SUR LES RECHERCHES RÉCENTES RELATIVES A LTNDE ANCIENNE
Les études indiennes, dont je me propose d’exposer ici les résultats obtenus jusqu’à ce jour, peuvent compter encore leur âge par années : à peine soixante dix ans sont-ils écoulés, depuis que la première traduction directe du Sanscrit a été faite par un Européen, et il n’y a que quarante ans environ, que la science en Allemagne s’est .tournée dans cette direction.
Ce fut dans l’année 1765, que la compagnie des Indes Orientales acquit par le traité d’Allahabad le premier territoire dont elle eût la souveraineté, le Bengale; régnant seule depuis cette époque, elle résolut de gouverner les Indiens d’après leurs propres lois. C’est ce qui
engagea Warren Hastings, gouverneur général à cette
INTRODUCTION
époque, à faire faire par onze Brahmanes un extrait des codes les plus importants, qui, traduit en anglais au moyen du persan , parut à Londres en 1776 (sous le titre : Code of gentoo lave) ; dans la préface (p. 74. sq.) Halhed, l’éditeur, donne les premiers détails étendus sur le Sanscrit, la langue primitive de ces codes, non pas d’après sa connaissance propre de la langue, mais seulement d’après les communications de ces Brahmanes. Le premier qui l’ait possédée réellement est sirW. Jones, qui vint à Calcutta en 1 783 comme fervent admirateur et connaisseur enthousiaste de la poésie orientale ; ce savant, par l’ardeur de ses efforts, parvint bientôt à fonder dans cette ville la Société asiatique, qui désormais par ses Asiatic Researches devint un foyer de recherches scientifiques sur l’Inde. La première traduction directe du Sanscrit, la ' Bhagavadgîtâ, épisode philosophique du grand poème épique, le Mahâbhârata, fut donnée en 1785 par un jeune négociant, J. Wilkins, et déjà deux ans après, en 1787, parut une seconde ti-aduction, l’Hitopadeça, livre de fables. Wilkins, comme Jones, fat frappé de suite de la grande affinité de cette langue, pour la structure grammaticale et les mots, avec les anciennes langues classiques, et Jones eut bientôt sur ce point de solides notions. En 1789 parut sa traduction de Çakuntalâ, drame devenu ensuite célèbre dans le monde, et dont la grâce délicate éveilla partout le plus vif intérêt pour une littérature qui possédait de tels chefs-d’œuvre. Dès lors l’Inde vit commencer une époque où régna lapins grande
Digilized by Coogl(
INTRODÜCriON.
activité, et dans laquelle le travail des grammaires, les éditions de textes, les traductions se disputaient la prééminence. Jones , qui mourut en 1794 , fut remplacé comme centre de tous ces elforts par H. Th. Colebrooke, homme d’une rare sagacité et d’une persévérance incroyable, qui de tous les européens probablement a pénétré le plus dans l’esprit de la langue sanscrite, et en même temps par l’honorable H. H. Wilson, vivant encore actuellement, qui publia en 1819 le premier lexique sanscrit, dont il se prépare déjà maintenant une troisième édition.
En Europe aussi s’éveilla le plus grand intérêt ;
Çakuntalâ fut accueillie avec enthousiasme ; on croyait avoir trouvé dans le mysticisme philosophique des Indiens la source primitive de la véritable sagesse. Toutefois le blocus continental empêcha pendant longtemps l’introduction des livres de l’Inde et de l’Angleterre. Mais par un officier anglais prisonnier, nommé Hamüton, qui étudiait les manuscrits indiens de la bibliothèque impériale à Paris, plusieurs savants y furent directement initiés à la connaissance du Sanscrit ; de ce nombre fut aussi un allemand bien connu, Friedrich Schlegel, dont l’ouvrage qui parut en 1808 « Ueber die Sprache und Weisheit der Inder » (sur la langue et la sagesse des Indiens), renfermait d’abondants renseignements pour ce temps et faisait déjà époque, parce qu’il montrait pour la première fois la possibilité de s’approprier le Sanscrit en Europe sans le secours des maitres indiens. Désormais
INTRODUCTION
l’Allemagne devint le berceau des études sanscrites (1), surtout grâce à l’activité de deux hommes illustres, dont l’un existe encore aujourd’hui, A. W. de Schlegel et Franz Bopp. Schlegel et son école, dans laquelle brille le nom de Lassen, prirent particulièrement pour tâche la restauration des textes et les recherches sur la littérature et les antiquités de l’Inde; Bopp an contraire se tourna exclusivement vers la linguistique, où il exerça dans deux directions une action également féconde, en ce que d’un côté par sa grammaire si méthodiquement ordonnée, par un glossaire et par la publication et la traduction de divers épisodes du Mahâbhâr ata , il a rendu l’étude du Sanscrit accessible à tous, et d’un autre par ses recherches sur la parenté des langues indo-européennes, il a fondé la science de la grammaire comparée, qui (de concert avec les recherches de Jakob
(1) A vrai dire, un missionnaire catholique autrichien, le carmélite l*h. Wesdin, nommé Paulino a Saint-Bartholomao, qui vécut de 1776 à 1789 sur la côte du Mal.ibar, composa, à l’aide des papiers du jésuite Hanxleden, la première grammaire sanscrite, qui fut imprimée à Rome en 1790 par les soins de la ITopagande, et qu’il fit suivre en 1804, une année avant sa mort, d’un grand ouvrage sur ce sujet ; mais ses écrits n’ont aucune valeur scientifique et aussi sont-ils restés sans aucune influence essentielle sur l’étude du Sanscrit. — Ln roman républicain socialiste :
« Dya na Sore oder die Wanderer » qui parut anonyme en 1789, à Vienne et à Leipsick (chez J. Stahel), mais dont l’auteur du reste était le cap. W. F. Meyern (cf. « Europa v, avril 1843, p. 263), '
prit, sans doute pour échapper à la censure, le titre : « Eine Geschichte, aus dem Samskritt übersetzt » ; mais il n’a absolument rien de commun avec cette langue.
INTRODUCTION
Gi'in]m sur la langue allemande ) commence une nouvelle ère pour nos études de linguistique générale. En effet, lorsque le premier enthousiasme lut refroidi, et qu’il fut démontré que la littérature indienne n’avait à montrer que peu de chose d’égal ou du moins de pareil à Çakuntalâ et à la Bhagavadgitâ, il parut que l’élément de la langue se présenterait comme le résultat le plus essentiel des études indiennes, et que leur valeur propre au point de vue de l’histoire de la civilisation était peu de chose. Les espérances que l’on avait conçues de résultats importants dans cette dernière direction se virent trompées et l’ardeur pour les recherches en ce sens fut affaiblie , lorsqu’elles furent éclairées d’une nouvelle lumière par la connaissance des plus anciens ouvrages sacrés des Indiens, les Védas. Jusque là on n’avait étudié que la littérature de la dernière période du développement indien, qui, malgré la finesse, la délicatesse et la profondeur dans le détail, montre trop en général l’esprit indien dégénéré et réduit à l’immobilité ; mais depuis que l’activité de F. llosen, véritable modèle du savoir et du caractère Allemands, enlevé hélas ! trop tôt à la science, nous a ouvert l’accès de ces antiques hymnes des Védas, les plus anciens monuments de la littérature indienne (ce fut enl838parla traduction de la première partie (Ashtaka) des hymnes du Rig-Véda), une nouvelle époque a commencé pour les études indiennes; de plus, presque en même temps, grâce à la libéralité du roi de Prusse, la bibliothèque de Berlin a acquis un riche trésor de
INTRODUCTION
manuscrits relatifs à cette matière. En Allemagne, comme en France (où Eugène Burnouf produisait ses chefsd’œuvre) en Angleterre, en Amérique, et avant tout dans l’Inde elle-même se manifeste un nouveau zèle, une nouvelle activité dans cette direction, et cela surtout grâce à l’appui du directoire de la compagnie des Indes Orientales, qui, dans son estime particulière pour l’importance scientifique et pratique de ces études, leur donne une forte impulsion de tous côtés, dans l’Inde, comme en Angleterre et même en Allemagne, en favorisant la publication des textes, leur premier besoin. Tout, il est vrai, est encore en germe, dans son début, le nombre des travailleure est peu considérable et la tâche est immense ; mais les contours et les limites peuvent déjà se déterminer. Puissé-je exposer dans la suite d’une manière claire et complète ce que les études indiennes ont déjà fait et les problèmes qu’il leur reste à résoudre.
Au premier rang se placent leurs résultats sur l’histoire primitive des races indo-européennes. La comparaison de la formation grammaticale du Sanscrit, surtout dans ses formes les plus anciennes, telles qu’elles existent dans les Védas, avec les langues Celtique, Grecque, Latine, Germanique, Letto-slave et Persane, nous apprend que la structure de toutes ces langues a un fond commun, ou en d’autres termes qu’elles ont pour base une langue primitive commune ; et la gradation des sons et des formes nous montre le Sanscrit comme la langue, qui conserve encore en général la physionomie la plus pri-
INTKODUCTION.
mitive, se tient le plus près de cette langue première et s’en est le moins éloignée. Or, cette langue, dont l’existence probable est fondée sur l’identité de la formation grammaticale, prouve naturellement à son tour, que du temps où elle existait et où elle était parlée, le peuple qui la parlait, ne formait encore qu’un seul peuple; les différents peuples, ainsi que leurs idiômes, semblent ainsi avoir été formés, à la suite d’une séparation ultérieure et graduelle, de ce peuple indo-européen primitif et de sa langue, et cela de telle sorte que le plus ou moins de communauté dans les formes et les sons qui existe entre les divers langages et en particulier en rapport avec le Sanscrit, nous apprend si leur séparation d’avec la souche commune a eu lieu ou plus tôt ou plus tard. L’état de la langue chez chaque peuple supplée à l’absence de tout renseignement historique pour ces temps anciens, et là nous trouvons un témoignagne objectif irrécusable, directement confirmé par les rapports géographiques, qui nous sont fournis ensuite par les temps historiques. Or si les flexions et les rapports grammaticaux ne sont pour ainsi dire que le squelette de la langue, et ne peuvent ainsi nous donner aucune image directe de sa vie ou même de celle du peuple qui la parlait, les mots euxmêmes au contraire, le trésor des vocables sont comme «
les muscles qui recouvrent le squelette, les nerfs qui lui transmettent la force vitale. En effet, de la communauté totale ou partielle des mots dans ces langues il ressort que les objets qu’ils désignent étaient déjà une propriété
INTRODUCTION
morale ou physique du peuple primitif, tandis que l’accord seulement de quelques-unes de ces langues sur des mots qui manquent dans les autres, est un signe, que les choses ou les idées qu’ils désignent n’appartiennent qu’à l’époque postérieure à la séparation des langues déjà accomplie. De plus, comme le Sanscrit a conservé une grande quantité de racines, perdues dans les autres langues, cette circonstance permet, pour un grand nombre de mots qui se présentent comme leurs dérivés, de reconnaître actuellement leur sens primitif à côté de leur signitication pour nous purement symbolique, de jeter un regard sur la manière de voir de nos ancêtres, et de reconnaître par-là comment ils ont trouvé pour les différents objets, avec une fraîcheur et une naïveté instantanées, l’expression presque toujours la plus saisissante, la • plus significative. Enfin, la connaissance des anciens hymnes, des usages et des mœurs des Indiens à l’époque védique, nous promet, pour l’étude de la vie religieuse dans ces temps reculés, des indications sur leur manière de comprendre les puissances divines et les forces de la nature, en ce que nous y retrouvons une grande partie des idées que les mythologies classique et germanique nous ont fait connaître, et dont les germes se montrent déjà • dans cette époque primitive commune ; la certitude
manque, il est vrai, sur ce point, et les recherches ne • sont pas encore arrivées à leur terme ; elles restent pour la plup.art dans le domaine de la conjecture.
Essayons donc de présenter en quelques traits le ta-
INTRODUCTION
bleau de cette époque primitive, tel qu’il s’ offre à nous d’après ce qui précède.
La communauté de la plupart des termes exprimant la parenté nous prouve que la vie de famille tenait une place très-marquée chez nos ancêtres ; ce n’est pas seulement pour exprimer les parents, les enfants et les frères ou sœurs, mais encore les beaux-frères ou belles-sœurs et les agnats, que les mêmes expressions se retrouvent dans presque toutes les langues indo-européennes.
L’étymologie nous apprend par les racines existant actuellement encore dans le Sanscrit, que le père signifie le protecteur, la mère l’ordonnatrice, le frère le soutien, l’aide, la sœur celle qui soigne, la fille celle qui trait les vaches ; ce qui nous ramène aux rapports les plus simples de la vie patriarcale. L’éducation des troupeaux faisait leur principale occupation ; c’est ce qui est démontré par les noms, communs à ces langues, de la vache (qui marche lentement), du bœuf, du taureau (le fécondant), de la chèvre, du mouton, de la truie (la féconde) , du cheval, etc. Le chien (le rapide), protégeait les troupeaux, tandis que le loup (celui qui déchire), l’ours (le luisant, surnom dû à sa peau) étaient pour eux un objet de terreur. La souris (le voleur) volait les provisions ; le taon bourdonnait, la mouche piquait, le serpent rampait. L’oie, le canard, le pigeon, le pic, le coucou, le pinson caquetaient et criaient; le coq chantait. Le lièvre léger s’élançait à travers les champs, le sanglier fouillait la terre. La demeure était solide, munie de portes. Des voitures et des bateaux ser ^
INTRODUCTION
vaieiit à la locomotion par terre et par eau. Les champs étaient labourés au moyen de charrues, l’orge et le froment donnaient la farine et le pain. Les vêtements, les ustensiles, les armes étaient en grande quantité. L’épée, la lance, le couteau, la flèche étaient de fer. L’enivrant hydromel inspirait des chants joyeiix ; de grandes conques et des chalumeaux servaient pour la musique. Le combat était un plaisir, et le sentiment de la race est si puissant que même le mot « barbare » qui bégaie, appartient déjà à ces temps antiques pour désigner des peuples étrangers, parlant une autre langue. L’ennemi vaincu devenait esclave. A la tête de la foule se tenait un chef qui dirigeait, un protecteur, souverain, guide dans le combat, juge pendant la paix. Le sol était montagneux et riche en cours d’eau ; la forêt donnait une agréable fraîcheur, le chêne en faisait le principal ornement. L’hiver semble avoir été rigoureux : outre son nom, revient seul encore celui du printemps, qui revêt. Le soleil était adoré comme le principe créateur, on célébrait l’éclatante lumière de l’aurore ; la lune servait à mesurer le temps. Les étoiles passaient pour des archers de feu (1) : la grande-ourse, dont le nom grec ne signifie pro-
prement que brillant, s’y remarquait surtout. Le tonnerre, les éclairs et la tempête, la pluie, le brouillard et le vent remplissaient de crainte et d’ effroi les cœurs inquiets. Le ciel qui entoure le monde, dont le nom grec
(1) « Corame un troupeau disséminé ». Première édition.
INTRODUCTION
Oùpavoi se retrouve dans le mot védique Varuna, passait pour le père de l’univers, dont la terre était la mère. Le sombre dieu des nuages dérobait dans ses noirs ravins le troupeau d’or des étoiles et des rayons solaires elles eaux fécondantes du ciel; il était renversé par les traits du dieu des éclairs, les liens qu’il employait brisés et les taureaux dérobés étaient délivrés. Le compagnon du dieu de la foudre dans ce combat était le vent, qu’on se représentait sous la forme d’un chien, chassant et poursuivant les nuages. Sous la même forme il avait encore une autre mission, c’était de conduire comme un fidèle limier à leur destination par des routes sûres les âmes des bienheureux, après leur mort, erranfdans l’air; car l’idée d’une vie après la mort, d’un monde des bienheureux séparé par un large courant (le courant de l’air) appartient déjà aussi à ces temps antiques. Les forces de la nature, puissantes, mystérieuses, éveillaient dans l’homme le sentiment de sa faiblesse, et, pour le reconnaître, il s’humiliait devant elles, leur adressait ses sacrifices et ses hymnes, et se les représentait comme des êtres indulgents ou effrayants et terribles, les revêtant dans son imagination des attributs physiques les plus voisins de lui. Enfin appartenaient encore probablement à cette antique époque l’idée d’un Manu, premier homme et premier père, et celle d’un grand déluge, qui dévasta et engloutit l’univers et auquel il échappa seul, Nous retrouvons aussi ces deux idées chez les Sémites, et, jointes à d’autres raisons tirées du langage, elles doivent
INTRODUCTION
sans doute être regardées comme une }>reuve, que les Sémites se rattachaient à une époque encore pins reculée à la race indo-européenne, mais dont ils ont dû se séparer, avant que la langue commune aux deux peuples fût encore parvenue à une précision grammaticale.
Du reste, le tableau que nous venons de tracer manque presque complètement de traits précis qui puissent nous faire reconnaître le pays où nos ancêtres ont vécu ensemble. C’est un point depuis longtemps posé par l’bistoire, qu’il faut le chercher en Asie ; mais l’absence dans notre énumération de tous les animaux propres à cette contrée pourrait paraître s’y opposer; ce fait s’explique simplement par cette circonstance , que ces animaux manquent en Europe, ce qui prouve naturellement comment leurs noms ont été oubliés ou du moins transportés à d’autres animaux qui leur ressemblent ; en général le climat de ce pays semble avoir été plus âpre que chaud, probablement plutôt tempéré, et non sans rapport avec le climat de l’Europe, ce qui nous amène aux plateaux de l’Asie centrale, reconnus de toute antiquité comme berceau du genre humain sur les bords de l’Oxus. Les Celtes se sont évidemment éloignés les premiers de cette patrie commune, puisque leur langue a encore quelque chose d’incomplet sous le rapport grammatical, et se place à une grande distance des autres idiômes indo-européens. Ils furent suivis parle peuple appelé Pélasges, qui a formé plus tard en se divisant les Grecs et les Latins; ensuite la race Germano-Slave, qui se divisa en Germains et en
INTaODÜCTlON.
Prusso-Letto-Slaves (1). Ce furent les Ariens, con\me ils s’appellent eux-mêmes, et qui devinrent plus tard les Persans et les Indiens, qui restèrent le plus longtemps dans cet antique séjour, où ils vivaient ensemble.
Nous devons faire ressortir comme un autre résultat important des études indiennes le jour qui a été depuis peu jeté sur cette dernière époque, pendant laquelle les peuples qui ont formé plus tard les Indiens et les Persans vivaient ensemble, conséquemment sur la période arienne, jour qui dans la suite s’est répandu et paraît promettre de se répandre encore sur l’histoire du peuple persan, et même sur celle de l’Asie occidentale en général. En effet, on est parvenu à l’intelligence de la langue des anciens écrits sacrés des Persans avec le secours seul du Sanscrit, qui a tant de rapport avec elle ; c’est encore avec son aide qu’on a déchiffré les caractères cunéiformes des rois persans à Persépolis, écrits dans une langue à peu près la même, et cette dernière à son tour a servi à déchiffrer les caractères en langue étrangère des rois assyriens à Ninive. Le champ immense qui dans les dernières années s’est ouvert dans ce domaine à l’historien et à l’archéologue en
(1) A. Schleicher, dans ses « Beiiragen sur vergleichenden Sprachforschung auf demCîebiete der Arischen,Celtischen und Slavischen Sprachen s p. 11 sq, qu’il publie de concert avec A. Kuhn, a récemment émis l'opinion, que les Slavo-Germains avaient quitté la patrie commune indo-européenne avant les Gréco-Latins, et il l’appuie d’arguments d’une grande valeur. D’autre part cependant les raisons contraires n’ont pas moins de poids. Les pièces de ce procès ne sont pas encore jusqu’à présent assez complètes.
i4 INTRODUCTION.
général, et où l'on trouvera pour l’histoire de l’ancien monde des résultats dont on ne peut encore prévoir la portée, est donc une conquête indirecte des études indiennes, sans lesquelles il serait, quant au contenu des inscriptions, une plaine stérile. L’intelligence de ces écrits sacrés des Persans ne jette pas une moins vive lumière sur l’épocpie où les Persans vivaient jadis avec les Indiens, à savoir sur la période ârienne. De ces écrits, il ressort qu’à cette époque des idées morales se rattachaient déjà aux antiques dieux de la nature symbolisée des temps anciens, que surtout l’antique dieu du ciel, Olpxvoi Varuna, était devenu le juge des actioms des hommes, connaissant tout par l’entremise de ses messagers célestes.
La séparation des Ariens en Persans et en Indiens semble même avoir eu lieu sous l’influence de ces éléments religieux, en ce que les Persans donnaient le premier rang à des divinités morales et les adoraient exclusivement, tandis que les Indiens conservaient encore à côté de ces divinités leurs anciens dieux naturels, et cela, de telle sorte que le culte de ces derniers avait peu à peu complètement supplanté le culte des premiers, qui, par suite de l’éloignement de leurs adorateurs^péciaux, étaient relégués à une place de moins en moins caractérisée. Chez les Persans, au contraire^, dont la religion fut vraisemblablement, comme ils le prétendent eux-mêmes, formée en un système déterminé par un seul homme, d’un génie supérieur, Zoroastre, les dieux, que leur avait fournis j jusque là la nature symbolisée, rentraient dans la classe j
INTRODUCTION
ir>
des génies malfaisants, ce qni répondait exactement à la manière dont, à une époque plus récente, les païens convertis au christianisme changeaient leurs dieux en esprits malins, en sorciers et en diables. Du reste, quelques uns de ces dieux, dont les actions étaient déjà trop personnifiées et qui se transformaient en mythes , furent compris, à la manière des Grecs, comme des héros et des sages mortels de l’antiquité et placés à la tête de l’histoire de la race. Tels sont les anciens rois de l’épopée moderne persane dans Firdûsî, où leurs exploits, auxquels se mêlent évidemment des souvenirs réels historiques, sont représentés avec de si vives, de si éclatantes couleurs.
Nous arrivons maintenant à l’Inde elle-même, aux renseignements que nous devons aux études indiennes sur le développement historique des Indiens, de cette race, dont la langue sacrée se rapproche le plus encore maintenant du langage de nos communs ancêtres, et dont toute la vie intellectuelle pourrait aussi pour ainsi dire maintenant encore donner une image fidèle de ce qu’étaient nos aïeux. Mais en considérant l’Indien tel qu’il est actuellement, et tel qu’on devait croire qu’il avait été de toute antiquité, avant que l’on connût le Véda, on devait avoir beaucoup de répugnance à considérer son existence comme une image de ces temps anciens ; toutefois depuis qu’avec le secours des Védas, on a appris à le suivre depuis sa première grandeur jusqu’à sa décadence actuelle, nous pouvons admettre avec une assez grande confiance que nous
INTRODCCTION.
avons réellement sous les yeux dans l’état des Indiens à l’antique époque védique un tableau extrêmement fidèle de la vie de nos ancêtres indo-européens communs, tableau qui en général n’oflrira aucune différence essentielle, quand même on pourrait y ajouter dans le détail quelques nouveaux traits.
' Les plus anciens hymnes des Védas nous montrent le peuple Arien établi encore hors de l’Inde ou du moins seulement sur les frontières nord-ouest, à savoir dans la contrée qui s’étend entre le cours du Cabul et de l’Indus, comme dans le Penjab. Nous pouvons suivre pas à pas dans la littérature du peuple son départ de ce pays, et son voyage à travers l’Inde. Il partit, au nord du grand ' désert de Marwar, des bords du Çatadru, le Sutledje actuel, pour aller vers la Sarasvatî, regardée plus tard comme un fleuve très-sacré, et qui se perd dans le sable du désert; ici le peuple doit s’être arrêté pendant un long-temps, comme on peut le conclure d’après le haut caractère de sainteté attribué plus tard à cette contrée. Elle formait alors la limite entre la~^société brsthmanique se constituant dans l’ïlindostan .et les rac^es âriennes de l’ouest qui persistaient dans la vie libre (\e leurs pères. Le courant de l’immigration s’étendit le long de la Yamunâ et du Gange, et du temps d’Alexandre-le-Grand, ou probablement déjà deux ou trois siècles avant, à l’époque du réformateur Buddha, tout le pays jusqu’au Bengale était non seulement la possession entière et incontestée de.s Ariens, mais de plus la société Brahma-
INTRODUCTION
nique y était dans tont son éclat, au point que les Grecs ne rapportent même pas que les Indiens se soient souvenus d’avoir immigré. Or l’Inde avant l’arrivée des Ariens était habitée par des races sauvages, incultes, mais pleines de force, qui se sont maintenues encore jusqu’à ce jour dans quelques contrées montagneuses de l’Hindostan : il est certain qu’elles n’ont pas cédé sans combat leur patrie à des envahisseurs étrangers, d’autant plus que, regardées comme barbares par ces derniers, elles étaient traitées de la manière la plus dégradante, et tenaient dans leur société la place la plus basse ; aussi trouvons nous souvent les traces les plus marquées de leur résistance, et pouvons nous par là calculer le long temps qui fut nécessaire pour leur complet assujétissement. Or du cours du Cabul à la Sadânîrà, de la frontière la plus occidentale de l’Inde à sa frontière la plus orientale, il y a vingt degrés, trois cent milles géographiques, qu’il fallait successivement conquérir; nous pourrons donc sans hésiter prendre mille ans pour le minimum du temps nécessaire à la prise de possession, à la culture complète de cette itninense contrée et à sa conversion au Brahmanisme, ce qui nous ramène environ à l’an 1500 avant J.-C. comme à l’époque où les Ariens indiens étaient encore établis sur les bords .du Cabul, et depuis laquelle leur départ pour l’Inde elle- \ même a commencé. C’est il est vrai un calcul tout 1 approximatif, mais le seul qui soit ici possible, vu le
INTltODUCTlON.
manque d’autres renseignements historiques (1). On s’est servi il est vrai de données astronomiques, et on a obtenu ainsi à peu près le même résultat ; toutefois ces données n’ont pas force de preuve puisqu’elles sont empruntées à une division du ciel, qui n’appartient pas en propre aux Indiens, mais qu’ils ont prise soit aux Sémites, soit aux Babyloniens. En effet les rapports commerciaux avec ces derniers, depuis le Golfe Persique jusqu’aux bouches de i rindus, semblent avoir été déjà très-actifs dans une haute I antiquité : de même Ophir de la bible, où les Phéniciens j se rendaient par mer du temps de Salomon, conséquem- ' ment vers l’an 1000 avant J.-C., doit être cherché ici
(1) On a expliqué par Sthàvarapati, maître du continent, de la terre, le nom de Stabrobates, que Ctésias nous transmet comme celui du roi indien, contre lequel Sémiramis, dit-on, fit une campagne, et de ce titre on a tiré de larges inductions sur les rapports politiques de l’Inde à l’époque de cette expédition assyrienne (ainsi M. Duncker, dans son excellente « Geschichte der Alterthums, histoire de l’antiquité », II, 27); toutefois cette explication est très-douteuse, le sens obtenu est à peine possible sous le rapport do la langue pour cette époque : il est beaucoup plus simple de chercher dans ce Stabrobates, dont le nom vint à Ctésias des Persans, un Çtaorapati , « maître des bœufs », d’autant plus que nous trouvons en usage sur les bords de l’indus un titre semblable açvapati, « maître des chevaux». — (Quand J. Brandis, dans son opuscule d’ailleurs très-méritoire € Ueber den historischen Gewinn aus der Entzifferung der Assyrischen Keilschriften, du profit que peut tirer l’histoire du déchiffrement des caractères cunéiformes assyriens » p. 21, dit que l’on a retrouvé le nom de Stabrobates, « dans les annales du peuple indien », c’est sous tout rapport une erreur très-grave.)
INTRODUCTION
I chez les Abhîras (1), puisque les marchandises, qu’ils ' en tiraient, l’or, l’argent, les pierres précieuses, le bois ! de santal, l’ivoire, les singes et les paons portent en partie non seulement des noms indiens, mais encore sont d’origine indienne pure, de sorte qu’elles prouvent déjà l’existence d’un commerce de terre particulier depuis rindus jusqu’à la côte méridionale du Malabar. /Avec le < calcul présenté plus haut, et fondé seulement sur les rapports géographiques extérieurs, s’accorde encore le résultat, que nous donne la comparaison des rapports de la vie domestique, politique et religieuse de la période védique avec les mêmes rapports dans les temps plus modernes, à l’époque de Buddha et des Grecs. Nous pouvons également en suivre pas à pas le développement intérieur dans les monuments de la littérature, comme cela nous est possible pour le développedient géographique , et admettre encore ici avec certitude qu’un intervalle de 1000 ans n’est pas trop long pour les changements considérables que nous rencontrons ici. ^ La vie domestique et politique des Ariens présente
(1) Movers a dit récemment en passant (p. 58) dans sa « Geschichte des phOnizischen llandels, histoire du commerce phénicien (Berlin, 1856) j>, qu'il faut chercher Ophir sur la côte orientale de l’Afrique : par malheur l’exposition spéciale de ses raisons manque, puisque sa mort prématurée a laissé ce bel ouvrage inachevé. 11 parle à plusieurs reprises des voyages des Phéniciens jusqu’à l’Inde orientale, et identifie (p. 23) le Pishon avec le Gange; nous manquons encore sur ce point de ses preuves, qui du reste devaient être aussi probablement bien peu solides!
INTRODUCTION
encore clans les anciens hymnes védiques un caractère tout patriarcal ; elle se meut dans des rapports très simples et purement naturels. L'agriculture, l’élevage des troupeaux et le combat forment leur occupation, les céréales et les troupeaux leur richesse. Le sol est assez fertile pour inviter à former des établissements fi.\es et pour rendre inutile une vie nomade. Les familles habitent isolément ou sont disséminées dans le pays en petites communautés ; entre les diverses tribus s’élèvent de fréquentes querelles, qui sont soutenues avec un intrépide courage et un vif désir de butin. Chaque père de famille est prêtre dans sa maison, il allume lui-même le feu sacré; il célèbre les Dieux pour obtenir leur appui ou pour être épargné d’eux ; il prie les Dieux bons de lui continuer leur assistance, de bénir ses moissons, ses troupeaux et .ses enfants, et les Dieux méchants d’éloigner de lui leur force redoutable, et de la touraer contre ses ennemis ; il les prie encore d’eflacer ses péchés, et leur demande l’immortalité comme récompense de ses bonnes actions. Les femmes occupent une place très considérée : on rencontre des femmes poètes et des reines. L’amour y manque de cet élément tendre, sentimental, qui rapproche tant la nouvelle poésie indienne de la nôtre, mais aussi l’extrême licence y est inconnue, et il porte partout le caractère d’une sensualité simple et naturelle. Le mariage est chose sacrée, il se renferme dans la monogamie ; le mari et la femme sont appelés tous deux les maîtres de la maison et s’approclient des Dieux dans une commune
INTRODUCTION. 21
prière. Le cheval est dompté pour servir à l'homme de monture, et le poète célèbre avec enthousiasme la hardiesse de celui qui le premier a osé le monter. La navigation est l’objet d’une application constante, ainsi qu’on doit s’y attendre dans une terre sillonnée de cours d’eau comme l’est le pays qu’arrose l’Indus ; 11 semble même être question de voyages en pleine mer. On fait mention de marchands, mais rarement. On célèbre les vases d’or, les belles étoffes, et encore les chariots solides. Le jeu de dés est pratiqué avec passion ; la danse et la musique sont cultivées avec soin, surtout par les femmes. Outre l’hydromel, on connaissait la force enivrante du suc extrait de l’asclepias acida, de la liqueur du Soma ; toutefois cette boisson, objet d’une admiration naïve, était dans la plus haute estime et réservée pour les sacrifices divins, afin de donner aux Dieux de la force dans leur lutte contre les puissances malfaisantes de la nature. Ensuite on récitait ou l’on chantait les hymnes des poètes, comme ' dans les autres sacrifices consistant en simples offrandes , de beurre, de lait, de riz ou d’autres objets semblables, ou môme encore d’animaux, surtout de chèvres. C’est | même dans les hymnes des Védas, qui nous ont été* ! conservés, que se présente comme dans une source pure | et sans mélange cette image du peuple ârien à cette époque. Leur témoignage est entièrement vrai, leur i authenticité nullement douteuse : il est vrai du reste que ; ce n’est que beaucoup plus tard qu’ils ont été rassemblés i sous leur forme actuelle, à savoir dans l’Hindostan même.
INTRODUCTION
et, à ce qu’il semble, dans les parties orientales de ce pays, dans l’âge d’or du royaume des Kosalas et des Videhas, | que nous devrons placer peut-être, mais il est vrai d’une manière tout hypothétique, environ deux ou trois siècles j avant l’apparition de Buddha, conséquemment dans le i vil* ou le VIII* siècle avant J.-C. Cette réunion a-t-elle ! été déjà faite à l’aide de l’écriture , ou bien a-t-elle j continué à être orale comme elle l’était jusqu’alors, c’est j là un point pour lequel nous manquons de renseignement l direct. La seconde supposition est même la plus vraisem- I blable ; car, bien que les Indiens aient pu avoir déjà \ réellement leur écriture empruntée primitivement aux ■ Sémites, il se trouve toutefois souvent dans les ouvrages appartenant en partie à l’époque où les hymnes ont été rassemblés et qui leur serv'ent de commentaires, nommés Brâhmanas, des expressions qui ne sont explicables, que si leur transmission était réellement orale ; par exemple, les mesures et les directions ne sont ordinairement indiquées que par ces mots : « aussi haut, par ici, par là » , auxquels il faut évidemment ajouter le mouvement de pantomime de celui qui les débite. Mais malgré tout on peut admettre avec assez de certitude, que dans le texte de ces hymnes il n’y a pas eu de changements essentiels, et qu’ils existent au contraire en général sous la forme, sous laquelle ils ont été composés dans l’origine. En effet, lorsque le peuple abandonna ses anciennes demeures pour émigrer vers l’Est, il prit avec lui les hymnes, dans lesquels il y implorait et célébrait la protection de ses
IM'llüDÜO'nON.
dieux : Il appliqua ces hymnes au même usage dans sa nouvelle patrie , et il mit une importance plus grande, une sainteté plus déterminée, et par là un soin plus exact à leur transmission ; plus le peuple avançait, plus ces hymnes s'éloignaient des rapports, au milieu desquels ils étaient nés, plus ils devenaient inintelligibles. Aussi s’augmenta en proportion l’importance de ceux qui en étaient particulièrement les dépositaires. C'étaient les familles des anciens chantres eux-mêmes, qui avaient conservé le texte de ces hymnes pour les sacrifices, la tradition de leiu: origine et l’explication des mots et des tours obscurs. En effet si déjà dans une haute antiquité, le sacrifice occupait chez les Ariens une place extrêmement importante, son importance dans l’Hindostan devint bien plus grande encore, puisque on distinguait les Ariens des indigènes par cette différence extérieure et conséquemment esssentielle. Vis-à-vis de la barbarie sauvage de ces derniers, le sentiment religieux des Ariens, qui les distingue de tous les peuples de l’antiquité, à l’exception peut-être des Juifs, trouva dans le sacrifice son expression et son centre immédiat ; non seulement on chercha à conserver le plus religieusement possible les anciens usages du sacrifice, mais ils furent notablement augmentés, le rituel fut développé et fixé jusque dans ses détails les plus spéciaux, et le lien symbolique des différents actes du sacrifice avec les formules et les hymnes qui s’y rapportaient devint l’objet d’un grand soin et d’une active méditation. Matin et soir, à chaque changement de lune,
INTKODUCTiON.
au commencement des trois saisons, à chaque phase importante de la vie, ainsi que dans un grand nombre de circonstances diverses, on célébrait de certains sacrifices, et vu le grand nombre des détails à observer, il n’était plus possible à chacun de les accomplir; mais ces familles de chantres qui avaient conservé les hymnes eux-mêmes et les usages en rapport, en développant plus tard ces usages, devinrent par la suite des temps des familles de prêtres, regardées comme seules en possession de la véritable connaissance du sacrifice , qu’ elles appliquaient aux sacrifices offerts par les laïques, et sans le concours desquelles ils ne pouvaient leur profiter, ni être agréables aux Dieux. Aussi elles tenaient leur science secrète, ne la transmettaient que les unes aux autres, et avec le temps parvinrent à ce résultat, non seulement de connaître, mais encore de représenter la divinité elle-même, de se placer même audessus du reste du peuple, comme le peuple de son côté s’était placé au-dessus des indigènes ; telle est l’origine de la caste Brâhmana, dont il l'aut faire dériver le nom de brabman, prière, qui signifie proprement ceux qui s’occupent de la prière. Le même nom, traité seulement comme neutre, est celui des ouvrages qui exposent, j sous le rapport du symbole, du dogme et du rituel, l’en- , semble du culte du sacrifice dans ses rapports avec la prière, et où se trouve déjà en grande partie le germe de ^ la littérature indienne postérieure.
Comme du reste les Ariens ne se sont point répandus
INTIIODUCTION.
sur le territoire de l’Inde sans rencontrer une vive résistance, de même aussi la puissance envahissante des Brahmanes trouva souvent de l’opposition parmi les Ariens eux-mêmes; les traditions d’une époque plus récente nomment plusieurs rois, qui avaient eu l’impiété de s’élej*rer contre les dieux mortels, c’est ainsi que s’appelaient les Brahmanes eux-mêmes. Vains efforts ! D’après la maxime : Diviser pour régner, les Brahmanes avaient su partager le reste des Ariens eux-mêmes en deux parties ; en effet, avec leur aide, les familles et l’entourage des anciens petits princes et rois étendaient de plus en plus les privilèges de la position que leur donnaient dans les anciennes demeures la richesse et la force ; de sorte que le reste du peuple se trouva vis-à-vis de cette caste royale de guerriers dans le même rapport de sujétion qu’elle se trouvait elle-fnême de son côté vis-à-vis des prêtres.' Les Brâhmanas renferment des passages de la plus grande nmveté montrant le calcul des prêtres pour faire naître cette séparation. Or, dans la suite des temps, cette division en castes fut réglée avec la dernière minutie, et les prescriptions sur les castes mêlées, nées de mariages mixtes, furent fixées d’une manière rigoureuse, et presque cruelle, afin de rendre impossible tout empiètement et toute influence des castes inférieures, surtout des indigènes, pouvant troubler la société brahmanique, et de leur enlever toute liberté d’action. Ainsi les Brahmanes ont réussi à fonder à leur profit une hiérarchie à laquelle il n’a peutêtre rien existé de semblable dans le monde, et qui, déjà
INTIlODUCTlO^.
•iü
au V* ou au vi' siècle avant J.-C. , était si fortement établie, que même le buddhisme qui s’est élevé contre elle à cette époque et qui admettait toutes les classes sans exception dans l’état ecclésiastique, ne l’a ébranlée que pendant un temps, et plus tard, après une longue lutte de dix siècles, il a dû lui céder le champ de bataille et se retirer entièrement de, l’Inde, où son adversaire règne encore actuellement presque inébranlable.
En même temps que le développement de la société , brahmanique, dont nous avons présenté les traits géné- j raux, et dans un rapport réciproque étroit, avait marché j aussi le développement des idées religieuses elles-mêmes, j Les plus anciens hymnes du Véda nous mènent en partie, comme nous l’avons vu, à la période ârienne, où les , Indiens et les Persans habitaient encore ensemble et adoraient les mêmes dieux, soit monaux, soit représentant la nature symbolisée. Nous avons déjà indiqué que la séparation des deux peuples paraît avoir été la conséquence de la prédominance que les Persans attribuaient aux divinités morales, vis-à-vis des dieux de la nature symbolisée. Un fait analogue se montre chez les Indiens dans les hymnes védiques postérieurs, où nous voyons que ces premiers dieux ont disparu peu à peu, pour laisser la place aux seconds, qui par-là ont repris leur position primitive, bien qu’en partie sous de nouvelles formes : il s’y rattacha dans la suite de nouvelles abstractions, empruntées à des rapports moraux, et qui toutefois se présentent plutôt comme le résultat de la réflexion, que du sentiment reli-
INTRODUCTION
gienx immédiat. La multitude de ces figures divines ' donna plus tard à des efforts spéculatifs l’occasion de parvenir à une plus grande unité, en ce qu’on les distribue et les subordonne d’après leurs rapports princi]>aux. Lcà, ' le principe de la division est, comme pour l’ancienne for- ! mation des dieux, emprunté à la nature; ce sont les dieux qui régnent au ciel, dans l’air et sur la terre, et on reconnaît comme leurs principaux représentants, comme leurs ’ souverains, le Soleil, le Vent, le Feu. Mais la spéculation, qui, dans les recherches antérieures, agrandi et a marché , en avant, cherche à obtenir directement au-dessus de ces trois dieux une unité |)ar rapport au principe cosmogonique, qui en dernier lieu paraît comme un être indéterminable, absolu, illimité, et dès lors impersonnel, comme le Brahman ; le caractère infini et éternel de cette âme qui pénètre le monde est décrit, en opposition avec l’individualité humaine, en traits élevés, enthousiastes, de sorte toutefois que le plus haut degré de la spéculation ' se montre dans la noble conscience, et même dans le sentiment réel de l’unité de cette âme avec les diverses âmes individuelles du monde, qui, comparées à elle, y sont comme les gouttes d’eau comparées à l’Océan. Mais pour parvenir à’ cette conscience, source du bonheur parfait, il faut, il est vrai, d’abord détacher et rompre tous les liens de la personnalité, des sens, de l’individualité ; celui-là seul, qui ne veut plus rien du monde, de ses joies et de ses douleurs, qui les oublie entièrement, sera capable d’atteindre à cette conscience ; c’est là, pour les Indiens,
Digilized by Googlf
hNTl’.OÜUC'llON.
l’origine de cet ascétisme, de ce mépris du monde et de la vie, qui ont si vivement impressionné les Grecs, ce peuple si attaché à la vie, si pénétré de la conscience même de la liberté individuelle. Du reste il est inutile de dire, que s’abandonner si complètement au désir de connaître le premier principe des choses, ne pouvait être le partage que d’un petit nombre, surtout de ceux qui, comme ermites, s’étaient retirés dans la solitude des bois, pour pouvoir se livrer, sans y être troublés, à leurs méditations. Les autres esprits moins énergiques de la partie pensante du peuple se contentèrent d’admettre, d’une manière très indistincte, un maître suprême des dieux et des créatures, sans se rendre compte de son origine, etc. , et d’espérer une vie immortelle dans le monde des bienheureux, antique espérance qui toutefois fut peu à peu essentiellement limitée par la doctrine nouvellement née de la métempsychose. Enfin, le reste du peuple s’en tint à la multitude de ses anciens dieux, qui répondait le mieux à ses besoins du moment, et parmi lesquels ceux, dont l’influence était la plus directe et la plus immédiate, à savoir les dieux de l’air et de la terre, se placèrent de plus en plus sur le premier plan : ils y ont subi un grand nombre de transformations et de métamorphoses, et cela dans de telles proportions, que pour laplupart des cas il est encore presque impossible de distinguer le passage des formes anciennes aux nouvelles. La résistance prolongée des indigènes, l’incertitude et les dangers de la vie ont certainement pendant quelque temps founii l’occasion de mettre
INÏUODUCri’JON.
en relief, ainsi que d’honorer d’un culte particulier des divinités redoutables, dont il fallait détourner le courroux; probablement aussi les indigènes ont introduit dans le culte, comme dans le langage, plus d’un élément étranger, puisque, comme on le sait, là où ils ont pu montrer leur pouvoir ou une inclination particulière, ils ont été admis dans la société brahmanique, même comme membres de la troisième caste, quand ils ne l’ont pas été comme membres de la seconde. La riche mythologie, que la puissante imagination du peuple se créa peu à peu, changea aussi d’une parties anciens exploits des dieux en légendes de l’antiquité, tenant du mythe et de l’histoire, en transformant ces dieux eux-mêmes ou leurs surnoms en héros humains, d’autre part, et dans un sens opposé, elle fit que les mortels supérieurs à leurs semblables, revêtus d’une forme mythique, parurent d’abord comme fils de dieux et peu à peu parvinrent à la dignité divine, au rang des dieux même. A ce monde voluptueux de dieux, décrit avec les couleurs les plus sensuelles, répondit ensuite la vie dissolue dn peuple, d’où l’influence énervante d’un climat brûlant et les séductions de la nature dans l’Hindostan peuvent, bientôt après son établissement dans cette contrée, avoir fait disparaître l’antique sévérité des mœurs et l’ancienne simplicité.
Au moment où la hiérarchie brahmanique opprimait les peuples, et où régnait cette vie voluptueuse et sensuelle, parut un homme qui se donna lui-même le nom de Buddha, le réveillé, et entreprit de réformer ce double abus
hNïnODÜCTIO^.
d’une manière grandiose. C’était le fils d’un roi de l’Inde orientale, qui, bien qu’élevé au sein de l’existence la plus somptueuse, fut amené par ses méditations à reconnaître la fragilité des biens de la terre, abandonna ses richesses pour vivre désormais d’aunjônes, et se consacrer uniquement d’abord à la vie contemplative, puis à l’instruction des hommes. « Instabilité, conséquemment séparation et douleur, telle est la condition nécessaire de toute existence : l’origine de toute nouvelle existence est due aux passions de l’homme dans une vie antérieure : réprimer ses passions est donc le seul moyen de se soustraire à une existence nouvelle et ainsi à la douleur : il faut écarter les obstacles qui s’opposent à cette répression » ; — Tels étaient les quatre principes, qui, s’appuyantsur le système de la métempsychose déjà établie avant lui dans l’Hindostan, formaient le point de départ et le tenue de sa doctrine. Or, si cette doctrine en elle-même ne renferme absolument rien de nouveau, si plutôt au contraire elle est complètement identique avec celle des Brahmanes solitaires, cependant la manière dont Buddha la prêcha fut tout à fait nouvelle et insolite. Tin effet, tandis que ces brahmanes se bornaient à enseigner dans leurs ermitages des bois et n’admettaient que des disciples de leur propre caste, Buddha allait avec les siens dans le pays, de ville en ville ; il prêchait sa doctrine à tout le peuple et acceptait comme adhérents des hommes de toutes les castes sans distinction de naissance, leur donnait un rang dans la communauté seulement d’après leur âge et leur intel-
INTRODUCTION
ligence, et présentait ainsi à tous, même aux plus humbles, la possibilité de se délivrer des liens de leur naissance en adoptant sa doctrine. Cette tolérance générale, la pitié mutuelle qu’il recommandait également à tous les habitants de notre vallée de larmes, l’universalité pratique de sa doctrine, résultat de ces prédications, sont restées pour toujours le signe principal qui la distingue ; tandis que les parties plus spéculatives, la doctrine du terme final, à savoir l’anéantissement de l’existence personnelle, ont subi plus d’une modification. Ce fut la première fois dans l’histoire du monde, du moins dont nous ayons connaissance, qu’un homme eut assez de hardiesse, pour briser toutes les barrières établies par les distinctions de race et de peuple et pour revendiquer pour tous les hommes une destinée égale, qui est ici bas la destinée de la commune misère. Aussi cet appel adressé à tout le peuple indien et particulièrement aux parties souffrantes de la population eut des conséquences réellement prodigieuses, et si d’un côté la rigueur des préceptes moraux du Buddhisme n’eût pas été trop pénible, si de l’autre la tolérance et la douceur propres à cette doctrine ne lui eussent pas enlevé ses moyens de défense, la pnissance de la hiérarchie brahmanique aurait difficilement supporté ce coup ; mais les brahmanes surent rappeler bientôt l’esprit sensuel du peuple de cette froide et austère morale aux créations de sa voluptueuse imagination, au culte de Dieux, dont les formes deviennent, par l’attrait de la volupté, de plus en plus séduisantes, ou par
INTRODUCTION
l’effroi qu’elles inspirent, de plus en plus redoutables ; et comme plus tard le Buddhismc, grâce à ses tendances à l’universalité, fut particulièrement cultivé par les peuples étrangers, qui régnèrent si longtemssur le nord-ouest de l’Inde, les Grecs et les Indo-Scy thés, les Brahmanes surent présenter au patriotisme des princes indiens leur cause, revêtue des couleurs de la nationalité, et après avoir avec leur aide repoussé la domination étrangère, ils expulsèrent de l’Inde par une persécution sanglante leurs compatriotes buddhistes. — L’influence, que le Buddbisme a exercée dans l’Inde, a été du reste, et surtout à l’antique époque de sa pureté, très heureuse. Nous avons à ce sujet un témoignage historique d’une nature rare, qui date de trois siècles avant J. -G., à savoir les inscriptions gravées sur les rochers et dues à un roi buddhiste Piyadasi, qui se sont trouvées concorder avec différents dialectes de l’est, du nord et du sud-ouest de l’Inde, et dont le contenu a pour but unique de recommander à tous les sujets de ce roi, paix, estime et tolérance réciproques, procédés bienveillants dans leurs rapports mutuels et observance de la loi : assurément il est rare de rencontrer un tel contenu sur de tels monuments, puisque presque toutes les inscriptions de ce genre d’autres rois, dont il soit fait mention ailleurs dans l’histoire, ne parlent que de guerres sanglantes, de batailles et de conquêtes. ^
Ces édits (que l’esprit pénétrant et supérieur de J. Prinsep a déchiffrés'l ont du reste encore sous un autre
. Goo^Iv
INTRODUCTION
rapport un prix inappréciable pour l’histoire de l’Inde : d’une part, ils sont le monument le plus ancien de l’écriture indienne, dont les consonnes reproduisent encore ici évidemment les formes des lettres sémitiques correspon dantes et l’on peut suivre pas à pas l’alphabet indien depuis ce modèle jusqu’à l’écriture actuelle : de l’aulre, ce n'est pas la langue appelée Sanscrite, mais les dialectes populaires déjà passablement altérés qui ont sei-vi à leur rédaction. En effet, comme la constitution et le culte du peuple ârien reçurent une forme toute différente à la suite de son établissement dans l’Inde, il en fut de même pour le langage. Plus l’étude de la grammaire, devenue peu à peu indispensable pour l’explication des anciens hymnes et partant se développant, fit de progrès chez ceux qui s’y adonnaient, c’est-à-dire les Brahmanes, plus elle mit de limites étroites et déterminées à la langue régulière, plus cette langue s’éloigna de celle de la majorité du peuple non versée dans les lois de la grammaire. Ainsi de la langue du peuple se sépara une langue des savants, consacrée à la littérature qu’ils cultivaient et à l’enseignement brahmanique, et elles devinrent de plus en plus étrangères l’une à l’antre, à mesure que la langue populaire se développa de son côté ; ce dernier phénomène eut lieu surtout sous l’influence des indigènes vaincus et admis, comme quatrième caste, dans la société brahmanique, qui adoptèrent peu à peu la langue de leurs vainqueurs à la place de la leur, mais non sans y introduire un grand nombre soit de
:H IN’l’KODUCTlON.
mots, soit (le cliangements phoniques et surtout non sans modifier profondément la prononciation. Cette langue littéraire est restée dans la suite la propriété exclusive des Brahmanes et de leurs disciples pris dans les autres classes du peuple, et comme telle elle s’est conservée jusqu’à nos jours intacte dans la forme, en prenant la noble appellation , créée plus tard de Samskritâ, la parfaite, sous-entendu langue, tandis que les idiômes populaires de leur côté avaient passé par une très-longue série de phases de développement. Or l’apparition de ces idiômes dans les édits de Piyadasi adressés au peuple tout entier, soit la forme, sous laquelle ils s’y présentent nous montre que déjà alors ils différaient du Sanscrit d’une manière très-considérable, de sorte que la supposition que nous avons faite plus haut sur la longueur de l’intervalle de temps qui s’est écoulé entre l’immigration des Ariens et la venue de Buddha, trouve encore de ce côté sa plus complète confirmation.
Si jusqu’ici pour cette exposition, nous n’avons mis à profit que des sources du pays même, et si nous n’avons pu (jusqu’à Piyadasi) ne nous guider que d’après une chronologie intérieure, nous sommes maintenant arrivés'^ au moment., où nous trouvons à notre disposition des renseignements éffangers sur l’Inde. Quelque peu nombreux qu’ils soient, l’absence de toute chronologie certaine, indigène, les rend tout à fait inappréciables, et réunis au petit nombre de données de nature plus rare, que fournissent les inscriptions et les monnaies indiennes, ils
Go..glc
INTRODUCTION
servent directement à fixer les contours les plus généraux de l’histoire politique de l’Inde. Nous avons en effet sous les yeux un tableau fidèle de l’état intérieur et extérieur de ce pays au ni' siècle avant J.-C., dans les renseignements dûs aux compagnons d’Alexandre-le-Grand ou aux ambassadeurs envoyés par ses successeurs à différents 'princes indiens. La civilisation brahmanique était déjà descendue jusqu’aux extrémités du Dekkan ; elle avait de plus embrassé Ceylan et marchait vers l’Inde orientale et l’Archipel indien. L’Inde même était très-florissante, bien qu’accablée par le poids d’impôts excessifs. 11 existait plusieurs grands royaumes, dont l’un, situé à l’est, exerçait sur les autres la suprématie. Les Grecs ne se lassent pas de s’étendre sur les merveilles de l’Inde; leurs rapports sont très peu nombreux sur la vie religieuse et sur la littérature, et par malheur ils ne disent presque rien de cette dernière.
Avec l’expédition d’Alexandre dans le Penjab une nouvelle ère avait commencé pour l’Inde, puisque désormais elle fut dans des rapports plus étroits et plus directs avec les pays étrangers, qu’elle ne l’avait été jusque là. Une partie assez considérable de l’Inde occidentale resta pendant plus de 250 ans sous la domination des rois grecs, et lorsque l’influence grecque disparut de ce côté, elle suivit d’une façon non moins significative une autre route, à savoir la route de mer d’Alexandrie, qui fut en pleine activité jusqu’au vi' et vu* siècle après J.-C. Or, l’influence grecque se communiquant de cette manière a
INTIiODUCTlON.
été beaucoup plus considérable, qu’on ne l’a cru pendant longtemps ; et ce n’est pas seulement en ce que l’arcliitecture indienne, qui d’ailleurs dans la suite devint indépendante, l’art de frapper les monnaies et d’autres semblables se rattachent étroitement à leurs débuts aux modèles grecs ; mais aussi l’astronomie des Indiens, du ' moins sa phase scientifique, est uniquement fondée sur des ouvrages grecs, soit sur des traductions de ces ouvrages, d’où un grand nombre d’expressions ont passé dans le sanscrit : enfin il n’est pas non plus invraisemblable que la représentation de drames grecs à la cour des rois grecs ait exercé quelque influence sur l’origine du drame indien. Plus importantes encore ont été dans leurs conséquences les influences du christianisme transmis aussi particulièrement par Alexandrie : c’est à elles surtout qu’il faut attribuer l’idée d’un Dieu unique, personnel, et la notion de la foi, qui avant cette époque n’apparaissent pas dans l’Inde, mais qui dans la suite forment un caractère commun à toutes les sectes indiennes. Dans le culte de Krishna , héros des temps anciens, qui entre dans une voie toute nouvelle, le nom du Christ semble devoir être mis directement en rapport avec celai du héros, et plusieurs légendes concernant le Christ et sa mère, la Vierge divine, devoir être rapportées à lui. — Par un effet contraire , les principes philosophiques de l’Inde ont exercé une influence décisive sur la formation de plusieurs sectes gnostiques dont Alexandrie surtout fut le berceau. Le Manichéisme en Perse se compose
IM'HODÜCnON.
essenlielleineiU d’idées buddhiques ; car les Buddbistes, dans leur zèle religieux de nouveaux convertis, poussés par leur tendance à l’universalité, avaient déjà de bonne heure envoyé des missionnaires en Asie. La ressemblance frappante que, sous beaucoup de rapports, le culte et le rite chrétiens, naissant à cette époque même, montrent avec le culte et le rite buddhiques, s’explique de la manière la plus facile par l’influence de ce dernier; car elle se retrouve dans trop de détails, pour qu’elle puisse être un produit indépendant de chacun d’eux isolément ; là se rattachent le culte des reliques, la construction des clochers (répondant aux Topes buddhiques), l’entière réclusion des moines et des nonnes, le célibat, la tonsm-e, la confession, les chapelets, les cloches, etc.
Par son commerce florissant avec l’Occident, et aussi | du côté de la Perse, la côte occidentale de l’Inde parvint alors à une importance considérable ; il s’y forma des \ royaumes très puissants, dont les souverains se montrèrent ’ les protecteurs de la littérature et de la poésie, et dont la i brillante cour fut le rendez-vous des poètes et des savants. | (’.ette époque est à proprement parler l’àge d’or de la ' littérature sanscrite ; c’est alors que la langue sanscrite | elle-même atteignit son plus haut développement poétique, * et que naquuent les chefs-d’œuvre de la poésie. Le renom \ de la sagesse indienne se répandit alors dans le monde entier. Les fables et les contes de l’Inde furent traduits en ' persan et de là, à l’aide du syriaque et plus tard de \ l’arabe, dans presque toutes les langues de l’Asie occi- \
liNTRODUCÏlOiN.
dentale et de l’Europe. L’astronomie et la médecine indiennes furent enseignées dans les écoles persanes et arabes ; de même aussi la philosophie de l’Inde a essentiellement contribué dans un temps plus moderne à la formation du Çûfisme, secte panthéiste de l’Islamisme.
Le nord-ouest de l’Inde au contraire resta presque constamment sous la dépendance de peuples étrangers. Aux Grecs succédèrent les tribus tartares, dont la domination ne fut interrompue qu’un peu de temps par celle des Sassanides persans, jusqu’au moment où, à la fin du vu' siècle, les Arabes s’établirent sur les bords de l’Indus. Tandis que ces races tartares, connues sous différents noms, se rattachaient avec une grande ardeur au Buddhisme, qui devint grâce à elles la religion populaire de presque toute l’Asie centrale, de sorte qu’il doit avoir actuellement encore un plus grand nombre d’adhérents même que le Christianisme, tandis encore rpie les premiers conquérants arabes semblent agir avec une grande douceur à l’égard de leurs sujets païens, il commença \ ers l’mi 1000 après ,T.-C. une période où l’Inde fut soumise à l’oppression la plus cruelle, et dont elle ne commence à se remettre qu’à notre époque, sous l’égide de la puissance britannique. M<ahmud de Gbasna, fanatique cruel, porta d’abord la bannière de l’Islamisme comme un signe de dévastation et de ruine complète dans les plaines heureuses de l'Inde : les Afghans et d’autres hordes semblables le suivirent sans interruption, l’Hindostan entier fut mis à feu et à sang. Vinrent ensuite les invasions des
INTRODUCTION
Mongols, dont nous nous souveuous encore, et ce ne fut que lorsqu’un de leurs princes, Baber, qui nous a laissé des mémoires sur sa vie, fut assez heureux pour se faire dans rinde un empire durable, que commencèrent pour ce pays des années de repos, qui continuèrent sous ses successeurs , appelés Grands-Mogols , et surtout sous Akbar, prince vériwblement grand.
L’Inde méridionale aussi, où le Brahmanisme avait été essentiellement développé parles Brahmanes fuyant l’Hindostan dévasté et se réfugiant aussi surtout vers l’Inde orientale et l’Archipel indien, ne put avec le temps résister à l’oppression des Musulmans, et ce n’est que dans un petit nombre de contrées que les princes indiens se maintinrent indépendants. Depuis que Vasco de Gama, après avoir fait le tour de l’Afrique, aborda pour la première fois en 1A98 avec un vaisseau européen sur la côte du Malabar, les Portugais, les llollaudais, les Français et les Anglais se sont partagé tour à tour la domination de l’Inde, le plus souvent par malheur d’une manière qui a été une tache pour la civilisation européenne. Un signe de la vitalité du peuple indien, c’est que ces huit siècles de soullrances n’ont pas encore détr uit son caractère, qui a consené au contraire assez de souplesse pour se relever dans les cinquante dernières années à l’abri de la domination anglaise, comme on le voit actuellement d’une manière incontestable.
Je termine ce tableau général du développement histori([ue de l’Inde par une exposition rapide du développe-
INTRODUCTION
ment de la littérature indienne. Nous avons déjà vu qu’aux antiques hymnes lyriques du Véda se rattache au second rang, sous le nom de Brâhmanas, une espèce de commentaires en prose concernant le dogme et le rituel. Au troisième rang se placent les ouvrages nommés Sûtras (proprement (il, lien), qui comprennent en un ensemble la matière que les Brâhmanas ne font connaître que dans ses détails, et qui, selon qu’ils se rapportent à la langue, au cérémonial ou aux mœurs, sont pour nous comme le point de départ de la grammaire et de la science des lois (c’est-à-dire des droits et des devoirs) dans l’Inde. L’étude grammaticale, devenue peu à peu nécessah’e pour l’intelligence et la conservation des anciens textes, est toujours restée une occupation favorite des Indiens, et ils ont plus fait dans la connaissance des lois de leur langue, dans la grammaire, la lexicographie, la métrique, qu’aucun autre peuple du monde, jusqu’à ce que dans notre siècle Bopp, Humboldt et Grimm, bien qu’en partie directement guidés par eux, les ont surpassés. Après la grammaire vient la philosophie, dans laquelle les Indiens ont déployé les qualités les plus belles et les plus spéciales de leur esprit. Déjà parmi les hymnes les plus modernes du Véda, il s’en rencontre plusieurs d’une nature spéculative, qui témoignent d’une grande profondeur et d’un recueillement méditatif sur le principe des choses. La sublime nature, objet de la contemplation des sages indiens dans la solitude des bois, éveilla en eux la conscience d’une âme universelle pénétrant également
INTRODUCTION
tout ce qui respire, comme l’idée du changement rapide et de la misère de chaque existence individueUe éveilla le désir d’être délivré de la vie et de rentrer dans l’ âme universelle. Aux distinctions les plus abstruses se joignent ici les pensées delà nature la plus élevée, jusqu’au moment où la scolastique s’en empare et les fait entrer de force dans la sphère étroite de systèmes orthodoxes déterminés. La riche nature de l’Inde a encore poussé d’assez~*l bonne heure ses habitants à cultiver une autre science, la ' médecine, dont la partie anatomique reçut en outre une j très grande impulsion des sacrifices d’animaux. Dans les temps anciens, la science des astres a été limitée essentiellement à l’astrologie ; ce n’est que sous l’influence grecque qu’elle s’est élevée, comme il a été dit déjà, à la hauteur d’une science réelle. Dans l’algèbre, qui appartient à cette dernière période, mais qui semble 'être un pur produit de la finesse de l’esprit indien (nous lui sommes en outre redevables de nos chififres), les Indiens ont atteint une hauteur où l’on ii’est pai-yenu en Europe qu’à la fin du siècle dernier, de sorte que si ces écrits avaient été connus chez nous cent ans plus tôt qu’ils ne l’ont été réellement, ils auraient sans aucun doute fait époque d’une manière décisive.
C’est la poésie qui surtout a attiré pour la première fois les regards de l’Europe sur la littérature indienne. Les drames à la vérité — et ce point était aussi reconnu même alors — pouvaient n’en être que la dernière partie : aussi prit-on pour son point de départ l’épopée, qu’à la
INTRODUCTION
manière imlieime on faisait i-emonter à une antiquité fabuleuse : toutefois depuis assez long-temps s’est établie aussi pour les autres peuples cette opinion, que l’épopée avait formé le commencement de leurs productions poétiques. Maintenant toutefois que l’on a reconnu dans l’Inde les poésies lyriques du Véda comme les plus anciennes, les épopées au contraire, le Mahâbhârata ainsi que le Râmâyana, comme appartenant à une époque beaucoup plus récente par rapport à la précédente, ce résultat fera sans doute mieux accueillir à son tour l’opinion qui admet la poésie lyrique comme la première des compositions poétiques chez tous les peuples. Le drame chez les Indiens est né de la danse et du chant, qu’ils ont toujours aimés avec passion, et cela, avec quelque vraisemblance, comme il a été dit plus haut, sous l’influence du modèle des drames grecs. Ils ont atteint une perfection toute particulière dans la poésie gnomique et dans ce qui s’y rattache, dans lu littérature didactique, dans la fable et le conte. Du reste la forme métrique est commune à presque tous les ouvrages de la période appelée Sanscrite, même à ceux des sciences : la cause en est probablement dans ce fait, que dans cette i>ériode la langue avait cessé d’être langue vulgaire, et se renl'ermait dans le cercle des savants qui la parlaient.
Au sein de la littérature indienne tout entière, il existe nu autre mal bien plus funeste, bien que d’une imporlatice moins grande pour les écrits sacrés de l’époque
INTRODUCTION
Vétlique traités avec le plus grand soin, abstraction faite de toute absence de chronologie extérieure pour cette époque, document qui ne se remplace que par une chronologie intérieure, tirée de la mention de noms, etc. L’influence destructive du climat de l’Inde rend en effet extrêmement difficile la conservation par écrit des documents littéraires : des copies existant actuellement, il en est à peine une qui ait plus de quatre à cinq cents années de date ; aussi doivent-elles être très- souvent recopiées. En conséquence dans presque toutes les branches de la science ou de la poésie, où n’est pas intervenue une autre influence pratique, l’heureux successeur a complètement supplanté le devancier qu’il surpassait : ce dernier, devenu superflu , était mis de côté , cessait d’être appris de mémoire et copié. C’est aussi pour cela que nous ne possédons presque dans tous les genres que la fleur des ouvrages dans lesquels chaque branche a atteint son point le plus élevé, et qui servent comme modèles classiques, d’après lesquels le génie moderne a produit dans la suite une littérature plus ou moins d’emprunt. Mais aussi pour les textes mômes qui existent, cette difficulté de les conserver par écrit a exercé une action très-fâcheuse, en ce que dans ces copies fréquentes il n’a pas manqué de se glisser un grand nombre de changements et d’additions tout arbitraires, soit faits avec intention, soit nés des erreurs des copistes. A cela se joint cette circonstance, que la transmission u’ avait eu lieu originairement pour la plupart que par la tradition, et que la
INTUOUUCTION.
rédaction par écrit n’a eu lieu que plus tard et a été peutêtre simultanée dans plusieurs endroits, de sorte que quelques uns des chefs-d’œuvre de la poésie indienne nous sont parvenus sous plusieurs recensions présentant entre elles de grandes différences. Aussi pour la plupart des cas ne faut-il pas songer à une restitution certaine du texte primitif, et ce n’est que dans le cas de l’existence d’anciens commentaires, que cette restitution est assurée jusqu’à un certain point, du moins pour l’époque de ces commentaires. On voit par là sans doute quels difficiles problèmes se présentent au philologue indianiste ; mais si ce champ encore tout nouveau et inculte demande à être cultivé, c’est là aussi un charme tout particulier à ces études : le courage et la persévérance peuvent mener à de beaux résultats. Le travail de la critique ne fait môme que de commencer, et ressemble encore aux établissements dans une forêt vierge de l’Amérique : mais comme dans ces forêts il s’élève en peu de temps des villes importantes, de môme on peut prévoir que dans les ténèbres actuelles de l’histoire de la civilisation et de la littérature indiennes, il pénétrera bientôt une brillante lumière.
EXCURSUS
(pour la page h1)
La poésie épique dans l’Inde est, comme dans la Grèce, l’Allemagne et la Perse, née de simples hymnes, destinés à chanter les hauts faits des rois et des héros. Ces hymnes depuis une haute antiquité se sont conservés en grand nombre dans leRigvéda; les B râhm an as en renferment aussi des fragments, qui ont une couleur variant selon les circonstances, et présentent ainsi une certitude historique. Ces hymnes célèbrent aussi les exploits des dieux contre les démons. A l’occasion des cérémonies solennelles, telles que le sacrifice du cheval, il était expressément ordonné aux chantres et aux bardes de composer et de chanter des strophes en l’honneur du roi qui donnait la fête; ils devaient le rapprocher des anciens rois remarquables par leur piété dans les temps antérieurs : le même usage s’observait au septième mois de la grossesse d’une mère de
INTHODÜCTIO.N.
famille. De plus dans les légendes en prose souvent intercalées dans les Brahma nas d’une façon toute naturelle, s’est conservé le souvenir de faits historiques du passé. Or, dans tout ce que nous avons jusqu’ici rencontré de semblable, il ne se trouve aucune trace du fait qui forme le fond propre de la légende du Mahâbhàrata, à savoir la destruction du royaume des Kurus par les Pancâlas : au contraire dans les Brâhmanas ces deux peuples paraissent encore être unis ensemble par la plus étroite amitié. Parmi les personnages qui paraissent dans le Mahâbhàrata, il ne s’en trouve jusqu’ici que quelques uns dans les Brâhmanas, et cela, soit dans d'autres rappports, soit en général seulement comme homonymes, soit enfin comme n’appartenant pas au genre humain, mais au monde des dieux. La famille des Pând us , dont le rôle est si considérable dans le Mahâbhàrata n’est nommée nulle part dans les Brâhmanas, et elle ne parait, excepté dans le Mahâbhàrata Ini-mème, qne chez les Buddhistes septentrionaux, — dont les monuments écrits lie commencent comme tels, c’est-â-dire sous forme écrite, qu’avec le premier siècle après J.-C., — et toutefois dans une position toute autre que dans le Mahâbhârata , à savoir comme un peuple montagnard adonné au pillage, et dévastant à l'époque de Buddha les contrées de l'est et de l’ouest. Les renseignements des Grecs ainsi que des Buddhistes méridionaux nous montrent ensuite différents royaumes de ce nom comme existant à leur époque, et je pense qne l’admission de ce nom dans la
liNTRODÜCTlON.
légende du Mahâbhârata, à laquelle il est aussi étranger dans l’origine selon la supposition de Lassen, est due seu lement à cette circonstance, que la rédaction de cette légende a eu lieu pendant le règne de cette famille, règne dont nous pouvons démontrer l’existence dans différentes parties de l’Inde depuis le cinquième siècle avant J. -C. jusqu’au troisième de l’ère chrétienne. (V. Ind. Stud, II, 402 sq.)
Le Mahâbhârata lui-même nous apprend qu’au lieu des deux cent mille vers qui en forment le contenu actuel, il y avait un premier poème composé seulement de huit mille vers. De plus, il s’ensuit très vraisemblablement que dans les huit mille çlokas que, d’après cela, il faut détacher et où lalutte des Ku rus et des Pancâlas peutavoir été décrite, les changements les plus considérables ont eu lieu, et cela à l’avantage des Pândus, idendifiés avec les derniers, et au préjudice des Kurus ; peut être même le dénouement entier de la légende peut avoir été primitivement tout le contraire du dénouement actuel, et la victoire avoir appartenu aux Rurus. Or, comme du reste l’existence du royaume des Kurus comme de celui des Pancâlas tombe exactement au temps de la littérature des Brâbmanas, que de plus les anciens écrits des Buddhistes méridionaux placent aussi expressément leur existence à l’époque de la vie de Buddha (au vi' siècle avant J. -G.), époque qu’en général une grande partie de cette littérature des Brâhmanas peut n’avoir précédée que d’un ou de deux siècles, et dont en partie elle est peut-
INTHODUCTrON.
être même contemporaine, de là on peut tirer déjà cette conclusion, concordant avec l’absence de mention de la légende particulière du Mahâbhârata et des principaux personnages du poème, à savoir que le fait qui en forme le fond ou 11’ avait pas encore eu lieu, ou toutefois s’était passé d’une manière si complètement différente que notre Mahâbhârata n’a pu déjà exister de ce temps (cons. au VI* siècle avant J.-C.), et que si déjà alors il existait une grande épopée de cette sorte, elle a du certainement avoir un tout autre contenu. En outre le nom de l’auteur prétendu du Mahâbhârata, Vyâsa Pârâçarya nous amène du reste à une époque postérieure aux Brâhmanas, puisque le nom de la famille Parâçara ne s’y rencontre pas, et ne paraît que dans les listes van ça du Brihad Aranyaka, qui descendent en partie à une éqoque beaucoup plus moderne.
Nous avons de plus encore des preuves extrinsèques, qui peuvent nous servir à fixer l’époque de la composition du Mahâbhârata. Ainsi avant tout la mention répétée des Yavanas, Grecs, dont le roi Dattâmitra même paraît, comme ayant pris part au combat princi- ' pal. C’est avec raison que Lassen a identifié ce nom avec celui de Démétrius (qui régnait à partir de 200 ans environ avant J.-C.); ce rapprochement est suffisamment prouvé par une inscription duii* siècle avant J.-C., datée expressément de l’époque de Dâtâmitîyaka Yonaka. Déplus la mention des planètes et des signes du zodiaque, complètement étrangers aux Brâhinanaset aux anciens
INTRODUCTION
écrits buddhiques (du sud) et empruntés très-vraisemblablement tous deux aux Grecs (pour le zodiaque le fait est certain ) , comme aussi bien le cercle entier des dieux du Mabâbhàrata (Çiva, Vishnu , Krishna) amènent à une époque complètement postérieure à celle des ouvrages que nous venons de citer. Le Mahâbhârata contient encore aussi une légende très-instructive, celle du pèlerinage d’un sage brahmane à travers la mer occidentale vers la terre des Sages, où, dit la légende, il a connu le culte du dieu Krishna qu’il a rapporté dans sa patrie, en ce qu’il faut y reconnaître sans aucun doute le mélange du culte de Krishna avec les éléments, les légendes et les usages du christianisme, ainsi qu’évidemmeut dans cette navigation un voyage à Alexandrie. Le fragment en question ne peut conséquemment appartenir qu’au lu' ou au iv' siècle après J.-C.
Enfin le plus ancien témoignage direct constatant l’existence d’une épopée avec le contenu du Mahàbhârata date delà fin du siècle après J.-G., où d’après les renseignements de navigateurs (chez le rhéteur Chrysostome) il est établi comme certain, que les Indiens avaient traduit Homère et connaissaient bien les malheurs de Priam, les lamentations d’Andromaque et d’Hécube, et la valeur d’Achille et d’Hector (Ind. Stud. 11, 162 sq.) Ce que des navigateurs ordinaires remarquaient dans leur navigation le long des côtes, Mégasthène avec son esprit délié n’aurait certainement pas manqué de le voir pendant son long séjour dans l’intérieur de l’Inde, si cela
1NTU0DUCTI0^.
y eût déjà existé ; aussi je n’hésite pas à croire que le développement spécial du Mahâbliârata ne tombe directement qu’à l’époque qui a suivi Mégasthène. Si la ressemblance frappante du siège de Troie avec celui de Lankâ n’est pas particulièrement mise en relief dans ce rapport, cette circonstance pourrait indiquer que le Râmâyana, auquel appartient le dernier événement, n’existait pas encore alors ; elle montre en tout cas du moins que ces navigateurs n’en avaient pas connaissance. Du reste, la postériorité du Râmâyana par rapport au Mahâbhârata ressort déjà assez du caractère évidemment allégorique de ce poème, ainsi que de l’unité réelle de tout l’ouvrage. Un second témoignage concernant l’existence du Mahâbliârata ne date que du v siècle, en ce que Nonnus dans ses Dionysiaques semble indiquer une connaissance directe de son contenu, bien que ce renseignement ait été regardé tout récemment comme trèsdouteux.
EXPOSITION
Au début même de ces leçons, j’éprouve un certain embarras ; je ne sais pas bien comment je dois les nommer. Je ne puis pas dire qu elles doivent traiter de la littérature indienne, car autrement je devrais prendre en considération toutes les langues de l’Inde, même les idiômes non-âriens : je ne puis pas non plus dire, quelles ont pour objet la littérature indo-ârienne, car je devrais m’occuper aussi des langues néo-indiennes, qui se sont développées comme troisième période de la langue indoârienne ; enfin je ne puis pas dire non plus, qu’ elles présenteront l’histoire de la littérature sanscrite, puisque dans sa première période la langue indo-ârienne n’est pas encore le Sanscrit, c’est-à-dire la langue des savants, mais celle du peuple, tandis que dans la seconde période le peuple ne parle pas sanscrit, mais les dialectes prâcrits, qui sont
EXPOSITION. -
issus en môme temps que le Sanscrit de l’antique idiOme populaire indo-ârien. Mais pour ne pas laisser de doute sur ce que l’on doit s’attendre à trouver ici, je fais observer que je ne traiterai que de la littérature de la première et de la seconde période de la langue indoârienne. Pour plus de brièveté, je conserve le nom de littérature indienne.
Dans le cours de mes leçons j’aurai souvent besoin d’indulgence : le sujet qu’elles traitent peut être comparé à une contfée inculte, dont quelques parties çà et là sont éclairées, tandis que presque partout un bois épais arrête encore la vue et le regard. 11 est vrai qu’ actuellement le jour commence à s’y faire, mais lentement ; de plus aux obstacles naturels, qui s’opposent au progrès, s’ajoute encore un nuage de préjugés et d’opinions préconçues, qui s’étend sur la contrée et l’enveloppe de ténèbres.
La littérature indienne passe en général pour la plus ancienne, dont nous possédions des documents écrits, et cela avec raison ; mais les motifs, que l’on a donnés jusqu’ici, ne%sont pas les véritables, et il est en effet surprenant que l’on s’en soit contenté si longtemps. D’abord, on citait la tradition des Indiens eux-mêmes sur ce point, et pendant un temps très-long on n’en a pas demandé davantage : je n’ai sans doute besoin de rien dire sur le peu de valeur d’un tel argument. Mais ensuite on s’est appuyé sur des données astronomiques, qui devaient placer l’époque des Védas à environ l/iOO ans avant J.-C.
EXPOSITION
’iS
— Mais ces données se trouvent dans des écrits d'une origine évidemment très-récente, et peuvent bien être ainsi le résultat de calculs arrangés. On s’est encore fondé sur une chronologie des Buddhistes, d’après laquelle un réformateur s’est, dit-on, élevé au vi' siècle avant J.-C. contre la hiérarchie brahmanique ; mais l’authenticité de cette chronologie elle-même est encore e.\cessivement douteuse. Enfin on a fixé l’époque du premier créateur d’un système grammatical, Pànini, au iv* siècle avant J. -G., et on en a conclu au développement littéraire qui a dû le précéder : — Mais les raisons, d’après lesquelles on place Pânini à cette époque sont tout à fait faibles et hypothétiques et ne peuvent en aucun cas présenter une base solide quelconque.
.\u contraire, les arguments, d’après lesquels on doit avec raison considérer la littérature indienne comme la plus ancienne dont il nous ait été transmis des documents écrits considérables, sont les suivants :
Dans les plus anciennes parties de la Rigveda- Samhitâ le peuple indien nous parait comme établi aux frontières nord-ouest de l’Inde, dans le Penjab et encore au-delà du Penjab sur la Kubhà, le Ca-
boul. L’extension progressive du peuple à partir de ces lieux vers l’est au-delà de la Sarasvatî, et à travers l’Hindostan jusqu’au Gange, peut se démontrer presque pas à pas dans les parties plus récentes des écrits védiques. Les ouvrages de la période suivante, l’ère épique, s’occupent des combats que .se livrent entre eux les conqné-
EXPOSITION
rants de l’Hindostan (le Mahâbhârata), ou du développement ultérieur du Brahmanisme vers le sud (le Râmâyana) : or si nous plaçons ici les premiers renseignements certains sur l’Inde que nous trouvons chez les Grecs, à savoir chez Mégasthène (I ), il est évident que de son temps l’Hindostan était déjà complètement converti au Brahmanisme : à l’époque du Périple (v. Las.sen Indien I, 150 n., Ind, Stud. II, 192) la pointe méridionale du Dekkan était le siège d’un culte rendu à l’épouse de Çiva. Quelle suite d’années, de siècles n’a-t-il pas fallu, pour convertir au bi’ahmanisme cette immense étendue de pays, habitée par des tribus sauvages et pleines de force ! ! On objectera ici peut-être que les peuples et les tribus, qu’ Alexandre trouve sur l’Indus, semblent être entièrement au point de vue indien, et non au point de vue brahmanique : le fait est exact ; toutefois on n’est pas autorisé à en tirer aucune conclusion pour l’Inde elle-même ; car ces peuples du Penjab, loin de se rattacher à la hiérarchie brahmanique, .se sont toujours tenus à l’ancien état védique, libres et indépendants, sans théocratie ni régime de castes : aussi d’une part ils ont été naturellement un objet de haine profonde pour leurs frères qui avaient émigré, et d’autre part le Buddhisme a trouvé chez eux un accès tout particulièrement facile.
(1) Qui en qualité d’ambassadeur de Séleucus séjourna longtemps à la cour de Candragupta : ses renseignements nous ont été conservés surtout dans les Ivîtxa d’Arrien (qui vivait au II' siècle après .I.-C.).
KXI’OSITION.
Si par là les prétentions qu’ont à une haute antiquité les documents écrits de la littérature indienne, dont les commencements remontent peut-être à l’époque où les Indo-àriens et les Persa-âriens vivaient encore ensemble, sont soutenues déjà d’une manière incontestable par les témoignages externes géographiques ; les arguments intrinsèques, que leur contenu du reste peut fournir, ne sont pas moins frappants. A commencer par les hymnes du Rik, où l’esprit puissant du peuple s’exprime avec une fraîcheur et une naïveté instantanées sur ses rapports avec la nature, adore les forces naturelles comme des êtres supérieurs, et implore leur bienveillant appui, chacune dans son domaine propre, à commencer par ce culte de la nature, qui ne reconnaît partout que les divers phénomènes naturels d’abord seulement comme surhumains, nous suivons le développement religieux du peuple indien dans sa littérature, dans presque toutes les phases, par lesquelles a passé en tout temps et en tout lieu le développement religieux de l’esprit humain. Ces divers phénomènes naturels , qui s’imposaient d’abord comme surhumains, sont peu àpeu concentrés dans leurs diverses sphères; on y découvre l’imité, et on obtient ainsi un nombre d’êtres divins, régnant chacun dans son domaine avec un pouvoir absolu , et dont avec le temps on applique aussi l’inHuènce aux circonstances correspondantes de la vie humaine, en les dotant eux-mêmes en même temps des organes et des attributs de riiumanité. Le nombre d’ailleurs déjà considérable de ce.s Dieux
EXPOSITION
naturels, de ces maîtres des forces de la nature, s’augmente encore successivement par des abstractions empruntées aux rapports moraux, et auxquelles on attribue, comme à ces forces divines, une existence et une puissance personnelles. Plus tard l’esprit investigateur cherche à établir un ordre dans cette multitude de figures divines, en les divisant et les coordonnant selon leurs rapports principaux : le principe de la division est, comme la formation des Dieux elle-même, emprunté entièrement à la contemplation de la nature : ce sont les dieux qui agissent au ciel, dans l’air, sur la terre, et leurs principaux représentants, leurs chefs, sont le Soleil, le Vent et le Feu. Ces trois dieux prennent peu à peu la prééminence sur tous les autres, qui ne sont plus regardés que comme leurs créatures et leurs serviteurs. Mais la spéculation, grandissant et se développant dans ces classifications, cherche à déterminer la place relative de ces trois dieux et à parvenir à l’unité par rapport à l’être suprême : ce résultat a lieu, soit d’une manière spéculative, en ce qu’on admet réellement un être suprême tout à fait absolu, le Brahman , vis-à-vis duquel ces trois divinités ne sont à leur tour que des créatures, des serviteurs, soit arbitrairement, en ce qu’on adorait, comme Dieu suprême, l’une ou l’autre de ces trois divinités. D’abord le soleil paraît avoir été l’objet de cette adoration, les Persaâriens du moins se sont tenus à ce point de vue (naturellement en l’étendant) et de plus dans les plus anciennes parties des Brâhmanas (et l’.Vvesta pour le temps et le
Digilized by Googic
EXPOSITION
contenu a des affinités avec elles, mais non peut-être avec les Samhitâs) le Dieu du soleil est ça et là encore prédominant sur les autres dieux (prasavitâ devânâm), comme aussi il s’en trouve assez de traces dans le culte, qui, comme on le sait, conserve si souvent ce qui est ancien : jusqu’au temps le plus moderne môme, il a dans la théorie consen'é ce rang comme «le Brahman » (masc.), bien que d’une manière bien pâle, puisque ses collègues, le Dieu de l’air et le Dieu du feu, grâce à leur influence bien plus directe, bien plus sensible, se sont peu à peu entièrement, et par leur constante rivalité, mis en possession du pouvoir suprême. Leur culte a passé ainsi par une longue série de phases différentes : et il est évident que c’est celui que Mégasthène a trouvé dans l’Hindostan (1) et qui à l’époque du Périple paraît s’être avancé, bien que déjà très-dégénéré, jusqu’à la pointe la plus méridionale du Dekkan.
Si les données extérieures et géographiques, ainsi que les arguments intrinsèques empruntés à l’histoire religieuse nous autorisent à admettre une haute antiquité pour la littérature indienne, d’un autre côté on trouve peu de renseignements, quand on cherche sur ce point les données chronologiques. Nous devons nous résigner à n’obtenir aucun résultat de recherches générales ; ce n’est
(1) D’après Strabon, p. 711, Atowoo; (Iludra, Soma, Çiva) était honoré sur les montagnes, HpaxXiK (Indra, Vishnu)dans les plaines.
KX POSITION.
que pour les branches de la littérature dont la connaissance s’est répandue au dehors que l’on peut espérer parvenir à un résultat, de même que pour les siècles les plus récents, dans lesquels soit les données des manuscrits, soit celles que renferment les introductions ou les mots finals des ouvrages, offrent un point d’appui. Mais du reste, on ne peut établir qu’une chronologie intrinsèque, qui s’appuie soit sur le caractère des ouvrages, soit sur les citations qui s’y trouvent, etc.
Nous diviserons la littérature indienne en deux grandes périodes, la période Védique et la période Sanscrite. Je m’occupe en premier lieu de la première, la période Védique, et j’en présente d’abord un tableau d’ensemble, avant d’en venir aux détails.
PREMIÈRE PÉRIODE
LITTÉRATURE VÉDIQUE
On distingue quatre Védas : le Rigvéda, le Sâiiiavéda, le Yajurvéda (et celui-ci sous une double forme), l’ Atharvavéda , et dans chacun d’eux trois grandes parties distinctes : Samhità, Brâhmanam, Sûtrain.
Voici leur rapport respectif :
La Sanihitâ (1) du Rik, est un pur recueil d’hymnes, contenant le trésor d’hymnes que les Indiens apportèrent
(1) Le mot Samhità (recueil) ne sc trouve que dans ce qu’on nomme les Aranyakas (suppléments très modernes des lîràhmanas), et dans les Sûtras; il n’est même pas encore silr que ce soit avec ce sens. Les noms sous lesquels la Samhità est désignée dans les Brâhmanas, sont ou Iticah, Sàmani, Yajûnshi, ou Iligvôda, Sàmavéda, Yajurvéda, ou lîàhvricàh, Chandogàh, Adhvaryavah, ou Trayî Vidyà, Svàdhyàya, Adhyayanam, ou seulement encore Veda. Dans les Sûtras, on trouve pour la première fois le mot Cliandas appliqué spécialement aux Samhitàs, ainsi que dans l’ànini i>articulièrement, où l’on rencontre encore en outre llishi, Xigama. M a n I r a . ( ? )
UTTKKATUKE VÉDIQUE.
avec eux de leur ancienne résidence sur l’Indus, et qu’ils y chantaient « pour demander la protection du ciel pour eux et leurs troupeaux, saluer l’apparition de l’aurore, glorifier la lutte du Dieu armé de la foudre avec les puissances des ténèbres, et célébrer le secours des divinités, qui les sauvaient dans leurs combats (1). »
Les hymnes y sont rangés d’après les familles de chantres auxquels on les attribue. La raison de la disposition de ce recueil est donc purement scientifique, pour ainsi dire; en conséquence, il est possible (on ne peut pas dire autre chose) qu’il ait été rédigé à une époque plus récente que les deux Samhitàs, dont nous traiterons bientôt, et qui, répondant à des besoins pratiques, devinrent nécessaires, dès qu’un culte quelconque commença à s’établir avec un rituel déterminé. Ainsi la Samhitâ du Sâman, comme les deux Samhitàs du Yajus, ne citent que les Uic (vers) et formules à réciter dans les cérémonies qui accompagnent le sacrifice du Soma et les autres sacrifices, et ces citations ont lieu, nous le savons du moins pour le Yajus avec certitude, dans le même ordre où les vers sont employés dans la pratique.
La Samhitâ du Sâman ne renferme que des vers. Rie, tandis que celle du Yajus contient aussi des fonnules en prose : les Rie reviennent toutes, à peu d’exceptions près, dans la Riksamhitâ, de sorte que la
(I) V. Koth, littér. etliist. des Védas, p. 8. Stuttg. 1845. ^
l'IlEMIÈRE PEHIODE.
(il
Sâmasamhitâ n’est autre chose qu’un extrait (ies vers pris dans les hymnes de cette dernière et usités dans le sacrifice du Soma. Mais ces vers qui se trouvent dans la Sâmasamhitâ et la Yajuhsamhitâ y paraissent pour la plupart dans un état en partie fort altéré, et offrent d’importantes différences avec les leçons du Rîk (delà Riksamhitâ).
Ce fait peut s’expliquer de trois manières :
Ou ces leçons de la Sâmasamhitâ et de la Yajuhsamhitâ sont d’une origine plus ancienne et se rapprochent plus de l’original que celles du Rik, en ce qu’elles ont été protégées contre les altérations par leur emploi liturgique, tandis que l’hymne simple en a été moins scrupuleusement préservé, comme n’étant pas immédiatement du domaine du culte; ou bien elles sont postérieures aux leçons du Rik, et doivent leur origine à cette circonstance , qu’il fallait approprier Iç texte propre au sens que l’on ajoutait au vers dans^ Spn application à la cérémonie ; ou enfin elles ont la même valeur que les leçons du Rik, en tant qu’un seul et même hymne présentait sans doute bien des variantes, selon les différences de lieux et de familles, se conservait le plus pur dans le lieu et la famille où il avait pris naissance, et s’altérait dans ses déplacements. Ces trois explications sont également justes, on doit leur donner la même valeur dans chaque cas particulier. Dans les détails, leur rapport particulier se pose ainsi : les formes grammaticales plus archaïques des vers qui se rencontrent dans
LITTKRATURE VEDIQUE.
(ii
la Sâmasamhitâ, prouvent en général qu’ils sont plus anciens et plus purs ; au contraire, les vers des deux Samhitâs du Yajus semblent en général avoir subi un changelnent secondaire. Les exemples, qui rentrent dans cette troisième explication, sont également nombreux, et dans la Sâmasamhitâ et dans les Yajuhsamhitâs. On ne peut attacher assez d’importance surtout à ce point : les changements, que les chants et les hymnes ont éprouvés dans la bouche du peuple, en passant de l’un à l’autre, doivent être certainement considérés comme trèsimportants : car pour l’écriture, il ne faut pas y penser à cette époque; à peine même peut-on l’admettre pour le temps des Brâhmanas ; autrement il serait difficile d’expliquer les nombreuses différences qui existent entre les diverses écoles par rapport au texte des Brâhmanas, comme du reste le grand nombre d’écoles différentes (Çâkhâs).
Si l’oa peut supposer que les hymnes du Rik (ou du moins un certain nombre de ces chants) sont déjà nés sur les bords de l’Indus, leur réunion et leur rédaction définitives n’ont cependant pu avoir eu lieu que dans l’Inde même : à quelle époque ? C’est ce qu’il est assurément difficile de dire.
Quelques fragments descendent encore jusqu’au temps où le régime des castes était organisé, et la tradition elle-même nous ramène sans doute par les noms Çâkalya et Pancâla Bâbhravya, auxquels elle attribue une part importante dans la fixation de la Riksamhitâ, à l’âge
PREMIÈRE PÉRIODE
d’or des Videhas et des Paiicâlas, comme je le montrerai dans la suite. La Samliità du Sâman, comme entièrement empruntée au Rik, ne fournit aucun éclaircissement pour le temps de sa formation ; seulement, comme elle n’emprunte aucune partie des morceaux modernes du Rik, elle indique peut-être par là que ces morceaux n’existaient pas encore à cette époque, point qui toutefois n’a pas été examiné jusqu’ici. Quant aux deux Samhitàs du Yaj us au contraire, nous avons dans les morceaux en prose, qui leur sont propres, les preuves les plus décisives, qu’elles sont nées dans la partie orientale de l’Hindostan, dans le pays des Kurupancâlas, spécialement dans un temps où l’élément brahmanique avait déjà pris une autorité prépondérante, bien qu’il eût encore à soutenir plus d’un violent combat, et où certainement la hiérarchie des brahmanes et le régime des castes étaient déjàcomplètement organisés : peut-être même avons-nous ici une preuve extrinsèque démontrant que la rédaction actuelle de la Samhitâ du Yajus blanc a du tomber dans le iii' siècle avant J.-C. Mégasthène en effet cite un peuple, les dont le nom se retrouve dans
la principale école du Yajus blanc, les Mâdhyandinas: nous en parlerons plus longuement dans la suite.
A cette époque de la domination du brahmanisme, se rapporte au.ssi la formation de l’ Atharvasamhitâ , qui du reste est entièrement analogue à la Riksamhitâ, et renferme le trésor d’hymnes de cette époque brahmanique. Quelques-uns de ces hymnes se retrouvent dans
üi
U lTKRATLinE VEDIOl’E.
le dernier livre, c’est-à-dire le plus récent, de la Riksamhità, dans l’une, c’est une interpolation très-postérieure au temps de la rédaction, dans l’autre, c’est l’expression exacte et légitime du temps présent. L’esprit des deux recueils est à la vérité tout à fait différent; dans le Rik respire un vif sentiment, un amour ardent de la nature; dans l’Atharvan, au contraire, il ne règne qu’une crainte pusillanime de ses mauvais esprits et de leur pouvoir magique : c’est que d’un côté le peuple a consen'é encore son indépendance et sa liberté, et que de l’autre il est dans les liens de la théocratie et de la .superstition. D’ailleurs il se trouve certainement aussi dans l’ Atharvasamhitâ des morceaux très -anciens , peut-être môme ceux qui appartenaient au peuple proprement dit, c’est-à-dire, aux basses classes, tandis que les hymnes du Rik semblent avoir été plutôt le domaine des races nobles (1). Du reste, les hymnes de l’Atharvan eurent longtemps à combattre, avant d’être reconnus comme le quatrième Véda. Dans les parties plus anciennes des Brâhmanas du Rik, du Sâman et du Yajus, il n’en est pas encore fait mention; car enfin ils ne faisaient que de naître, ils sont de la même époque
(1) Cette supposition, qui ne s’appuie que sur quelques passages de ce livre, est en tout cas contredite par le nom Atharvàngirasas, que porte cette Samhita, et qui prouverait au contraire qu’elle devait appartenir aux plus anciennes et aux plus nobles familles des Brahmanes. Mais j’ai déjà exposé ailleurs cette conjecture, que ce nom n’a été adopté que pour donner plus d’autorité au contenu de cette Samhitâ. — v. Ind. Stud. 1, 295.
PnEMIÈRE PERIODE.
et ce n'est que dans les dernières parties que l’on en parle.
Nous arrivons maintenant .à la seconde phase de la littérature védique, aux Brâlimanas.
En général, le caractère desBrâhmanas(l) est de servir de lien entre les hymnes et les formules du sacrifice et l’acte même du sacrifice, de montrer d’une part leur rapport direct et réciproque, et alors ils présentent en même temps chaque rituel dans ses détails, d’autre part leur rapport symbolique, et eu cela, ou bien ils expliquent et analysent directement, en décomposant la formule en ses diverses parties, ou bien ils appuient cette relation d’une manière dogmatique par des raisons empruntées à la tradition ou à la spéculation. Nous y trouvons donc les prescriptions sur le rituel, les plus anciennes pour nous, des explications sur le langage, des récits traditionnels et des spéculations philosophiques de la plus
(1) Le mot désigne « ce qui est relatif à la prière, brahman ». Brahman lui-même signifie : faisant sortir, soit sous le rapport physique : produisant, créant ;soit sous le rapport psychique: élevant, fortifiant. Le motBrahmana se trouve déjà aussi plusieurs fois avec ce sens dans les anciens livres du Çatap. Br., ainsi III, 2, à, 1. IV, t, 0, 15, 18. Si l’explication dogmatique d’une définition du cérémonial ou autre était déjà donnée auparavant, on trouve dans le 13* livre du Brâhm. du Yaj. blanc, les mots tasyoktam bràbinanam t son Brâhmàna est déjà dit > tandis que dans les livres plus anciens on dit en pareil cas « tasyok to bandhuh « « sa liaison est déjà dite. » — Dans lesSàmasûtras, Pravacana est employé à côté de Bràhmana, dans le même sens, d’après le commentaire, llsmentionnnent aussi An ubhrâhinana, mot, qui ne sc trouve ailleurs que dans Pânini.
LITTERATURE VEDIQUE.
haute antiquité. Tel est en général le caractère fondamental de tous les ouvrages de cette sorte ; cependant en particulier ils diffèrent beaucoup entr’eux, selon qu’ils ont telle ou telle tendance, et qu’ils appartiennent à tel ou tel Véda.
Pour le temps, ils se rapportent tous à la période de transition de la civilisation et de l’organisation védiques à l’esprit et au régime brahmaniques; ils concourent même à cette transition, et se trouvent les uns plus au commencement, les autres plus à la fin (1).
Les Bhrâmanas sont issus des observations de certains sages, qui se communiquaient par tradition, et qui dans leurs familles, comme par leurs disciples, furent en partie conservées, en partie complétées. Plus le nombre de ces traditions particulières augmenta, plus fut pressant aussi le besoin de les mettre en harmonie. De tels travaux de remaniement qui comprenaient plusieurs choses de ce genre, et dans lesquels l’origine des opinions individuelles sur chaque sujet était toujours ramenée à leur représentant primitif, furent faits peu à peu dans les difféi'entes contrées par certains hommes, particulièrement aptes à cette tâche, soit que ces remaniements entrepris pour faire un ensemble et ces rédactions fussent déjà composés réellement par écrit, soit qu’ils ne fussent
(I) Pânini IV, 3, 105, cite directement « de plus anciens (puranaprokta) Brâhmana» par opposition, parceque naturellement à son époque il dut y en avoir de « plus modernes, » (tiilyakaia, comme dit le scoliaste).
PREMIÈRE PERIODE
transmis encore que par la tradition orale. On pourrait trouver à motiver cette dernière explication par ce fait, que, pour un même ouvrage, nous trouvons ça et là deux textes entièrement différents dans les détails : il est vrai de dire qu’on ne peut rien préciser avec certitude sur ce point, puisqu’ici il pourrait encore y avoir une différence fondamentale et primitive, ou encore un nouveau remaniement. D’ailleurs il était naturel que ces rédacteurs fussent souvent entr’eux en contradiction et en opposisition ; c’est pourquoi nous avons à remarquer çà et là une grande animosité contre ceux que l’auteur regarde comme hétérodoxes. L’influence prépondérante, que peu à peu quelques-uns de ces ouvrages ont prise sur les autres, soit qu’ils la dussent à leur mérite intrinsèque, soit que leur auteur plût davantage à l’esprit théocratique, a produit ce funeste résultat (1), qu’ils nous sont restés seuls, tandis que les ouvrages, où étaient défendus les principes qu’ils combattent, sont en grande partie perdus. Peut-être s’en trouve-t-il encore çà et là un fragment dans l’Inde ; mais en général ici, comme partout, dans la littérature indienne, s’est présenté ce déplorable fait, que les ouvrages définitivement vainqueurs ont supplanté et fait disparaître presque complètement les ouvrages antérieurs. Toutefois le nombre des Brâh-
(1) U est nécessaire aussi de tenir compte de la difficulté de conserver les livres, alors que l’écriture n’existait pas encore, ou que du moins en tout cas l’emploi n’cn était que rare.
LITTÉRATURE VÉDIQUE
cnanas qui existent est proportionnellement encore assez considérable, ce que nous devons évidemment à cette circonstance, qu’ils se rattachent à dilTérents Védas, et qu’entre les familles, où se perpétuait l’étude héréditaire d’un seul Véda, régnait une sorte de jalousie, de sorte qu’au moins pour chaque Véda se sont conservés les livres, qui avaient peu à peu acquis la plus haute autorité, quoique le sens pratique des Brâhmanas se soit insensiblement perdu toujours de plus en plus et ait passé aux Sûtras, etc. A ces Brâhmanas ainsi perdus, soit encore aux recensions des Samhitâs appartiennent les critiques des Vâshkalas , des Paingin , des Bhâllavin, des Çâtyâyanin , des Kâlabavin, des Lâmakâyanin, des Çambuvi, des Kliàdâyanin, des Çâlamkâyenin , que nous trouvons citées de temps à autre djins les livres qui y ont rapport : de plus tous les Chandas (Samhitâ) nommés dans le gana Çaunaka. (P. IV, 3, 106), dont les noms ne sont môme pas cités une fois ailleurs.
Quant à ce qui concerne les Brâhmanas des divers Védas, voici quelle est leur différence essentielle : les Brâhmanas du Rik ne donnent en général dans l’exposition du rituel que les devoirs qui sont le partage dé l’Hotar ou chantre des Rie, chargé de réunir dans les divers hymnes les vers propres à l’occasion particulière, comme leur Çastram (canon) : les Brâhmanas du Sâman se bornent au devoir de l’Udgâtar, le chantre du Sâman, et ceux du Yaj us à ce qui appartient à
l'nEMIÈUE PÉRIODE.
6fl
l’Aclhvaryu, le prêtre qui proprement accomplit le sacrifice.
Or, si dans lesBrâhmauas du Rik, la succession des différents actes du culte est conservée en général, mais si l’ordre, où se trouvent les hymnes dans la Riksamhitâ, n’est pas du tout observé, ce rapport est en conséquence différent dans les Brâhmanas du Sâman et du Yajus, dont les Samhitâs sont, comme on le sait déjà, adaptées à l’ordre du rituel : et en effet il se trouve que le Brâhmana du Sâma ne s’occupe que rarement d’expliquer les différents vers, tandis que le Brâhmana du Yajus blanc, doit être considéré presque comme un commentaire dogmatique perpétuel de la Samhitâ de ce Véda, dont il conserve l’ordre si exactement que, si un ou plusieurs vers manquent dans le Brâhmana, nous sommes par là peut-être autorisés à conclure qu’ils n’existaient pas encore dans la Samhitâ : en ce qui concerne quelques-uns de ces livres de la Samhitâ, qui y ont été ajoutés plus tard après la rédaction primitive , il y a aussi un supplément qui a été ajouté au Brâhmana, de sorte qu’au lieu de soixante Adhyâyas dont il semble avoir été composé primitivement, il en contient cent actuellement.
Le Brâhmana du Yajus noir est, comme nous le verrons plus loin, différent de sa Samhitâ seulement pour l’époque, non pour le contenu ; c’est un complément de la Samhitâ. Le Brâhmana de l’Atharvan
LITTÉRATURE VEDIQUE.
est encore inconnu jusqu’à présent, quoiqu’il en existe des manuscrits en Angleterre.
Le nom général de la littérature des Brahmanas est Çruti, audition, c’est-à-dire, ce qui fait l’objet de l’audition, de l’exposition, de l’enseignement, cl, par là, est assez bien désigné leur caractère savant, partant exclusif : comme, du reste aussi, se rencontre assez souvent dans ces livres eux-mêmes la recommandation de ne pas communiquer leur contenu aux profanes. Il est vrai que le nom de Çruti ne s’y trouve pas encore : il paraît seulement dans les Sûtras. Mais il est complètement justifié par l’emploi correspondant du verbe Çru, qui s’y trouve souvent répété.
Quant à ce qui concerne les Sûtras (1), la troisième
(1) Le niotSûtra se trouve pour la première fois avec ce sens dansie Madhukânda, un des pius modernes compiéments du Bràhmanamdu Tajus bianc, puis danslesdeuxGrihyasûtras du Rik, enfin dans Pâni ni ; li signifie « fii, iien » (cf. iat suere). Serait-ii permis de voir ià un terme en queique sorte anaiogue au mot aiiemand « Band » (voiume) ? Aiors ii faudrait comprendre par ce mot ia réunion de feuiiiets, et supposer nécessairement l’existence de l’écriture (peut-être comme pour le mot que l’on rencontre pour la première fois dansPànini, Grantha?)Les recherches sur l’origine de l’écriture Indienne sont toujours malheureusement encore trop Incertaines (les plus anciennes inscriptions ne remontent, selon Wilson, qu’au second siècle avant J. -G). Néarque cependant la mentionne déjà, comme on le sait, et l’époque où il vivait s’accorde fort bien avec celle où nous pouvons probablement en général placer la naissance desSûtras. Mais maintenant comme les Sûtras étaient principalement destinés à la mémoire, ce qui résulte de leur forme, et les explique on partie, ne pourrait-on pas en tirer une objection capitale con-
l’REMlÉRE PERIODE.
phase de la littérature védique, elle repose en général et essentiellement sur les Brâhraanas et doit être comprise comme un complément nécessaire, un progrès de plus dans la voie où déjà les Brâhmanas s’étaient engagés pour mettre tout en formules. Tandis que les Brâhmanas, qui ont pour but d’expliquer et de motiver etc. le sacrifiée, ne s’occupent toujours que de certains cas particuliers du rituel, de l’exégèse, de la tradition, de la spéculation, et y ajoutent un grand nombre de travaux dogmatiques, les Sût ras se proposent de réunir tout ce qui a rapporté ces objets. La quantité des matériaux devenait trop considérable ; d’un côté les détails menaçaient de faire perdre
tre l’étymologie proposée plus haut et prendre en quelque sorte le sens « de fll conducteur » comme le sens fondamental 7 C’est ainsi que l’étymologie ne nous donne èncore que des résultats incertains pour un autre mot, qui se rapporte au même ordre d’idées, pour Axara «Syllabe.» Ce mot ne se présente pas encore, àce qu’il parait, avec ce sens dans la Samhitâdu Rik (ou du Sàman): il y signifie au contraire partout « impérissable ». La signification « Syllabe » qui se trouve pour la première fois dans la Samhi ta du Yaj us, pourrait-elle s’accorder avec ce sens primitif par l’idée de l’écriture ? L’écriture est en quelque sorte l’art de rendre impérissables les syllabes et les mots, qui sans elle s’évanouissent rapidement. Ou bien ce mot renfermerait-il au fond l’idée du ).oyo; impérissable î ? —
Aufrecht. me fait remarquer les deux passages de la R i k - Samh itâ, 1,164-24 (41) et X, 13,3 Langlois I, 363 IV, 233, où il est question de mesurer le discours par l’Axara, et où ce mot semble déjà signifier Syllabe. Les deux hymnes appartiennent probablement aux derniers du recueil.
Les recherches récentes de M. Weber l’ont amené à reconnaître pour l’écriture Indienne une origine Sémitique, soit Clialdéenuc V. Ind. Skizzen P. 123 s(|. (NoU- du iniü.)
LITTERATURE VEDIQUE.
l’eusemble, de l’autre, il devenait peu à peu imiîossible de traiter en même temps tous les différents points. L’étendue de l’exposition dans les détails devait céder la place à un court abrégé de l’ensemble de ces détails : mais leur nombre considérable rendait nécessaire la plus grande brièveté, pour ne pas trop charger la mémoire, brièveté qui d’ailleurs est devenue très concise et très énigmatique et cela à mesure que la littérature des Sûtras se faisait plus indépendante, et qu’on en connaissait mieux les avantages. Aussi plus ancien est un Sûtram, plus il est intelligible ; plus il est obscur, plus il annonce une origine récente (1).
Il ne faut pas croire cependant que la littérature des Sûtras s’appuie sur les Brâhmanas seuls, puisqueces derniers font en général trop ressortir le rituel du sacrifice ; et en effet, ce n’est aussi qu’une portion particulière des Sûtras, ceux qu’on nomme Kalpasûtras, ne traitant que de ce rituel, qui porte spécialement aussi le nom de Çrautasûtras, c’est-à-dire n qui sont fondés sur la Çruti. » Quant à ce qui fait le fond des autres Sûtras, nous nous en occuperons ailleurs.
A côté des Çrautasûtras se place d’abord une seconde classe de Sûtras concernant le rituel, appelés Grihyasûtras, traitant des cérémonies domestiques, qui doivent être accomplies à la naissance (et avant) , au
(I) rânini (IV, 3, 105) distingue et dan.s les Brâhmanas et d-msles Kalpas, c’est-à-dire Kalp asûtras, ceux qui proviennent des anciens de ceux qui sont plus rapprochés de son terap.s.
PREMIÈRE PÉRIODE
mariage, ainsi qu’à la mort (et après) : Les noms de ces ouvrages indiquent déjà leur source, puisque, outre le nom de Grihyasûtras, ils portent aussiceluideSmârtasûtras, c’est-à-dire « ceu.\ qui sont fondés sur la Smriti. » Smriti, mémoire c’est-à-dire ce qui est l’objet de la mémoire, peut évidemment se distinguer de Çruli, audition, c’est-à-dire ce qui est l’objet de l’audition, seulement en ce que le premier peut s’imprimer dans la mémoire immédiatement, sans leçons ni préparations particulières. Cet objet appartient à tous, au peuple tout entier ; il est dans la conscience de tous et n’a par cela même pas besoin d’être enseigné particulièrement. Les mœurs et le droit sont une propriété commune, accessible à tous; le rituel au contraire, bien que sans doute il soit de même issu primitivement de la conscience générale, se développe dans ses détails par les spéculations et les inspirations personnelles et reste par là la propriété d’un petit nombre, qui, favorisé par les circonstances extérieures, sait inspirer au peuple une crainte nécessaire pour la grandeur et la sainteté de ses institutions. Cela ne dit pas toutefois que les mœurs et le droit n’aient pas, comme la Smriti, subi peu à peu des changements considérables. Le peuple immigrant était en général beaucoup trop occupé à lutter contre les indigènes, pour pouvoir se livrer à d’autres occupations ; il devait avant tout appliquer toute son énergie à se maintenir. Quand il*y eut réussi et que la résistance fut brisée, il s’éveilla un matin et se vit dans les mains d’autres
7i LrjTERATÜRE VÉDIQUE.
ennemis, bien plus puissants, lié et enchaîné : ou plutôt il ne se réveilla plus du tout ; la force physique avait été trop longuement, trop exclusivement exercée et employée an détriment de la force intellectuelle, de sorte que celle-ci finit peu à peu par s’éteindre tout à fait. Mais voici ce qui arriva avec ces ennemis. La connaissance des anciens hymnes, où l’on avait célébré dans les demeures primitives les forces de la nature, la connaissance du rituel qui s’y rattache étaient devenues de plus en plus exclusivement la propriété de ceux dont les ancêtres avaient peutêtre inventé ces hymnes, et dans la famille desquels cette connaissance s’était perpétuée par héritage. C’est encore dans leurs mains que restaient les traditions qui se rattachaient à ces chants et qui étaient nécessaires pour les expliquer. Mais la terre étrangère donne un saint attrait à ce qui vient de la patrie : et c’est pour cela que ces familles de chantres devinrent des familles de prêtres, dont l’influence se concentra de plus en plus, à mesure que le peuple s’éloignait de son sol natal, qu’il avait à soutenir plus de guerres au dehors, et que par conséquent il oubliait davantage ses anciennes institutions. Les conservateurs des antiques usages des ancêtres, de l’antique culte des dieux, se placèrent de plus en plus au premier plan, devinrent les représentants de ce culte et à la fin de la divinité elle-même; car ils ont très habilement utiliséleur position, et fondé une théocratie, comme on n’en a pas vu un second exemple dans le monde ; et ils auraient difficilement aussi bien réussi, sans l’action énervante
l'REMlÈRE PERIODE.
exercée par le climat et la nature de l’Hindostan sur un peuple qui n’y était point accoutumé et qui se laissa séduire par leur charme. De plus les familles des petits rois, qui antérieurement avaient gouverné le peuple divisé en tribus séparées, usurpèrent une position privilégiée dans les royaumes plus considérables qui se fondèrent inévitablement dans l’Hindostan ; de là l’origine de la caste des guerriers. Enfin le peuple proprement dit, les Viç, colons, fut lui-même jeté dans une troisième caste, mais conserva naturellement de son côté des privilèges sur la quatrième caste, lesÇûdras, qui se compo.sait d’un mélange de divers éléments, et était fonnéeen partie peut-être d’une tribu arienne, qui s’était déjà antérieurement établie dans l’Inde, en partie des anciens aborigènes (1) eux-mêmes, en partie enfin de tous les membres du peuple immigrant ou de leurs compatriotes occidentaux, qui ne voulaient pas se soumettre au nouvel ordre de choses établi par les Brahmanes. Les familles royales, les guerriers, qui, tant qu’il s’agissait de dépouiller le peuple de ses droits, se sont vaillamment rattachés aux prêtres, voulurent, quand l’œuvre de spoliation fut accomplie, se tourner contre leurs anciens alliés, et secouer le joug, que ceux-ci leur imposaient aussi; mais ce fut en vain, le colosse était trop puissant. 11 ne nous reste encore dans les livres plus modernes que des
(1) Us se distinguaient déjà des trois autres castes par leur couleur; d’où le mot Varna, couleur, pour signifier caste.
Digilized by Googli