III. — Comédie ancienne (suite) : Aristophane
Aristophane : sa vie, ses qualités dramatiques, son style. — Le plus illustre représentant de la comédie ancienne, Aristopluine, naquit vers \\\ à Athènes. Il débuta très jeune, et quand il mourut, vers 380, il avait composé quarante comédies : onze d'entre elles sont conservées.
Avant d'analyser ses œuvres ou ses idées, nous noterons la merveilleuse facilité de son esprit : elle se manifeste d'abord dans la libre allure de l'action dramatique, action vive et rapide, si simple et si légère que les auditeurs les moins instruits la suivent et la comprennent. L'effort du poète demeure invisible, et chez lui les situations les plus extraordinaires semblent naturelles, tant il se démène avec aisance dans le monde fantastique où il nous fait apercevoir le monde réel derrière le voile de la fiction.
N'est-ce pas encore un esprit facile et souple, celu qui prête aux personnages, même aux plus bouffons, une vie si intense qu'ils donnent l'illusion de la réalité et qu'ils sont presque toujours des hommes de volonté, des caractères? Dicéopolis veut la paix; Cléon et le charcutier veulent, l'un garder le pouvoir, l'autre y parvenir; Strepsiade veut ne jamais payer ses dettes; Philocléon a la manie de vouloir juger, l'isétaire, Malgré une grande part de fantaisie, est i un personnage plein de vérité: c'est le type de l'Athénien entreprenant, adroit, et gai.
Même facilité dans le lyrisme d'Aristophane : il nous charme tantôt par une chanson satirique, tantôt par une description gracieuse mêlée, de boulfonnerie avec un sentiment profond de la nature.
Une langue très riche est au service des qualités dramatiques du poète ;mte, vive, variée, c est la
pure langue de l'Agora et du Pirée avec ses crudités comme avec ses <i
Première période : la satire militante. — D* i427 à 421, Aristophane écrit des œuvres militantes, o ia fantaisie est au service de la satire, mais sans 1 dominer En 427, il débute par les Convives, où i mettait aux prises l'ancienne et la nouvelle éducation ; en 426, il donne les Babyloniens. Cette dernier^ pièce, vive attaque contre le démagogue Cléon, ayanl été jouée aux Dionysies urbaines devant les étrangers, Cléon jugea que le poète avait compromis la gloire et la puissance d'Athènes : il lui intenta donc un procès devant le Sénat, mais il le perdit.
V Les Acharniens (425), la plus ancienne des comédies conservées, sont une satire au nom des paysans contre le parti de la guerre à outrance. Le poète invente le type du paysan Dicéopolis, ami de la paix, qui a conclu une trêve particulière pour lui et pour safamille ; il lui oppose les belliqueux Acharniens (Acharnes était un bourg de l'Attique), puis le général Lamachos, etc. Dicéopolis, à travers une série d'invraisemblances et de bouffonneries, sort vainqueur de ce conflit. / Un an après, en 424, Aristophane reprend l'offensive contre Cléon dans les Chevaliers, où il attaque avec la dernière violence sa personne et sa politique. Le turbulent démagogue venait d'amener prisonniers les Lacédémoniens qui défendaient l'île de Sphactérie, et jamais il n'avait été si puissant. Aristophane suppose qu'un vieillard athénien, Démos (le peuple), vient d'acheter un esclave Paphlagonien, qui ne recule devant aucune bassesse pour obtenir la faveur de son maître. Ce Paphlagonien, qui n'est autre que Cléon, fait l'arro^nT'vïs^a^vis des autres esclaves : d'eux d'entre eux, qui représentent, bien qu'anonymes, les généraux Démosthène et Nicias, pour se défaire de leur camarade, lui dérobent les oracles à l'aide desquels il trompait Démos et le faisaient agir à sa guise. D'après un des oracles, le règne du Paphlagonien cessera quand on aura trouvé plus fovirbo que lui. A ce
moment passe un charcutier : les deux esclaves lui persuadent qu'il est l'homme désigné par l'oracle. Dès lors il y a lutte et concours entre le Paphlagonieri et le charcutier : ils s'accablent d'injures et protestent de leur zèle auprès de Démos. Enfin Démos découvre que le Paphlagonien le trompe, et il met à sa place le charcutier. Cette comédie tire son nom du chœur des Chcvaliersou Cavaliers. La cavalerie athénienne, corps aristocratique qui se recrutait parmi les jeunes gens riches et dans les deux premières classes, ne représente pas ici les idées spéciales du parti oligarchique, mais celles de l'opposition en général, faite d'éléments divers, qui supportait avec impatience le joug- de Cléon. Citons les beaux vers de la paraba.se, où les Chevaliers font l'éloge de la valeur militaire des ancêtres et invoquent Pallas, protectrice d'Athènes :
Honneur à nos pères qui se sont montrés dignes de ce pays, dignes du péplos de Pallas (1), partout vainqueurs, et sur terre et sur mer, pour la gloire d'Athènes : jamais aucun d'eux ne compta ses ennemis, son courage était là pour Le protéger ; s'ils tombaient sur l'épaule dans quelque combat, après avoir essuyé la poussière de leur armure, ils soutenaient qu'ils n'étaient pas tombés, et retournaient à la lutte. Un général de ce temps-là n'eût jamais imploré Cléénète pour être nourri aux frais de l'État (2). Aujourd'hui, s'ils n'obtiennent les Vivres et la préséance (3), ils refusent de se battre. Nous, nous ne demandons pour détendre la ville et les dieux du pays, nous ne voulons qu'une récompense, une seule : si la paix vient, et le repos après tant de peines, qu'on nous laisse à notre aise soigner nos chevaux et notre peau t
0 Pallas i déesse tutélaire de la plus sainte des villes, de 1& plus riche en guerriers et en poètes, viens près de, nous avec la victoire, notre alliée fidèle et sur les champs de bataille et dans les expéditions, amie de nos chœurs, ennemie de nos
(1) Sur le p'plos (pièce d'étoffe) offert, i P allai pour la fête des Panathé nées, on brodait les portraits des citoyens qui t'étaient illustrés par quelque action d'éclat.
(2) Cléénète était l'auteur d'nn projet de loi qui réduisait le nombre des citoyens nourris gratuitement au Prytanée.
(3) Ilp«iopî«v, droit d'occuper, au théâtre, une place de premier rang.
ennemis. Viens paraître au milieu de nous : car aujourd'hui plus que jamais, il faut à tout prix que ces guerriers soient victorieux (1).
V En 423, avec les Nuées, Aristophane dirige ses attaques contre Socrate, les sophistes, et l'éducation nouvelle. Le brave Strepsiade est serré de près par les créanciers de son fils Phidippide que ruine une passion sans bornes pour les chevaux. 11 a l'idée de demander à Socrate l'art des sophismes par lesquels on peut se dispenser de payer les dettes ; et le philosophe, que le poète représente comme un athée et un sophiste, bouleverse aisément ses idées religieuses et morales. Toutefois la lente intelligence de Strepsiade est rebelle à la chicane; il amène donc Phidippide luimême chez Socrate. Là, pour exposer son programme par un procédé vivant, le maître met sous les yeux du père et du fils dans la scène traditionnelle de dispute deux personnages allégoriques, le Juste et l'Injuste, argumentant l'un contre l'autre et défendant l'un les anciennes mœurs, l'autre les mœurs introduites par la sophistique; après un long débat, l'avantage reste à l'Injuste. Aussitôt Phidippide écoute les leçons de l'Injuste ; le voilà rompu aux roueries de la chicane, il confond ses créanciers, et même, se révoltant contre son père, il le frappe et lui prouve par les arguments de la sophistique qu'il a raison de le battre. Strepsiade finit par se repentir de son engouement pour les sophistes et met le feu à la maison de Socrate. Le chœur des Nuées est l'image des pensées subtiles et vagues, favorables aux imposteurs.
Avec les Guêpes, représentées en 422, Aristophane revient à la comédie politique et à l'attaque contre Gléon. C'estune satire de l'institution judiciaire à Athènes telle que l'avaient déformée les politiciens de la démocratie avancée. Les citoyens âgés d'au moins
(i) Chevalier», 565 et suiy., traduction inédite de É. Egger
trente ans constituaient alors Yhéliée ou tribunal et étaient appelés en tant que juges héliastes: le sort désignait ceux qui devaient siéger dans les différente! sections, et les héliastes désignés recevaient de l'État pour chaque séance une indemnité que Gléon venait de faire porter de une à trois oboles. Une pareille organisation entraînait des abus : par exemple, les honnêtes gens, les hommes intelligents et occupés se souciaient peu de perdre leur temps à siéger dans ces jurys et laissaient, grâce à une tolérance de la loi ou de la coutume, les moins dignes se présenter au tirage au sort des noms et bénéficier d'un commode gagne-pain ; en outre, un tel système encourageait les délateurs, car les juges étaient forcément pleins de sympathie pour des hommes qui, en multipliant les procès, leur assuraient l'occasion de siéger et de recevoir plus souvent les trois oboles.
De là cette comédie des (luèpes qui dépeint le trouble apporté dans les mœurs athéniennes par la manie de juger à laquelle l'organisation de la justice a conduit la démocratie. Aristophane oppose un vieil héliaste, qui personnifie le peuple d'Athènes et qu'il appelle Philocléon (ami de Gléon), à son (ils Bdélycléon (l'ennemi de Gléon) Le père n'a de bonheur que lorsqu'il juge du matin au soir; le fils, par mille moyens, veut l'empêcher de suivre à l'audience ses collègues les héliastes. Ceux-ci, affublés d'un aiguillon qui les fait ressembler à des guêpes, et qui est une allusion au stylet dont les juges se servaient pour écrire, forment, le chœur : devant eux et c'est la scène capitale), Philocléon et Bdélycléon plaident pour et contre la profession de juge; dans ce débat, natur< llement, c'est Bdélycléon qui triomphe. Le chœur se déclare converti, et, pour consoler Philocléon, on lui persuade de juger chez lui la cause ridicule d'un chien qui a mangé un fromage. Enfin Bdélycléon s'entend si bien h choyer son père que celui-ci renonce
aux procès et ne songe plus qu'à s'amuser; cette conclusion de la pièce nous montre, sous la charge comique, le peuple athénien revenant à son humeur naturelle, douce et bienveillante, que l'abus des procès avait pervertie. Racine s'est librement inspiré des Guêpes pour écrire quelques scènes de ses Plaideurs ; mais dans son aimable comédie, qui n'a rien de politique, il se contente de peindre vivement les travers professionnels et les ridicules d'une caste, sans toucher au fond des choses.
h&PaiX) en 421, se distingue des pièces précédentes par le ton moins agressif et par un caractère marqué d'exaltation lyrique : c'est que le poète a presque gagné sa cause , peu de mois après les Guêpes, dans l'été de 422, Cléon est mort sous les murs d'Amphipolis ; quelques jours encore* et la paix de Nicias (avril 421) va être conclue Aristophane nous montre la joie avec laquelle la population rurale de TAttique voit revenir les jours tranquilles. Le vigneron Trygée est le personnage principal de cette comédie : il monte au ciel sur un escarbot géant à la recherche de la Paix enfermée par la Guerre dans un antre profond ; avec l'aide d'Hermès et du chœur composé de braves laboureurs de l'Attique, il la délivre et la ramène sur terre ainsi que ses deux compagnes, Opôra, déesse des moissons, et Théôria, déesse des fêtes ; il conduit Théôria au Sénat dont elle inspirera les décisions, et il épouse Opôra au milieu des chants et des danses d'un joyeux et rustique cortège d'hyménée.
Deuxième période : la satire aimable. — Aux sept années qui suivent la paix de Nicias se rattachent des pièces connues seulement par leurs titres et par des fragments. Quand nous retrouvons les pièces subsistantes, le caractère du poète s'est adouci et la fantaisie l'emporte sur la satire.
En 414, il donne les Oiseaux. Deux Athéniens, Eve! pide et Pisétaire, c'est-à-dire le Confiant et le Persuasif
fatigués de vivre au milieu des procès, fondent avec l'aide des oiseaux, et dans leur royaume, l'aérienne cité de Néphélococcygie, la ville des nuages et des coucous, et le poète trace le tableau de cette fondation d'une cité idéale, exempte des inconvénients qui affligent les cités de la terre. Au cours de cette jolie comédie, le poète sème les allusions et les moqueries aux choses et aux personnes du jour, mais il est difficile d'y trouver un parti pris dominant qui influe sur l'action ; la fantaisie reste maîtresse et conduit tout. Voici le célèbre morceau lyrique par lequel la huppe adresse aux oiseaux un mélodieux appel :
Épopopopopopopopopopoi ! Vite, vite, ici, ici, ici, ici, vous tous qui volez comme moi; ici, vous qui rôdez dans les bonnes terres des laboureurs, becquetant ça et là, peuplades nombreuses des mangeurs d'orge, race des pilleurs de grain, à l'aile vive, à la voix légère; ici, vous qui, dans le sillon, sautillant de motte en motte, jetez doucement votre cri joyeux : tio, tio, — tio, tio, — tio, tio, — tio, tio; ici, hôtes familiers des jardins, perchés sur les rameaux du lierre, et vous, habitants de la montagne, qui picorez l'olive sauvage ou l'arbouse, accourez vite à mon appel : Uioto, trioto, totobrix ; ici, vous qui, dans les ravins marécageux, happez au vol le moustique si bien armé; ici, vous qui peuplez toutes les fraîches vallées de cette terre et la riante prairie de Marathon ; et toi, tout éclatant de vives couleurs, francolin, francolin ; ici, tribus errantes, qui planei au-dessus des mers avec les alcyons, venez apprendre du nouveau ; j'appelle ici à l'assemblée tous ceux qui volent le cou tendu (4).
Très inférieure aux Oiseauxy et d'une verve si grossière qu'elle cesse d'être gaie, fut, en 411, la Lysistrote. La guerre du Péloponnèse s'était rallumée ; non seulement Athènes, épuisée par le désastre de Sicile, mais toute la Grèce en souffrait; le poète plaide pour la paix et la fait demander par les femmes d'Athènes.
La môme année, Aristophane donne les Fêtes de Dèmèter, pièce étrangère à la politique, où les femmes
[i) Oiseaux, 228 et suiv., trad. Croiset, Hist. de la littér. çr., t. 111, 2« *d, p. 075.
d'Athènes, réunies à l'occasion des fêtes de Dèmèter, se livrent à une satire fantaisiste du génie d'Euripide, qui les a souvent maltraitées dans ses tragédies.
Après les Fêtes de Dèmèter, la première pièce conservée, les Grenouilles, fut représentée en 40\ L'heure était triste pour Athènes. A l'intérieur, le règne des démagogues violents, dont le plus influent est alors un certain Gléophon, avait recommencé comme au temps de Cléon. Au dehors, Sparte vaincue aux îles Arginuses avait proposé la paix et profité d'un refus pour reconstituer sa flotte ; encore un an. et Lysandre assurera sa victoire et la (in de la guerre du Péloponnèse par la prise d'Athènes. C'est à ce moment de crise qu'Aristophane fait jouer les Grenouilles : il jugea sans doute que l'apaisement des esprits s'imposait, car le ton de sa pièce reste modéré ; pour attaquer les démagogues il se borne à leur lancer des traits en passant, et c'est l'état moral de la cité tout entière qu'il censure sous la forme comique.
De cette forme, Euripide lui fournit l'élément principal, et les Grenouilles ne sont, au fond qu'un jugement sur ce poète présenté comme le sophiste qui a détruit la valeur éducative de la tragédie et mis en danger les anciennes et bonnes mœurs. Aristophane suppose que Dionysos, craignant que la tragédie ne dépérisse à la suite de la mort récente de Sophocle et rÉnripide, descend aux enfers chercher un poète rapable de le célébrer dignement. Quand il passe le ; Ivx, un chœur de grenouilles l'accompagne de ses coassements harmonieux, mais le chœur proprement dît est formé par les ombres des initiés aux mystères d'Kleusis. Parvenu au souterrain séjour, Dionysos ne sait qui ramener, il hésite entre Eschyle et Euripide ; un concours s'engage entre les deux poètes, el il en est le juge ; chacun d'eux loue sa poésie et critique celle de son adversaire. Enfin Dionysos choisit Eschyle se décide de le ramener triomphant sur la terre. Le
passage capital de la pièce est celui où Eschyle, dans la scène de concours, expose 1 idéal moral que le poète doit se proposer et qu'il croit avoir réalisé mieux que tout autre; il suffit do tenir compte de l'hyperboU comique pour retrouver là l'intime pensée d'Aristophane :
Eschyle. — Eh bien! dis-moi de quoi faut-il louer le poète .
EtJRipioi. — De son génie et des leçons qu'il donne, quand dans lea eitôi rions rendons les hommefl meilleur!.
Eschvlk. — Si donc tu ne l'as pai l'ait, foi, ruais de nobles et généreux le| as rendus coquins fieffée, quelle peine, avoue-le, as-tu méritée?
Dionysos (vivement). — La mort : c'est chose faite. Je réponds pour lui.
EsQHtLi. — Vois maintenant quels ils étaient quand tu les reçus de moi. Est-il pas vrai qu'ils étaient nobles, hauts de six pieds? qu'ils n'avaient pas l'air de citoyens qui se dérobent, de badauds d'agora ni de farceurs, comme aujourd'hui, ni de coquins? qu'ils respiraient la lance, les javelines, les heaumes à l'aigrette blanche, les casques, les jambières, les cœurs h sept peaux de bœuf?
Eijiupide (se couvrant la tête de son manteau). — Ah I voici l'orage prévu t 11 me fera mourir à toujours fabriquer des casques 1 — Et toi, par quelles leçons en as-tu fait des cœurs si généreux ?
Dionysos. — Réponds, Eschyle, et ne t'enferme pas dans une hautaine colère.
Eschyle (fièrement). — Par un drame plein d'Ares.
Dionysos. — Quel drame?
Eschyle. — Les Sept contre Thèbes : qui l'avait vu brûlait d'être au combat... Je fis aussi jouer les Perses, et. pour vous apprendre à vouloir toujours triompher de vos adversaires, je célébrai un immortel exploit.
Dionysos riant). — Ah ! pour ça, je m'amusai bien quand il fut question du défunt Darius : voilà le chœur tout de suite qui se met à frapper des mains — comme ça — en criant .* Aïe ! la ! là !
Eschyle. — Voilà à quoi doivent s'appliquer les poètes. Considère quels services rendirent dès le début les poètes de noble race... Hésiode nous enseigna les travaux des champs, lei datée des moissons, les labours ; et le divin Homère, comment conquit-il son renom et. sa gloire sinon par les noble> leçone qu'il nous donna, formations de combat, vertus militaires, équipement guerrier? C'est d'après lui que mon génie modela
les nombreux courages que je représentai, ceux des Patrocle, des Teucer au cœur de lion, pour exalter le citoyen à se hausser à leur taille dès que sonne le clairon.... Si le maître de l'enfant, c'est son professeur, celui de l'adulte, c'est le poète. Nous devons parler le pur langage du bien (1).
Troisième période : les pièces à tendances sociales, — Après la guerre du Péloponnèse, Aristophane abandonne la comédie politique : il n'a pas renoncé à ses idées, mais la forme de démocratie combattue par lui pendant près de trente ans a si bien traversé toutes les épreuves qu'à vouloir réformer la constitution athénienne par l'influence du théâtre il aurait cessé, comme on dit, d' « avoir l'oreille » du public; on avait soif d'apaisement, l'heure n'était pas aux récriminations. Aristophane se contente donc désormais de pièces à tendances sociales où la fantaisie ne perd aucun de ses droits, mais où la satire politique ne tient qu'une place insignifiante. Ces pièces n'ont pas la vigueur, la netteté, l'entrain des précédentes, et elles sont écrites sans parabase, presque sans lyrisme. Le poète a vieilli, et il évolue peu à peu vers la forme de comédie à laquelle on a donné le nom de comédie moyenne ; à cette dernière partie de sa carrière appartiennent Y Assemblée des femmes et le Ploutos.
En 392 Y Assemblée des femmes montre les femmes d'Athènes réunies sur la place publique ; elles votent la déchéance de leurs maris et s'apprêtent à s'emparer du pouvoir. L'une d'elles, Praxagora, expose son plan de réformes : les biens seront en commun, et il n'y aura plus ni riches ni pauvres; chacun ayant le nécessaire, on ne verra plus de voleurs, et les tribunaux deviendront inutiles ; la vie s'écoulera dans les danses et les festins. La pièce se continue et se termine par quelques épisodes fantaisistes qui montrent les conséquences de
(1) Grenouilles, y. 1008 et guiv., trad. Bodin et ^laiou (Scènes choisies <$ Aristophane, p. 116 et suiO.
ce» théories. Il ne faut point voir dans cette comédie la satire des systèmes de tel ou tel philosophe contemporain (à cette date Platon n'avait pas encore écrit sa République), mais simplement un contraste comique avec la réalité contemporaine, qui n'était pas gaie, un voyage paradoxal au pays des chimères et du bien-être matériel.
Quatre ans après, en 388, paraît la dernière pièce conservée d'Aristophane, le Ploutos. La classe rurale, si chère au poète, voyait la richesse passer de plus en plus, et souvent par des moyens malhonnêtes, aux mains des citadins et des politiciens : de là cette comédie qui tire son nom du personnage de Ploutos, le dieu de la richesse. Vieillard aveugle, Ploutos distribue ses dons sans avoir égard aux mérites de chacun. Mais le bonhomme Ghrémyle, un brave campagnard de l'Attique, s'empare de lui et veut le guérir de sa cécité pour qu'il rende ses faveurs, selon son instinct primitif, aux seuls honnêtes gens ; et Ghrémyle s'apprête à le conduire au temple d'Esculape. Alors survient la Pauvreté, sous les traits d'une femme en haillons : elle vante ses mérites, mais en vain, et on lâchasse. Ploutos est emmené au temple et guéri; Chrémyle le garde chez lui, et le dieu clairvoyant l'enrichit ainsi que les paysans ses voisins. La pièce s'achève par quelques épisodes montrant les conséquences de ce déplacement des fortunes dans le monde. En tout cela, nul exposé d'une doctrine sociale précise : le poète ne propose aux paysans de l'Attique aucun moyen pratique pour remédier aux maux dont ils soutirent, et, comme dans Y Assemblée des femmes^ il ne leur offre pour sortir de la réalité qu'un rêve et une fantaisie.
Les idées d'Aristophane. — Après avoir ainsi parcouru les comédies d'Aristophane, le moment est venu de dire avec le plus d'exactitude possible de quelles idées elles sont l'expression.
Les œuvres d'Aristophane sont avant tout œuvres de poète comique : il n'y faut donc pas chercher l'expression d'une doctrine. Qu'il s'agisse de politique, de philosophie, de littérature, ou de religion, en dépit des apparences, Aristophane n'a pas fait ce que nous appelons des « pièces à thèse ».
En politique, une sympathie secrète pour les petits et les humbles, particulièrement pour les paisibles habitants des de mes ruraux, le pousse à les mettre en défiance contre leurs chefs, qui les flattent pour rester maîtres du pouvoir. De là, tant d'attaques contre Cléon et les démagogues : comment les campagnards, et avec eux la partie la plus saine de la population urbaine, qui formaient la majorité au théâtre de Dionysos, n'auraient-ils pas entendu avec plajsir ces railleries où le poète maltraitait les flatteurs du peuple plutôt que la démocratie ? Même quand Aristophane raille les institutions, il faut faire la part de la charge et de la bouffonnerie, et ce serait une erreur que de voir en lui un ennemi absolu du gouvernement populaire : il a pu subir quelques influences aristocratiques, mais il appartient de cœur et d'âme à la démocratie modérée ; ce qu'il attaque, ce sont les politiciens violents et téméraires qui troublent la cité et qui changent peu à peu en tyrannie odieuse les douceurs de la république athénienne.
En ce qui concerne la philosophie, les mêmes principes, guident ses jugements. Socrate avait beau être un homme du peuple, ses relations avec les fils des plus nobles familles et son insistance à soumettre au contrôle de la raison individuelle les traditions de la cité devaient infailliblement inquiéter un démocrate conservateur comme Aristophane ; de plus, entre le sérieux de Socrate, qui ne s'abaissait pas au-dessous d'un honnête enjouement, et le goût d'Aristophane pour la bouffonnerie, il y avait un abîme, et Aristophane semble s'être défié de la philosophie en général
comme d'une source de tristesse et de scepticisme qui éloignait les jeunes gens de Faction énergique et utile à la patrie. L'opinion populaire, dont un poète comique ne peut manquer* de tenir compte, était (Tailleurs défavorable à Socrate : par sa manière d'être et de vivre il prêtait à la caricature; par son goût à s'occuper de choses subtiles, à discourir sur tous les sujets et à passer au crible toutes les croyances, il ressemblait aux sophistes, et on lui prêtait facilement les idées de ceux-ci, allant même jusqu'à en faire un athée. Voilà pourquoi Aristophane a tracé de lui le portrait que l'on sait, germe certain des accusations d'Anytos et de Mélétos.
En littérature, en matière d'éducation, l'idéal d'A'ristophane, ce n'est peut-être pas Eschyle, mais Sophocle, ce génie si pondéré, si purement attique. Quand Aristophane introduit Eschyle défendant son système dramatique, quand il fait louer par le chœur l'ancienne éducation, celle de la jeunesse d'Eschyle, il ne souhaite pas le retour de ces vieilles choses : il use seulement d'un souvenir poétique pour faire ressortir par le contraste la subtilité d'Euripide et des sophistes et la hardiesse des idées nouvelles dont ils se sont faits les interprètes.
S'il faut parler de sa religion, on le voit satisfaire successivement les croyants et les incrédules, être tour à tour édifiant et ellronté. Au fond, il doit être classé plutôt parmi les croyants. Mais là encore il est poète, et poète comique, et Athénien de son temps : il est de ce peuple qui croyait aux dieux, mais qui aimait à en rire.
En résumé, Aristophane prend son bien partout où il le trouve ; cela ne l'empêche pas d'avoir des idées personnelles, seulement il ne les approfondit pas, poète fécond en pensées plutôt que penseur, et auquel on est tenté d'appliquer quelques-uns des vers par où notre La Fontaine se dépeignait lui-même *
Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles : Je suis chose légère et vole à tout sujet ; Je vais de ûeur en fleur et d'objet en objet (1).
Un contemporain : Eupolis. — L'éclat do la renommée d'Aristophane a rejeté dans l'ombre la plupart de ses rivaux. Nous avons parlé de Gratinos qui est plutôt un de ses prédécesseurs. Eupolis est un contemporain et le seul qui mérite notre attention ; les fragments de son œuvre montrent un poète de génie, plus âpre dans la satire et moins aimable dans ses fantaisies. Ses beaux vers sur l'éloquence de Périclès sont justement célèbres :
C'était de tous les hommes le plus puissant par la parole. Lorsqu'il paraissait devant le peuple, il agissait comme les bons coureurs : il donnait dix pas d'avance à tous les orateurs, et il les dépassait tous par son éloquence. — Voilà certes un coureur rapide , mais, de plus, il avait en propre un don de persuader qui résidait sur ses lèvres. Sa parole était une séduction ; et, seul entre les orateurs, il laissait l'aiguillon dans l'âme des auditeurs (2).