HYPÉRIDE
paix imposée à Athènes par le vainqueur. De là les sentiments de généreuse confiance et de fierté patriotique qui animent l'orateur : il n'oublie aucun des « lieux communs » que comportait l'oraison funèbre (éloge d'Athènes et de son passé, consolation aux parents, etc.), mais il les renouvelle par une manière ingénieuse de les présenter ; il donne aussi une telle place à Léosthène que le discours cesse d'être, comme il l'était jusque là, un éloge purement anonyme et collectif, et qu'il fait pressentir l'oraison funèbre individuelle de la Grèce chrétienne et des temps modernes. Cette harangue abonde en passages qu'on aimerait à citer; en voici la péroraison, justement célèbre par sa religieuse et noble sérénité :
Sans dôme, il est difficile de consoler ceux qui sont frappés de telles afflictions. Ni la raison ni la loi n'endorment les deuils, mais c'est le naturel de chacun et son affection pour le mort qui donnent la mesure de son chagrin. Toutefois, il faut prendre courage, modérer sa douleur autant qu'on le peut, et penvor non seulement a la mort de ceux qu'on a perdus, mais à la réputation d'honneur qu'ils laissent après eux. Leur sort est moins digne de regrets que leurs actions ne sont dignes de louanges. S'ils n'ont pas joui d'une vieillesse sujette à la mort, Ils ont acquis, une gloire qui ne vieillira jamais et le parfait bonheur. Les uns sont morts sans postérité : leur gloire répandue dans la Grèce sera pour eux comme une immortelle famille. Les autres ont laissé des enfants : la bienveillance de la patrie servira de tutrice et de gardienne à ces orphelins. En outre, simourirest la même chose que n'être pas, ils sont délivrés dos maladies, des chagrins et des autres misères qui fondent sur la vie humaine. Si, au contraire, on conserve dans les enfers le sentiment, si l'action vigilante de la divinité s'y exerce encore, et c'est notre croyance, nous pouvons nous dire que ceux qui ont défendu leurs honneurs profanés, trouvent auprès des dieux la plus grande sollicitude (4).
Dinarque, Démade, Démétrios. — A côté de Démosthène, d'Eschine, de Lycurgue et d'Hypéride,
(1) Oraison funèbre, 41-43. Traduction Hinstin, revue par Louis Bodir dans ses Extraits de* orateurs uniques, traduction française publiée avez de* notice* et de* note*, Paris, Hachette, 1899, p. SIS.
les derniers orateurs du iv' siècle n'offrent qu'un médiocre intérêt. Les critiques de l'antiquité ont pourtant compris Dinarque dans une liste ou canon des dix orateurs attiques les plus illustres (1) : en sa qualité d'étranger, né à Gorinthe en 361, il ne prit pas la parole à l'Assemblée, mais il put, comme logographe, mettre son talent au service du parti macédonien d'Athènes, et l'un des trois discours qui restent de lui fut écrit Contre Démoslhène pour Stratoclès, un des accusateurs du grand orateur dans l'affaire d'Harpale.
Nous n'avons plus les œuvres de Démade, célébra par la fougue de sa parole, et qui fut une des victimes d'Antipater, bien qu'il eût été l'un des orateurs les plus écoutés du parti macédonien.
Nommons enfin Démétrios de Phalère ., appelé par Quintilien « le dernier des orateurs attiques (2) », et que Gicéron cite plusieurs fois avec éloge ; élève de Théophraste, péripatéticien et rhéteur, il administra Athènes sous Gassandre, fils d'Antipater, puis se retira en Egypte où il mourut (283).
Fin de la période attique. — Avec Démétriosde Phalère, l'esprit attique émigrait donc en Egypte : c'est là, dans Alexandrie et à la cour des Ptolémées, que sera pendant longtemps le principal foyer des lettres grecques. Athènes avait été, deux siècles durant, la première ville de la Grèce, et elle avait porté à leur perfection les grands genres littéraires ; après la conquête macédonienne, elle pourra rester une ville lettrée, mais elle ne sera plus la capitale intellectuelle des Hellènes.
RÉSUMÉ
Le discours écrit est, avec le livre d'histoire et le livre ie philosophie, la troisième forme de la prose attique aux
(1) Les dix orateurs de ce canon (xévuv) sont : Antiphon, Andocide, Lysia*. l«ocrate, Isée, Démoslhène, Eschine, Lycurgue, Hypéride, Dinarque.
(2) Quintilien, X, 1, 80 : « Ultimus est fere ex Atlicis qui dici posait orator.»
v* et iv« socles : ses essais ont puissamment contribué à former le talent des historiens et des philosopnes, mais il n'a lui-même atteint sa perfection qu'après l'histoire et U philosophie, à la lin du iv" siècle.
C'esl l'intensité de la vie publique, à Athènes, qui favorisa l'éclosion d'une éloquence savante dans les trois genres, politique, judiciaire, et d'apparat ; les progrèl de l'art y suscitèrent bientôt l'industrie des logographes, ou fabricants de discours destinés à être appris par cœur, qui "inrent en aide aux parleurs inhabiles, car il n'y avait pas d'avocats proprement dits.
Le premier grand orateur athénien fut l'homme d'État Périclès, mais il n'écrivit rien. Ce sont les sophistes, et en particulier Gorgias, qui, en introduisant à Athènes la rhétorique (427), amenèrent les orateurs à faire une étude plus savante de leur art et à écrire leurs discours.
De Gorgias à Démosthène, l'éloquence, encore un peu raide avec Antiphon, est plus vivante avec Andocide (fin du ve s.) ; au début du ive siècle, Lysias, par son naturel exquis, est l'un des modèles de l'atticisme et le type du logographe ; Isocrate (436-338), maître de rhétorique et publiciste, charme la Grèce par les périodes harmonieuses de ses discours d'apparat ; l'impétueux Jsée est le maître de Démosthène.
Chez Démosthène (384-322), le plus grand orateur d'Athènes et le chef du parti de la guerre dans la lutte contre Philippe et Alexandre, l'ait le plus achevé se dissimule modestement, et, dans une éloquence pleine et concise, se met avec force et sincérité au service du patriotisme et de la raison. Ses discours soni ou bien des plaidoyer* civils et politiques } qu'il a tantôt prononcés luimême, tantôt composés pour des clients, ou bien des Harangues qu'il a prononcées devant l'Assemblée (les Philippiques). Son chef-d'œuvre est le plaidoyer Pour Ctésiphon dans te procès de la Couronne, où il avait Eschine pour adversaire.
Eschine, le plus éloquent des contemporains de Dé-
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mosthène, remarquable par sa vive imagination et par ses développements abondants et bien ordonnés, est le principal orateur du parti de la paix. Au parti de la guerre, dans le même temps, appartiennent Lycurgue, génie plus austère, et Hypéride, qui l'emporte par la souplesse du style, tour à tour pathétique et gracieux, si bien qu'il dispute à Eschine le premier rang après Démosthène. Ces hommes de talent ou de génie laissent loin derrière eux les autres orateurs de la fin du ive siècle, D inarque, Démade, Démétrios de Phalère.
LECTURES RECOMMANDÉES
Sur l'ensemble du chapitre : A. et M. Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. IV ; F. Blass, Die attische Beredsamkeit, 4 vol., 1887-93 ; Jules Girard, Études sur l'éloquence attique, 1874.
Sur les précurseurs de Démosthène : A. -G. Jebb, The attic orators from Antiphon to Isseos, 2 vol., Londres, 1876 ; G. Perrot, L'éloquence politique et judiciaire à Athènes : les précurseurs de Démosthène, 1873 ; E. Havet, Introduction sur Isocrate, en tête de la traduction de Y Antidose, par Cartelier, 1862; L. Moy, Étude sur les plaidoyers d'Isée, 1876.
Sur Démosthène : L. Brédif, L'éloquence politique en Grèce, Démosthène, 2e éd., 1886; Maurice Groiset, Des idées moraUu dans l'éloquence politique de Démosthène, 1874 ; R. Dareste, Introductions et Arguments, dans sa traduction française de Démosthène (voir plus haut, p. 323, n. 1) ; L. Levrault, Auteurs grecs (P. Delaplane); H. Ouvré, Démosthène (dans les Classiques populaires de Lecène et Oudin), 1890 ; Henri Weil, Introduction et Noticesf dans ses diverses éditions de Démosthène (voir ci-dessous les Textes à consulter).
Sur les contemporains de Démosthène : F. Castets, Eschine l'orateur, 1872 ; F. Dûrrbach, L'orateur Lycurgue, 1889 ; Jules Girard, divers articles sur Hypéride dans ses Études sur l'éloquence attique.
TEXTES A CONSULTER
Ëdition générale des orateurs attiques, Démosthène excepté : Oratores atlici, par Baiter et G. Mûller, 2 vol., Bibliothèque Didot.
Recueil général d'Extraits : Extraits de» orateur» attiques, par L. Bodih, 1898 (Hachette).
Les précurseurs de Démosthône : Sélection» from the attic orators, Antiphon, Andokides, Lysias, Isofcrates, Is&os, par R.-C. Jbbb, Londres, 1880 ; édition d'Andocide par Blass Teubner, 3e éd., 1906) ; éditions des principaux discours d« Lysias et d'Isocrate, par Frouberger (Teubner) et Rauchenstein (Weidmann); édition-traduction de Y Antidose d'Isocrate. par Carteliek, 1862; édition critique d'Isocrate, par E. Drerup (t. I, Leipzig, Weichert, 1906).
Démosthène : Éditions complètes de Vobmbl dans la Bibliothèque Didot, 1843. et de Dindokv à Oxford, 1846-1861. Principales éditions partielles : les Harangues, 1873, et les Plaidoyer» politique», 1877 et 1886, par Henri Weil (collection d'éditions savantes chez Hachette) ; Discour» choisis, par Westermann, Mûller, Rosenberg (Weidmann), et par Rehdantz et Blass (Teubner), éditions classiques de sept Philippiques et du Discours sur la Couronne par Henri Weil (Hachette), de sept Philippiques par Ce. Baron (Colin), L. Lemain (Belin), l'abbé Ragdn (Poussielgue), du Discours sur la Couronne par l'abbé Boxler (Poussielgue).
Les contemporains de Démosthône : Éditions d'Eschine. par Gwatkin, Londres, 1890, et par Blass, Teubner, 1896; Julien et de Pérera, sous la direction d'An. Hauvette, ont publié en 1902 (Paris, Klincksieek) le Discours sur l'Ambassade Éditions de Lycurgue, par Rehdantz, 1876, et par Scheibe, ll»80 (Teubner). Éditions d'Hypéride, par Blau (Teubner, 3* éd., 1895) at par Kenyon (Oxford, 1906).