FORMATION DE L' « ILIADE ». H
la mémoire joua un grand rôle à côté de l'écriture dans la propagation de la poésie homérique. Il ne faut donc pas se représenter Homère comme un Virgile, rédigeant dans le silence du cabinet de travail une épopée savante, œuvre de composition rigoureuse et de soin minutieux ; Homère se laissait aller à l'inspiration, et Y Iliade se faisait naturellement plutôt qu'il ne la faisait par le travail.
Premier état de 1' «Iliade ». — Quand Homère mourut, Y Iliade était déjà sinon un poème continu, du moins une série de chants réunis par un lien véritable, où les événements, se suivant avec ordre, formaient le développement naturel d'une même situation : on assistait à la querelle entre Agamemnon et Achille, cause de défaite pour les Achéens, privés par elle du secours d'Achille, puis à l'intervention de Patrocle, le lieutenant d'Achille, ramenant la victoire aux Achéens dans un combat où lui-même est tué par Hector, enfin à la rentrée en scène d'Achille qui, pour venger son lieutenant, provoque Hector et le tue. A ce premier fond Homère avait ajouté quelques épisodes auxquels il n'assignait pas une place fixe et qui n'étaient pas strictement nécessaires.
Son achèvement. — D'autres aèdes, de talent inégal, mais quelquefois très grand, complétèrent l'œuvre d'Homère par des chants de développement, nouveaux épisodes inventés et traités à l'imitation des premiers, et par des chants de raccord destinés à rattacher les uns aux autres les chants déjà existants. Au milieu du viue siècle avant notre ère, ce travail d'achèvement était terminé. Quant à la division de Ylliade en vingt-quatre livres ou chants, nous la devons aux grammairiens de l'époque alexandrine : bien qu'elle soit souvent arbitraire, elle est commode pour l'usage courant ; c'est elle qui nous guidera dans l'analyse du poème.
La Querelle : Achille se retire dans sa tente
(1. I). — Le livre I est le plus ancien et l'un des plus beaux. Au moment où la neuvième année de la guerre de Troie touche à sa fin, la peste ravage le camp des Achéens : Chrysès, prêtre d'Apollon, a obtenu du dieu ce fléau pour punir leur chef Agamemnon, qui refusait de lui rendre sa fille Ghryséis, captive de guerre. Dans l'assemblée du peuple, le devin Calchas révèle la cause de la colère d'Apollon et provoque une querelle entre Achille et Agamemnon, car ce derliier promet bien de rendre Ghryséis, mais en retour il veut se faire donner la captive d'Achille, Briséis. En vain le vieux Nestor cherche à les concilier : Achille se retire dans sa tente, résolu à ne plus combattre.
Le poète expose alors les premières conséquences
de la querelle : Agamemnon fait enlever la captive
d'Achille ; celui-ci se plaint à Thétis, sa mère, qui lui
prom etd'intercéder auprès de Zeus pour sa vengeance ;
; cependant Ulysse reconduit Chryséis à son père, et à
I la suite d'un sacrifice à Apollon la peste cesse.
D'autre part, Zeus promet à Thétis que les Troyens seront vainqueurs. Une querelle de dieux, plus courte et moins grave que l'autre, termine le livre : Hère, favorable aux Achéens, gourmande son époux qui s'est décidé sans la prévenir; son fils Hèphaistos, plus heureux que Nestor, ramène la paix dans le divin ménage et parmi tous les'dieux qui déjà murmuraient contre Zeus.
Épisodes et combats divers (1. II-X). — C'est au livre XI que l'on trouve la suite naturelle du livre I : l'intervalle est rempli par des. épisodes et des combats dont quelques parties peuvent être attribuées à l'auteur de la Querelle,
D'abord Zeus, dans un songe trompeur, promet la victoire à Agamemnon. Mais le roi des rois, qui veut avant la bataille éprouver ses soldats, les convoque en assemblée et informe leurs chefs de sa résolution : « Je vais, dit-il à ceux-ci, les engager à lever le siège pour retourner au pays natal; vous, retenez-les par vos paroles. » Vient alors un admirable tableau des fluctuations qui agitent les multitudes : à la voix d'Agamemnon, les Achéens courent à leurs vaisseaux; Ulysse par son éloquence les ramène à l'assemblée, il y triomphe même du hideux Thersite, le plus acharné de tous contre Agamemnon, et il se l'ait acclamer; un discours de Nestor achève de rendre courage à Aga'memnon, et tous quittent l'assemblée pour se préparer au combat (1. II).
Les armées vont en venir aux mains. Mais la bataille ne s'engagera qu'à la tin du livre IV, et ici se place d'abord un combat singulier. En effet; le troyen Paris, tils du roi Priam, défie les chefs achéens : Ménélas, frère d'Agamemnon, relève le défi, une trêve est conclue, et l'on convient qu'Hélène, femme de Ménélas, ravie par Paris, et cause de la guerre, restera au vainqueur. Dans une scène célèbre, Hélène, du haut des murailles, montre à Priam les principaux guerriers achéens. Le combat singulier a lieu : n au moment où Ménélas va tuer Paris, la déesse -1 Aphrodite enveloppe le troyen d'un brouillard et le transporte dans son palais il. III).
Paris, quoique sauvé, a été battu; si Ton exécutait la convention, Hélène serait donc rendue à Ménélas et la guerre serait finie. Mais les dieux en décident . autrement et excitent Pandaros, chef Lycien allié des Troyens, à lancer une llèche à Ménélas : cette perfidie fait rompre la trêve (1. IV).
La fin du livre IV (depuis le v. 421) se rattache au groupe des livres V, XI et VII. Cette fois, c'est la vraie bataille: les Achéens y sont \ainqueurs, malgré
la promesse faite par Zeus à Thétis à la fin du livre I.
La bataille s'engage (fin du 1. IV) ; puis vient le beau et très ancien récit des exploits variés de l'achéen Diomède, tour à tour vainqueur de héros comme Pandaros et Énée ou de divinités comme Aphrodite et Ares (1. V).
Les Achéens poursuivent leur victoire ; Hector, le plus brave des fils du roi Priam, rallie ses troupes avec peine et rentre dans Troie. Il invite sa mère Hécube à offrir un riche présent à la déesse Athèné, il relève le courage de Paris et d'Hélène et décide Paris à combattre ; puis il fait ses adieux à Andromaque son épouse, scène simple et grandiose (1. VI).
La bataille s'achève par un combaf singulier entre Ajax et Hector, combat qui reste sans issue. Une trêve d'un jour est conclue, et pendant la nuit les Achéens entourent leur camp d'un rempart (1. VII).
Le lendemain, bataille générale, la seconde du poème : le récit en est assez pauvre et banal. Lorsque la nuit sépare les combattants, les Achéens sont refoulés dans leur camp (1. VIII).
Les chefs décident alors d'envoyer pendant la nuit une ambassade auprès d'Achille pour essayer de le fléchir. Les députés choisis, Ajax, Ulysse, Phénix, sont accueillis par Achille avec courtoisie, mais leurs discours le laissent inflexible. C'est une des plus belles et des plus anciennes parties du poème (1. IX).
Le livre X raconte l'expédition nocturne faite après l'ambassade par Ulysse et Diomède, qui tuent un espion nommé Dolon et le Thrace Rhèsos. Outre que cet épisode prend place dans une nuit déjà chargée d'événements, il est inutile à l'action ; dès l'antiquité on le regardait comme une addition à Y Iliade primitive.
Grande défaite des Achéens (1. XI). — Le livre XI se rattache plus qu'aucun des précédents au livre I et paraît être du même auteur : Agamemnon s'y
montre plein d'ardeur et de confiance pour combattre, en homme qui s'est privé sans remords des services d'Achille et qui ne redoute pas son absence; du coté des dieux, Zeus manifeste avec une continuité et une volonté qu'il n'avait jamais eues sa résolution de protéger les Troyens pour venger Achille, comme il l'avait promis à Thétis.
En outre, le récit de la bataille est à la fois simple et riche, selon la grande manière homérique du livre I. Agamemnon, qui en est le héros principal, en occupe la première partie ; quand une blessure l'a forcé à la retraite, Hector apparaît, *H la résistance des Achéens contre son effort nous montre, en les faisant vivre d'une vie non moins intense, Diomède et Ulysse, Ménélas et Ajax , finalement les Achéens, repoussés du champ de bataille, se retirent dans leur camp.
L'attaque du camp et des vaisseaux (l.XII-XV). — Le mérite des quatre livres suivants est inégal. On y distingue de belles pages, mais plus descriptives que dramatiques, plus brillantes et artificielles que simples et fortes. Dans l'ensemble, cette partie du poème est languissante, elle ne fait que continuer ce qui précède et rendre plus nécessaire encore pour les Achéens l'intervention déjà suffisamment justifiée de Patrocle; on ne peut donc l'attribuer au poète primitif, et c'est elle peut-être qui faisait dire à Horace que « quelquefois le bon Homère sommeille (1) ». Après l'assaut du mur et la prise du camp (1. XII), Zeus, voyantles Troyens vainqueurs, etquittedesapromesse envers Achille, laisse Poséidon secourir les Achéens dans une bataille sans intérêt (1. XIII). Les chefs achéens n'en sont pas moins vaincus, et Agamemnon songe à lever le siège, mais Hère endort Zeus, et Poséidon en profite pour ramener les Achéens qui repoussent leurs ennemis (1. XIV). Alors Zeus se
(I) Horace, Art poétique, v. 359.
réveille et envoie Apollon au secours des Troyens, qui forcent les Achéens à se réfugier près des vaisseaux (1. XV).
L'intervention et la mort de Patrocle (1. XV fin-XVII). — La fin du livre XV et le livre XVI, ou Patroclie, forment la principale péripétie de Y Iliade et se rattachent par tous leurs caractères aux livres 1 et XI : on y remarque le même genre de beautés, et, lorsque Patrocle y demande à Achille la permission de combattre, il lui dépeint la situation périlleuse des Achéens, telle qu'elle étaitàlafin du livre XI, sans faire aucune allusion aux événements qui ont suivi. Notons aussi que la^Patroclie se rattache non moins étroitement à la mort d'Hector qui sera l'objet du livre XXII : c'est pour venger la mort de Patrocle, qu'Achille tuera Hector.
Hector, près des vaisseaux, avec ses Troyens, va compléter la défaite des Achéens (fin du livre XV, superbe description de combat où Ajax tient le premier rôle), lorsque enfin Achille consent à prêter son armure et ses soldats (les'Myrmidons) à Patrocle : les Troyens sont repoussés, mais Patrocle est tué par Hector (1. XVI).
Les combats livrés autour du corps de Patrocle, récit monotone, inférieur à la Patroclie, et sans doute plus récent, sont le type des chants de développement (1. XVII).
Le retour d'Achille et la mort d'Hector [\. XVIII-XXIV). — Les derniers livres sont remplis par Achille qui rentre en scène et tue Hector; mais ils ne paraissent pas avoir été créés à la fois par un même poète.
Le héros désespéré veut venger Patrocle, et ce désespoir l'emporte sur sa colère contre les Achéens. Thétis le console et lui promet une nouvelle armure œuvre d'Hèphaistos. Apprenant que les Troyens vont ressaisir le corps de Patrocle, il s'avance, quoique
désarmé, jusqu'au bord du fossé et pousse un cri qui suffit à faire fuir les ennemi» : le corps de Patrocle est sauvé, toute la nuit Achille le veille en pleurant. Cependant Thétis arrive chez Hèphaislos : le dieu se mot à l'œuvre et forge des armes merveilleuses, particulièrement le bouclier qui oiïre aux regards cinq bandes concentriques ornées de dessins variés. La description du bouclier est célèbre : le poète avail certainement sous les yeux des œuvres d'art remarquables qui l'aidaient à la composer, et les tableaux de la vie grecque qu'il nous présente ont l'intérêt d'un document historique. Ces scènes diverses, qui remplissent le livre XVIII, contiennent degrandes beautés.
Au livre XIX, Achille sq réconcilie avec Agamemnon, revêt son armure, et part malgré la prophétie menaçante de son cheval Xanthos, doué pour un instant de la parole par Hère.
Au livre XX commence le combat qui se terminera par la mort d'Hector: Achille trouve son ennemi, mais Apollon le dérobe à ses coups. Alors, et c'est le sujet du livre XXI, Achille porte le carnage près du fleuve Xanthe et lutte contre le dieu du Meuve.
De nouveau Achille trouve Hector : celui-ci effrayé s'enfuit et, poursuivi, fait trois fois le tour de la ville; enfin il tient tête à son adversaire, mais il tombe blessé; Achille l'insulte et l'achève. Les Achéens se réjouissent en chantant le péan ; puis, dans un contraste saisissant, le poète montre la douleur de Priam, d'Hécube et d'Andromaque. C'est la matière du livre XXII : aucun n'est plus pathétique, et il porte les marques d'une haute ancienneté.
Les funérailles de Patrocle et les jeux célébrés en son honneur, récits un peu longs et sans grandeur, remplissent le livre XXIII.
Le livre XXIV et dernier est un des plus beaux, sans paraître toutefois un des plus anciens. Achille continuant à traîner le cadavre d'Hector autour du
tombeau de Patrocle, les dieux s'émeuvent, et, sur Tordre de Zeus, Thétis prépare son fils à rendre le corps de son ennemi. Priam, excité par Iris, et malgré les prières d'Hécube, se met en route à la tombée de la nuit pour demander à Achille le cadavre d'Hector; il lui offre de riches présents, il réussit à le fléchir; l'entrevue de Priam et d'Achille forme une admirable scène. Achille fait laver le corps, et avant le jour Priam le ramène dans Troie. Les lamentations d'Andromaque, d'Hécube et d'Hélène, et le récit des funérailles d'Hector terminent le livre et le poème.
Par l'analyse précédente, nous avons cherché à marquer la succession et l'importance relative des parties de Y Iliade \ \\ faut maintenant insister sur la valeur littéraire du poème.
Longueur de 1' « Iliade ». Unité et variété du sujet. — L1 Iliade, malgré sa longueur (plus de 15,500vers), est relativement courte, si on la compare aux antiques épopées de l'Inde : selon un mot très juste d'Aristote, « elle se laisse embrasser d'un coup d'œil» (1), elle est abondante et mesurée, et au milieu des inég-alités du développement on distingue bien les parties essentielles.
L'unité, marquée parle poète primitif, a été respectée par ses continuateurs. L'exprimer parune formule abstraite telle que la colère d'Achille serait contraire au génie du siècle qui vit naître Y Iliade : au début, une querelle prive les Achéens du secours d'Achille ; à la fin, une réconciliation leur rend son appui et est scellée par la mort d'Hector. « C'est par le nom d'Hector, dit M. Maurice Groiset, qu'Achille effrayait les Achéens en se séparant d'eux ; c'est par la mort du
{!) Eàffûyox-cov (Ariatote. Poétique, XXI II).
héros troyen qu'il les rassure lorsqu'il est revenu à eux. Ces deux scènes qui se répondent sont le fondement môme de l'unité du poème (1). »
Ajoutons que les poètes postérieurs, en apportant à l'œuvre collective leur génie particulier, l'ont préservée de la monotonie des épopées modernes et de V Enéide elle-même, en sorte que Y Iliade put associer à l'unité la variété ; c'est ainsi qu'un épisode isolé de la guerre de Troie, un mince « fait-divers » dont l'action essentielle tient en quelques jours, s'est transformé en un vaste tableau de la vie grecque. De cette variété de Ylliade notre analyse a pu déjà donner quelque idée; les remarques et les citations qui vont suivre, tout en visant à montrer l'art des vieux aèdes, contribueront à en préciser la nature. ^
Les récits. — Après cette vue d'ensemble, ce qui frappe d'abord, c'est la puissance et la clarté des récits. Le poète a une vue nette des choses et des hommes, son regard est pénétrant, il concentre la lumière sur ce qui est dramatique. Rien de plus admirable à cet égard que le combat d'Hector et d'Achille, dont nous rappellerons les vers sur la course des héros autour de la ville :
Hector attendait : Achille arriva près de lui, pareil à Ényalios, dieu guerrier au casque ondoyant, faisant vibrer un frêne du Pélion le long de son épaule droite, lance terrible ; autour de son corps l'airain brillait, semblable à la lueur d'un feu ardent ou du soleil à son lever. Hector, dès qu'il le vit, trembla, et il n'osa plus rester là, il laissa les portes par derrière et prit la fuite. Le fils de Pelée bondit après lui, confiant en ses pieds rapides. De même, lorsque dans la montagne un faucon, le plus agile des oiseaux, s'élance sans effort sur une colombe timide, celle-ci plonge et fuit; l'autre approche, pousse des cris kigus, multiplie ses élans, et il a bien envie de l'attraper. Ainsi r.chille impatient volait droit à sa poursuite, et Hector fuyait, Zh rapprochant du mur des Troyens, et courait de toute la . force de ses genoux. Puis le long de la tour de guet et du figuier battu par le vent, serrant toujours de près le mur et
(1) A. «t M. Croisct, Hist. dt la littér. qr^n-»" t. 1, •• éd., p. 208. EoiiKH. — Litt. gr %
suivant la route des chars, ils se hâtaient: et ils atteignirent deux fontaines aux belles eaux à l'endroit oà jaillissent deux sources du Scamandre tourbillonnant. L'une verse de l'eau chaude, et tout autour une vapeur s'en élève comme d'un feu ardent; l'autre, môme en été, coule aussi froide que la grêle, la neige glaciale, ou l'eau congelée. Là, près des sources, tout à côté du ruisseau, sont de larges lavoirs, beaux, tout en pierre, où les épouses et les belles filles des Troyens lavaient leurs vêtements brillants, jadis, au temps de la paix, avant la venue des Cls des Achéens. Par là donc ils passèrent en courant, l'un fuyant, l'autre s'attachant à ses pas, — devant, un brave fuyait, mais celui qui le poursuivait était bien plus fort, — tous deux à toute vitesse, car ils ne se disputaient ni une victime à sacrifier, ni une peau de bœuf, récompenses ordinaires des coureurs, mais ils couraient pour la vie d'Hector dompteur de chevaux. Gomme des chevaux solipèdes habitués à vaincre en tournant les bornes courent très vite, quand un grand prix est proposé, un trépied ou une femme dont le mari est mort, de même eux deux trois fois firent le tour de la ville de Priam comme un tourbillon et d'une vitesse effrénée ; et tous les dieux les regardaient (1).
Dans ce récit rien n'est inutile, et tout nous émeut comme si nous assistions à la poursuite : il est simple et fort ; ajoutons qu'il a de la grandeur.
Le poète homérique parvient sans peine à la grandeur, et il idéalise tout ce qu'il touche. Les objets les plus humbles sont pour lui beaux et admirables : nous avons vu ses « fontaines aux belles eaux », ses « larges lavoirs, beaux, tout en pierre » ; ailleurs il dépeint la lyre d'Achille, « sonore, belle, et bien travaillée, que soutenait une traverse d'argent » (2) ; ou .bien il montre les fils de Priam ébranlant pour leur père « un chariot muletier, aux bonnes roues, beau, fraîchement ajusté » (3).
Et ce n'est pas le seul genre d'idéalisme qu'on admire dans Ylliade, car les hommes sont aussi
(i) Iliade, XXII, 131-166. Pour toutes les citations de l'Iliade et de YOdys sée, sauf deux (p. 27-28 et p. 36), traduction nouvelle.
(2) Ibid., IX, 186 et 187.
(3) Ibid., XXIV, 266 et 267.
agrandis que les choses, et leur force est merveilleuse :
Hector saisit et enlève une pierre qui se dressait devant les portes : large à la base, elle était pointue par en haut ; deux hommes du peuple tels que sont les gens d'aujourd'hui, même les plus robustes, ne pourraient en soulever une pareille depuis le sol jusqu'à un chariot; mais lui, il la brandissait facilement et tout seul (1).
Les douleurs et les larmes des héros ne sont pas moins extraordinaires, par, exemple lorsque après la mort de Patrocle, Achille et les Myrmidons célèbrent ses funérailles :
Ils se lamentèrent tous ensemble, et Achille était le premier à se lamenter. Trois fois, autour du cadavre ils conduisirent leurs chevaux à la belle crinière, en pleurant: Thelis était là, qui excitait en eux le besoin de gémir. Le sable était trempé, l'armure des guerriers était aussi trempée par leurs larmes, tant leurs regrets s'attachaient à un grand artisan d'épouvante (2) !
La poésie homérique n'est donc pas idéale en ce sens que le poète restreindrait le champ de ses peintures : il dépeint tout, mais en agrandissant tout. Il ne perd pas d'ailleurs le sentiment, si grec, de la mesure, et il ne tombe point dans l'invraisemblance. En outre, il est préservé de la monotonie dans la grandeur par le sentiment profond des misères et des faiblesses humaines ; il n'oublie pas que les plus grands héros ont leurs heures de défaillance, et qu'un Ajax peut avoir peur ; il sait, à l'occasion, derrière le guerrier qui meurt, nous laisser entrevoir les joies évanouies du foyer domestique :
Agamemnon saisit, le glaive d'Iphidamas de sa puissante main, et il l'attira à lui, fort comme un lion ; l'épée fut arrachée du la main du vaincu; alors le roi frappa son ennemi à la gorge, et le fit tomber. Et soudain Iphidamas, roulant sur le sol, s'en-
(1) Iliade, XII, 445-449.
(2) Jtid., XX11I, li-it.
dormit du lourd sommeil d'airain ; infortuné, il avait quitté sa femme pour porter secours aux Troyens, sa jeune et chère femme, dont il ne devait plus voir la beauté (1).
Les descriptions. — Les descriptions sont fréquentes dans l'Iliade : il faut les distinguer des grands récits, où elles forment souvent épisode, et dont elles ne constituent qu'une partie ou un ornement; mais, comme les récits, elles sont vives, rapides, lumineuses :
Agamemnon s'élança le premier dans la mêlée, et il tua un guerrier, Bianor, chef de combattants, et ensuite son compagnon Oïleus, conducteur du char. Sautant à bas du char, Oïleus avait fait face à l'ennemi, mais au milieu même de son élan Agamemnon le piqua entre les deux sourcils avec sa lancé aiguë, et l'airain pesant de la visière n'arrêta pas la lance, elle le traversa même ainsi que l'os, et dans le crâne tout le cerveau était inondé de sang: il l'avait dompté en plein élan (2).
Le poète ne décrit pas seulement les combats : il observe tout ce qu'il peut observer, et ses fictions, composées de traits réels, prennent une véritable valeur historique. Voulons-nous savoir comment on mangeait sous la tente d'un guerrier, nous allons l'apprendre :
Patrocle jeta donc un grand dressoir devant le foyer, et sur cette table il mit le dos d'une brebis et d'une chèvre grasse et l'échiné d'un épais sanglier tout florissant de graisse. Alors, Automédon et lui les tenant chacun d'un côté, le divin Achille les découpa en quartiers. Ensuite Achille en fit de belles tranches qu'il enfila sur des broches tandis que le fils de Ménœtios, mortel semblable aux dieux, allumait un grand feu. Quand le feu eut brûlé et que la flamme fut éteinte, au-dessus d'un lit de braise il étendit les broches; ensuite il les enleva de dessus leurs supports et répandit un sel divin. Quand il eut ainsi grillé la chair et l'eut fait glisser de la broche sur des plateaux, Patrocle prenant le pain le servit à la table de chaque convive dans de belles corbeilles, et ce fut Achille qui distribua les parts de viande (3)
(1) Iliade, XI, 238 et sniv., traduction de M.Maurice Croisât (Histoire de la Littérature grecque, t. / 2» éd . p 219)
(2) Jbid., XI, 90-98.
(3) Ibid., IX, 206-217.
Les comparaisons. — Souvent dans Y Iliade la description prend la forme d'une comparaison, plus ou inoins étendue, mais presque toujours juste. Le poète y développe même des descriptions épisodiques sans aucun rapport avec le point de départ de la comparaison. Une des plus célèbres par sa hardiesse familière nous dépeint l'obstination d'Ajax.
Tel un âne têtu pénétrant dans une pièce de terre malgré des enfants ; déjà on lui a brisé sur le dos plus d'un bâton, mais une fois entré il tond les blés épais ; les enfants le frappent encore de leurs bâtons, mais toute leur force est impuissante, et ils ne le chassent qu'à grand'peine, quand il s'est rassasié de pâture. Ainsi alors le grand Ajax, (ils de Télamon, devant les Troyens ardents et leurs nombreux alliés qui le frappaient de leurs piques en plein bouclier, résistait sans relâcbe à leur attaque (1).
La tempête marine inspire aussi l'aède homérique:
Comme lorsque deux vents, Borée et Zéphyre, qui soufflent des contrées de Thrace, soulèvent la mer poissonneuse, y tombant tout d'un eoup, et que le flot noir s'amasse et monte, versant à foison l'algue marine au long du rivage, ainsi le cœur des Achéens était déchiré au fond de leur poitrine (2).
Puis voici l'ouragan dans la montagne :
Comme l'Euruset le Notus rivalisent de forces dans les vallées d'une montagne pour faire la guerre à une forêt profonde, au hêtre, au frêne, au cornouiller à la tige allongée, qui entrechoquent leurs longs rameaux avec un bruit divin, et font un grand fracas en se brisant, ainsi Troyens et Achéens bondissant les uns sur les autres tuaient, et ni les uns ni les autres ne désiraient la fuite funeste (3).
D'autres comparaisons, empruntées à la vie des bètes féroces, nous ravissent par la grandeur des images et par la rudesse de l'expression. Les Myrmidons sont forts comme des loups bien repus :
(i) Iliade, XI, 558-666.
(ï) Ibid., IX, 4-8.
(») Ibid., XVI, 766-771.
Tels des loups mangeurs de chair crue, qui dans leur sein portent une force indicible , après avoir tué sur les montagnes un grand cerf au front rameux, ils le déchirent; tous ont la gueule rouge de sang, et ils marchent en troupe pour laper de leurs langues légères à une sombre fontaine la surface de ses noires ondes, vomissant le sang du meurtre : leur cœur au fond de leur poitrine est intrépide, et leur ventre se gonfle. Tels les capitaines et les chefs des Myrmidons s'agitaient autour du brave serviteur d'Achille aux pieds légers (1).
Les souvenirs de la chasse, image de la guerre, ne sont pas moins expressifs :
Les Troyens entourèrent Ulysse, plaçant ainsi au milieu d'eux i«ur fléau. Quand de tous côtés sur un sanglier chiens et jeunes gens à la fleur de l'âge s'élancent, il sort du taillis épais, aiguisant sa dent blanche dans ses mâchoires recourbées; de tous côtés on se jette sur lui, mais il fait craquer ses dents, et soudain les chasseurs s'arrêtent et attendent la terrible bête. De même alors, autour d'Ulysse cher à Zeus s'élançaient les Troyens (2).
Les discours. — Le récit homérique trouve un autre ornement dans les discours. Les personnages s'exhortent mutuellement, dans le camp des Achéens, à Troie, ou sur le champ de bataille, pour se défier les uns les autres et se faire connaître de leurs adversaires. Mais il y a aussi dans Y Iliade une éloquence publique : les chefs exposent leur opinion dans le conseil, ou bien ils s'adressent aux guerriers assemblés, ou bien ils vont porter des propositions comme ambassadeurs ; le poème donne ici le reflet de ce qui existait dans les cités grecques au temps où il fut composé.
Tous ces discours, vifs et naturels, ne sont pas le résultat de l'étude dans une école, et Quintilien se trompe quand il veut y trouver l'emploi de procédés et de règles qui ne furent nommés, classés, et enseignés que bien plus tard. Les orateurs deïlliade af-
(4) Iliade, XVI, 156-16».
{t) Ibid., XI, 414-420.
firment beaucoup, ils parlent haut et ferme, mais ils discutent et raisonnent peu : leur caractère, leur autorité, voilà leur argument principal, et il en résulte que leur éloquence est très dramatique ; nous en citerons des exemples en étudiant les personnages qu'ils mettent en relief d'une manière si frappante.
Les personnages. — Le poète recevaitde la tradition des héros ayant déjà une personnalité poétique : certaines épithètes attachées à leur nom révèlent de vieilles habitudes de langage et de pensée. Achille « aux pieds légers », Agamemnon « qui commande au loin », Nestor « le doux orateur des Pyliens » sont certainement plus anciens que l'auteur du Ier livre de r Iliade (1). Les aèdes développèrent les données de la légende et créèrent ces personnages vivants, individuels et simples, qui s'appellent Achille, Agamemnon, Ajax, Diomède.
Achille. — Le plus connu, Achille, est dans l'éclat de la jeunesse ; il en a les emportements et les générosités.
C'est lui qui réunit l'assemblée pour que l'on trouve un remède à la peste, et qui protège Ghrysès contre Agamemnon; il est d'abord fier et modéré dans cette scène célèbre, puis il s'anime peu à peu, et, quand Agamemnon le menace directement, l'injure et la colère débordent de sa bouche :
« Ivrogne, impudent comme un chien, lâche comme une biche, mettre ta cuirasse pour combattre avec le peuple de» guerriers, suivre à 1 embuscade les braves Achéens, jamais tu n'en eus le courage, car cela te semble être la mort. Oui ! il est plus commode, dans le large camp des Achéens, de voler à quiconque te contredit ce qui lui fut donné. Eh bien, mange ton peuple, roi, puisque tu commandes à des hommes de rien ! car autrement, fils d'Atrée, en ce jour ce serait pour la dernière fois que tu nous outragerais. Mais, je raftirme, et je v jurer par un grand serment, aussi vrai que ce sceptre. du jour OÙ il a été séparé dtl tronc sui la montagne, ne pousscia plui
(I) Jlxade, 1, 58, 102, Ut
feuilles ni rameaux et ne reverdira plus (car tout autour l'airain l'a dépouillé de ses feuilles et de son écorce, et maintenant le portent à leurs mains les fils des Achéens qui dispensent la justice et qui protègent les lois sacrées au nom de Zeus), je le jure, et ce serment sera grand : Oui, un jour, le regret de n'avoir plus Achille atteindra les fils des Achéens tous tant qu'ils sont; et alors tu auras beau t'afïliger, tu ne pourras remédier au mal, lorsque nombreux sous les coups d'Hector tueur de guerriers ils tomberont en mourant; et dans ton sein, tu te rongeras le cœur de dépit, pour n'avoir pas honoré le plus brave des Achéens (1).
Achille et en général les héros homériques sont presque toujours passionnés par quelque endroit, et le calme est chez eux de courte durée. Quand Achille se laisse enlever sa captive Briséis, sa passion contenue cache une rancune profonde. Dans la scène de l'ambassade, il commence par recevoir les députés avec courtoisie^ ; puis quand Ulysse, au nom d'Agamemnon, demande qu'Achille renonce à sa colère, le héros emporté reparaît et ne se laisse pas fléchir.
Plus tard, si Achille frappé dans sa plus vive amitié par la mort de Patrocle consent à se réconcilier avec Agamemnon, sa passion n'est tombée que vaincue par une autre non moins violente : il doit venger Patrocle ; il poursuit donc, il insulte, il égorge, il dépouille Hector avec une joie féroce.
Enfin, quand Priam lui réclame le cadavre d'Hector, il rendra ce cadavre pour obéir aux dieux, mais son cœur restera ulcéré. Il semble qu'il ait été d'abord ému par la prière du vieillard : il Ta fait asseoir, il a gémi sur leurs misères communes, il lui a dit sa tristesse intime à la pensée qu'après avoir conquis tant de gloire il mourra jeune et sans revoir son père, et il a engagé Priam à supporter sa destinée. Mais, remarquons-le bien, sur le cadavre d'Hector, pas un mot. Aussi quand Priam réclame hardiment la dépouille mortelle, l'impétueux Achille se découvre à nouveau:
(1) Iliade, I, 225-244.
« Ne m'irrite plus, vieillard : j'ai résolu par moi-même de ta rendre Hector ; messagère de Zeus, ma mère, la fille du vieillard marin, est venue m'en donner l'ordre. Et toi aussi, Priam, je le «rais, et tu ne me tromperas pas, c'est un dieu qui t'a conduit aux rapides vaisseaux des Achéens. Un mortel, quelle que fût sa hardiesse juvénile, n'aurait pas osé venir à l'armée : il n'aurait ni échappé aux gardes ni déplacé facilement la barre qui ferme notre porte. N'excite donc pas davantage mon coour qui souffre, de peur que, vieillard, même dans ma tente, je ne te respecte pas, tout suppliant que tu es, et que je ne viole les ordres de Zeus (1). »
Achille est là tout entier: c'est toujours le héros du chant de la Querelle, et il est encore terrible même dans sa clémence.
Les autres héros. — Achille domine V/liade; mais à côté de lui d'autres héros font brillante figure, et tout lecteur du poème se rappellera long-temps les sages conseils et la bienveillance indulgente de Nestor, la bravoure et la fougue impétueuse de Diomède, l'opiniâtreté dWjax, l'énergie mêlée de réflexion chez Ulysse.
Hector est aussi un personnage très intéressant, bon guerrier, bon époux, et bon père, avec un admirable mélange de grandeur et de faiblesse humaine. Quoi de plus humain que sa fuite éperdue devant Achille ! Elle est si naturelle que nous n'osons appeler Hector un lâche : « Devant, a d'ailleurs dit le poète, un brave fuyait ». Nous sommes donc plutôt tentés de le prendre en pitié. Nous n'avons pas oublié non plus la scène des adieux, où il s'est montré à la fois si ferme et si tendre, et nous ne sommes pas étonnés que les faiblesses du sang l'emportent en lui quand il voit la mort en face, lui l'époux d'Andromaque, le père d'Astyanax, tel qu'il nous apparaît dans cette page du VIe livre :
A ces mot», le glorieux Hector tendit les bras à son fils, mais lui. poussant un cri, se rejeta en arriére sur le sein de sa nour-
(1) lliadt, XXIV, 5*4-670.
rice à la belle ceinture, épouvanté a la vue de son père, car il avait eu peur de l'airain et de l'aigrette en crin de cheval qu'il avait vue sur la cime du casque ondoyer terriblement. Son père bien-aimé se mit à rire, ainsi que sa mère vénérable. Aussitôt le glorieux Hector enleva le casque de sa tète et le posa tout resplendissant sur la terre : et alors il baisa son cher enfant, le berça dans ses mains, et fit cette prière à Zeus et aux autres dieux :
« Zeus et autres dieux, faites que mon fils soit, comme je le suis moi-même, illustre parmi les Troyens, puissant et vaillant comme moi, qu'il règne avec force sur llios, et que l'on dise un jour de lui à quelque retour de bataille : « Il est bien supérieur à son père ! » Qu'il rapporte les dépouilles sanglantes de l'ennemi tué par lui, et que sa mère se réjouisse en son âme ! »
A ces mots, il remit son enfant aux mains de sa chère épouse; elle le reçut sur son sein embaumé en souriant dans ses larmes (1).
Le père d'Hector, ce vieux roi Pnam qui succombe sous le poids de ses infortunes et représente la misère humaine dans toute son étendue, retiendra aussi notre attention. Quelle chute, lorsque, privé d'Hector, son plus ferme soutien, il se traîne, dans le plus humble appareil, jusqu'à la tente d'Achille auquel il adresse cette prière célèbre :
« Songe à ton père, Achille semblable aux dieux, à ton père parvenu comme moi au terme fatal de la vieillesse. Peut-être que ses voisins autour de lui le tourmentent, et il n'a personne puur le garder de la ruine et de la mort. Mais lui du moins, apprenant que tu vis, se réjouit en son cœur, et même il espère chaque jour voir son cher fils revenir de Troie. Et moi infortuné, après que j'ai engendré de vaillants fils dans la large Troie, en vérité il ne m'en restera pas un seul ! Ils étaient cinquante lorsque vinrent les fils des Achéens, dix-neuf nés de la même mère, les autres des femmes qui habitaient le palais. La plupart ont fléchi le genou sous l'effort de l'impétueux Ares, et celui qui me tenait lieu de tous les autres, car il protégeait la ville et nous tous, celui-là, Hector, tu l'as tué tout dernièrement quand il combattait pour sa patrie. C'est pour lui que je suis venu maintenant près des vaisseaux achéens, je voulais le racheter, et j'apporte une rançon infinie Mais respecte les
(1) Iliade, VI, 466-484.
«Ji^ux. Achille, et prends pitié do moi-nirmr »-n songeant à ton père : je siq^; plus pitoyable encore, moi qui ai pu, ce (fue ne fit jamais autre mortel sur cettfl terre, lemlre une main suppliante vers la bouche du guerrier qui a tué mon fils (1). »
Enfin il faut nommer Agamemnon : dans UiQuerelle il est superbe de hauteur dédaigneuse et de passion ; dans la bataille du livre XI, c'est le plus vaillant des héros ; dans les autres parties, il manque de force et de volonté.
Les femmes : Hécube, Hélène, Andromaque- — Les personnages de femmes sont traités avec beaucoup de délicatesse, de vérité et de variété. On pleure avec Hécube quand elle adresse un appel déchirant à Hector son {ils au début du livre XXÏI, on se désespère avec elle à la fin du même récit.
Hélène a conscience des malheurs qu'elle attire sur les Troyens, et dans son entrevue avec Hector, au livre VI, elle nous intéresse par les reproches qu'elle se fait à elle-même: quand elle se lamente sur le corps d'Hector, nous aimons son admiration à la fois respectueuse et tendre pour le héros qui n'est plus, et qui seul, avec Priam, lui épargnait toute parole blessante ou légère.
Mais aucune femme de Y Iliade n'est supérieure à Andromaque. « Dans Homère, a fort bien dit Saint- Marc Girardin (2), Andromaque est le type de l'amour conjugal etde l'amour maternel ; c'est l'épouse et la mère telle que l'antiquité la concevait : modeste, cachée, fidèle au toit domestique et aux travaux de son sexe, aimant son mari avec un admirable mélange d'ardeur et de respect, et son fils avec une tendresse profonde et douce, mêlée, dans Andromaque, de je ne sais quels tristes pressentiments trop tôt justifiés. » Citons quelques-unes de ses paroles dans la Bcèïie des adieux :
ff) Iliade. XXIV, s., .w
12) Littérature draina Hq v.
3ô l'épopée héroïque.
« Hector bien-aimé, ton ardeur te perdra ; ta n'as pas pitié de ton enfant encore muet, ni de moi, infortunée, qui bientôt serai veuve. Ils vont te tuer, ces Achéens, en s'élançant tous ensemble contre toi. Ah 1 mieux vaudrait pour moi, si je viens à te perdre, descendre sous la terre ; car, une fois que la destinée t'aura frappé, plus de consolation pour moi, rien que des souffrances 1 Je n'ai plus ni mon père ni ma mère vénérée... Mais toi, Hector, tu es pour moi un père, une mère bien-aimée, un frère, tu es mon époux florissant de jeunesse. Oh 1 aie pitié ; reste ici sur cette tour, ne fais pas de ton fils un orphelin, de ta femme une veuve (1)... »
Les dieux. — Les auteurs de Y Iliade choisirent dans une mythologie déjà compliquée les divinités qui parlaient le plus à l'imagination, et ils acceptèrent la croyance qui leur prêtait une forme et des passions humaines.
D'ailleurs ces divinités, loin d'être un ornement superflu, participent au drame. Ce drame se passe et sur la terre et dans le ciel : les dieux prennent parti, les uns pour les Achéens, les autres pour les Troyens ; ils viennent même sur la terre, ils y parlent aux personnages, ou bien ils se jettent dans la mêlée comme Aphrodite, qui ne craint point (livre III) de protéger sur le champ de bataille un homme aussi peu estimable que Paris, et qui plus tard (livre V), blessée par Diomède, remonte en gémissant dans l'Olympe.
Le merveilleux de Ylliade n'est pas seulement dramatique. Gomme il est fondé sur les croyances contemporaines, et comme il les reproduit d'une manière sincère et convaincue, il ne nous surprend pas et il est encore très vivant. Au contraire, dans YÉnéide de Virgile, la mythologie païenne est peu intéressante, car elle devient déjà une simple convention littéraire, ce qu'elle sera tout à fait chez nous aux xvie et xvne siècles.
(1) Iliade, VI, 407-413 et 429-432, traduction de M. Maurice Groiset (fft*i lotre de la littérature grecque, t. I, 2* éd., p. 235).
C'est dans les parties anciennes du poème que l'intervention des dieux produit des effets saisissants; là ils ne se montrent que dans des circonstances importantes, d'une façon brève mais grandiose :
Apollon descendit des sommets de l'Olympe, le cœur irrité, portant sur ses épaules son arc et son carquois bien fermé. Les flèches résonnèrent sur les épaules du dieu irrité, quand il prit son élan : et il allait semblable àla nuit (1). Fuis il s'assit à distance des vaisseaux et lança un trait : et l'arc d'argent rendit un son terrible (2).
Plus loin, quand Athèné empêche Achille de tirer l'épée contre Agamemnon, c'est la même sobriété nette et simple :
Gomme il roulait ces pensées dans son esprit et son cœur, ei déjà, tirait du fourreau une grande épée, voici qu'Athèué vint du ciel : elle était envoyée par la déesse aux bras blancs Hère qui aimait également les deux guerriers et s'en inquiétait. Elle l'arrêta derrière le fils de Pelée et le saisit par sa blonde chevelure, se montrant à lui seul, sans qu'aucun autre la vit. Achille eut peur, il se retourna, et aussitôt il reconnut Pal la* Athèné, car ses yeux brillaient d'un éclat terrible (3).
Quand les aèdes s'aperçurent qu'avec le merveilleux ils pourraient ranimer certaines parties du récit, ils en usèrent avec moins d'à-propos, pour de brillantes descriptions ou pour des sujets qui n'en valaient pas la peine. De là vient, par exemple, cet épisode où Iris la messagère céleste ordonne aux vents Borée et Zéphyre d'écouter Achille qui les implore parce que le cadavre de Patrocle brûle mal, et qu'il a besoin de leur aide pour activer la flamme du bûcher (4).
Mais, malgré quelque aRis dans l'emploi du merveilleux, les dieux de Ylliade nous intéressent
(1) Le poète veut dire qu'Apollon dans cett« marche est terrible et effrayanj comme la nuit.
\1) .'liade, I, U-4».
;3) Ibid., I, 193-200.
H)Ibid., XX 111, 192 et nv,
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comme ses héros : assurément, la religion qu'ils nous manifestent est grossière, leur idéal n'est pas élevé, et trop souvent ils sont bien loin d'être parfaits ; ils donnent pourtant au poème un genre de grandeur dont on ne saurait méconnaître la beauté.
La langue et la versification. — La langue de Ylliade est une langue littéraire et savante. Le fond en est le dialecte ionien, mélangé de formes empruntées à d'autres dialectes, particulièrement de formes éoliennes; celles-ci sont un souvenir des chants épiques qui avaient paru dans les villes éoliennes d'Asie Mineure, avant que la grande épopée naquît en Ionie sur les confins de TÉolide.
Cette langue est très libre et très riche. Le poète a souvent le choix entre la forme ancienne d'un mot et sa forme récente, ou bien entre plusieurs mots de même sens, l'un archaïque, l'autre moderne ; les nombreux mots employés une seule fois dans le poème, et que pour la plupart on ne rencontre plus dans les œuvres postérieures, représentent presque tous cet élément archaïque (1). Beaucoup de mots composés, surtout des adjectifs, donnent au discours sa magnificence de sons et d'images et contribuent à la grandeur du récit.
Quant à la syntaxe, la juxtaposition en est la loi ordinaire. Il n'y a pas de périodes, et il est rare que la phrase se prolonge : même alors les pensées se suivent dans un ordre naturel et délié, qui n'exclut pas la vigueur.
Dans la versification, même simplicité pleine de richesse et d'aisance. L'hexamètre dactylique, encore très souple et très rythmé, n'est assujetti qu'à peu de règles absolues : le poète varie les coupes ou césures avec liberté; il allonge une voyelle brève qui finit un mot, si le mot qui suit commence par deux con-
(t) Les grammairiens appellent ces mots &««£ tf^niva, littéralement « dits une loir ».