‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 94 sur 156 · IV. — Lrs contemporains de Démosthène · texte numérisé non relu

IV. — Lrs contemporains de Démosthène

Eschine. — Parmi les orateurs contemporains de Démosthène, ou tout au moins parmi ceux d'entre eux qui combattirent sa politique, le plus éloquent fut Eschine. Né de parents obscurs, tour à tour greffier, acteur, soldat, il entre vers 348 dans la carrière politique, et, devenu bientôt le porte-parole du parti de la paix, il est le principal adversaire de Démosthène. Obligé de s'exiler après le procès de la Couronne, il se rendit en Asie Mineure : c'est là sans doute qu'il mourut ; ses dernières années sont peu connues.

L'esprit et le caractère d'Eschine sont fort inférieurs à son éloquence. En admettant même que Démosthène l'ait quelquefois chargé d'accusations exagérées, il reste certain que sa dose d'intelligence politique fut très médiocre, certain aussi que son caractère vaniteux et faible non seulement le rendit injuste et haineux à l'égard de ses ennemis politiques, mais lui fit même sacrifier l'intérêt public d'Athènes aux flatteries et aux largesses dont Philippe sut l'honorer. La postérité l'aurait vite oublié s'il n'y avait eu en lui un orateur merveilleusement doué.

Son éloquence est moins impétueuse et moins austère que celle de son rival, mais il a l'imagination plus vive, plus brillante et plus facile, de la gaîté même et beaucoup d'esprit, une allure plus égale, une disposition mieux ordonnée, un pathétique plus abondant. Tel il se montre dans les trois plaidoyers qui

restent de lui. Par le plus ancien, Contre Timarque, i fit condamner, noter d'infamie, et exclure à tout jamais delà carrière politique un de ses ennemis par lequel il venait d'être accusé d'avoir trahi dans son ambassade auprès de Philippe. Démosthène reprit à son compte l'accusation de trahison, et c'est alors que fut plaidé le procès de l'Ambassade où les juges se prononcèrent en faveur d'Eschine à la faible majorité de trente voix (343).

La défense d'Eschine, Sur les prévarications de l'Ambassade, est un discours habile, plus simple et plus clair que celui de Démosthène. La péroraison, dont voici le début, en est le morceau le plus éclatant: '

Voyez ceux qui viennent vous supplier avec moi : un père, £, qui vous ne ravirez pas l'espoir de sa vieillesse ; mes frères, qui aimeraient mieux ne plus Vivre, si vous m'arrachiez d© leurs bras; des parents, des alliés; et ces enfants si petits, encore inconscients du péril, mais bien dignes de pitié, s'il m'arrivait quelque malheur. Je vous prie, je vous conjure de vous intéresser à leur sort, et de ne pas les livrer à mes ennemis, à un homme qui est femme par sa lâcheté comme par se* haines. J'invoque et je supplie pour mon salut les dieux d'abord, puis vous, de qui dépend mon arrêt, devant qui j'ai répondu — autant que me les a rappelées ma mémoire — à toutes le» imputations ; et je vous demande de me sauver, de oe pas me sacrifiera ce logographe, à un Scythe (1).

Nous connaissons encore Eschine par son discours Contre Ctésiphon dans le procès de la Couronne (330). Ce discours, modèle de belle ordonnance, est gâté par des traits de la pire rhétorique et par une émotion quelque peu factice et théâtrale : il y eut toujours de l'acteur chez Eschine, et c'est ce qui le place, même dans ses meilleures pages, au-dessous de Démosthène.

Lycurgue. — Lycurgue est, avec Démosthène, un

(I) La mère de Démosthène était d'origine scythe. — Sur tes prévarications de l'Ambassade, 179 et 180, traduction Hinstin (Chefs-d'œuvre des orateurs a t tiques prédécesseurs et contemporains de Démosthène, Paris, Hachette, 181».]

LYCUKGUE 335

des chefs du parti national : homme d'État, il se montre habile administrateur des finances, et il fait voter une loi qui décernait aux tn>i- grandi tragiques des statues d'airain et ordonnait qu'une copie exacte d«> leurs tragédies fût déposée aux archives publiques; orateur, il manquait d'aisance et de grâce, mais il avait la grandeur et la force qui viennent d'un noble caractère etd'un sentiment profond du bien et du juste. Le seul discours qui resle de lui, le CoAtre Léocrate, est un plaidoyer politique. Léocrate, riche commerçant, s'était enfui de l'Atlique après le désastre de Ghéronée, et, en répandant le bruit qu'Athènes était prise et ruinée, il avait encouragé les Rhodiens à s'armer en course pour saisir ses navires marchands : quand il revint à Athènes en 330, Lycurgue l'accusa de trahison, dans un discours semé de citations patriotiques empruntées à Homère, à Tyrtée, à Euripide, et dont voici la péroraison :

Quant à moi, c'est pour remplir mon devoir envers la patrie, les dieux et les lois, que j'ai loyalement et justement accusé cet homme, sans calomnier le reste de sa vie, sans rien alléguer d'étranger à la cause Chacun de vous doit songer qu'un arrêt d'acquittement en faveur de Léocrate en serait un de mort et d'esclavage contre la patrie; que, des deux urnes placées devant vous (\) l'une est celle de la trahison, l'autre celle du salut d'Athènes; et que vous allez voter, soit pour la ruine de la patrie, soit pour son affermissement et pour le bonheur de la république Si vous acquittez Léocrate, vous encouragerez par vos suffrages les autres citoyens à livrer la ville, ses sanctuaires, ses navires; tandis que le condamner à mort, ce sera les avertir qu'ils doivent défendre et garder la patrie, la fortune et la félicité publiques. Imaginez-vous, Athéniens, que le pays, les arsenaux, les murs de la ville vous supplient, que les temples et les autels vous conjurent de les sauver: n'oubliez au. un des griefs de l'accusation, et faites en la personne de Léocrate un exemple qui prouve que la compassion et les larmes ne prévalent pas, dans vos esprits, sur le devoir de défendre les lois et la patrie (2).

(1) On déposait dans une urne les bulletins qui condamnaient, et dan» un* h utre ceux qui absolvaient i2) Contre Lèucratt 149 <•'. 180. Traduction Hinstio, revue.

Hypéride. — Hypéride, autre contemporain de Démosthène, est aussi l'un des orateurs du parti national. Toutefois on ne le voit pas rester toujours d'accord avec Démosthène, et il est un de ses accusateurs dans l'affaire d'Harpale. Comme lui, victime du triomphe des Macédoniens, réfugié à Egine, il fut atteint par les soldats d'Antipater, qui le fit mettre à mort (322). Ce qui caractérise son éloquence, c'est la souplesse : il a de la force et de la grâce, de l'esprit et du pathétique, de la finesse et de la simplicité; tous ses discours respirent l'aisance et l'abandon; immédiatement après Démosthène il dispute le second rang à Eschine.

Il reste de lui cinq discours (encore aucun d'eux n'est-il complet), découverts depuis 1847 daws les papyrus des tombes de la Haute -Egypte. Ce sont d'abord : le Contre Démosthène, prononcé dans l'affaire d'Harpale, et deux autres plaidoyers composés pour des causes qui touchaient à la politique, Pour Lycophron et Pour Euxénippe; puis Y Oraison funèbre en l'honneur des morts de l'année 323, et le Contre Athénogène, plaidoyer civil écrit pour un client inconnu qui avait été trompé dans l'achat d'un fonds de parfumerie.

On ne peut quitter Hypéride sans faire connaître autrement que par un titre son Oraison funèbre^ seul spécimen authentique d'une des formes les plus florissantes de l'éloquence d'apparat dans la Grèce classique, et prononcée après la mort d'Alexandre, à cette date mémorable où les Grecs, ligués contre Antipater, tentaient un effort suprême pour défendre leur liberté. En Thessalie, sous les murs de Lamia, où le général macédonien s'était retiré, l'athénien Léosthène et ses soldats avaient trouvé une mort glorieuse : c'est l'éloge de Léosthène et des braves tombés à ses côtés que prononce Hypéride, avant, la défaite de son successeur Antiphilos, avant la triste

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