L' « ANTHOLOGIE
0 Tombeau, de quel mortel tu couvres ici les Ohsemonts dans ta nuitl de quel homme tu as englouti la tête chérie, 6 Terre! Il se plaisait avant tout au commerce délicat des Grâces, et il était dans la mémoire de tous, Aristocrates. Il savait, Aristocrates, tenir d'agréables discours en public, et* vertueux, ne pas froncer un sourcil sévère. II savait aussi, autour des coupes de Bacchus, diriger sans querelle le babil qui sied aux banquets. Il savait se montrer plein d'accueil et avec les étrangers et avec ses concitoyens. Terre aimable, toi est le mort que tu possèdes f
Léonidas n'était pas moins habile à dire la vie et les vertus des pauvres et des humbles. Rien de plus touchant en ce genre que l'épi taphe de l'ouvrière Platthis morte à quatre-vingts ans :
Soir et matin, la vieille Platthis a bien souvent repoussé le sommeil pour combattre la pauvreté; elle a chanté aussi sa petite chanson à la quenouille et au fuseau, son compagnon d'ouvrage, jusqu'au terme de la blanche vieillesse; se tenant à son métier jusqu'à l'aurore, elle parcourait avec les Grâces le stade de Minerve, dévidant d'une main .tremblante, autour de son genou tremblant, l'écheveau qui devait suffire à la trame, l'aimable vieille! et à quatre-vingts ans elle a vu l'onde de l'Achéron, l'ouvrière Platthis qui avait fait de si beaux tissus et si bien.
II parlait aussi de sa pauvreté avec esprit, avec une bonne grâce souriante et originale :
Retirez-vous de ma chaumière, souris qui vous cachez dans l'ombre; la pauvre huche à pain de Léonidas ne saurait nourrir des souris. C'est un vieillard qui se contente de peu, à qui suffit du sel, deux pains d'orge, et qui vit sans se plaindre, comme ont vécu ses pèree. Que cherchez-vous donc chez lui, souris friandes? Vous n'y trouverai pas les miettes d'un dîner. Vax toute hâte allez chez mes voisins. Moi je n'ai rien, mai* chez eux de plus amples provisions vous attendent.
Il faut également signaler le côté pastpral de son talent, celui par lequel il se rapproche le plus de Théocrite. Nulle part il n'est plus visible que dans cette épigramme où un vieux berger exprime ses volontés dernières :
368 L'ALEXANDRINISME.
Bergers qui menez paître sur la crête de cette montagne vos chèvres et vos brebis à longues laines, accordez à Clitagoras, de par la Terre, une grâce légère mais bien douce, faites-le par égard pour la souterraine Perséphone. Que les brebis bêlent autour de moi, et qu'assis sur un rocher, tandis qu'elles broutent, le berger me joue ses plus doux airs ; qu'aux premiers jours du printemps, le villageois, ayant cueilli des fleurs de la prairie, en couronne ma tombe, et que, pressant la mamelle d'une brebis mère, il en fasse jaillir le lait sur le tertre funéraire ! Il y a, même pour les morts, il y a de ces bonnes gr&ces mutuelles et qui sont chères encore à ceux qui ne sont plus (!)•
Méiéagre. — Après Léonidas de Tarente, Méléagre, né à Gadara en Syrie vers le milieu du 11e siècle, est le plus remarquable des poètes de Y Anthologie. Il vécut beaucoup a Tyr, puis à Cos où il mourut dans un âge avancé. On lui doit la première « couronne » poétique, la première anthologie : il la fit précéder d'une préface en vers où il énumérait, en les comparant à des fleurs, les auteurs dont il recueillait les œuvres en y joignant les siennes. Cette préface n'est que le tour de force d'un virtuose, et mieux vaut entendre Méiéagre lorsqu'il s'élève plus haut, en vrai poète, comme dans son épigramme sur Niobé.
On connaît la légende : Niobé, mère heureuse de sept fils et de sept filles, a l'imprudence de braver Latone qui n'a que deux enfants, et Latone se venge en faisant tuer par Phœbu s- Apollon les sept fils et les sept filles de Niobé qui, stupéfiée par la douleur, est transformée en statue. « Le poète, dit Sainte-Beuve , se représente dans la situation d'un messager qui vient annoncer à Niobé la mort de ses fils, croyant que c'est là tout son nfalheur ; mais tout d'un coup, et tandis qu'il parle, il est témoin de la mort des filles restées auprès de leur mère. La première partie de cette petite pièce est en récit, et la seconde en tableau. On y sent respirer à chaque mot ce quelque chose de
(1) Traductions de Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VII, p 16 et sui-r. (article sur l' Anthologie).