JEUNESSE DE DANTE
de modèle, et d en est un lui-même, aussi désespérant pour quiconque l’imite que funeste à ceux qui l’ont né- gligé.
11 naquit à Florence, en 126o, d’une famille illustre qui se vantait de remonter aux croisades. Les Alighieri citaient avec orgueil un de leurs aïeux, nommé Cacciaguida, qui avait glorieusement péri sur les champs de bataille de Terre sainte. Dante ne put devoir beaucoup à son père, enlevé avant l’âge ; sa mère Betla était une de ces femmes rares qu’on trouve au berceau des hommes supérieurs. Elle l’entretint, dès son enfance, des graves événements qui occupaient alors l’Europe, de la croi- • sade de Tunis, de la nouvelle dynastie des Habsbourg, du second concile de Lyon, des Vêpres Siciliennes, et le hasard voulut que, pour achever celle éducalion virile, Dante grandit dans les troubles incessants de l’orageuse Florence.
11 paraît avoir tout étudié, la rhétorique, l’hisloire, la philosophie, l’astronomie, la physique, et par surcroît le grec, la peinture, la musique; mais il connaissait principalement les Latins, qu’il avait lus sous la direction éclairée de Brunelto Lalini. Quand le jeune Dante dut, suivant l’usage de sa patrie, se faire inscrire au registre d’un des arts, à la corporation des médecins dans laquelle il entra, il aurait pu préférer celle des jurisconsultes, dont il avait appris la science à Bologne. Aussi précoce par la sensibilité que par l’intedigence, dès l’âge de neuf ans , il s’était épris de Béatrice Porlinari , une enfant comme lui. Cet amour, réel dans son âme précoce, ne fît qu’y grandir, sans rien perdre de sa pureté. Ce fut un de
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ces sentiments que la chevalerie avait mis à la mode et où l’imagination prenait autant de part que le cœur. C’est pourquoi il importe peu de savoir si Béatrice entra ou non dans les liens du mariage ; fille ou femme, Dante la poursuivit d’un amour platonique à l’abri des accidents de la vie. « Quand j’obtenais d’elle, dit-il, un salut dans la rue, je ne me connaissais plus d’ennemis. » C’est pour elle qu’avant de sentir son originalité puissante, il devint poète, c’est-à-dire disciple de ceux qui l’avaient précédé. Ses sonnets sont peu remarquables, et ses canzone, quoique supérieures par le style et le choix des images, par le rhythme et la délicatesse des sentiments à toutes celles qu’on admirait, sont encore d’un philosophe de dix-neuf ans. On y trouve tous les défauts de l’époque, subtilités de la grave scolastique et des futiles cours d’amour, énigmes et jeux de mots, songes bizarres et obscurs, accumulation puérile de noms, pour y glisser, sans le trahir, celui de Béatrice. Mais on plaisait par ces défauts mêmes. Le premier sonnet de Dante, adressé à tous les poètes, lui valut leur estime et l’amitié de Guido Cavalcanti, le plus renommé d’entre eux.
La gloire des armes suivit de près celle des vers : en l’année 1289 Dante combattait, non sans éclat, avec les Guelfes de Florence, contre les Gibelins d’Arezzo, et, l’année suivante, contre les Pisans. A son retour il se maria etlamort lui enleva Béatrice. On ne sait lequel de ces deux événements précéda l’autre ; mais l’amour ou le regret de Béatrice n’empêcha pas Dante de vivre en bonne intelligence avec Gemma Douati, dont il eut, en peu d’années, une fille et cinq fils. S'il quitta plus tard
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cette épouse féconde, il n’est pas prouvé, quoi qu’en dise Boccace, que ce fût pour incompatibilité d’humeur. Condamné à l’exil, il devait tenir au séjour de sa femme et de quelques-uns de ses enfants dans sa maison de Florence, où les puissants Donati, leurs parents, les protégeaient et subvenaient môme à leurs besoins. Cette considération seule put empêcher Dante, devenu gibelin et si violent contre les Guelfes, d’en attaquer le principal chef. Corso Donati. Si aucun ouvrage du poète ne fait non plus mention de Gemma, c’est que le moyen âge, fidèle sur ce point aux traditions antiques, laissait dans l’ombre la mère Je famille, tandis que, par une innovation chevaleresque, la maîtresse platonique était l’objet de tous les discours et de tous les hommages. Il est possible, d’ailleurs, que les souffrances de l’exil eussent achevé d’aigrir le caractère de Dante, déjà difficile aux plus heureux temps de sa vie : la moindre contradiction l’irritait, il jetait des pierres aux femmes et aux enfants qu’il entendait calomnier son parti; à l’en croire, il fallait répondre aux doctrines des Guelfes non par des arguments, mais avec le coiits«i. 11 se livrait à des actes de violence envers les gens qH^fiatropiaient ses vers en les récitant ; il avait des paroles amères ou piquantes pour les seigneurs même dont il recevait l’hospitalité. La perte de Béatrice lui servit de prétexte pour vivre sombre et sauvage, pour fuir jusqu’à ses amis, pour chercher dans Cicéron et dans Boèce des consolations littéraires qu’il ne trouvait pas à son foyer. Quatre ans plus tard, il en avait alors vingt-neuf, il réunit ses poésies et en marqua le lien, l’histoire, si l’on peut dire, par des considéra-
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lions en prose qui, mêlées aux vere, formèrent la Vita nuova, ouvrage curieux, malgré des répétitions et des digressions pédantesqiies, comme le sont des confessions et des mémoires, mais où la forme narrative fait trop souvent place à ces visions extatiques qu’aimait tant le moyen âge. Pour Phistorien des lettres italiennes, la Vita nuova se recommande surtout par l’essai qu’y fait Dante d’une prose encore dans l’enfance, aride et trop scientifique, mais déjà remarquable par plus d’ampleur, de hardiesse, de majesté que chez les écrivains précédents.
C’est pourtant par les vers et non par la prose que la Vita nuova plaça Dante au premier rang dans l’opinion des contemporains. 11 se jugeait lui-même avec plus de sévérité : il termine son ouvrage en annonçant le dessein de ne plus parler de Béatrice, jusqu’à ce qu’il en puisse dire « ce qui n’a jamais été dit d’aucune femme. » Il ne songeait point alors à composer la Divine Comédie; car il écrivait que la poésie doit uniquement chanter l'amour, et il était confirmé dans son opinion par le faible succès qu’obtenait le Tesoretto de Brunetlo Lalini. Ce que Dante pensait faire, on ne le saura jamais : il en fut détourné par des hésitations dont on a conservé la trace, par la crainte où il fut de perdre la vaie, et surtout par les vicissitudes de la vie publique, qui ne tardèrent pas à le jeter dans l’exil. Heureux exil, heureux malheurs qui (lonnèrent au vaincu la gloire, et à la postérité un monument éternel!
Dante avait trente-cinq ans lorsqu’il fut nommé prieur des arts. Les traditions de sa famille, ses propres incli-
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