‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 20 sur 156 · V. — Formation de l'Odyssée · texte numérisé non relu

V. — Formation de l'Odyssée

xjO poète primitif. — La seconde des deux grandes épopées héroïques de la Grèce fut, à une date inconnue, appelée V Odyssée, du nom d'Odust

ou Ulysse, son principal personnage. L'antiquité, qui les regardait l'une el l'autre comme deux unités homogènes, les attribuait aussi Tune et l'autre à Homère, et c'était même l'opinion d'Aristote. Pourtant, au ui« siècle avant J.-C, deux obscurs grammairiens d'Alexandrie, Hellanicos et Xénon, soutinrent que YOdyssêe ne pouvait être l'œuvre de l'auteur de Ylliade, ce qui leur valut le nom de chorizontes, c'est-à-dire « séparateurs ». La plupart des savants modernes, quelles que soient leurs idées sur l'étendue et l'unité des deux poèmes à l'origine, ont adopté la thèse des chorizontes, en se fondant comme eux sur les progrès de la civilisation que nous révèle YOdyssêe, sur les diirérencesd'inspiration, de mœurs, delangage, que Ton observe entre les deux poèmes. D'autres critiques ont éludé la difficulté en admettant que YOdyssêe, récit d'aventures et de voyages, épopée plus calme que Y Iliade, était l'œuvre de la vieillesse d'Homère ; mais aujourd'hui cette opinion ne compte plus guère de défenseurs. Quoi qu'il en soit, YOdyssêe est, dans son ensemble, postérieure à Ylliade d'un demi-siècle environ : ses parties les plus anciennes remontent à la fin du ix° siècle, les autres à la première moitié du VIIIe, Enfin, comme Ylliade, elle

ne devait pas être lue, mais entendue dans les récitations publiques.

Premier état de 1* « Odyssée ». — Tandis que les premiers chants de Y Iliade laissaient entre eux desintervalles qu'une action pouvait remplir, Y Odyssée forma dès le début une action plus continue. L'auteur racontait l'arrivée d'Ulysse chez les Phéaciens et le montrait faisant lui-même le récit des voyages et des aventures extraordinaires dont il était le héros depuis le jour lointain où il avait quitté les rivages de Troie : ce n'était pas un poème, mais un groupe de chants qui, sans aboutir à un dénouement, avaient pourtant leur unité dans une forte conception du caractère d'Ulysse passionnément désireux de revoir sa patrie (livres V-XII).

Son achèvement. — L'œuvre fut complétée peu à peu. D'abord, un aède inférieur au précédent, mais encore plein de génie, raconta la rentrée d'Ulysse à Ithaque et les difficultés dont il triomphe pour redevenir tranquille possesseur de son palais envahi par des princes arrogants qui voulaient lui ravir son épouse Pénélope. On doit à cet aède presque toute la seconde partie de YOdyssée depuis le livre XIII.

Ce fut l'achèvement de Y Iliade qui hâta l'achèvement de YOdyssée. Un aède moins bien inspiré voulut donner au second poème une étendue à peu près égale à celle du premier. De là des remaniements, des additions, des raccords, destinés non seulement à rappeler Y Iliade par l'étendue de l'ensemble, mais à transformer en un poème proprement dit les scènes déjà traitées et trop peu liées. De là aussi les quatre premiers livres actuels ou Télémachie, du nom de Télémaque, le jeune fils d'Ulysse, qui en est le héros.

Comme celle de Y Iliade, la division de YOdyssée en vingt-quatre livres ou chants nous vient des grammairiens alexandrins.

La Télémachie (1. I-IV). — Les quatre premiers livres, ou Télémachie, la partie la plus récente de Y Odyssée, en sont aussi la partie la moins dramatique: ils se distinguent par une abondance gracieuse et facile plus que par la force et la concision.

Après un préambule qui nous montre Ulysse retenu loin de chez lui, et bien malgré lui, dans l'île de la déesse Calypso, le poète nous transporte dans une assemblée des dieux où Zeus répond avec bienveillance à une demande d'Athèné sollicitant la délivrance d'Ulysse. Sous les traits de Mentes, roi des Taphiens, Athèné vient aussitôt trouver Télémaque dans le palais de son père : elle l'engage à convoquer une assemblée du peuple auquel il exposera ses griefs contre les prétendants qui pillent les biens d'Ulysse et qui veulent obtenir la main de Pénélope; s'il n'obtient pas justice, il se fera tout au moins donner un vaisseau pour aller s'enquérir du sort de son père auprès de Nestor et de Ménélas (1. I).

Télémaque convoque l'assemblée, mais les prétendants en imposent à la foule par leurs discours et font lever l'assemblée sans qu'il ait rien obtenu. Découragé, il se retire sur le rivage, et invoque Athèné : la déesse vient à lui sous les traits de Mentor, ami de son père, elle se charge de lui fournir un vaisseau et favorise son départ (1. II).

Son séjour à Pylos, chez Nestor qui l'accueille avec joie, mais qui ne lui apprend rien sur Ulysse, remplit le livre III.

A Sparte, non seulement il reçoit de Ménélas et d'Hélène l'hospitalité la plus amicale, mais il a des nouvelles de son père. En ell'et, Ménélas, au retour de Troie, avait été jeté sur la côte d'Egypte : là il avait appris du dieu prophète Protée, qu'Ulysse était retenu dans l'île de Calypso. Le poète, laissant Télé-

maque à Sparte, nous ramène alors à Ithaque où i\ nous montre l'émotion ressentie par les prétendants et par Pénélope à la nouvelle du départ de Télémaque (1. IV).

Le séjour d'Ulysse chez les Phéaciens (1. V-VIII) — Les quatre livres suivants, moins quelques scènes languissantes des livres VII et VIII, appartiennent au groupe primitif et sont les mieux imaginés, les plus pathétiques.

Galypso, sur un ordre de Zeus, annonce à Ulysse qu'il est libre, toutefois elle l'exhorte à rester ; mais le héros, malgré les dangers dont elle le menace, veut rentrer dans sa patrie. Il se construit donc un radeau, et il erre longtemps sur les flots; le dixhuitième jour, lorsqu'il est en vue de l'île des Phéaciens, son ennemi le dieu Poséidon l'aperçoit, déchaîne une tempête furieuse, l'oblige à de longs efforts, et le jette épuisé de fatigue sur la côte phéacienne, vingt jours après son départ. Il se couche dans un épais fourré et s'endort (1. V).

Inspirée par Athèné, Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, vient laver son linge près du rivage où Ulysse se repose, puis elle joue à la balle avec ses compagnes dont les cris réveillent le naufragé. Nausicaa accueille Ulysse avec bonté, lui fait donner vivres et vêtements, l'invite à le suivre de loin, et lui dit ce qu'il devra faire une fois qu'il sera dans la ville. Rien n'est plus délicatement traité que cette scène célèbre (1. VI).

.Ulysse admire les jardins et le palais du roi Alkinoos; puis il entre dans la grande salle et se jette aux pieds de la reine Arèté ; le roi lui offre l'hospitalité et promet de le faire reconduire dans sa patrie ; il raconte, mais sans se nommer, son arrivée dans l'île des Phéaciens (1. VII).

Le lendemain, après une assemblée du peuple qui confirme la promesse de fournir à Ulysse un vaisseau,

nous assistons à un banquet où l'aède Dèmodocoi chante une querelle entre Achille et Ulysse; pendant ce chant, Ulysse verse des pleurs qu'Alkinoos est seul à remarquer. Au banquet succèdent des jeux dans lesquels Ulysse fait briller sa force. Le même jour, au repas du soir, l'aède chante un autre épisode de la guerre de Troie, l'histoire du cheval de bois, offrande perlide des Achéens, traîné par lesTroyens dans leur citadelle, et d'où sortent Ulysse et les Achéens; ce chant émeut encore Ulysse jusqu'aux larmes; Alkinoos l'invite à se nommer et à dire ses aventures (1. VIII).

Les récits d'Ulysse aux Phéaciens (1. IX-XII) — Les livres IX-XII, remplis par les récits que fait Ulysse aux Phéaciens, sont un curieux mélange de contes enfantins et de scènes pathétiques. On y distingue deux groupes fondus l'un dans l'autre, l'un presque entièrement primitif (1. IX et XI), l'autre, moins ancien, constitué par les livres X et XII.

Ulysse se fait connaître et raconte brièvement comment, après la prise d'Ilios, il aborda chez les Cicones, peuple de Thrace, puis chez les Lotophages ou mangeurs de lotos, plante dangereuse qui fait perdre aux voyageurs qui en goûtent le désir du retour. Il dit ensuite avec détail ce qui lui est advenu dans l'île des Gyclopes, géants redoutables, et comment, enfermé dans l'antre de l'un d'eux, il s'est échappé par la ruse après avoir perdu quelques compagnons dévorés par le monstre, récit fantastique et très beau où la force brutale du Gyclope et le courage patient d'Ulysse forment un saisissant contraste (1. IX).

Le livre X est moins dramatique et plus fabuleux ppcore. Du pays des Gyclopes, Ulysse est arrivé àTile flottante d'tëole, le maître des vents : il en repart tnuni par Éole d'une outre où sont enfermés les vents •lui l'éloigneront de sa patrie. Déjà il touche au but,

mais voici qu'il s'endort, ses compagnons ouvrent l'outre qu'ils croyaient pleine de richesses, et une tempête les rejette chez les Lestrygons, anthropophages qui les dévorent presque tous. Ulysse s'échappe avec un seul vaisseau et aborde dans l'île de la magicienne Gircé; il y demeure endormi dans le bien-être et ne part que sur les instances de ses compagnons, ce qui est assez contraire à son caractère.

Le voyage chez les morts remplit le livre XI, dont la plus grande partie est aussi belle et aussi ancienne que le livre IX. Dans le mystérieux pays des Gimmériens Ulysse offre un sacrifice aux morts, évoque leurs ombres qui accourent en foule autour de l'autel, et consulte le devin Tirésias qui lui prédit son retour. Puis il s'entretient successivement avec Anticlée, sa mère, et avec quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes, avec Agamemnon assassiné par Égisthe, avec Achille regrettant la vie, avec Ajax toujours irrité contre Ulysse qui lui a disputé les armes d'Achille après la mort de ce héros et qui les a obtenues : ces graves et pathétiques et touchantes entrevues comptent, la première surtout, parmi les plus belles inspirations de l'épopée homérique.

Le XIIe livre, d'origine récente comme le Xe, se distingue par l'abus du merveilleux au détriment de l'intérêt moral. Ulysse passe devant l'île des Sirènes et résiste à leurs chants séducteurs; il échappe à Charybde et à Scylla, écueils dangereux. Mais dans l'île Thrinakiè, où paissent les bœufs du dieu Hèlios (le Soleil), il est retenu par les vents contraires, et ses compagnons affamés mettent à mort une partie du troupeau sacré. A peine Ulysse et ses compagnons ont-ils quitté ce pays que le dieu irrité excite la tempête ; tous meurent, sauf Ulysse qui aborde seul dans l'île de Galypso.

La rentrée d'Ulysse à Ithaque (1. XIII-XVI). — La seconde moitié de VOdyssée* qui commence au

livre XIII, est caractérisée parla lenteur de l'action et par le grand nombre des entretiens. Ulysse rentré à Ithaque y prépare et y accomplit sa vengeance. Un premier groupe de quatre livres nous mène depuis le moment où il quitte les Phéaciens jusqu'à celui où il retrouve Télémaque.

Nous avions laissé Ulysse achevant le récit de ses voyages; maintenant il quitte Alkinoos, il monte sur le vaisseau que son hôte lui a procuré. Une rapide navigation le conduit à Ithaque où les Phéaciens le déposent endormi sur le rivage avec ses trésors, présents d'Alkinoos. Il s'éveille et ne reconnaît point son île, mais Athèné vient lui promettre de le protéger et lui conseille d'aller trouver d'abord le porcher Eumée (1. XIII).

Déguisé en mendiant, Ulysse arrive chez Eumée, vieux et fidèle serviteur qui regrette son maître et qui n'espère plus le revoir. Leurs entretiens forment une scène émouvante et prennent place dans un charmant tableau d'hospitalité rustique. Cependant Ulysse ne se fait pas encore reconnaître (1. XIV).

Le livre XV, plus compliqué, et tardivement imaginé pour relier les situations exposées au début du poème avec celles qui vont suivre, n'est qu'un raccord. Au début il nous ramène à Sparte près de Télémaque, auquel Athèné ordonne de rentrer dans sa patrie où sa présence est nécessaire. D'autre part, comme il faut, à Ithaque, occuper le temps d'Ulysse pendant le voyage de son fils, le poète imagine un nouvel entretien du héros avec Eumée où ce dernier raconte son enfance, récit intéressant mais étranger à l'action. Enfin nous assistons au débarquement de Télémaque et de ses compagnons.

Télémaque se rend chez Eumée : il le charge d'apprendre son retour à Pénélope et reste seul avec son père. Athèné transformant alors Ulysse lui rend sa vigueur et sa beauté, et le iils, dans une scène

très noble et très touchante, reconnaît son père; Télémaque et Ulysse seront désormais unis secrètement dans une action concertée pour la lutte contre leurs ennemis. Le reste du XVIe livre déerit d'une manière assez confuse le trouble de Pénélope et des prétendants à la nouvelle du retour de Télémaque.

Les épreuves d'Ulysse (1. XVII-XX). — Les quatre livres suivants montrent Ulysse, qui a repris son aspect misérable, maltraité par les prétendants et guettant l'occasion de la vengeance.

Le lendemain matin Télémaque le précède, sans le trahir, auprès de Pénélope. Alors viennent des scènes admirables : Ulysse, cheminant avec Eumée vers la ville, est insulté et frappé parle chevrier Mélantheus ; devant la porte du palais son chien Argos le reconnaît et meurt à ses pieds; il mendie au seuil de la grande salle, puis à la table des prétendants; injurié et frappé par l'un d'eux, Antinoos, il le maudit; Pénélope, émue de cette querelle, veut interroger l'inconnu, mais celui-ci remet l'entretien,au soir, à l'heure où les prétendants auront quitté le palais.

Le livre XVIII, plein d'épisodes inutiles à l'action générale, paraît avoir été composé après l'ensemble où il se trouve et pour achever de remplir la journée ; notons-y pourtant un récit dramatique, la lutte du mendiant Iros avec Ulysse dont il est jaloux.

L'entrevue de Pénélope et d'Ulysse prépare seulement la reconnaissance des deux époux et remplit presque tout le livre XIX : c'est une scène parfaitement conduite, dans laquelle le poète a intercalé la scène dramatique où la vieille nourrice du héros, Euryclée, lui lave les pieds et le reconnaît à une cicatrice qu'il porte à la jambe.

Le XXe livre, moins inutile que le XVIIIe, manque, comme lui d'unité : on y remarque le réveil d'Ulysse dans la cour du palais, l'arrivée d'un nouveau personnage, le bouvier Philœtios, aussi dévoué qu'Eumée à

son maître absent, enfin l;i prédiction saisissante du devin Théoclymène annonçant la mort des prétendants.

La vengeance d'Ulysse (1. XXI-XXIV). — La vengeance d'Ulysse, voilà le sujet des derniers livres.

Pénélope avait dil qu'elle épouserait le prétendant qui se servirait le mieux do Tare d'Ulysse. L'heure de cette épreuve esl arrivée : en vain les prétendants s'y essaient les uns après les antres. Ulysse, sorti de le salle, se fait alors reconnaître d'Eumée etde Philœtios, rentre avec eux après leur avoir ordonné de fermer les portes et demande à concourir lui aussi; les prétendants s'y opposent, mais Pénélope et Télémaque exigent qui! tente répreuve, et, après que Pénélope s'est retirée dans ses appartements, il parvient à tendre l'arc, lance une (lèche et atteint le but (1. XXI).

Aussitôt, aidé de Télémaque, d'Eumée etde Philœtios, il lutte contre les prétendants et les massacre tous, scène grandiose, terrible et sinistre (1. XXII).

Le début du livre XXIII montre la reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope. La scène est digne du poète dont nous admirons si souvent le génie depuis le livre XIII, mais l'œuvre de ce poète s'arrête là(v. 296) : tel était déjà au m'siècle l'avis de deux célèbres critiques alexandrins, Aristophane de Byzance et Aristarque.

Le reste de Y Odyssée estun exemple desadditionsqui ontconstituéletextedéfmitif : le livre XXIII se termine par des récits d'Ulysse à Pénélope et par le départ du héros pour la campagne où habite son père Laerte.

Le livre XXIV et dernier montre d'abord les âmes des prétendants arrivant aux enfers où Agamemnon entend le récit de ce qui s'est passé à Ithaque et fait Téloge de Pénélope. La tin du livre est remplie par la reconnaissance d" Ulysse et de Laerte, par le combat qu'ils soutiennent contre le peuple et contre les parents

des prétendants, par l'arrangement qui rétablit la paix dans Ithaque et qui nous montre Ulysse redevenu le maître incontesté de ses biens.

VIT, —Étude littéraire de l' « Odyssée. »

Nous connaissons le contenu de V Odyssée, nous avons même quelque idée de l'importance et de la beauté plus ou moins grande des divers livres-; il faut maintenant, comme nous l'avons fait pour Y Iliade , nous former une idée plus exacte de sa valeur littéraire.

Longueur de V « Odyssée ». Unité et variété du sujet. — Comme Y Iliade, Y Odyssée à la fois abondante et mesurée est facile à saisir d'un seul coup d'œil. Mais elle est moins longue (un peu plus de 12,000 vers) et se partage plus aisément en groupes de chants : aussi l'on y retient mieux la suite des événements, et elle est d'une lecture plus attrayante.

Aristote admirait son unité : « Le fond de YOdysséey •lit-il (1), est peu de chose : un homme est absent de chez lui depuis plusieurs années et surveillé par la haine de Poséidon; il est seul, et de plus sa maison est dans un tel état que des prétendants dissipent ses biens et entourent son fils d'embûches ; il revient après avoir été battu par la tempête, reconnaît quelques personnes, attaque ses ennemis, se sauve lui-même en les faisant périr. Voilà le fond du sujet, tout le reste n'est qu'épisodes. » Aristote avait raison, mais il simplifie le plan du poème en ne parlant ni de la Télémachie ni du séjour chez les Phéaciens : la Télémachie ne nuit pas à l'unité, malgré ses défauts ; le séjour chez les Phéaciens, presque totalement épisodique, sans rompre l'unité, contribue à rendre l'action plus languissante que dans Y Iliade et à justifier cette

(I) Poétique, XVII, trad È. Egger, avec quelques correctiom.

remarque de Fauteur du Traité du Sublime, que « la meilleure partie de Y Odyssée se passe en narrations (1) ».

Des narrations et des épisodes, il y en a beaucoup en effet dans Y Odyssée, et, malgré sa grâce et ses attraits, elle est parfois un peu languissante, inférieure à Ylliade pour la variété. Sa structure n'a pas non plus la même force, et cela nous conduit à examiner de plus près son unité.

Dès le premier groupe de chants il y eut de l'unité dans YOdyssée, mais cette unité n'était pas dramatique comme celle de Y Iliade en son état primitif où, dès le principe, un puissant génie avait trouvé et mis en œuvre les principales parties de l'action. On ne voyait dans YOdyssée primitive que l'exposition d'un drame, le développement de cette idée : Ulysse est obsédé par la pensée de rentrer dans sa patrie, et ne peut la mettre à exécution. Le poète de la plupart des chants de la seconde moitié montra cette pensée s'açcomplissant malgré de graves difficultés : c est lui qui a noué le drame et qui Ta dénoué. L'auteur de la Télémachie acheva le poème et lui donna plus d'unité en faisant entrevoir et souhaiter dès le début le retour d'Ulysse et sa vengeance. L'unité de YOdyssée s'est donc faite peu à peu, et elle n'est pas aussi forte que celle de Y Iliade.

Les récits. — On ne trouve guère dans YOdyssée les scènes puissantes qui, dans Y Iliade, exaltent l'imagination et remuent les âmes. C'est que le poète s'adresse à des esprits pacifiques qui préfèrent les émotions tempérées : la grandeur qu'il met dans ses récits est plus égale et plus sereine, et son idéalisme, son art d'embellir les moindres objets, est plus discret et plus humain ; le récit se rapproche ainsi de la réalité, et les auditeurs avides de détails vraisem-

(i) Truite du Sublime, ch. VU, trad. de Boilea».

blables, peuvent reconnaître les choses dont le poète leur parle. Ces qualités apparaissent bien dans le premier épisode du massacre des prétendants :

Alors l'ingénieux Ulysse se dépouilla de ses haillons, puis il bondit sur le large seuil, tenant arc et carquois rempli de traits; et il versa les flèches rapides là même à ses pieds, et dit aux prétendants : « Voilà donc un concours qui s'est terminé comme il convient (1); mais il y a un autre but que personne encore n'a atteint, je vais bien savoir si je suis capable de le toucher et si Apollon me donnera ce que je lui demande. » Il dit, et sur Antinoos il dirigeait une flèche amère. Antinoos allait porter à ses lèvres une belle coupe d'or à deux anses, et déjà il la remuait dans ses mains pour boire du vin. Quant à être tué, son cœur n'en avait nulle idée : quel est donc le convive qui pense qu'un homme seul va braver une nombreuse table pour le livrer à la mort, au malheur et au sombre destin? Ulysse avait visé, et son trait lui frappa la gorge, et droit à travers son tendre cou la pointe passa. Il s'inclina en arrière, et la coupe s'échappa de sa main dès qu'il fut frappé : aussitôt un flot épais de sang humain lui sortit par les narines ; brusquement, d'un coup de pied, il envoya promener la table, et répandit à terre les aliments ; pain et viandes cuites se mêlaient au sang. Alors ce ne fut qu'un cri dans le palais parmi les prétendants, quand ils virent la chute du guerrier : ils s'étaient élancés de leurs sièges, couraient en désordre à travers la salle, et cher' chaient partout sur les murs bien bâtis; mais il n'y avait nulle part bouclier ni forte lance à prendre. Ils querellèrent Ulysse avec des paroles courroucées : k, Étranger, c'est bien mal de lancer des flèches contre des hommes : tu ne prendras plus part à d'autres concours ; à toi maintenant, sois en certain, d'être précipité dans la mort, car celui que tu as tué était de beaucoup le meilleur des jeunes gens d'Ithaque ; c'est pourquoi ici même les vautours vont te manger. » Us parlaient tous ainsi, car ils croyaient qu'Uiysse avait tué Antinoos sans le vouloir : les insensés 1 ils n'avaient pas vu que tous ils étaient enserrés dans les liens de la mort. L'ingénieux Ulysse leur lança un regard farouche et dit : « Chiens, vous ne pensiez pins que je m'en retournerais, que je reviendrais au logis de chez le peuple des Troyens, puisque vous ruiniez ma maison, et que, moi vivant, vous courtisiez ma femme sans craindre les dieux qui habitent le large ciel ni la vengeance future des hommes. Aujourd'hui, vous tous vous êtes enserrés dans les liens de la

(1) Allusion à l'épreuve de l'arc où Ulysse vient d'être vainqueur.

mort. » Il dit, et la pâle crainte les saisit tous, et chacun cherchait le moyen de fuir l'inévitable mort (1).

Les descriptions. — Dans les descriptions, plus minutieuses que celles de V/liade, le poète use plus souvent des détails familiers; elles se distinguent par la finesse et l'exactitude, sans être fatigantes ni surchargées. La vie des champs el la nature agreste y prennent aussi une plus grande importance. Voici comment Ulysse décrit à Alkinoos la caverne du Gyclope :

Parvenus dans l'antre, nous regardions chaque chose : les clayons étaient chargés de fromages, 1rs stables i taient encombrées djagneaux et «le chevreaux; chaque sorte de bûtes était enfermée par groupes distincts, ici les bêtes âgées, là celles d'un âge moyen, là Les plus jeunes; tous les vases regorgeaient de petit-lait, jattes et terrines bien façonnées dont il se servait pour traire le lait (2).

Bientôt arrive le Gyclope revenant du pâturage avec les troupeaux :

11 portait une lourde charge de bois^ sec pour avoir de quoi préparer son repas. Dans l'antre, il la jeta à terre avec bruit : nous, terrifies, nous fuyons au fond de l'antre. Alors il poussa gras IroupeaUX dans la large caverne, toutes les bêtes qu'il devait traire, et il laissa les maies à la porte, béliers et boucs, dans le grand parc. Lorsque 'lissant une pierre grande et lourde il eut fermé l'ouverture, vingt-deux bons chars à quatre roues ne l'auraient pas déplacée du seuil : tant elle était grosse la pierre qu'il avait appliquée contre l'entrée! Assis, il se mit à traire brebis et chèvres bêlantes, avec ordre, et sous chacune il mit son petit. Aussitôt, ayant fait cailler la moitié du lait blanc, il le recueillit et le déposa dans des corbeilles tressées : l'autre moitié, il la mit dans des vases pour en boire h son gré et en faire son repas (3).

Les comparaisons. — Très fréquentes aaus l7//rcûfe, les comparaisons sont rares dans YOdy&see (4),

(1) Odyssée, XXII, 4-43.

(2) Jbid., IX. IIS -

(3) Ibid., IX, 233-249.

é4) On en compte 180 dans V Iliade, 39 dans VOdyssét.

et, ce qui est notiveau, elles servent souvent a expliquer le récit, non à l'agrandir et à l'orner ; nous retrouvons là cette préoccupation de vérité, qui caractérise YOdyssée. Telles sont, par exemple, celles qui expliquent le supplice du Gyclope. Les compagnons d'Ulysse ont durci au feu la pointe d'un grand pieu :

Prenant le pieu d'olivier pointu par un bout, ils l'entrèrent dans l'œil du Gyclope en appuyant : et moi, par en haut, j'appuyais en le faisant tourner. Ainsi, quand un charpentier perce avec une tarière une poutre pour un vaisseau, et qu'au-dessous de lui, de chaque côté, ses aides tenant une courroie font tournoyer la tarière, et que celle-ci court sans s'arrêter : de même, tenant dans son œil le pieu aiguisé au feu, nous le faisions tourner, et le sang coulait autour du pieu brûlant qui pivotait. Tout autour de l'œil la vapeur chaude lui grillait entièrement paupières et sourcils, et le feu faisait pétiller les racines de son œil. Ainsi, quand un forgeron plonge dans l'eau froide et fait résonner en les trempant une grande cognée ou une doloire, car c'est, là ce qui fait la force du fer, de môme l'œil du monstre sifflait autour du pieu d'olivier (1).

Les personnages : Ulysse. — Les personnages de YOdyssée sont moins fortement conçus, mais il y a chez les uns plus de délicatesse, chez les autres une familiarité naïve d'un charme exquis.

La physionomie d'Ulysse, à peine esquissée dans Ylliade, devient un portrait achevé. Le roi d'Ithaque, qui apparaissait comme le type de l'homme avisé, dur à la guerre, parfaitement maître de lui-même, garde ces qualités, mais il les développe, il les met en action, il devient un personnage dramatique. Il veut ardemment revoir sa patrie, il le veut quoi qu'il puisse lui en coûter : c'est à réaliser cette volonté qu'il applique toutes les forces de son intelligence etde son corps Si sa passion n'est pas furieuse comme celle d'Achille, elle est aussi profonde : Achille est un jeu a e fou, presque un enfant ; Ulysse est un doux entêté,

(t) Odyssée, IX, I8M9+

Voyez avec quelle obstination, retenu par Calypso, îj cherche du regard à travers l'immensité des flots sa chère île d'Ithaque :

Tout le jour, assis parmi les rochers sur le rivage, luisant ses forces dans les larmes, les gémissements et la douleur, sur la mer inépuisable il fixait s<>n regard en versant des larmes (1).

Ulysse est là tout entier ; Calypso aura beau le retenir, il sera inflexible; et sa réponse, simple et digne, est admirable :

« Vénérable Déesse, ne te fâche point contre moi de ce que je vais dire : moi aussi je sais fort bien que tu surpasses la prudente Pénélope pour la beauté, pour la taille, pour l'aspect: elle est une mortelle, toi tu es une immortelle et toujours jeune Mais je n'en veux pas moins, et tous les jours je le souhaite, revenir à ma maison, et voir luire le jour du retour. Si je dois encore subir les coups de quelque dieu sur la sombre mer, je les supporterai, car mon cœur est habitué à souffrir : déjà, j'ai beaucoup souffert, beaucoup peiné sur les Ilots et à la guerre; après ces maux s'il en faut encore un, je l'accepte (2). »

* Ulysse n'est pas seulement un personnage unique jjajM'én&rffie de sa volonté , son séjour chez les Phéaciens montre encore en lui les nuances de sentiment les plus fines. Quelle habileté lorsque, n'osant approcher, hideux à voir, il s'adresse à Nausicaa 1

Aussitôt il lui tint un langage llatteur et adroit : « Je t'implore comme si j'étais à tes genoux, ô reine : es-tu déesse ou mortelle? Si tu es une des déesses qui possèdent le large ciel, Artémis, fille du grand Zeus, pour le visage, la taille et la tournure, est celle à qui je dis que lu ressemhles le plus. Si tu es une mortelle habitante de la terre, trois fois heureux ton père et ta mère vénérable, trois fois heureux tes frères 1 Sans doute leur cœur se dilate sans cesse dans la joie que tu leur causes, lorsqu'ils voient pareille jeunesse entrer dans la danse. Mais celui-là dans le fond de son âme sera bien heureux au-debSUS des autres, à qui le poids de ses présents aura donné le droit de l'emmener dans sa maison, car jamais je n'ai vu de mes yeux créature mortelle, homme ou femme, telle que toi : à ta

(1) Odyssée, V, 156-158.

♦*) Ibid.. V. 215-224.

rue je suis saisi d'une crainte respectueuse... Hier, après vin#t jours, j'ai pu échapper à la sombre nier; pendant tout ce temps flot et ouragans rapides ne cessaient de m'emporter loin de l'île d'Ogygie ; et maintenant c'est ici que m'a jeté rua destinée pour que peut-être encore même en ces lieux j'aie du malheur à supporter, car je ne crois pas que mes maux vont cesser : loin de là, les dieux m'en feront encore endurer beaucoup. Mais toi du moins, ô reine, aie pitié de moi : après tant de fatigues, c'est toi que j'ai abordée la première, et je ne connais personne hormis toi parmi les habitants de cette terre, et de la ville... Et que les dieux te donnent tout ce que tu désires en ton cœur, un mari et une maison, et qu'ils y joignent la bonne entente : car il n'y a certes rien de meilleur et de plus plaisant que l'accord des sentiments entre mari et femme pour tenir leur maison, grand chagrin pour les envieux, grande joie pour lei amis, et pour eux plus encore (1). »

Dans la seconde moitié de V Odyssée, nous admirons ia force d'âme d'Ulysse empêché de jouir librement de la patrie enfin retrouvée. Mais cette possession de soi-même est peut-être poussée un peu trop loin : le bel éclat par lequel Ulysse se découvre aux prétendants et annonce sa vengeance ne nous suffit pas ; et nous voudrions, dans les scènes de reconnaissance, plusd'émotion,un plus vif débordement des affections qui ont subi une si longue contrainte. Quoiqu'il en soit, ce rôle est plein de grandeur, et il s'élève à une hauteur morale qu'aucun personnage d'épopée n'a jamais atteinte. Ulysse, par bien des côtés, est un homme lie tous les temps ; ses douleurs physiques et morales sont analogues aux nôtres, et nous pouvons imiter son >ourage; il représente l'humanité qui souffre, mais »[ui triomphe de la souffrance par l'énergie et l'intelligence.

Télémaque, Eumée, Alkinoos. — Ulysse domine V Odyssée bien plus qu'Achille ne dominait Y Iliade: aussi les autres personnages ne peuvent lui être comparés ni pour la grandeur, ni pour l'intérêt dramatique; mais ils sont vrais et attachants.

(I) Odyssée, VI, 148-186.

Télémaque n'a pas une physionomie très accusée t topendant sa faiblesse même, une sorta de fierté naïve t» honnête, sa situation difficile entre les prétendants el sa mère ou auprès d'Ulysse quand il l'aide à se faire reconnaître et à rétablir son autorité, tout cela nous Je rend sympathique».

Un autre auxiliaire d'Ulysse, c'est Eumée. Son rôle, le chef-d'œuvre du poète qui a composé la seconde moitié de V Odyssée, présente le type de ces vieux serviteurs dont le dévouement n'a plus pour mobile l'intérêt, ni même la reconnaissance, mais une respectueuse affection. Gomme il est ému lorsqu'il parle de son maître devant Ulysse qui vient d'aborder à Ithaque et qu'il croit mort en pays étranger

« Déjà chiens et rapides oiseaux de proie ont sans doute arraché la peau sur ses os quand la vie l'avait abandonné ; ou bien dans la mer des poissons l'ont mangé, et ses os restent la sur le rivage, cachés sous un las de sabir. C'est ainsi qu'il a péri loin d'ici ; et à tous ses amis, à moi surtout, il ne laisse après lui que nYs douleurs, car je ne retrouverai plus nulle part un maître aussi bon, pas mente si je m'en retourne à la maison de mon pète et dé ma mère, là où je suis né et où ils m'ont nourri eux-mêmes. Tout désireux 0,11e je suis de les revoir dans ma patrie, je ne m'afllige même plus autant à leur sujet, que je ne regrette Ulysse absent. Ce maître, ô étranger, bien qu'il ne soit pas là, j'hésite, par respect, à le nommer par son nom, car il m aimait beaucoup dans son cœur et s'occupa**' beaucoup de moi : je l'appelle plutôt un ami, bien qu'il soit loin d'ici (1). »

Avec Télémaque et Eumée, nommons encore Alkinoos, prince un peu idéal, dont l'opulence contraste avec le d< nûment d'Ulysse, et qui vient à point lui taire goûter dans une larg-e hospitalité quelques instants de repos et de bonheur.

Les femmes : Pénélope, Arété, Hélène, Nausicaa. — Moins pathétiques que dans Ylliade^ le:

•i) Odyssée, XIV 133-iiJ.

femmes de YOdyssée se distinguent par leurs sentiments plus délicats.

Pénélope impose le respect par sa noblesse royale, par sa dignité grave et simple. En face d'Ulysse qu'elle ne reconnaît pas, elle est d'une rare prudence, et nous la trouvons même défiante à l'excès ; mais quand sa défiance est dissipée, les sentiments contenus débordent, et la tendresse éclate dans sa pureté la plus touchante.

. Les autres personnages féminins n'ont qu'un rôle épisodique. Arèté, l'épouse d'Alkinoos, puissante sur l'esprit du roi et des chefs du peuple, toute dévouée aux soins du ménage et aux travaux de son sexe, est une gracieuse esquisse. Hélène, au livre IV, est redevenue auprès de Ménélas l'épouse fidèle et honorée, et elle a pour Télémaque une bienveillance presque maternelle.

Mais de tous les rôles secondaires, aucun ne surpasse celui de Nausicaa, la fille d'Alkinoos, création de génie, où le poète mêle les nuances les plus variées. Sous les traits d'une amie, Athèné l'engage à laver ses vêtements: le jour des noces approche, il faut tout préparer ; qu'elle demande à son père un char et des mules pour aller aux lavoirs 1 Voyez avec quelle finesse spirituelle Nausicaa dissimule le vrai motif de sa demande :

« Cher papa, ne pourrais-tu donc pas me faire atteler une charrette élevée, aux roues solides, pour que j'emmène jusqu'au fleuve et que je lave les beaux vêtements que je laisse dans leur saleté? Toi-même, au milieu des chefs, quand tu tiens le conseil, il faut bien que tu aies sur le corps des vêtements? propres. Et puis tu as dans ta grande maison cinq fils chéris : deux ont pris femme, trois sont encore dans la fleur de la jeunesse, et ils ne veulent jamais aller à la danse s'ils n'ont pas des vêtements tout frais lavés ; or cela c'est mon affaire. » Elle n'en dit pas plus long, car elle avait honte de prononcer devant «on père chéri le mot de mariage (1).

(1) Odyssée, VI, 57-67.

Alkinoos, « qui devinait tout » (1), lui a donné ce qu'elle désirait; déjà le linge est lavé, et, pendant qu'il sèche, Nausicaa et ses compagnes jouent à la balle, tableau rapide et gracieux, complété par une comparaison qui ajoute un trait à la physionomie de la jeune fille, la beauté :

Après que Nausicaa et ses suivantes se furent rassasiées de nourriture, alors elles s'amusèrent avec une balle : elles s'étaient di-lhirrassèes de leurs voiles; Nausicaa aux bras blancs présidait au jeu. Telle qu'Artômis, qui se plaît à lancer des flèches, s'avance à travers les montagnes, à travers le Taygète immense ou l'Erymanthe, heureuse de poursuivre sangliers et cerfs agiles : avec elle s'amusent des Nymphes, filles de Zeus, maître de la tempêta, habitantes des champs, et Latone se réjouit en son cœur, et Artémis les dépasse toutes de la tête et du front, et elle est bien facile à reconnaître malgré la beauté de toutes les autres ; ainsi Nausicaa, vierge pure, se distinguait entre ses servantes (2).

A la finesse d'esprit et à la beauté, Nausicaa joint une fierté digne et hardie. Quand Ulysse apparaît, seule elle l'attend sans trembler:

Terrible il leur apparut, tant il était défiguré par l'eau de merl Elles s'enfuirent effrayées, qui d'un côté, qui de l'autre, sur les promontoires du rivage. Seule, la lille d'Alkinoos resta : Athèné lui avait mis confiance au cœur et avait chassé la crainte de ses membres. Elle s'arrêta en face dé lui sans bouger (3).

Cette intrépidité donne à la jeune fille une grandeur qui ne se dément pas lorsqu'elle écoute debout Ulysse agenouillé à distance, lorsqu'elle le rassure avec douceur, lorsqu'elle ordonne aux servantes de prendre pitié de lui :

« Halte-là, servantes 1 où fuyez-vous, à la vue de ce mortel ? Vous croyez peut-être que c'est un ennemi : non, il n'y a pas d'homme, pas de malfaiteur, et il n'y en aura jamais, qui vienne

(1) h 5l*àvT« v*tt, VI, 67.

fi) Odyssée, VI, 99-109.

(3) Jbid., VI. 137-141.

apporter la guerre au pays des Phéaciens... Celui-là c'est lut malheureux qu'une erreur de route amène ici, et il faut le soigner, car ils viennent tous de Zeus, les étrangers qui mendient, et le peu qu'on leur donne les rend contents (1).

Bientôt Ulysse transfiguré reparaît à ses yeux , et elle ne peut s'empêcher de l'admirer. Le poète marqu6 avec finesse ce sentiment discret et profond :

Il s'assit ensuite, retiré à l'écart sur le rivage de la mer, étincelantde grâce et de beauté, et la jeune fille le contemplait. Aussitôt elle dit aux servantes aux belles tresses : « Écoutexmoi, servantes aux bras blancs : j'ai quelque chose à vous dire. Ce n'est pas malgré tous les dieux habitants de l'Olympe que cet homme se môle aux Phéaciens semblables aux dieux : car lui qui auparavant m'avait l'air d'un homme vulgaire, il ressemble maintenant aux dieux qui habitent le large ciel. Ah ! si seulement il pouvait être appelé mon époux t s'il lui plaisait d'habiter ici et d'y rester » (2) l

Le caractère de Nausicaa, malgré la légèreté du dessin, est donc très complet. Aucun personnage féminin de Y Odyssée, Pénélope exceptée, n'a autant de valeur dramatique et morale.

Les dieux. — •■ Nominalement et extérieurement les dieux de ÏOdyssée sont les mêmes que ceux de Y Iliade, mais un examen attentif révèle des différences sensibles.

D'abord, ils ne se querellent point. Dès le début, tous à l'exception de Poséidon sont unis pour favoriser le retour d'Ulysse (1. I, assemblée des dieux); quand le héros a remis le pied sur le sol d'Ithaque, Poséidon lui-même n'intervient plus en aucune façon contre lui, et il ne protège pas les prétendants. Des qu erelles entre dieux paraissaient donc désormais indignes de leur caractère : le sentiment de l'unité divine, en se développant dans les esprits, réprouvait de tels procédés, et en particulier on estimait peu

(1) Odyssée, VI, 199-Î03 et 206-208.

C2) Ibid , VI, 236-246.

ÉTUDE LITTÉRAIRE DE L' « ODYSSÉE ». i>9

moral de donner une protection particulière à des gens aussi méchants que les prétendants. Ces scrupules dénotent, d'un poème à l'autre, une conception plus haute, un progrès des idées religieuses.

L'apparition matérielle des dieux est aussi plus rare : elle répondait moins au sentiment public. Signalons toutefois le rôle d'Athèné qui intervient souvent pour protéger et diriger Ulysse, et cela d'une façon vraiment nouvelle, car c'est une sympathie raisonnée qui unit ici la plus intelligente des déesses au plus inventif des héros, taudis que les sympathies de dieux à mortels dans V Iliade sont irréfléchies et fondées sur des traditions et des légendes que le poète ne cherche pas à expliquer. Il y a encore là quelque chose de supérieur à Y Iliade, et les traces d'une religion qui s'épure.

La langue et la versification. — Les caractères généraux de la langue et de la versification sont les mêmes dans l'Odyssée que dans V/liade. Notons une seule dilVérence, le nombre plus grand dans YOdyssée des noms abstraits, ce qui indique des habitudes de réflexion chez les poètes et chez leurs auditeurs, et montre que le poème a dû être composé assez longtemps après Y Iliade.

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