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L' « ANTHOLOGIE

vif, de court, d'imprévu, qui est proprement le génie de Tépigramme. Rien aussi de plus sévèrement douloureux; ces douze vers qui suffisent à tant de meurtres, et qui en regorgent pour aipsi dire, étaient dignes d'être inscrits sur la statue antique, au socle du marbre (i). »

Fille de Tantale, Niobé, entends ma voix messagère de désastre, reçois la parole lamentable qui proclame tes angoisses; délie le bandeau de tes cheveux, 6 la malheureuse, qui n'as mis au monde toute une race de fils que pour les flèches accablantes de Phœbus : tu n'as plus d'enfants! — Mais quoi? autre chose encore! que vois-je ? Hélas! hélas! le meurtre déborde, il atteint jusqu'aux vierges. L'une tombe penchée sur les genoux de la mère, l'autre dans ses bras, l'autre à terre, l'autre à sa mamelle; une autre, effarée, reçoit le trait en face; une autre, à rencontre de la flèche, se blottit; l'autre, d'un œil qui survit, regarde encore la lumière. Et cette mère, qui a trop chéri autrefois sa langue babillarde, terrifiée maintenant, figée dans sa chair, est devenue comme une pierre (2).

Pièces diverses, et autres poètes. — On ne peut quitter V Anthologie sans mentionner encore quelques auteurs et quelques pièces qui donneront une idée de sa variété, par exemple cette jolie description du printemps, longtemps attribuée à Méléagre, mais dont l'auteur est inconnu :

Le venteux hiver s'en étant allé du ciel, la saison rougissante du printemps a souri avec ses fleurs. La terre bleuâtre s'est couronnée d'herbe verte, et les plantes poussant leur tige se sont enchevelées de jeune feuillage. Buvant la tendre rosée de l'aurore qui fait germer, les prairies s'égaient à mesure que s'ouvre la rose. Et s'égaie aussi le bouvier jouant de sa flûte sur les montagnes, et le chevrier de chèvres se réjouit de ses blancs chevreaux. Déjà naviguent sur les larges vagues les nautoniers enflant leurs voiles sinueuses au souffle clément du léphyr. Déjà les buveurs entonnent Évohé en l'honneur de Dionysos, le Père des raisins, la tête ceinte des corymbes en

(1) Sainte-Beuve, Partraits contemporains, t. V, p. 4?0 '».). (î) Traduction de Sainte-Beuve, lbid., p. 440.

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fleur du lierre. Les belles œuvres industrieuses occupent les abeilles nées des flancs des taureaux (1), et, assises sur la ruche, elles fabriquent les blanches beautés des rayons humides aux mille trous. De toutes parts, la race des oiseaux chante à voix sonore, les alcyons autour de la vague, les hirondelles au bord des toits, le cygne sur les rives du fleuve, et sous le bois le rossignol. Mais si les chevelures des plantes s'épanouissent, si la terre fleurit, si le pasteur joue de la flûte, et si les troupeaux à belle toison sont charmés, si les nautoniers naviguent, si Dionysos est en danse, si la gent ailée exhale ses concerts, et si les abeilles sont en travail pour enfanter leur miel, comment donc ne faut-il pas que le poète aussi chante un chant harmonieux au printemps (2) ?

Des pièces aussi longues sont rares dans Y Anthologie. En voici de plus courtes et dont on appréciera facilement l'intérêt. Leurs auteurs, Antiphile de Byzance, Bianor, Philippe de Thessalonique, vivaient au ier siècle de notre ère; et Philippe de Thessalonique avait, comme Méléagre, publié une « couronne » dans laquelle il s'adjoignait lui-même aux poètes dont il réunissait les épigrammes :

antiphile de Byzance. — Approchant déjà de ma patrie, « demain, dis-je, finiront pour moi le trajet et ses longs labeurs ». Ma lèvre se fermait à peine, et la mer devenait un enfer, et je sombrais, victime de ce mot imprudent. Oh 1 gardetoi de jamais dire demain 1 II n'est si futile parole qui échappe à la Némésis ennemie.

Bianor. — Mourant de soif, un corbeau, serviteur de Phœbus, sur une tombe de femme' aperçut un petit vase qui recevait les eaux de pluie : se posant sur le bord, il pousse un cri de joie, mais son bec n'atteignait pas le fond. Phœbus, tu inspiras alors à l'oiseau un artifice ingénieux : il ramasse des cailloux sur le sable, les introduit dans le vase, et de .son bec avide il atteint les eaux dont les pierresî ont élevé le niveau.

Philippe dk Thessalonique. — A la vue du grand corps de Léonidas victime de son dévouement, Xerxès étendait sur lui un manteau de pourpre ; mais du milieu des morts le grand

(1) Allusion à la fable d'Aristée, reprise et développée par Virgile dans les Géorgiques (IV, 317 et suiv.) dont elle est 1 épisode le plus célèbre.

(2) Anthologie, Épigrammes descriptives, 363. Traduction de Sainte- Beuve (Portraits contemporains t. V, p 441) avec quelques correction!

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héros de Sparte s'écria : « Je n'accepte pas une faveur qui n'est (tue qu'aux traîtres : mon bouclier est un ornement assez grand pour ma tombe; loin de moi le luxe det Perses] je veux descendre chez Hadès comme un L&cèdémonien il). »

Avec Méléagre et Philippe de Thessalonique nous restons dans la tradition poétique des Alexandrins, mais par les dates nous avons atteint la Période romaine et impériale, et c'est dans le chapitre consacré à cette période qu'il conviendra d'indiquer les dernières manifestations de la poésie grecque.

RÉSUMÉ

A la Période athénienne des lettres grecques succède la Période alexandrine : quand les conquêtes d'Alexandre out élargi le champ de l'Hellénisme, la littérature devient individuelle, cosmopolite, savante, et Athènes vaincue n'a presque plus d'influence ; les Ptolémées établissent à Alexandrie une célèbre Bibliothèque dans le Musée, sorte d'Université où de tous les points du monde grec ils attirent des savants et des poètes, et leur capitale devient ains pour deux siècles (ine et 11e) le centre intellectuel du monde grec.

Alors brillent: des esprits universels comme Aristoxène de Tarante et Ératosthène (ce dernier est surtout connu comme géographe) ; des érudits, éditeurs et commentateurs des anciens poètes, comme Zénodote, Aristarque, Aristophane de Byzance; des savants proprements dits comme le géomètre Euclide, le physicien et ingénieur Archimède, l'astronome Hipparque.

La poésie est en même temps fort cultivée, mais elle eesse d'être créatrice, elle se borne à imiter les anciens genres, et elle s'adresse non plus à tout un peuple mais à

(i) Anthologie, Êpigrammes funéraires, 630, traduction E. Egarer (Journal des Savants, lv~4, p. 109); Êpigrammes dtscriptivts,llî et 29a, traduction Dehèque revue. y

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une élite : c'est une poésie savante où la recherche étouffe le sentiment, où l'art l'emporte sur la vie. Callimaque s'y distingue dans tous les genres, principalement dans l'élégie et l'épigramme, Hérodas dans le mime, Aratos dans la poésie didactique, et Apollonios de Rhodes, l'auteur des Argonautiques, introduit dans l'épopée la peinture de l'amour.

Théocrite de Syracuse (première moitié du m' s.), qui évita les défauts de l'alexandrinisme en associant avec goût ses deux principales tendances, le réalisme et le bel esprit, est le seul grand poète de cette période et le dernier poète novateur de la Grèce. Il composa des idylles, ou « petits poèmes », sur des sujets variés : scènes épiques et mimes, et surtout pièces bucoliques ou pastorales. Théocrite, créateur de la pastorale, la portée à la perfection, tant il y a mis de grâce, de naturel et de vie.

A la période et à la poésie alexandrine se rattachent en grand nombre les épigrammes de Y Anthologie, recueil de fleurs éparses sur le champ de la poésie depuis l'origine jusqu'à l'extrême décadence des lettres, et qui se forma au moyen âge par la réunion d'anthologies antérieures et partielles. Léonidas de Tarente (m9 s.), qui par son talent délicat est tout à fait de la famille de Théocrite, et Méléagre (fin du n« s.) sont alors les plus remarquables auteurs d'épigrammes.

LECTURES RECOMMANDÉES

Sur l'ensemble dn chapitre : Bouché-Leclercq, Histoire des Lagides, Paris, Leroux, 4 vol., 1903 et suiv. ; A. et M. Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. V ; Mahaffy, The silver âge of the greek world, 4906 ; F. Susemihl, Geschichte der grieehischen Litteratur in der Alexandriner Zeii, 2 vol., 1891-4892.

Sur les poètes alexandrins en général : A. Codât, La poésie alexandrine sous les trois premiers Ptolémées, 1882.

Sur Callimaque : Jules Girard, Études sur la poésie grecqttA, 1884; Am. Hauvette, Les Épigrammes de Callimaque, dans la Bévue des Études grecques, t. XX (1907)

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Sur Apollonius de Rhodes : Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. V; Jules Girard, Eludes sur la poésie grecque.

Sur Théocrite : Sainte-Beuve, Derniers portraits littéraires ; Jules Girard, Études sur la poésie grecque ; Ph.-E. Legrand, Étude sur Théocrite, 1898; L. Levrault. Auteurs grecs (P. Delaplane) ; Wilamowitz-Mcellendorkf, Die Textgeschichte der griechischen Bukoliker, 4906.

Sur l'Anthologie : Sainte-Beuve, Nouveaux fondis, t. VII, et Portraits contemporains, t. V (article sur Méléagre); H. Ouvré, Méléagre de Gadara, 1894.

TEXTES A CONSULTER

Timée : Édition C. Mûller au t. I des Fragmenta historicorum gracorum de la Bibliothèque Didot.

Hérodas : Éditions Crusius, 1892, et Arbutiinot Nairn, 1904, édition spéciale de Le maître d'école. Le sacrifice à Esculapc, par E. Ragon, 1898.

Callimaque : 3e édition Wilamowitz-Moellendorff, 1907.

Aratos : Éditions Roeculy. 1851, dans les Poetse bucolici et didactici de la Bibliothèque Didot, et Maass, Weidmann, 1893.

Apollonios de Rhodes : Éditions Lehrs, 18G2, dans Yllésiodt de la Bibliothèque Didot; Mkrckel, 18n2; Seaton, dans la Bibliotheca Oxoniensis, s. d.; traduction française de De la Villz db Mirmont avec commentaire, 1892.

Lycophron : Éditions Dehèque, Didot, 1853 (avec traduction française), et Holzinger, 1895 (avec traduction allemande).

Théocrite : Éditions H. Fritzsche, revue par E. Hiller, 1881, R.-J. Cholmeley, 1901, Wilamowitz-Moellendorff, 1906.

L'Anthologie : Édition Dûbner et Cougny, 3 vol., 1864, 1872, 1890, dans la Bibliothèque Didot; édition Stidtmûjller, dans 1» collection Teubnor.

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