CHAPITRE PREMIER
UTILITÉ DE l'histoire DE LA LITTÉRATURE. — SES PRINCI- PALES DIVISIONS.
L'histoire est le complément des règles. — Nous avons étudié dans un premier volume de ce cours d'enseignement les lois de la littérature générale. Nous avons reconnu que les œuvres de l'esprit humain, en prose et en vers, sont soumises à un petit nombre de règles éternelles qui sont la condition môme de la création littéraire. C'est sur ces fondements immuables que bâtissent tous les écrivains dignes de ce nom : poètes, historiens, orateurs, philosophes, tous, qu'ils le sachent ou non, à quelque temps, à quelque pays qu'ils appartiennent, subissent l'empire de ces règles, et tous les systèmes qui ont prétendu les combattre se sont brisés contre elles, car elles sont l'expression de la nature humaine et de la vérité.
Mais si Thomme, dans ses traits généraux et dans "i les facultés qui le constituent, est partout et toujours l D. 1
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le niôrno, il esl certain rpic la diirérerice des condilions de son existence dessine sur re fond commun bien des variétés et des nuances. Pas plus au moral qu'au physique, il ne peut échapper à Tinlluence du pays et du climat; plus forte encore est l'ennpreinte dont le marque la société dans laquelle il se trouve placé, c'est-(^-dirc la religion, les mœurs, les lois, le gouvernement, tout ce qu'on appelle la civilisation. Enlin, même quand les conditions naturelles et les conditions sociales sont conformes, l'homme diffère encore de l'homme par quelques traits particuliers qui le distinguent de tous ses semblables, et lui donnent son caractère individuel.
Toutes ces nuances se reflètent dans la littérature, qui est, nous l'avons dit, l'expression écrite des idées et des sentiments de l'homme, et l'on n'aura pas fait une étude complète et fidèle de ces idées et de ces sentiments, si l'on n'a pas recherché comment leur développement est modifié par toutes ces influences, si l'on n'a pas étudié dans les écrivains principaux de tous les âges ce qui appartient au temps, à la société, au climat, et enfin au génie propre de l'auteur.
L'exposition des règles a donc pour complément nécessaire les tableaux de l'histoire ; sans eux, la littérature générale serait infidèle et sèche dans ses aperçus, étroite et exclusive dans ses décisions, de même que l'histoire littéraire a besoin du flambeau des règles pour marcher d'un pas ferme et résolu et pour appuyer ses jugements sur des principes solides.
Telle est l'utilité principale de Thistoire de la httérature. Elle en a encore plus d'une autre.
L'histoire de la littérature est un côté^et souvent un? explication de l'histoire générale — D'abord, 4}lle est un côté important de l'histoire générale. Ce
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serait connaître imparfaitement les hommes que de rester étranger à l'expression de leurs idées et de leurs sentiments ; ce serait mal étudier un peuple que de laisser de côté toute sa vie intellectuelle et morale. L'histoire politique raconte les faits accomplis par une nation ; elle nous présente la suite de ses révolutions, les phases diverses de ses progrès et de sa décadence. Mais où trouver le principe et l'explication de tous ces laits, sinon dans les monuments de la pensée de cette nation, dans les travaux des écrivains qui ont le mieux reproduit la physionomie de leur temps et de leur pays, et dont les œuvres gardent l'empreinte ineffaçable des croyances, des goûts, des passions, des qualités et des défauts de leurs concitoyens? Quand un peuple a eu des alternatives de succès et de revers, de grandeur et d'abaissement, on trouvera souvent dans sa littérature le secret de ces contrastes ; ce sera comme une contre-épreuve qui éclairera et fortifiera la première. Cette vérité est si bien reconnue aujourd'hui que tous les historiens contemporains cherchent dans la littérature du siècle ou du peuple qu'ils étudient un des éléments principaux de leur enquête, et que l'appréciation du mouvement littéraire ne se sépare plus de celui des événements politiques de chaque période. De leur côté, les historiens de la littérature, en plaçant les écrivains et les écrits dans le milieu où ils ont paru, donnent à leur critique plus de largeur et de solidité, et pénètrent plus avant dans le caractère des grands génies et dans l'analyse des chefsd'œuvre. Les orateurs ne se comprennent pas sans cette explication de l'histoire, et elle est souvent utile même pour les poètes. Souvent d'ailleurs les écrivains s'amènent l'un l'autre, s'expliquent l'un par l'autre, et, pour bien connaître même un chef-d'œuvre isolé, il n'est pas inutile de chercher dans l'histoire littéraire ce qui l'a précédé et ce qui l'a suivi.
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L'histoire litterairo sert à juger le présent et à prévoir l'avenir. — l'^iiliri riiisloire iillérairo, comme riiisloifo politique, pecmet de tirer du passé une leçon pour le présent et nne induction pour l'avenir ; grâce à elle, nous jugeons plus sainement l'époque contemporaine, et nous calculons mieux les chances des âges qui suivront. Elle nous dira dans quelles conditions chaque genre est possible, et nous pourrons estimer ainsi la fortune de ceux qui tentent de le reproduire aujourd'hui. Le poème épique sera donné en propre aux époques de foi naïve, d'enthousiasme et de simplicité; les siècles de scepticisme, de science et d'activité industrielle et commerciale n'en produiront que des copies savantes et artificielles. On verra qu'il faut à la poésie lyrique quelque sentiment élevé, Tamour de la patrie ou de la gloire, l'ardeur des croyances religieuses, ou tout au moins l'élan de l'homme tourmenté par le doute vers la foi et la vérité, enfin quelque chose qui parte de l'âme et qui soit dégagé des intérêts matériels. On verra pourquoi elle ne naît pas dans certaines nations uniquement occupées du commerce, pourquoi elle croît plus vivace et plus belle au milieu des agitations et des épreuves qu'au sem des jouissances et du calme. On connaîtra enfin les temps qui sont faits surtout pour l'érudition et pour l'histoire, et qui doivent se consoler par ces importantes études de l'absence de genres plus personnels et plus libres.
Divisions de l'histoire de la littérature. — Les considérations qui précèdent montrent les liens étroits qui unissent l'histoire littéraire et l'histoire politique, et quelle est l'infiuence réciproque des faits sur les idées et des idées sur les faits. Il est donc tout naturel que les divisions de l'histoire de la littérature reproduisent celles de l'histoire générale, et qu'on y dis-
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lingue d'abord deux grandes périodes séparées par le triomphe du christianisme: l'antiquité et les temps modernes.
L'antiquité. — L'histoire littéraire de l'antiquité offrirait trois sujets d^'étude : la littérature orientale, la littérature grecque et la littérature latine.
Mais, parmi les monuments littéraires de l'Orient, ceux de la Perse, de l'Inde, delà Chine, etc., sont encore du domaine de la pure érudition. Espérons que les travaux des orientalistes donneront à quelquesuns de ces poèmes la popularité qu'ils méritent, et que l'étude de ces œuvres entrera un jourdans le plan d'une éducation complète. Quant au vaste recueil qui contient à la fois la religion, la législation, l'histoire et la poésie des Hébreux, la sainte Bible, comme il est aussi par excellence le livre religieux de toutes les confessions chrétiennes, l'Église en revendique exclusivement l'étude. Cependant la sagesse profonde des Proverbes et de l'Ecclésiaste, la sublime poésie des Psaumes et des livres des Prophètes sont une des sources où ont le plus souvent puisé nos poètes et nos orateurs ; le génie moderne s'est formé sous la triple influence de la Judée, de la <jrèce et de , Ko me : nous aurons donc souvent l'occasion de citer avec admiration ces œuvres inspirées, et de voir de quelle empreinte elles ont marqué non seulement l'éloquence d'un saint Augustin ou d'un saint Basile, d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue, mais la poésie d'un Milton et d'un Racine, d'un Lamartine et d'un Klopstock.
Restent deux littératures dont l'histoire est si étendue et si riche en grands noms et en belles œuvres, la littérature grecque, puis, la littérature romaine, fille et, à quelques égards, héritière de la littérature ^^ecque.
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Temps modernes. — l/hisLoii'e liUérairo dos temps modernes comprend d'abord une période de transition et d'enfance pendant laquelle se forment les langues et l(!s littératures modernes, de même que tous les éléments de notre société politique s'y élaborent et s'y coordonnent : c'est le moyen âge. Puis les temps modernes proprement dits voient se développer, à partir du xm'' siècle de l'ère chrétienne, et se fixer plus ou moins rapidement, autant de littératures qu'il y a de nations et de langues distinctes sorties du moyen âge.
Parmi ces littératures, nous étudierons avant tout la littérature française, qui se recommande par tant de titres à notre attention particulière. Mais aujourd'hui moins que jamais il est possible de rester étranger au mouvement littéraire des peuples qui nous entourent, d'ignorer les noms et les œuvres principales de leurs écrivains. Un volume de notre cours d'enseignement sera donc consacré à l'histoire des quatre grandes littératures étrangères : la littérature italienne et la littérature espagnole, qui sont arrivées avant la nôtre à leur plein épanouissement, et par là même ont exercé leur influence sur nos poètes et nos prosateurs; la littérature anglaise et la littérature allemande, plus tardives dans leur essor, longtemps dociles à nos leçons et à nos exemples, puis rentrées en possession de leur originalité propre, etfières de leurs chefs-d'œuvre qui ont à leur tour agi sur la France contemporaine.
Nous commencerons par l'histoire de la littérature grecque, digne ancêtre de toutes les littératures modernes et môme delà littérature romaine, brillantet vaste foyer d'oii la poésie, l'éloquence, la philosophie, la science se sont répandues sur tous les pays et sur tous les âges.