seconde, celle qui avait eu pour mission de recevoir les serments de Philippe et de ses alliés. Eschine était accusé d'avoir trahi par" vénalité ses devoirs d'ambassadeur. C'est le sens exact du mot grec parapresbeia, et le titre suivant: Discours sur les pré carie al ions de rantbassade en est la traduction véritable. Celui de Fausse ambassade, par lequel on a longtemps désigné le plaidoyer, ne forme aucun sens*. L'assemblée judiciaire était présidée par des magistrats spéciaux applés vérificateurs (logistai). Nous savons par Eschine que la plupart des citoyens assistaient aux débats, et que la durée en avait été fixée à une journée entière. C'était la deuxième année de la 109° olympiade (343-42 avant J.-C), trois ans après la conclusion de la paix.

Les proportions de ce livre ne nous permettent d'analyser ni l'accusation de Démosthène ni la réponse d'Eschine. Il y a deux parties bien distinctes dans le discours de Démosthène. Il s'applique d'abord à exposer les faits, à les commenter, à en tirer la démonstration des fautes et de la trahison de son adversaire ; puis il combat les objections, les influences qui pourraient détourner les juges d'une sentence sévère. Rien n'égale la richesse et la variété des tableaux, la logique implacable de l'argumentation, la passion ardente

1. Cirérou avait traduit le discours de Démosthène contre Eschine, sous ce titre : falsse legationis [Orator^ xxxi;. Mais le iiiot falsus signilie faussée, détournée de son objet. Fausse n'a pas ce sens en français.

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répandue partout. Il ne laisse à Eschine que cette alternative, ou d'avoir vendu à prix d'or, comme il est démontré pour Philocrale, la cause de son pays, ou d'avoir été le plus aveugle et le plus inepte des négociateurs.

11 faut avouer que la réponse d'Eschine est habile et spécieuse. Il profite heureusement des personnalités que Démosthène a répandues dans son discours et dont, au reste, Eschine ne s'est fait faute ni dans l'accusation contre Timarque ni dans sa défense au sujet de l'ambassade. Il expose fièrement ses services militaires que Démosthène a prétendu railler, il défend la pureté de sa vie privée. Quant à ses actes publics, pour les justifier, il se jette dans un développement brillant sur les avantages d'une politique prudente et pacifique, sur les conséquences funestes de l'esprit de conquête, de cette infatualion qui a perdu Athènes au temps de la guerre de Sicile et de la prise des Longs-Murs.

Il invoque le nom respecté de Phocion, son général à Tamyne; il établit, dans un brillant tableau que reproduit notre Recueil, les caractères qui distinguent la Renommée ou Opinion publique et la Calomnie; il est pathétique dans sa péroraison que nous citons tout entière. En somme, il se distingue par la dignité du ton, par la finesse quelquefois mordante de la raillerie, par une abondance naturelle et harmonieuse qui n'est pas toujours dénuée de vigueur et qui plus d'une fois rencontre l'émotion. Sa force est dans le développement des idées générales; comme Pavait prévu Démosthène, c'est dans ces considérations étrangères au fond du sujet qu'il aime à se jeter. Par la faute même de sa cause, il est faible quand il discute les faits; sur ce terrain il se dérobe souvent à son adversaire. Sa belle péroraison, jointe à l'appui d'hommes considérables et honorés comme Pho-

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