VII. — Lk siècle des Antonins (suite): Lucien
Vie de Lucien. — Le siècle des Antonins, à ses débuts, nous offrait la belle figure de Plutarque, « le dernier des anciens »; la fin du même siècle nous offre, avec Lucien, un autre grand nom. Lucien a raillé le vieil hellénisme cher à Plutarque avec tant de hardiesse qu'il peut être appelé « le premier des modernes » (1), et il a si bien donné le modèle de la prose satirique et spirituelle, qu'on a pu le comparer à Voltaire. Pour ces deux raisons, il mérite une attention spéciale.
Fils d'artisans, il naquit vers l'an 125, à Samosate, en Syrie. Attiré par le monde grec, il va en Ionie où les sophistes décident sa vocation littéraire : lui-même il exerce leur métier en Grèce, en Italie, en Gaule, répandant les flots de son éloquence, et acquérant gloire et richesse; vers le début du règne de Marc- Aurèle, on le retrouve en Asie, puis il s'arrête dans Athènes, où il renonce à la rhétorique des sophistes
(1) C. Martha, Les moraliste» sous l'empire romain, p. 419.
pour se faire moraliste et satirique; après un long séjour à Athènes et quelques nouveaux voyages, une charge de judicature le fixe en Egypte, où l'on croit qu'il mourut dans les dernières années du il* siècle.
Ses œuvres. — Nous avons sous le nom de Lucien plus de quatre-vingts ouvrages, dont soixante-dix paraissent bien authentiques ; ce sont des dissertations sur des sujets sérieux (De la manière d'écrire l'histoire), ou frivoles selon le goût des sophistes (Éloge de la Mouche), des récits et nouvelles (Histoire vraie), et des dialogues (Dialogues des Morts, etc.). Ces ouvrages touchent a toutes les idées qui agitaient alors le monde ; aucun d'eux n'est un livre de longue haleine, l'auteur se prodiguant en détail avec l'activité d'un pamphlétaire.
Ses idées. — Cette activité fiévreuse d'un homme dont la verve ne connaît ni trêve ni repos ne permet pas à Lucien d'être un penseur : il n'a que des idées incertaines et flottantes, ses études sont superficielles, et les vues générales lui manquent; cet indépendant se fait une sorte de bon sens qui s'en tient aux vues les plus prochaines et qui lui suffit pour la vie au jour le jour. Avec une telle liberté d'esprit, il s'attaque à tout : il démêle les travers des hommes et les crible des traits les plus piquants ; il juge et repousse les doctrines les plus opposées, le dogmatisme des stoïciens et le scepticisme des pyrrhoniens, le paganisme traditionnel et le christianisme. Mais, sous la légèreté des moqueries, jamais on ne voit la gravité de la science : aussi son influence a-t-elle été faible, et d'ailleurs il n'eut jamais l'intention de bouleverser le monde. Il n'est que le truchement spirituel de quelques incrédules, et la preuve qu'il n'ébranle guère la foi païenne, c'est qu'elle ne succombe définitivement que deux siècles après ; il n'a pas plus d'influence sur les destinées du christianisme qu'il mentionne seulement trois ou quatre fois, toujours léger, selon son habitude,
nsé des croyances de l'Évangile pour apprévertus avec sérieux.
aient d'écrivain. — Lucien n'a donc rien il n'a su être qu'un railleur, habile à dépister ridicules, incapable «l'approfondir aucune morale, religieuse, ou même littéraire, renommée du satirique serait-elle restée bien elle n'avait été servie par le talent de l'écri- 1 talent est en ellet fort grand. Lucien est sprit : doué d'une imagination incroyablement l met de la vraisemblance dans les idées antastiques, et sa fantaisie a toutes les formes )s tons avec de la facilité, du mouvement et îsse. C'est en outre un charmeur qui manie )èce de style et qui s'assimile la langue des Leurs ; parmi ceux qui imitent alors la langue 1, il est le plus naturel dans l'imitation, et, e un attique, il reste le premier des atti-
labileté dans le dialogue. — Tel il se urtout dans les dialog-ues. Quelquefois, comme 1 unit une controverse sérieuse à une action [ue. Plus souvent il adopte un genre qui lui re et qui tient en même temps du dialogue hique, de la comédie, et des satires aujourrdues de Ménippe, philosophe delà secte des 3 (111e siècle av. J.-G.). Lucien nous explique iveauté d'une manière ing-énieuse en laissant 1 au Dialogue personnifié qui se plaint d'avoir jformé :
e reproche à Lucien, ce que je considère comme un* violence de sa part, c'est de m'avoir transformé l'a fait. J'étais plein de gravité, je ne m'occupais que hes relatives aux dieux, à la nature et aux révolutions is des choses. Vivant toujours dans une région supémarchais, au milieu des nuages, dans ces espaces 1 le grand Zeus passe sur son char traîne par des ailés. Or, tandis que je volais ainsi à la voûte du ciel
et que je m'élevais le long de la courbe immense de sa surface, cet homme m'a tiré en bas, il a brisé mes ailes, il m'a obligé à vivre comme le commun des mortels. Ce masque tragique qu me donnait un air si imposant, il me l'a arraché; et quel est celui qu'il m'a donné en échange? un masque comique, aux traits de satyre, qui me rend presque ridicule. De plus, il m'a contraint de faire société avec la raillerie, les propos mordants, la hardiesse cynique, avec Eupolis et Aristophane, terribles moqueurs, qui rient de ce qui est respectable et qui jettent le sarcasme sur ce qui est bien. Enfin il est allé déterrer un certain Ménippe, qui fut autrefois de la secte des chiens, un aboyeur enragé, qui ne savait que montrer les dents, et il a mis auprès de moi cette bête malfaisante, qui mord, sans qu'on •'y attende, tout en faisant semblant de jouer (1).
Les plus célèbres dialogues de Lucien dont ses Dialogues des Morts, très imités depuis, en particulier par Fénelon et Fontenelle, et supérieurs aux imitations par Fart de présenter des situations aussi naturelles que dramatiques. Lucien y trace le tableau de la vie humaine vue des bords de TAchéron, débarrassée de ses illusions et de ses faux brillants. Les ombres des philosophes cyniques Diogène et Ménippe en sont les principaux personnages, et nul ne trouve grâce devant leur rire impitoyable.
Parmi les autres compositions dramatiques de Lucien, nommons : Charon ou les Contemplateurs, qui nous montre le passeur du Styx contemplant l'univers avec Hermès du haut de quatre montagnes entassées ; les Sectes à l'encan, amusante satire des systèmes de philosophie et des philosophes mis aux enchères par Zeus avec Hermès pour crieur public ; le Pêcheur ou les Ressuscites, où les philosophes du précédent dialogue et quelques autres se vengent de Lucien en le traînant devant le tribunal de la philosophie, et où Lucien acquitté opère, dans une pêche fantastique, la séparation des faux et des vrais philo-
(1) Lucien, Double accusation, 33. Traduction Maurice Groiset dans son Estai sur la vie et les œuvres de Lucien, p. 333.
sophes ; la Traversée ou le Tyran, où nous entendons les plaintes que répand le tyran Még-apenthès tandis qu'il traverse le Styx et qu'il est jugé par Rhadamanthe.
Mais la perle du recueil est peut-être le Songe ou le Coq, simple développement d'un lieu commun (la vanité des richesses), où le caractère de Micyle est tracé de main de maître. Le savetier Micyle est réveillé par son coq au moment où il se voyait en rêve comblé des dons de la fortune ; aussi exhale-t-il sa colère contre l'oiseau « sans sommeil » :
Mictle. — Ah! détestable coq, que Zeus te casse donc la tête, à toi si jaloux de mon sommeil et qui as une voix si aiguë I J'étais riche, heureux d'un bonheur étonnant, mais tu as poussé un cri perçant et clair, et me voilà réveillé; et c'est ainsi que, même pendant la nuit, je ne peux pas dur la pauvreté qui te surpasse encore en scélératesse... Sois tranquille : vienne seulement le jour, et je me vengerai, et je te briserai avec mon bâton; à cette heure tu me donnerais trop à faire en sautant dans l'obscurité.
Le coq. — Micyle, mon cher maître, je croyais t'ôtre agréable en prenant sur la nuit la plus grande avance possible pour te permettre de televerdès le point du jour et d'acheverla plus grande partie de ton ouvrage: vois donc, une seule sandale terminée avant le lever du soleil, ce serait autant de gagné pour ta nourriture. Cependant, si tu aimes mieux dormir, je me tairai, et je serai plus muet qu'un poisson; mais, je t'en avertis, prends bien garde, après avoir été riche en songe, de mourir de faim à ton réveil.
Micyle. — 0 Zeus, dieu des prodiges, et toi, II< raclés, qui écartes les maux, quel est ce malheur? Mon coq a parlé comme un homme.
Le coq. — Eh quoi? Gela te semble un prodige que je parle comme vous autres hommes ?
Micyle. — Comment ne serait-ce pas un prodige? 0 dieux, préservez-nous du malheur (1) !
Ce coq si bavard a été homme : il explique à Micyle qu'il est le philosophe Pythagore, dont l'âme, selon
(1) Lucien, Le Songe ou le Coq, 1 et î. Traduction nouvelle.
les règles de la métempsycose, a passé daiis divers corps. Cependant Micyle gémit sur sa misère ; le coq fait l'éloge de la pauvreté et lui dépeint les malheurs des riches ; puis il le conduit, grâce à un pouvoir magique, chez plusieurs riches en proie à l'insomnie et aux soucis, et ce spectacle finit par convaincre l'incrédule qui désormais préférera sa tranquillité à tout For du monde.
Conclusion sur Lucien. — Malgré son habileté dans le dialogue, malgré l'art merveilleux de l'écrivain atticiste, Lucien n'a pas la perfection qui résulte à la fois des dons du génie et d'un effort soutenu. Nous admirons la souplesse de son talent, mais il n'est que le plus spirituel des pamphlétaires, ce qui ne sera jamais qu'un titre de second ordre dans la république des lettres.