THÉOCRITE
poésie alexandrine, le dernier terme du développement des genres littéraires chez les Grecs. Théocrite comprit que l'art minutieux des Alexandrins ne se prêtait pas au rajeunissement des anciens genres, et qu'à viser trop haut il risquait de rester en route... dans la médiocrité ; de là, ces peintures de dimensions modestes (la plus étendue n'atteint pas 300 vers), pleines de détails pittoresques et piquants, de sensibilité, de mouvement et de vie. La langue varie selon les sujets; le plus souvent, c'est le dialecte natal du poète, le dorien, et un dorien plus rapproché du langage populaire que du langage poétique. Le vers est presque toujours l'hexamètre de l'épopée avec une grande abondance de dactyles. La phrase est souple et met en relief la naïveté (une naïveté savante) qui reste le caractère dominant de cette poésie.
On distingue dans les idylles de Théocrite les pièces épiques, les mimes, et les pièces bucoliques.
Les pièces épiques. — A côté des anciennes épopées, statues puissantes et colossales, les pièces épiques sont comme des figurines de terre cuite, humbles et fragiles; du moins la sobriété du trait, la précision du contour et des détails, en font des morceaux d'un art exquis. Telle est l'idylle des Dioscures, en l'honneur de Castor et de Pollux : on y remarqua la lutte de Pollux contre le géant Amycos, récit dont une partie dialoguée, le salut et le défi des combattants, donne du mouvement à la scène et forme une sorte de mime épique. Telle est encore l'idylle sur Héraclès tueur du lion, qui montre le héros arrivant un soir chez Augias, domptant un taureau dangereux, et racontant comment il a tué le lion de Némée. Mais la plus connue de ces pièces est l'idylle intitulée Héraclès enfant, qui décrit le premier exploit d'Héraclès étouffant dans son berceau deux monstres envoyés par Hère pour le dévorer, et dont le début est particulièrement expressif :
358 L'ALEXANDRINISME.
Héraclès avait dix mois; un jour, Alcmène la Midéenm . prenant avec lui Iphiclès, plus jeune d'une nuit, les avait placés tous deux, bien lavés et bien rassasiés de lait, dans un bouclier d'airain, belle arme qu'Amphitryon avait ravie a Ptérélaos tombé sous ses coups. Posant sa main sur la tête des enfants, la femme leur dit :
« Dormez, mes petits, d'un doux sommeil suivi d'un bo« réveil; dormes, mes âmes, couple de frères, beaux enfants. Endormez-vous heureux, et heureux revoyez l'aurore. »
Ayant ainsi parlé, elle remua le grand bouclier, et le sommeil les prit. Au milieu de la nuit, à l'heure où l'Ourse se tourne 'vers le couchant, en face d'Orion qui lève sa grande épaule, alors deux monstres terribles envoyés par l'astucieuse Hère, des dragons aux sombres replis hérissés d'écaillés, vinrent vers le large seuil dans le creux où se, dressaient les portes: la déesse leur avait commandé avec menaces de dévorer le petit Héraclès. Tous deux, déroulant leurs anneaux, sur terre faisaient glisser leurs ventres avides de sang : de leurs yeux, tandis qu'ils rampaient, jaillissait une flamme funeste, et ils crachaient un venin mortel. Mais lorsqu'ils furent arrivés, dardant leur langue près des enfants, les fils chéris d'Alcmèn • se réveillèrent, — Zeus voyait tout, — et une clarté se répandit dans la demeure. Aussitôt un cri retentit : Iphiclès avait vu les méchantes bêtes et leurs dents impudentes au-dessus du bouclier creux, et déjà il avait repoussé du pied la molle couverture, et il essayait de fuir ; mais Héraclès, en face d'eux, les mains tendues, les étreignit l'un et l'autre d'un lien puissant, et leur serra la gorge, cette cachette des noirs poisons que détestent les dieux eux-mêmes. Ils enroulaient leurs anneaux autour du tendre enfant encore à la mamelle, que sa nourrice n'avait jamais vu pleurer ; mais bientôt ils les relâchaient quand leur épine s'épuisait dans leurs efforts pour échapper & l'étreinte qui les domptait (1).
Les mimes. — Quel que soit l'intérêt des pièces épiques, Théocrite est supérieur dans le mime, ce genre sicilien dont nous avons parlé à propos de Sophron et d'Hérodas, et dont nous venons de signaler la trace dans l'idylle sur les Dioscures. La plupart de ses mimes sont aussi des pièces bucoliques. Cependant une exception doit être faite pour les Syracusaines : ce poème se rapproche en effet des mimes
fi) Idylle XXIV, t. i-33. Traduction nouvelle,
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d'Hérodas par la pointure de la vie citadine, mais il s'en éloigne par son réalisme plus discret, et il est composé et écrit avec plus d'art et de goût.
Deux bourgeoises de Syracuse, établies à Alexandrie avec leurs maris, veulent voir la fête d'Adonis : Gorgo est donc venue chercher son amie Praxinoa, et d'abord les caquets de la visite vont leur train. Puis avec les deux femmes nous traversons les rues animées et pleines de monde, et nous entrons au palais où la reine Arsmoé, femme de Ptolémée Philadelphe, célèbre la fête; là nous entendons un chant lyrique, très gracieux, en l'honneur d'Adonis. Mais l'heure tardive avertit Gorg-o de rentrer au logis où l'attend son irascible mari : « Dioclidas est à jeun, ditelle à Praxinoa, et le personnag-e n'est pas du tout commode : puisses-tu ne jamais le rencontrer quand il a faim (4)1 » Nous citerons les premiers vers de cette spirituelle peinture :
Gorgo. — Praxinoa est-elle au logis?
Praxinoa. — Chère Gorgo, tu y mets le temps ! Oui, je saie chez moi. Grand miracle de te voir enfin! Allons, an siège pour madame, Eunoa, et n'oublie pas le coussin !
Gurgo. — C'est parfait comme cela.
Praxinoa. — Assieds-toi.
Gorgo. — 0 la folle que je suis ! Je l'ai échappé belle, Praxinoa, au milieu de toute cette foule, de tous ces quadriges. Partout des chaussures de guerre, partout des porte-chlamydes, rien que des soldats ! Et la route est interminable ; ah ! tu demeures loin de cher moi.
Praxinoa. — Cela, c'est la faute de cette brute ! C'est au bout du monde qu'il est venu en choisissant ici sa tanière, car ce n'est pas une maison, afin qu'il nous fût impossible de voisiner, pour oie faire enrager, le méchant jaloux 1 toujours le môme!
Gorgo. — Ne parle pas ainsi de ton mari, ma chère, de Dinon, devant le petit : vois comme il te regarde. Sois tranquille, Zopyrion, doui enfant : elle ne parle pas de papa.
Praxinoa. — Il comprend, le mignon, par Perséphione !
Gorgo. — Oui, il est beau, ton papa.
H) Idylle XV, t. 147 148.
360 L'ALEXANDRINISMÉ.
Praxinoa. — Eh bien, ce papa d'autrefois, — tout ce que nou& disons là, mon petit, ce sont des histoires d'autrefois, — allant À la boutique pour acheter du na'tron et du fard, s'en revint nous rapportant du sel, le grand dadais 1
Gorgo. — Et le mien, c'est tout pareil, un bourreau d'argent, mon Dioclidas : sept drachmes, voilà ce qu'il a payé hier pour cinq toisons, vraies peaux de chiens, rognures de vieux sacs, rien que des saletés, rien que pièces et morceaux. Mais voyons, prends ton manteau et ta robe aux belles agrafes. Allons chez le roi, l'opulent Ptolémée, voir la fête d'Adonis : j'entends dire que la reine a préparé quelque chose de beau (1).
Les pièces bucoliques. — L'idylle bucolique, nous l'avons dit, met en scène des pâtres ou bouviers : c'est le genre qui a consacré la gloire de Théocrite. Ces pastorales, Tune des formes du mime, ont comme lui une origine sicilienne : ce sont des perfectionnements du bucoliasme, lutte musicale et poétique entre deux pasteurs au moyen de chants tlternés ; cette sorte de lutte était très répandue jaririi les pâtres de la Sicile et de la Grande-Grèce. Chez Théocrite, le mime se développe autour de la lutte lyrique ; en d'autres termes, une partie lyrique est encadrée dans une mise en scène dont la forme varie au gré du poète.
Dans ce cadre rustique, Théocrite évoque ses souvenirs de la campagne, et il compose un rêve de la vie des champs, rêve fait de réalités et d'idéal. Ce poète qui» vivait à la fin d'une littérature très cultivée et dans des villes très civilisées avait été en Sicile le témoin attentif et ému de la vie pastorale au sein d'une riche et riante nature, inondée de soleil et baignée par les flots bleus de la mer immense. « Il était, dit Sainte-Beuve, dans cette condition de demivérité qui est peut-être la plus favorable à l'imagination. Celle-ci alors, en effet, a de quoi s'appuyer et à la fois de quoi jouer librement; elle atteint au réel, et
(I) idylle IV, v. i-24. Traduction nouvelle.
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tour à tour se tient à distance; elle serre de près la détail, et elle met à l'ensemble la perspective. Ainsi Ton peut se figurer le poète syracusain copiant, inventant avec mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que lui fournissaient le paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques, sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les redire. De la sorte il put plaire diversement à ceux de Sicile et à ceux d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paraître tout nouveau aux autres (1). »
Telle est chez Théocrite l'idylle bucolique, genre secondaire mais qui ne pouvait être créé et porté à sa perfection que par un vrai poète. Théocrite fut ce poète; il aimait les Muses et il a exprimé cet amour intime et profond en des vers dignes de mémoire :
La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et l'épervier aux éperviers; mais à moi la Muse et le chant! Que ma maison tout entière en soit pleine 1 car ni le sommeil, ni le printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les Heurs ne le sont autant aux abeilles qu'à moi les Muses me sont chères (2).
Suivons maintenant Théocrite au milieu des gens de la campagne ; et voyons-le nous montrant deux pâtres qui rappellent leurs bêtes, et dont l'un s'enfonce une épine dans le pied. Sainte-Beuve n'avait-il pas raison de parler du « parfum champêtre » et de « l'odeur de bruyère qui court à travers ces propos familiers et simples (3) » ?
Battus. — Chasse donc de là tes bêtes : elles mangent le." pousses d'oliviers, les malheureuses! Eh! pstt, le blanc 1
Gorydon. — Pstt, Cymètha, grimpe la colline I Tu ne m'er» tends pas? Attends, par le nom de Pan, je vais te donner te»
(1) Sainte-Beuve, Derniers portraits littéraires, p. 5-<l.
(2) Idylle IX, v. 31-35. Traductiou de Sainte-Beure, Derniers portraits littéraires, p. 25.
(3) Sainte-Beuve, Derniers portraits littéraires, p. li.
Ecgkr. — LU. gr, - I
362 L'ALEXANDRINISME.
affaire, si tu ne t'en vas pas d'ici. Tiens, la voilà qui revient encore. Si j'avais mon bâton, comme je t'en administrerais une volée 1
Battos. — Regarde, Gorydon : ah ! par Zeus ! cette épine, à l'instant, m'est entrée sous la cheville. Gomme ces chardons pénètrent profondément! Peste soit de la génisse 1 c'est en la suivant des yeux que je me suis blessé. Eh bien, vois-tu l'épine ?
Gorydon. — Oui, oui, je la tiens avec mes ongles : la voici, c'est elle-même.
Battos. — Quelle petite blessure 1 et cela vous dompte un homme comme moi î
Gorydon. — Quand tu grimpes dans la montagne, Battos, n'y viens pas nu-pieds, car dans la montagne jujubiers et genêts épineux croissent abondamment (1).
Ce dialogue est charmant, mais il faut s'arrêter davantage sur la pièce des Thalysies, remarquable par l'ampleur et par la variété des développements. Théocrite s'y est peint, sous le nom de Simichidas, se rendant', avec deux autres citadins de l'île de Cos, à la fête des Thalysies (une des fêtes de Dèmèter), que Ton célébrait à la campagne. Chemin faisant, il rejoint le chevrier Lycidas, ou plutôt un poète qu'il appelle Lycidas et qu'il déguise en chevrier. Voici cette scène de la rencontre, dans laquelle on notera l'heureux choix de détails aussi simples qu'expressifs :
Nous n'avions pas encore achevé la moitié de la route, et le tombeau de Brasilas ne nous apparaissait pas encore, et voici que les Muses nous firent rencontrer un brave voyageur, citoyen de Gydon : il se nommait Lycidas; il était chevrier, et l'on ne pouvait s'y méprendre en le voyant, car il ressemblait absolument à un chevrier. A ses épaules pendait la peau fauve d'un bouc aux poils épais, tout imprégnée d'une fraîche odeur de fromage ; autour de sa poitrine un vieux manteau était serre par un ceinturon bien tressé, et il tenait dans sa main droite un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et doucement il me parla en montrant les dents, avec un regard souriant, et le rire s'attachait a ses lèvres : € Simichidas, me dit-il, où donc, en
^1) Idylle IV, r. 44-57. Pour les v. 44-49. traduction A. Couat, La poésie alexandtùie, etc., p. 420; pour les v. 60-57, traduction nouvelle.
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plein raidi, tires-tu <!<• ce pas, quand le lézard dort aux flancs des murs, et que les alouettes elles-mêmes ne voltigent plu* sur les tombeaux? Est-ce à un repas que tu cours te faire inviter? ou bien eit-ce Wl le pressoH- de quelque bourgeois que tu te hâtes? Dana ta marche tu frappes et fais chanter toutes les pierres sous les clous de ta chaussure (1). »
Lycidas suit, pour quelque temps du moins, la môme route que les trois amis. Pour charmer la longueur du chemin, il t'ait entendre une chanson, et Simichidas lui répond par une autre chanson : c'est la lutte lyrique, le bucoliasme que l'on trouve au cœur de toutes ces bucoliques. Cependant l'heure arrive où les deux chanteurs devront se séparer, et le poète «près une courte scène d'adieux couronne son idylle par un tableau d'une rare richesse où il parvient à la grandeur :
Lycidas, souriant encore avec grâce, me donna son bâton en d'amitié au nom des Muses. Puis, inclinant sur la gauche, il suivit la route de Pyxa ; Eucritos et moi, avec le bel Amyntas, nous tournâmes du côté de la demeure de Phrasidamos, où nous nous couchâmes en des lits épais de doux lentisque et de pampres récemment coupés, le cœur joyeux. En ^rand nombre, au-dessus de nos tôtes, s'agitaient ormes et peupliers ; et, tout près, l'onde sacrée, de l'antre des Nymphes, découlait en murmurant. Dans la ramée ombreuse, les cigales hâlées s'épuisaient à gazouiller; au loin, la verte grenouille babillait dans la profondeur des buissons d'épines. Alouettes et chardonnerets chantaient, la tourterelle gémissait, les blondes abeilles voltigeaient tout autour des fontaines. Tout répandait la bonne odeur d'un riche été, la bonne odeur de l'automne naissant. A nos pieds, à nos côtés, poires et pommes roulaient en foule; et les branches, surchargées de prunes, se courbaient jusqu'à terre. Un enduit de quatre ans fut détaché de la tête des amphores : Nymphes de Castalie, qui habitez le sommet du Parnasse, dites, dans l'antre pierreux de Pholos, est-ce un cratère de pareil vin que le vieux Chiron offrit â Héraclès? Et ce pasteur des rives de l'Anapos, le puissant Polyphème, qui jetait des montagnes sur les vaisseaux, dites, quand il se mit 6- trépigner, à danser à travers les étables, était-il enivré d'un
(!) Idylle Vil, t. 10-2C. Traduction nouvell*.
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nectar pareil à la boisson que vous nous versâtes alors, 6 Nymphes, près de l'autel de Dèmèter gardienne des granges? Dans ses monceaux de grains puissé-je encore enfoncer le grand van, tandis qu'elle-même rira, tenant dans ses deux mains gerbes et pavots (1)1
« Que vous en semble maintenant? » dit Sainte- Beuve, comme étourdi par cette enivrante poésie, « Quelle royale et plantureuse abondance ! quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens (opôra), qui n'était pas le tardif automne, comme à l'époque déjà embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans la plénitude des fruits! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect de cette riche peinture, Rabelais et Rubens ; mais ici on a de plus la pureté des lignes et la sérénité des couleurs (2). »
La postérité de Théocrite. — Le succès des Idylles valut à Théocrite des imitateurs : tels furent Bion de Smyrne, son contemporain et disciple, et après lui, aune siècle, Moschos de Syracuse. Il reste de l'un et de l'autre quelques idylles, jolies,' gracieuses, spirituelles, mais qui ne se distinguent par aucune qualité particulière. Au-dessus de Bion et de Moschos il faudrait placer un auteur d'épigrammes, Léonidas de Tarente, qui par son talent exquis et fin est de la famille de Théocrite ; nous le retrouverons en parlant de V Anthologie.
D'ailleurs la véritable postérité de Théocrite est dans les Bucoliques de Virgile, qui sut renouveler la poésie pastorale en lui donnant la marque de son génie, et dans les pièces où André Ghénier s'est inspiré directement et brillamment du poète de Syracuse. Quant aux auteurs d'idylles, bergeries, pastorales de toutes sortes, dont les Histoires de la Littérature française relèvent les noms et les œuvres depuis le temps de ia
(1) Idylle VII, y. 1Î8-157. Tra.ln. 'I >n nouvelle.
(1) Sainte- Heure, Derniers porlrmi > tuiérairts, p. 24.