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mSTOTRE DE LA LITTÉRATURE GRECOUE 2\ 3
toujours la force, une invincible puissance. Il faut lire cette scène merveilleuse, il faut relire les admirables lamentations d'Electre sur cette urne qui renferme, à ce qu'elle croit, les cendres de ce qu'elle a de plus cher au monde, et le merveilleux dialoi^ue qui suit, l'indignation croissante d'Oreste quand Electre, interrogée, fait connaître brièvement à celui qu'elle prend pour un étranger tous les détails de sa misère, et la joie radieuse de la sœur, quand Oreste s'est fait connaître. Citons au moins ce touchant dialogue :
Oresïe. Hélas! hélas! que dirai-je? quel embarras; je n'ai plus le courage de retenir mes paroles... — Electre. (Juelle douleur t'a saisi? que signifie ton langage? — Serais-tu donc cette glorieuse Electre? — Elle-même et bien malheureuse. — Déplorable infortune! — Étranger, qui te fait ainsi gémir sur mon sort! — 0 beauté flétrie indignement, au mépris dos dieux! — Oui, c'est bien sur moi que s'exhalent tes regrets. — 0 vie d'isolement et de misère ! — Et pourquoi, étranger, me regardes-tu ainsi avec douleur? — 0 non, je ne connaissais encore rien^ de mes maux. — En quoi les as-tu connus dans mes paroles? — En te voyant parée de tes souffrances. — Tu ne vois que la moindre partie de mes maux.
— Et comment serait-il possible d'en voir de plus affreux? — .le suis forcée de« vivre avec des meurtriers. — Les meurtriers de qui? quel est le crime dont tu parles? — Les meurtriers de mon père ; je suis contrainte d'être leur esclave. — Et qui, parmi les mortels, t'a réduite à cette extrémité? — On l'appelle ma mère, elle n'a rien d'une mère. — Que fait-elle? eniploie-t-elle la violence ou la faim! — La violence, la faim, toutes les cruautés. — Et tu n'as personne pour te secourir, pour te défendre? — Personne, J'avais un défenseur, tu m'apportes ses cendres. — Infortunée, plus je te vois, plus je te plains! — Tu es le seul, sache-le, le seul qui m'ait jamais plainte. — C'est que je suis le seul qui souffre de tes maux.
— Serais-tu donc de notre famille? — Je parlerais, si je pouvais me fier à celles-ci. — A elles? tu le peux, elles ont fidèles. — ' Eh bien, laisse ce vase, tu vas tout savoir. — Oh! non, par les dieux, étranger, ne m'y contrains pas. — Fais ce
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qu(î je l<' (liMiifiri'lf, lu no Ir; ro^^rettenis pas. — P;ir Ion visage que jo LoiicIh', ru; iri'friNîve pas ne que j'ai <lc plus cIut. — Non, lu ne !<• ^^anlfnis p;is. — M illif.Mjn;us'' ! laut-il, Oreste, que l'on iiif [)iiv(' (le les eclifire.s? — l'arlc rni<'iix, c'est à torL fpic. Iti r;irili<j^cs. — (Juoi? c'est à lorl que je pleure la mort (le mon fivn'? — il ne te e.onvienl, pis rl«î dire c.i's paroles. — Snis-je donc- si iiidij^ne de lui? — Tu n'es indi^'ne de personne, mais celle urne ne l'esl rien. — (lommenf ? quand j'y liens renfermées les cendres d"(.>reste? — Il n'est là rien d'Oresle, qu'un récit inventé. — Ou donc est le tombeau du malheureux? — Son tomUeau! Il n'en est point pour ceux qui vivent, — Que dis-tu, mon fils? — Hien qui ne soit vrai. -^ Il vit donc? — Oui, puisque je respire. — C'estdonc toi! — \'ois ce signe que m'imprimn, mon père, et reconnais si je dis vrai. — 0 jour heureux! — Heureux en elFet. — Voix chérie! Te voilà donc! — Oui, c'est bien moi. — Je te serre dans mes bras, — QuQ, ce soit pour toujours! — Chères amies, chères compagnes, voyez Oreste, Oreste qu'une ruse avait fait mort, et qu'une ruse a sauvé! — Le Choeur. Nous le voyons, et cet heureux événement lait couler de nos yeux fies larmes de joie.
Cette scène pathétique est bientôt interrompue par l'acrivée du gouverneur d'Oreste. Celui-ci rappelle à la prudence le frère et la sœur égarés par la joie, et hâte Texécution du complot. Bientôt, en efTet, Oreste entre avec lui dans le palais, et on entend les cris de Clytemnestre égorgée, Electre, au milieu des femmes de Mycène, écoute et triomphe. Elle semble transportée par sa fureur dans le palais même où s'accomplit le meurtre, elle y participe, on peut le dire, par ses encouragements : « Mon lils ! mon fils ! s'écrie Clytemnestre, aie pitié de celle qui t'a enfanté, » Ace cri déchirant, Electre répond de la scène : « Mais tu n'as eu pitié ni de lui ni de son père ! — Dieux ! je suis frappée, crie encore la victime. — Frappe, frappe un second coup, » réplique Electre ; et un nouveau cri de sa mère : « 0 ciel ! encore une fois ! » lui inspire
ce vœu : « Ah ! si le mêaie coup pouvait frapper Egis- Ihe! » Bientôt en effet celui-ci, prévenu à la campagne de l'arrivée d'étrangers de Phocide qui annoncent la mort d'Oreste, accourt heureux de cette grande nouvelle. Contirmé dans son erreur par les réponses ironiques d'Electre qu'il insulte, il entre pour être Irappé sur le corps même de sa complice. Cette partie du dénouement n'a rien qui nous déplaise, car Egisthe ne mérite pas de pitié ; mais notre conscience ne saurait justilier le parricide d'Oreste, et les sentiments qu'il nous inspire s'étendent à Electre sur laquelle, on l'a dit avec raison, a rejailli le sang de sa mère '.
Style de Sophocle. — Cette analyse des principaux caractères du théâtre de Sophocle, et particulièrement de celui d'Electre, aura contirmé ce que nous disions delà diflérence entre! son œuvre et celle d'Eschyle. Sous le rapport du style, le contraste n'est pas moins complet : à la grandeur souvent gigantesque du vieux poète, à ses tournures extraordinaires, à ses longs mots, à ses impétueux élans oii l'on retrouve le dithyrambe, ont succédé le naturel, la justesse délicate, la grâce, l'harmonie, la passion. Comme celui de Racine, le style de Sophocle satisfait complètement l'esprit autant qu'il enchante l'imagination et le .cœur. La grandeur y est si simple, la force si bien ménagée, qu'il faut quelque attention pour les remarquer. La langue des chœurs est plus savante, et se rapproche, pour la difficulté, de celle de Pindare ; mais quelle élévation, quelle puissance souvent pathétique ! Quelques extraits trop courts en ont déjà fait jager. Citons, en terminant ce chapitre, quelques belles strophes d'un chœur d'Œdipc roi, qui, pour la grandeur deS'