C.-à-d. prosateurs et poètes du xiv* siècle
les conditions politiques très variables et peu heureuses des différentes provinces italiennes. Dans le midi, à la brillante corruption de la cour d'Anjou, avaient succédé les grandes Uutes dynastiques, pendant que dans les communes libres de la Haute Italie, les capitaines du peuple étaient arrivés peu à peu à rendre leur pouvoir héréditaire et à le changer en tyrannie. Dans le centre, seul, les traditions populaires semblaient persister, particulièrement à Florence où les Ordonnances de justice de Giano délia Bella (1294) avaient rendu le gouvernement entièrement démocratique, mais ne suffisaient point à lui donner une force capable d'empêcher les bouleversements successifs, c'est-àdire la tyrannie guelfe des Noirs, l'empiétement de la faction populaire, le tumulto des Giompi, le premier triomphe des Médieis, et l'oligarchie des Albizzi. Il n'en était pas de même à Venise oij la fermeté des lois intérieures donnait une stabilité séculaire à la puissanle république, qui triomphait de Gênes, à la fin du siècle, dans la terrible guerre de Chloggia (1378-1381J. Les principales villes italiennes comme Milan, Vérone, Padoue, Venise, Gènes Pise, Florence, Bologne, Rome, Naples, Palerme, quel que fût leur gouvernement, progressaient par l'activité des arts, de l'industrie, et du commerce. Gênes et Venise étaient les entrepôts maritimes de l'Europe. Florence, centre du trafic continental et maîtresse dans la science moderne du libre échange, avait des comptoirs florissants en Allemagne, en Angleterre, en France, et envoyait partout les produits de son industrie de Calimala, c'est-à-dire du tissage de la laine. Milan était
réputé surtout, et recherché pour la fabrication de ses armes, tandis qu'à Bologne et à Padoue se pressaient tous ceux qui désiraient s'instruire et entendre les célèbres lecteurs de philosophie, de physique et de jurisprudence. En même temps, les princes qui tenaient à faire oublier au peuple la liberté qu'ils comprimaient peu à peu, ouvraient leurs cours aux plaisirs, aux jouissances de la vie, les rehaussant de l'éclat des arts et de la science, et appelant à l'envi poètes, lettrés et artistes. Et ceux-ci, par les louanges prodiguées dans leurs chants, ou par la gloire de leurs peintures et de leurs édifices, paraient d'une agréable et vénérable majesté la tyrannie naissante. Le xiv^ siècle est celui qui vit les merveilles de Giotto, à' Andréa Orcagna^ de Buschetto et &' Andréa Pisano ; le siècle où chaque ville édifia des éghses et s'embellit de places, de loggie et de palais, monuments glorieux de l'architecture et témoignages des fastes du peuple italien à peine formé et déjà grand. Mais en Toscane plus qu'ailleurs, la vie publique était active, à Florence surtout, oth la vivacité naturelle des esprits, la culture répandue, l'urbanité parfaite des coutumes lui avaient acquis une réputation universelle de bon ton et d'élégance, parmi toutes les autres villes italiennes. Au milieu des querelles de partis la belle énergie de son peuple indépendant et fort s'y déployait sous toutes ses formes. Des comptoirs et des banques, les graves citoyens s'acheminaient au Palais pour y traiter de la chose publique, et dans la fréquentation réciproque, dans l'émulation d'agréables travaux et de gaies coutumes, s'affinaient le culte du beau et le sentiment de l'art. Aussi l'empire des arts et des
lettres au xrv® siècle appartient-il incontestablement à Florence qui se glorifia alors, au milieu d'une pléiade de génies secondaires, de l'immortel triumvirat : Dante, Pétrarque, Boccace.
Par les poésies lyriques de sa jeunesse Dante appartient au xm® siècle. Par la Comedia, commencée selon toute probabilité pendant son exil, il appartient au XIV^
Il naquit en 1265 d'une famille noble, dont on cite un certain Cacciaguida mort aux Croisades en 1147. De l'enfance et de l'adolescence de Dante on ne sait rien si ce n'est par ce qu'il nous a dit de lui-même dans la Vita Nuova, qui ne peut avoir pour nous une entière valeur historique. Un premier fait semblant certain, est que, très jeune, il se trouvait à à la bataille de Campaldino, en juin 1289, et deux mois après, à la prise du fort de Gaprona. (V. Enfer, XXI.) Vers 1295 il épousa Gemma di Manetto Donati, eut plusieurs enfants, et bien qu'il ait été parlé de sept, on en cite trois seulement avec certitude: Pietro, Jacopo etAntonia. On lui donnait aussi une autre fille du nom de Béatrice. Après la promulgation de la loi populaire de Giano délia Bella, Dante, étant des hautes classes, ne pouvait avoir accès aux charges publiques sans s'inscrire à Tun des quatorze métiers dans lesquels avait été divisé le peuple de Florence. Il entra dans la sixième de ces corporations, celle des Médecins et Apothicaires , ce qui ne veut pas dire qu'il eût été apte à en exercer le métier. Entré en 1296 au conseil des Capitudini, (chefs des arts), il eut en 1301, la direction de certains travaux publics, et fut chargé, dit-on, de quatorze
ambassades. Mais nous savons seulement qu'on l'envoya dans la commune de San-Géminiamo pour s'entendre sur la ligue guelfe. La principale charge qu'il exerça est le priorat^ qui lui fut fatale. Florence était en proie aux factions des Blancs et des Noirs, et ces derniers avaient demandé l'assistance de Boniface VIII qui délégua le cardinal Acquasparta sous couleur d'apaiser les partis, mais en réalité pour prêter main-forte aux Noirs et opprimer les Blancs. Dante étant Blanc, et à ce moment prieur, fit une violente opposition et quitta sa charge. Charles de Valois vint en pacificateur, rétablit les Noirs, expulsa les Blancs, et Dante, au nombre de ces derniers et accusé de malversations, fut condamné par le podestat. Gante dé Gabrielli, le 27 janvier à une forte amende et à deux ans d'exil. En mars un autre décret le condamnait à un bannissement perpétuel et en cas de contumace, à être brûlé vif. Dans son exil il ne perdit ni le courage ni l'espoir. En 1303, il se réunit aux autres exilés à San-Gaudenzio et, en 1304, participa à l'effort stérile que les Blancs, réunis à Arezzo, avaient tenté à la Lastra pour rentrer dans leur patrie, mais la société sotte et mauvaise de ses frères d'exil le contrista au point qu'il s'en éloigna avec mépris. Ici commence la vie errante de l'infortuné poète qui vit tomber une à une ses espérances de revenir en son pays. En vain il compta sur Henri VII de Luxembourg qu'il était allé voir (à Milan sans doute) en 1310, et sur Uguccione délia Faggiola dont il fut l'hôte, (entre 1314 et 1316, on suppose). On n'a d'ailleurs que des renseignements incertains sur les dates et les lieux de cette triste odyssée dantesque. II
dut aller à Vérone en 1303 et était certainement à Padoue en 1306. On dit qu'entre 1308 et 1310 il alla à Paris, et se trouvait en 1310 dans le nord de Tltalie, en 1311 dans le Gasentin d'oii il écrivit une lettre violente aux scellerati fiorentini qui avaient fermé les portes à la face de l'Empereur. En 1315, une nouvelle condamnation le frappe ainsi que ses enfants. En 1316, il renonce à son rapatriement offert à des conditions humiliantes. Il se réfugie alors à Ravenne chezGuidoNovello da Polenta, puis va à Mantoue, à Vérone et à Venise sur la demande de Polenta qui était en guerre avec cette république. Affligé de l'insuccès de sa mission et contraint de revenir par des lieux difficiles et malsains, il tomba malade et mourut le 24 septembre 1321.
Les amertumes et les rigueurs de l'exil n'avaient point abattu, mais fortifié au contraire, l'âme fortement trempée de Dante qui laissa, outre son immortel poème et le Convivio, (dont une partie est postérieure à 1302), un traité en latin. De Monarchia, où il soutient l'idée d'une monarchie universelle, un traité de rhétorique inachevé i)e Vulgai^i eloquentiay qui devait être considérable, enfin plusieurs lettres et deux églogues adressées au bolonais Jean del Virgilio.
La Comedia, dite ensuite divi?ia, autant par le sujet sacré que par la perfection de l'œuvre, est la description d'un voyage que le poète entreprend en imagination dans les trois royaumes d'outre-tombe. L'idée première dut lui être suggérée par la merveilleuse visio7i qui fît prendre au poète la resolution de ne plus rien écrire de Béatrice jusqu'à ce qu'il put dire d'elle quello che non fu detio dalcuna. Il ima-
gine donc qu'il se trouve égaré dans une forêt obscure, d'où sortant avec peine, il arrive au pied d'une montagne dont le sommet est enveloppé des rayons du soleil. Il essaye de la gravir, mais trois fauves, une lonza (panthère), un lion et une louve lui barrent le passage et il est rejeté dans la forêt. Alors apparaît Virgile qui lui explique la perfidie de la louve et lui propose de le conduire en lieu sûr en passant par le lieu éternel. Dante accepte et suit les pas de Virgile. Mais il réfléchit et craint de n'être pas préparé pour un semblable voyage. Son guide lui dit alors que se trouvant dans les limbes, Béatrice y descendit, envoyée par sainte Lucie sur l'ordre de la Vierge, le sollicitant de se porter au secours de l'égaré. Dante, ainsi rassuré, entre résolument dans l'enfer.
En se rappelant la tendance que nous avons observée chez quelques poètes du xiii^ siècle, de revêtir de formes allégoriques l'exposé de doctrines scientifiques, philosophiques et morales, on comprend aisément combien la comédie dantesque répond aux habitudes intellectuelles et politiques du siècle, et comment par le fond et la forme elle est entièrement allégorique. Dante, en effet, se faisant le protagoniste de son œuvre, représente l'homme en général, plutôt que lui-même, l'homme sous l'empire des passions. La forêt obscure est le désordre moral et politique, ou mieux Vétat de misère dans lequel l'homme qui n'est pas fortement gouverné par la raison, se trouve enveloppé et égaré. La montagne, par opposition complète à la forêt, symbolise l'ordre moral et social ou la félicité. Les trois bêtes sont trois vices (luxure, orgueil, avarice) ou plutôt trois ordres de vices :
frode, violensa, mcontinenza (V. Enfer xi), Virgile représente \di philosophie morale ou la raison ; Béatrice, la raison supérieure ou la théologie^ ou, ce qui est une même chose, la science des choses divines. Lucie, pour les uns, est la Grâce qui éclaire, pour les meilleurs, la. Justice, tandis que la donna ffenfile, c'est-à-dire la Vierge, est la miséricorde divi?ie. L'idée fondamentale de l'allégorie dantesque est donc de montrer comment l'homme peut et doit, à l'aide de la philosophie, méditer les effets du péché, pour pouvoir ensuite, après s'en être purifié, s'élever avec la théologie à la contemplation des choses divines. En d'autres termes, Dante, en montrant les souffrances qu'engendre le péché et les joies célestes qui sont la récompense de la vertu, entend amener dans l'esprit du lecteur une salutaire horreur du vice et l'amour du bien : « Le sujet de toute l'œuvre, dit-il lui-même, suivant la lettre seule, c'est l'état des âmes après la mort au sens simple... mais pris dans un se?îs allégorique, le sujet en est l'homme qui, par sa libre volonté, va, méritant ou déméritant^ £n face de la justice pour la récompense ou le châtiment. » Et le but, comme il nous l'indique aussi, iicst de sortir de l'état de misère ceux qui vivent dans la vie présente et de les conduire à l'état de félicité. »
Le poème a donc un sens complètement allégorique et moral, et si l'élément politique a, lui aussi, sa large part, cela tient aux idées religieuses et scolastiques dont le poète était profondément pénétré, idées qui posaient la morale non seulement comme indissolublement et nécessairement liée à la religion, et confondue avec elle, mais qui faisaient aussi pro-
céder de Dieu les institutions politiques (pour les Gibelins aboutissant toutes dans l'autorité impériale) comme étant le guide le plus sûr de l'homme dans la voie de la félicité et de la perfection terrestres.
Mais si ces éléments : religion, morale et politique, constituent le fondement philosophique et moral du poème, celui qui en a assuré l'immortalité est l'élément artistique. Car le poète a su non seulement concevoir et édifier dans une remarquable harmonie et une disposition géométrique, les trois mondes des âmes, toucher avec une science profonde de l'histoire et delà philosophie, aux questions les plus graves qui occupaient alors l'esprit des penseurs, animer son œuvre du souffle puissant de l'amour de la patrie et de la liberté de penser, mais il a su aussi l'orner d'une éternelle beauté par toutes les formes et les moyens de l'art. C'est ainsi qu'accomplissant son pieux voyage, il imagine qu'il rencontre une foule de personnages avec lesquels il s'entretient, et qu'il les représente avec une perfection inimitable dans les situations les plus diverses, en proie aux sentiments les plus violents. On sent alors en soi se répercuter la plainte amoureuse de Francesca, la passion politique de Farinata, la souffrance de l'injustice endurée par Pier délia Vigna, la douleur inexprimable du comte Ugolin. En ces pages éternelles revit tout le moyen âge dans son histoire confuse, dans ses légendes fantastiques, dans ses superstitions timorées, dans ses hardiesses et dans ses terreurs, dans ses luttes et dans ses passions, dans toute sa vie enfin et dans toute sa pensée. Et la forme de cette vaste épopée fut celle qui, seule, dans le mysticisme médiéval, pouvait s'adapter à une pareille conception
celle qui avait alors l'autorité de l'art, quel qu'en soit le fond, moral, politique, religieux ou amoureux, celle qui était dans tous les esprits : la vision.
Les écrits, sous forme de vision, où l'on tenta diversement de décrire les royaumes d'outre-tombe, furent nombreux au moyen âge . Nous pouvons même reconnaître que cette littérature légendaire *"ut la seule commune alors à presque toutes les nations de l'Europe, et absorbant entièrementles imaginations craintives. D'une part, fervents dans les idées mystiques, de l'aulre, plongés dans la plus grande ignorance, les esprits devaient accueillir avec une curiosité inquiète le récit des mystères des autres mondes. De plus, cette ardeur ascétique qui les possédait, ce désir d'anéantissement qui poussait les anachorètes et les cénobites dans les solitudes, prédisposaient souvent leurs sens affaiblis par les jeûnes et les pénitences, aux exlases de la contemplation et aux hallucinations du rêve. Et dans ce rêve ils entrevoyaient précisément ce monde qui était l'objet constant de leurs aspirations et de leurs prières. La renommée de ces visions et des privilégiés auxquels cette grâce avait été accordée, se répandit bientôt partout, et en ravivant la ferveur mystique, multipliait les visionnaires. De là les étranges et nombreuses légendes sur les voyages mystérieux des âmes et des saints qui, des monastères, se propageaient dans le peuple, ranimant les consciences et augmentant la foi. Et le peuple s'en emparait avidement, prenant plaisir à se îigurer en imagination, avoir, peints sur les murs, représentés dans les spectacles publics, ces disputes entre les anges et les diables, ces démons aux yeux de braise, ces damnés plongés dans le sang, dans le feu,
dans la glace, étreints par des serpents, ou broyés par les dents de Satan. Dans la Visione di San Paolo qui remonte au ix*^ siècle, l'apôtre est p^uidé par un ange pour voir les supplices de l'enfer (V. Enfer, ii). Une autre légende, du même siècle, raconte le Viaggio de S. Branda?io qui arrive après une navigation périlleuse, à lîle de l'Enfer où des diables frappent des âmes sur des enclumes avec de lourds marteaux. Dans la Légende de Tiindalo et dans le Purgatorio de S. Patrizio, on trouve de fréquents rapports avec l'Enfer de Dante, dont la Visione di frate Alberigo se rapproche peut-être davantage encore. Ce qui fît même supposer à certains que l'idée de la Divine Comédie pouvait avoir été puisée à cette source. Mais bientôt cette forme de la vision servit pour des fins politiques, et plus tard, des lettrés l'adopteront comme moyen commode d'exposer par des personnifications symboliques, des doctrines philosophiques et morales. La vision devint donc une forme poétique qui pour être comprise et généralisée, se pliait à n'importe quel sujet. Et Dante, en l'employant, n'avait pas besoin d'arrêter sa pensée sur l'une plus que sur l'autre des productions incultes de cette littérature de cloître au moyen âge. Il sufflsait que lui, observateur profond et subtil, versé en toute science, eut avis simplement de ces légendes et de ces écrits que les visionnaires et les poètes accumulaient depuis des siècles. Les littératures classiques fournirent aussi matière au poème dantesque, car s'il ne connut pas les descriptions que Platon et Plutarque avaient faites de VEnfei\ Dante eut certainement connaissance de la descente d'Ulysse aux enfers, racontée dans YOdgssée, et
nous savons avec quel soin et quel amour il compulsait VEnéide où est décrit le voyage d'Enée aux Champs-Elysées.
L'enfer est représenté par Dante comme une immense cavité conique creusée jusqu'au centre de la terre. Autour de cette cavité, en cercles distincts, les pécheurs sont répartis. A mesure que les cercles se rétrécissent et s'approfondissent, plus grave est le péché et plus terrible le châtiment que le poète, avec beaucoup de science, inflige au damné. A peine entré par la porte infernale on trouve les indolents, puis les limbes, et dans un château à l'écart, les grands et les savants de l'antiquité. Viennent ensuite les voluptueux avec l'épisode de Francesca de Rimini, les gourmands avec l'épisode de Ciacco, les prodigues et les avares, les orgueilleux, les paresseux et les violents. Puis la città di Dite (l'enfer) enferme les hérétiques parmi lesquels ressort la grande figure de Farinata degli Uberti, et la douce figure de Cavalcante Cavalcanti. Suivent les violents contre eux-mêmes, avec Pier délia Vigna, contre le prochain, contre Dieu et la nature, avec Brunetto Latini. Dans les dix fosses des Malebolge (fosses maudites) sont diverses catégories de fourbes, avec les épisodes remarquables des frauduleux, des transformations d'Ulysse et Diomède, de Guido de Montefeltro, de Maestro Adamo. Enfin tout au fond du gouffre, àdiU^V Atitenoî^a^ , dans la Jo/omea^, dans la Cailla et dans la Giudecca^ se trouvent, pris dans la glace, les traîtres à la patrie, à la famille, aux amis,