II. — Poètes choriqiies
STÉSICnORE. IBYCUS. SIMONIDE.
Caractères de la poésie chorique. — A côté de cette poésie dont les rythmes faciles et vils convenaient merveilleusement î\ l'expression des sentiments personnels, il s'en était formé une autre, toute difl'éienle pour la forme et pour le fond, la poésie chorique. Ses origines populaires sont anciennes. De bonne heure, le programme des fêtes religieuses et nationales de la Grèce a compris des chants en l'honneur des dieux et des héros protecteurs des cités.
Le dithyrambe'. — De ce nombre estle dithyrambe, consacré i\ Bacchus. A l'origine ce chant n'était soumis à aucune règle, et ne consistait guère qu'en cris confus, avec ce mot sans cesse répété, ècoJiè, èvohé! Des gestes, des sauts bizarres complétaient cet hommage grossier, inspiration de l'ivresse. Plus tard, on régularisa le dithyrambe, en y introduisant un sujet emprunté à l'histoire de Bacchus, et en substituant
1. f'i' nom csîl t'oi'iiu'' do trois nitifs ^^tccs, ot. si^niilio u (|ui passe par diuix Ibis la porto. » C'rsl uno allusion à la naissance I (le Hacchns, sorti d'ahonl du sein de Séniôlô. puis do la misse de Jupiter.
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à ces bonds désordonnés uno danse cadencée, quoique vive et impétueuse.
Les danseurs se tenaient par la main en tournant autour de l'autel. La ronde, ainsi réglée, prit le nom de chœur cyclique ou circulaire.
C'est à Gorinthe que le dithyrambe prit cecaractère nouveau, et on en a fait honneur au poète musicien Arion.
La strophe et l'antistrophe. — Mais, outre cette ronde continue autour de l'autel, qui resta le propre du dithyrambe, il exista de bonne heure un autre chœur formé de deux parties distinctes, la strophe et l'antistrophe. C'est aussi une danse accompagnée de chant et de musique. Mais la strophe représente une première évolution des danseurs qui partent de la gauche de l'autel pour se diriger vers la droite ; l'antistrophe est une seconde évolution en sens contraire, et marque le retour à la place primitive. Quand des hommes de talent eurent dégagé ces éléments musicaux et poétiques, la strophe et l'antistrophe formèrent deux périodes rythmiques souvent très longues, mais d'une conformité complète, et le chant chorique renferma souvent une longue suite de strophes et d'antistrophes.
Quant aux sujets de ces chants, au lieu des sentiments personnels dont s'inspire la poésie d'Alcée et de Sapho, au lieu des incidents delà vie des auteurs, ce sont des récits empruntés aux traditions religieuses et nationales ; la poésie lyrique semble faire retour à. répopée. Le dialecte aussi n'est plus le même : c'est chez lesDoriens que cettepoésie naît et se développe, et le dialecte dorien lui reste propre.
Stésichore d'Himère. — Telle que nous venons de la définir, la poésie chorique ne réunit pas encore
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE llf)
tous les éléments qui la constitueront. Un grand poète la perfectionna et mérita par cette invention nouvelle, et plus encore par ses chefs-d'œuvre, d'en ôtre regardé comme le véritable créateur. Né à llimère en Sicile, vers G80, son nom était Tisias ; mais la postérité ne le connaît plus que sous le nom de Stésichore « celui qui arrête le chœur.» En effet, h la strophe et à l'antistrophe, Tisias ajouta une troisième période poétique et musicale, qui reçut le nom d'épode ou chant complémentaire. L'épode ne marque plus, comme la stropîie et l'antistrophe, une évolution des choristes autour de l'autel : elle se chante au repos, après qu'ils sont revenus h leur place primitive. De plus, elle a sa longueur et son rythme particulier, tout ?r fait distincte en cela de la strophe et de l'antitrophe, nécessairement identiques : elle fut donc dans le chœur un élément de variété.
Depuis Stésichore, l'épode fut invariablement attachée à la strophe et h l'antistrophe. et cet ensemble de trois périodes se reproduisant dans toute la suite de l'ode fut si bien popularisé par les œuvres de notre poète qu'on les appela « les trois choses de Stésichore. »
Il est probable que Stésichore eut la môme influence sur le fond que sur la forme de la poésie chorique, et que ce caractère impersonnel est dû en partie aux exemples qu'il a donnés. 11 ne nous reste de ses odes que de rares et courts fragments, mais les titres de ces œuvres suffisent, avec les témoignages des anciens, pour en démontrer la nature. Dans cette longue hste, nous trouvons des sujets tels que VOrestie, la Destruction d'Ilion, la Ccryonéide, ouïe Combat d'Hercule contre Géryon, YEurope, c'est-à-dire toutes les aventures d'Europe, Eripin/le, ou l'histoire dramatique d'Amphiaraiis. De tels ouvrages devaient avoir une grande étendue. VOrestie, dit-on, était divisée en deux livres.
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(1(; ({ui osL moins (IouUmix (iiK'oce, c'csL leur caraclèro 6piqu(i. Aussi les critiques s'accordent-ils à rapproclier Stésichore (rilonrière. (]'est, suivant Lon^in, '< le plus lioniéi'iquedes poètes lyriques. «Qulntilien dit ^ qu'il soutient, sur sa lyre, le fardeau de répopéc. »
Les qualités qu'ouluireconnaît partout, c'estla fonte et la grandeur, et Quintilien parle de la dignité qu'il donne à ses personnages dans l'action et dans le discours. A défaut des ouvrages de Stésichore, quelques grandes odes de Pindare permettent d'apprécier ce que pouvaient être ces compositions, lyriques pour la forme, historiques pour le fond, qui ont servi de modèle à tous les poètes choriques.
Le caractère de Stésichore était doux et modéré ; sa longue existence, qui remplit plus de quatre-vingts ans, fut calme et heureuse.
A son nom se rattache l'apologue du Cerf qui veut se venger du Cheval Qiqni devient l'esclave de l'homme. A l'époque où Phalaris, maitre d'Agrigente, s'efforçait d'attirer à lui d'autres villes de la Sicile, Stésichore récita, dit-on, cette fable à ses concitoyens, pour les mettre en garde contre les séductions du tyran. On a raconté aussi sur Stésichore une anecdote qu'il faut mentionner. Dans une ode sur Hélène, il avait parlé peu respectueusement de son héroïne. Vénus, ou, selon d'autres. Castor et Pollux, frères d'Hélène, le punirent en lui ôtant la vue. Alors le poète revint sur ses premières attaques : « Non, disait-il dans une nouvelle ode, ce récit n'est point véritable, tu n'es pas montée sur les navires bien pontés, tu n'as point paru à Pergame; les Troyens d'alors n'ont eu que le fantôme d'Hélène. Après cette seconde ode, ou Palinodie, qui rétractait la première, le poète recoiivra la vue; de là cette expression devenue proverbiale : chaniey^ la 'palinodie.
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Ibycus deRhégium. — Au nom de Stésichore les anciens ont riiabitude d'associer celui d'Ibycus, nû h llhégium vers l'époque oii mourait le poète dont il l'ut rémule, et, pour ainsi dire, le continuateur. En effet, par la nature des sujets, par la composition des odes, par les rythmes musicaux, par la l;\ngue, la ressemblance était si grande que plus d'une lois les critiques ont attribué à l'uft les ouvrages de l'autre.
Mais Ibycus ne s'était pas renfermé dans la poésie chorique ; il a mérité aussi d'être placé à côté d'Alcée et de Sapho par des chants personnels « pleins d'une passion jjrùlante. » G'estl'expression môme qu'emploie Gicéron. Son ûme n'eut donc pas le calme de celle de Stési(^hore. Sa vie fut aussi moins paisible et moins sédentaire. Il voyagea comme son contemporain Anacréon ; il fut un des ornements de la cour brillante et voluptueuse de Polycrate de Samos. Sa mort môme, telle que la raconte une légende célèbre, est la conséquence de son humeur aventureuse : il fut assassiné par des brigands sur une grande «route et, avant de mourir, il invoqua le témoignage d'une troupe de grues qui passait dans les airs. Quelque temps après, sur la place publique de Gorinthe, un des assassins, voyant passer des grues, dit à ceux qui l'accompagnaient : « Voilà les témoins d'Ibycus.» Ges paroles furent recueillies, dénoncées aux magistrats; les coupables arrôtés et confondus furent livrés au supplice.