‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 92 sur 156 · Contre Conon · texte numérisé non relu

Contre Conon

par ses œuvres politiques que Démosthène est un orateur incomparable. Même avant la Première Philippique (351) quelques harangues et plaidoyers font prévoir à quelle hauteur son génie va porter l'éloquence athénienne.

Le voici d'abord écrivant pour Diodoreje plaidoyer Contre Androtion, accusé d'avoir illégalement fait voter l'honneur d'une couronne pour le Conseil qui sortait de charge (355). Puis il prononce, comme assistant de Gtésippos, dans une action en illégalité, le beau discours Contre la Loi de Leptine : il s'agissait d'une loi votée par le peuple, qui supprimait pour le présent et pour l'avenir les immunités en matière d'impôt accordées à certains citoyens comme récompense de leurs services. Quelques mois après, devant l'Assemblée, dans la harangue Sur les Symmories, discutant un projet de réforme de la triérarchie (1), et engageant le peuple à des préparatifs de guerre, il désigne, par une allusion peu voilée, l'ennemi commun (Philippe) contre lequel tous les Grecs devront bientôt se liguer (354). C'est encore devant l'Assemblée qu'il parle Pour les Mégalopolitains, que Thèbes cessait de patronner et que Sparte regardait d'un œil d'envie (353). En 352, il écrit pour Diodore un plaidoyer, le Contre Timocrate, dirigé, dans une action en illégalité, contre une loi favorable à des débiteurs infidèles de l'État. La même année, il écrit pour Euthyclès le Contre Aristocrate, à l'effet d'arrêter comme illégal et d'empêcher de parvenir à la discussion devant l'Assemblée un décret adopté par le Conseil : ce décret assurait des garanties contre ses ennemis à Charidème, homme de rien, soldat de fortune, qui aspirait à être élu stratège à Athènes, bien qu'il ne jouît pas de tous ses droits de citoyen; le discours de Démosthène montre que le

(1) On appelait symmories, à Athènes, les 20 groupes de 60 contribuables chacun qui assuraient le service de 1' u armement des galères » ou triérarchie

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décret est non seulement contraire aux principes* au droit criminel athénien, mais dangereux et impoliiiflue.

La période des « Philippiques ». — Les débutde Démosthène dans l'éloquence politique montraieni un grand orateur; il est encore plus grand dans la période des Philip/tiques. Ce dernier nom désigne un groupe de discours (quatre Philippiques proprcmentdi tes, trois Olynthiennes, etc.), prononcés devant T Assemblée, de 35i à 341 environ, tous relatifs à la lutte contre Philippe. A cette même période appartiennent les plaidoyers politiques Contre Midias et Sur les prévarications de V Ambassade.

La. Première l'hilippique retentit àtravers la Grèce comme un coup de fanfare et comme une révélation C'est le premier chef-d'œuvre de Démosthène; on y trouve cette force, cet attrait de jeunesse conquérante qui ne se rencontrent qu'une fois dans la vie d'un homme :

Quand donc, Athéniens, s'écrie-t-il, quand ferez-vous votre devoir ? Qu'attendez -vous? Une nécessité pressante, sans doute? Mais alors, comment faut-il nommer ce qui se passe? Pour des hommes libres, la plus pressante nécessité, n'est-ce pas le déshonneur? Voulez-vous, dites-moi, aller toujours par la place publique, vous demandant les uns aux autres : « Dit-on quelque nouvelle? » Eh! quoi de plus nouveau qu'un homme de Macédoine qui triomphe d'Athènes et gouverne la Grèce ? — « Phi lippe est-il mort ?» — « Non, mais il est malade. » — Et que vous importe ? Que celui-ci vienne à mourir, vous vous en ferez bien vite un autre si vous persistez à conduire vos atfaires de cette façon, car ce qui fait sa grandeur, c'est moins sa propre force que votre incurie. Mais enfin, s'il venait à mourir, si la fortune, souvent meilleure pour nous que nous-mêmes, ajoutait cette faveur & tant d'autres, sachez-le : avec une armée Hur la frontière, tombant sur un royaume ainsi troublé, vous mènerez tout au gré de vos désirs; mais tels que vous êtes aujourd'hui, une occasion vous donnât-elle Amphipolis, vous ne ia pourriez prendre, car vos forces comme vos pensées sont ■occupées ailleurs (1).

<«) Première Phllippique, 10, 11 et iî.

Eggkr. — Lit t. gr. 19

La même vigueur se retrouve dans le plaidoyer Contre Midias. Souffleté par Midias, un ami d'Eubule et des autres chefs du parti de la paix, en plein théâtre, le jour de la fête des grandes Dionysies de Fan 348, et dans l'exercice des fonctions de chorège, Démosthène poursuit l'agresseur en accusation d'outrage contre un fonctionnaire public dans une fête religieuse. L'affaire ne vint pas jusqu'au tribunal et fut réglée par une transaction, mais l'orateur avait préparé son plaidoyer où il requérait dans l'intérêt de tous la stricte application de la loi.

Plus important encore, le discours Sur les prévarications de V Ambassade fut prononcé par Démosthène en 343, dans le procès qu'il avait intenté à Eschine comme coupable d'avoir trahi ses devoirs dans sa seconde ambassade auprès de Philippe. Démosthène perdit le procès. Son plaidoyer, impétueux et acerbe, éclate en beautés de premier ordre, comme dans cette invective où, rappelant à Eschine son, ancien métier d'acteur, il lui reproche de n'avoir pas profité de quelques vers de Sophocle qui lui auraient appris l'amour de la patrie :

Voyez donc les belles choses que le poète dans YAntigone de Sophocle fait dire à Gréon-Eschine qui a oublié de se les redire à, lui-même à. propos de son ambassade, et qui ne les a pas récitées aux juges : Lis.

« On a beau faire, on ne connaît bien l'âme d'un homme, son caractère, son intelligence, que du jour où il a exercé le pouvoir et tenu les lois en sa main. Pour moi, lorsqu'un homme chargé de diriger l'État, au lieu de s'attacher aux résolutions les plus sages, tient sa langue captive sous l'empire de la crainte, je le prends, je l'ai toujours pris pour un lâche; quanta celui qui préfère un ami à sa patrie, je dis qu'il est digne du dernier mépris. Non, j'en atteste Zeus qui voit éternellement toutes choses, jamais je ne garderai le silence en voyant le coup fatal fondre sur mes concitoyens et la prospérité les fuir; jamais non plus je ne prendrai pour ami l'homme qui hait ma patrie, car je n'en puis douter, notre salut est lié à celui de la patrie, et c'est parce que le vaisseau (de l'État) vogue et nous porte sam sombrer que nous pouvons nous faire des amis. »

DÊMOSTHÈNB. 327

Eschine ne s'est rien dit de tout cela dans son ambassade, et, su lieu de servir Athènes, il a trouvé bien préférable et surtout plus utile d'avoir Philippe pour hôte et pour ami , il a envoyé promener ie sage Sophocle, et, quoiqu'il vit bien le coup fatal prêt à fondre sur nous, je veux dire l'expédition contre les Phocidiens, loin d'avertir et de prévenir, il s'est tout au contraire fait complice par recel et par assistance, et ceux qui voulaient parler il leur a fermé la bouche sans se souvenir que « notre salut est lié à celui de la patrie (1) ».

Voilà les paroles d'un patriote éclairé qui estime que l'orateur doit être le conseiller mais non le flatteur du peuple. Aussi a-t-il le droit de glorifier son rôle et de l'opposer à celui des complaisants dans ce passage du discours Sur les affaires delà Chersonèse:

Si l'on m'adressait cette question : « Dis-moi, quel bien as-tu jamais fait à ton pays? » quoique j'eusse à citer mes charges de triérarque et de chorège, des libéralités envers l'État, des captifs rachetés, et d'autres marques de dévouement, je na dirais rien de tout cela, mais je dirais que, dans mon administration publique, je n'ai rien fait comme ces gens-là ; comme eux peut-être, je pourrais accuser, flatter, proscrire, faire, en un mot, tout ce qu'ils font; et pourtant, au lieu de m 'abaisser & de tels actes, de m'y laisser entraîner par la cupidité ou par l'ambition, je passe ma vie à donner des conseils, qui sans doute, devant vous, me font plus petit que bien d'autres, mais qui vous feraient grands, vous, si vous les suiviez : — que l'envie me pardonne ce langage ! Une politique qui me donnerait, à moi, le premier rang chez vous, à vous le dernier dans la Grèce, ne serait pas à mes yeux la politique d'un bon citoyen:, les hommes dévoués ne cherchent qu'à élever la patrie, tous leurs discours tendent au meilleur, et non au plus facile. La nature incline asRez d'elle-même vers ce dernier côté ; il faut qu'une parole généreuse nous emporte vers l'autre (2).

Quelques mois après, dans la même année (341), Démosthène prononçait la Troisième Philippique, la plus puissante de ses harangues : les Athéniens ne sont pas libres de choisir entre la paix et la guerre.

(1) Sur les prévarications de l'Ambassade, Î47 ot 11*. (J) Sur les affaires 4* Chersonèse, 70, 71, 71.

ils se doivent au salut de la Grèce ; on a laissé Philippe attentera la liberté, àl'existence deplusieurs États grecs, à l'honneur de la race hellénique; la cause du mal, c'est le relâchement des mœurs publiques, c'est une mollesse qui se fait la complice des traîtres ; puis l'orateur explique dans sa péroraison les propositions qu'il va soumettre au peuple :

Pour nous, Athéniens, nous encore sains et saufs, possesseurs d'une admirable ville, d'immenses ressource», d'une belle renommée, que devons-nous faire? Peut-être en est-il plus d'un parmi vous qui m'adresse depuis longtemps cette question. Je vais y répondre, présenter môme le décret, en sorte que, si vous le voulez, vous n'aurez plus qu'à voter...

Je dis qu'il faut envoyer de l'argent à l'armée de la Chersonèse et faire tout ce qu'elle demande, vous préparer vousmêmes, et alors appeler les autres Grecs et les réunir, les éclairer et les enflammer ; voilà ce qui sied à une ville d'une aussi grande autorité. Mais vous imaginer que Ghalcis ou Mégare vont sauver la Grèce, tandis que vous resterez dan3 l'inaction, en vérité l'erreur est grande, car chacun de ces peuples doit se trouver trop heureux s'il se sauve lui-même 1 C'est à vous que revient un tel rôle : c'est un honneur que vos ancêtres vous ont laissé, après l'avoir conquis eux-mêmes par de grands et glor'tux périls. Mais si chacun de vous, ne cherchant que ce qui lui plaît, reste ici, tranquillement assis, occupé d'une seule chose, à savoir comment il ne fera rien, d'abord il ne trouvera personne pour travailler à sa place, puis je crains bien que cette tâche ainsi déclinée la nécessité ne vous l'impose.

Athéniens, voilà toutes mes pensées, voilà mon décret. Si vous suivez ces conseils, j'en ai l'assurance, vous pouvez encore rétablir vos affaires. Du reste, quelqu'un a-t-il un meilleur avis à donner, qu'il parle et nous conseille 1 Quelle que soit la résolution prise, dieux puissants, faites qu'elle soit heureuse (1)!

Des « Philippiques » au discours « Sur la Couronne ».' — L'effort de Démosthène, pendant la période des Philippiques, finit par convaincre les Athéniens : de 340 à 338, l'orateur est à la tête des affaires, il obtient des réformes, les opérations militaires sont poussées avec vigueur, et quand

(1) Troisième Philippique, 70 et 73 76.

Philippe s'empare d'Élutce, au nord de la Béotie, Athènes conclut une alliance opportune avec Thèbes. Nous n'avons plus les discours prononcés alors par Démosthène : l'influence directe qu'il exerçait sur la politique rendait sans doute moins utile à ses yeux la rédaction de ses harangues et la propagande de ses idées par la lecture. ■

Malheureusement Philippe était le plus fort, et en gagnant la bataille de Ghéronée (août 338) sur Athènes, Thèbes, et leurs alliés, il démentit les espérances des patriotes. A Ghéronée, Démosthène servait comme simple soldat parmi les hoplites; il abandonna le champ de bataille, entraîné dans la défaite et dans la fuite générale. Ses ennemis ne manquèrent pas de le taxer de lâcheté : pure calomnie, que les Athéniens réfutèrent en le chargeant de prononcer l'oraison funèbre des citoyens morts en ce jour pour la patrie.

Athènes reconnut le roi de Macédoine comme chef de la confédération hellénique, mais en gardant une certaine dignité : Démosthène parvint à faire voter le rétablissement des fortifications, et, nommé l'un des commissaires chargés de la surveillance des travaux, il y contribua de ses propres deniers. yj Le discours « Sur la Couronne ». — C'est alors (337) que Ctésiphon proposa de lui décerner, en récompense de tant de services, une couronne d'or qui lui serait remise dans le théâtre, au jour de la fête des grandes Dionysies. Eschine attaqua cette motion comme contraire aux lois, mais la cause ne futplaidée (on ne sait trop pourquoi) qu'en 330, six ans après la mort de Philippe, et quand Alexandre était déjà maître de l'Asie. En apparence, l'accusation ne visait que Ctésiphon ; au fond, c'est Démosthène lui-même qu'Eschine voulait déshonorer. D'ailleurs la lutte était moins entre deux hommes qu'entre deux partis, pour établir lequel des deux avait eu raison dans le passé et dominerait dans l'avenir. On accourut en foule.

et de toute la Grèce, à ce procès qui mettait aux prises les deux hommes les plus éloquents de leur siècle. L'issue en fut heureuse : les Athéniens ratifièrent là motion de Gtésiphon par un vote presque unanime, et Eschine, ne voulant pas payer l'amende encourue partout accusateur qui n'obtenait pas la cinquième partie des suffrages, dut s'exiler d'Athènes.

Dans son discours Pour Ctésiphon sur la Couronne, Démosthène s'est surpassé, et pourtant jamais cause ne fut, au premier abord, plus difficile à plaider. « Les défenseurs de la liberté grecque avaient été vaincus, leurs efforts n'en sont pas moins glorieux. On méprisa les cœurs faibles qui désertent les grandes et nobles causes; il n'y a point de honte à succomber pour elles, et le succès n'est pas la mesure des actions humaines. Telle est la thèse de Démosthène. Il l'a soutenue avec une hauteur de sentiments, une énergie de conviction qui commandent le respect, dans un langage digne d'un tel sujet, avec une éloquence dont on aime à subir l'ascendant, parce qu'elle élève le coeur autant qu'elle ravit l'esprit (1). »

L'une des plus belles pages du discours Sur la Couronne est celle où l'orateur rappelle avec fierté sa conduite courageuse au milieu de la consternation causée par la nouvelle de la prise d'Élatée :

C'était le soir; arrive un homme qui annonce aux prytanes qu'Élatée est prise. Aussitôt les uns se lèvent de table, chassent les marchands de la place publique et font déployer les barrières (2) ; les autres mandent les stratèges, appellent le trompette; ce n'est que trouble dans toute la ville. Le lendemain, aa point du jour, les prytanes convoquent le Conseil ; vous, d* votre côté, vous vous rendez à l'Assemblée, et avant que le Conseil eût rien agité, rien préparé, tout le peuple était rangé à

(1) Henri Weil, p. xxn et xxxvn des éditions citées plus haut, p. 322, n. 2.

(2) Je lis : rè yi'po» ntpteniTâwjffav, correction proposée par Paul Girard, Revue de philologie, t. XI (1887), p. 25-32 : il s'agit ici de barrières destinées h entourer l'Agora afin que le marché ne puisse a\oir lieu, et que le peuple se rende a l'Assemblée ; les prytanes suspendent la vie commerciale pour que Von s'occupe uniquement des affaires de l'État.

ses places sur la colline. Bientôt après» le Conseil arrive, les prytanes déclarent la nouvelle, et l'on! paraître celui qui lavait apportée; cet homme parle lui-môme. Le héraut demande: « Qui veut monter à la tribune? » Personne ne se présente. Il recommence plusieurs fois. Personne encore. Et tous les stratèges, tous les orateurs étaient présents; et la patrie, de cette voix qui est la voix de tous, appelait un citoyen qui parlât pour la sauver: car la voix du héraut qui se fait entendre quand les lois l'ordonnent, c'est la voix de la patrie. Qui donc devait s'avancer alors ? ICtaient-ce ceux qui veulent l<> snlui <)>- la république? Mais vous tous, ettout ce qu'il y a de citoyens dan» Athènes, vous levant aussitôt. vous vous seriez présentés; car je le sais, vous voulez tous le ^alut de la république. Uluient-ce les plus riches? Les Trois-Cents (1) se seraient levés. Les citoyens à la fois riches et dévoués? On aurait vu paraître ceux qui dans la suite ont fait à l'Étal de si grandes largesses, car ils ont donné autant par dévouement que par opulence. Mais, semble-t-il, ce jour, ce moment, ne demandait, pas seulement un citoyen riche et dévoué, mais un homme qui eût suivi les affaires dès le principe, qui eût étudié la conduite de Philippe et pénétré ses desseins: celui qui 'ne les eût pas dès longtemps connus et profondément inédités, fût-il dévoué, fût-il riche, ne pouvait savoir ce qu'il fallait l'aire, ce qu'il fallait vous conseil' 1er. Il parut enfin cet homme que réclamait un tel jour: c'était moi. Je montai à la tribune, et ce que je vous dis alors, écoutez-le avec attention, pour deux motifs : d'abord pour voua convaincre que, seul de vos orateurs, de vos conseillers, je n'ai point déserté, au jour du péril, le poste du bon citoyen; qu'au contraire, au plus fort de la crise, discours, décrets, j'ai tout fait pour vous sauver; ensuite, ce peu de temps que vous m'aurez donné vous apportera de grandes clartés sur la suite de vos affaires ; vous y marcherez plus sûrement (2).

Après ce modèle de narration et d'apologie, il faut «ter encore le développement, d'une si haute valeur morale, où Démosthène, reportant sa pensée vers 1rs combattants des guerres modiques, jure, par ces morts sacrés, que tous ceux qui ont lutté avec lui pour la liberté n'ont fait qu'écouter la voix de l'honneur et se montrer dignes de leurs ancêtres :

(1) Les Trois-Cent* qui se trouvaient à la tète du service triérarc hiqu* (16 dans chacune des l'O ■ymmories). Voir la note de la p. 324. (X) Sur la Couronne, 169-173.

Combattre pour la prééminence, braver les dangers pour l'honneur, pour la gloire, voilà ce que notre république a fait dans tous les temps. Noble exemple, et si bien selon vos mœurs que ceux de vos ancêtres qui l'ont donné sont l'éternel sujet de vos louanges 1 Ces louanges sont méritées: comment, en effet, ne pas admirer la vertu de ces hommes qui abandonnèrent leur pays et leur ville, et montèrent sur leurs vaisseaux, pour d'être pas forcés d'obéir, après avoir mis à leur tête l'auteur de cette résolution, Thémistocle, et avoir fait lapider Gyrsile, qui conseillait de se soumettre, non seulement lui, mais encore sa femme qui fut lapidée par les femmes d'Athènes. Car les Athéniens de ce temps ne cherchaient pas un orateur, un général qui leur assurât une servitude heureuse ; ils pensaient qu'ils ne devaient pas même vivre, s'ils ne pouvaient pas vivre libres. Chacun d'eux ne se croyait pas né seulement pour son père et pour sa mère, mais aussi pour sa patrie. Quelle est la différence? C'est que celui qui se croit né seulement pour ses parents attend toujours la mort fatale et naturelle, tandis que celui qui se croit né aussi pour sa patrie voudra mourir pour ne pas la voir esclave et jugera plus à craindre que la mort les outrages et les infamies qu'il faut subir dans une ville asservie.

Maintenant, si j'osais dire que ce fut, moi qui excitai en vous cette magnanimité digne de vos ancêtres, vous pourriez justement me reprendre. Mais je déclare que toutes vos grandes résolutions sont de vous, je montre qu'avant moi la république pensait avec cette même élévation d'âme, et je dis seulement que, dans ce qui s'est fait de glorieux, quelque part me revient ; cependant Eschine accuse tous mes actes, il vous irrite contre moi, prétendant que je suis l'auteur de vos périls et de vos alarmes, et cela pour m'enlever une couronne, honneur d'ua moment ; mais à vous, Athéniens, il enlève les louanges de tous les siècles. Car si, condamnant Ctésiphon, vous condamnez ma politique, vous paraîtrez avoir failli, et non avoir succombé sous l'injustice de la fortune. Mais non, Athéniens, non, vous n'ave< point failli, en bravant les dangers pour le salut et la liberté de la Grèce, j'en jure par ceux de vos ancêtres qui ont couru, à Marathon, au-devant du péril, par ceux qui se sont rangés en bataille à Platées, par ceux qui ont combattu sur leurs vaisseaux, à Salamine, à l'Artémision, et par tant d'autres vaillants hommes qui reposent dans les tombeaux publics et qu'Athènes a tous jugés dignes des mômes honneurs, de la même séputure, tous, entends-tu, Eschine? et non pas seulement les heureux et les vainqueurs. Ce fut justice, car, pour le devoir de braves citoyens ils l'avaient tous rempli; quant à la fortune, ils ont eu celle que les dieux leur ont donnée (1).

(i) Sur la Couronne, 204-208.

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