De Judas qui trahit son Dieu
aux bienfaiteurs, et là brille, dans sa triste lumière, l'épisode du comte Ugolin. S'accrochant aux flancs abrupts de Lucifer, Virgile transporte le poète au seuil du Purgatoire, haute montagne qui s'élève au milieu des eaux dans l'hémisphère opposée. Là sont les âmes de ceux qui se repentirent trop tard, tels que le musicien Casella, le roi Manfred, le poète Sordel, Nino Visconti. Puis, dans sept enceintes disposées sur la pente du mont, s'expient les sept péchés capitaux. Les principaux personnages rencontrés sont Oderisi d'Agobbio QlYQcIq?, orgueilleux, Marco Lomhardo avec les colériques, Forese Donati avec les avides, Guido Guinizelli avec les sensuels. Sur la cime est le Paradis terrestre oti Dante, que Virgile a quitté, aperçoit Béatrice dans une procession mystique. A travers les nouveaux cieux du Paradis, oi!i chantent et resplendissent les esprits bienheureux, il est conduit par elle jusqu'en face de la divinité.
Dans la représentation de ces mondes mystérieux de l'àme, le poète réunit toutes les connaissances, toutes les doctrines, toutes les traditions, tous les sentiments de son temps, et il fond et dispose ce prodigieux assemblage d'éléments en un ensemble oii règne pourtant Tordre le plus parfait et la plus parfaite harmonie. Et cela il l'obtient par le moyen d'une langue encore grossière, qui n'avait servi jusque-là qu'en des formes et pour des idées toutes spéciales, rudimentaires, imparfaites, et avec un mètre difficile par l'entrecroisement continu des rimes. Mais, maître en l'art du vers, il put se flatter de n'avoir jamais pour lui, contourné ni déformé sa pensée, et il reste toujours un modèle de précision et de force » La phrase, devenue à son gré un instrument docile.
tantôt s'élève aux images les plus hardies et les plus magnifiques, ou s'abaisse aux plus humbles, tantôt s'élargit avec les vastes pensées ou se prête aux plus infimes détails ; douce dans l'idylle et dans l'hymne, forte dans la tragédie et dans la satire, négligée et cependant saisissante dans les scènes comiques, elle reste toujours harmonieuse, incisive, sculpturale...
François Pétrarque, né à Arezzo le 20 juillet 1304, était fils de ser Petracco, notaire à Florence, exilé avec les Blancs en 1302. Laissé sept ans à Ancise, ville proche de Florence, aux soins de sa mère Eletta, son père le fît ensuite venir à Pise où il s'était établi, lui donnant pour maître de grammaire Convennole ou Convenevole de Prato. Mais il ne fit là qu'un court séjour car les espérances des Gibelins dans Henri YIl se trouvant déçues, Petracco s'expatria, vint en France où était alors la cour pontificale, établit sa maison à Carpentras près d'Avignon, et confia de nouveau son fils à Convenevole qui s'y était aussi transporté. Ses cours de grammaire, de rhétorique, de dialectique étant terminés, Francesco, qui déjà avait révélé une remarquable intelligence, fut, sur le désir de son père, dirigé vers les études de droit et passa alors quatre ans à Montpellier et deux à Bologne. En 1324, la mort de Petracco le laissant libre de ses actes, il abandonna les lois et se voua tout entier aux études littéraires. Il entra dans l'intimité des Colonna, puissante famille romaine qui avait suivi le Pontife en France, s'éprit de Laure (1327,) partagea son cœur entre son amour pour elle et son amitié pour les Colonna, entre la sévérité de ses études et les plaisirs de la vie de
cour, OU le calme de sa retraite de Vaucluse; entreprit aussi de fréquents voyages en d'autres parties de la France et de l'iLalie, en Flandre, en xlllemas-ne et même sur les côtes d Angleterre. En attendant, sa réputation de savant et de poète grandissait, et ce désir immense et tout païen de la gloire, se trouvait stimulé. Il estima qu'il pouvait l'obtenir avec un poème latin intitulé De Africa qu'il commença en 1339 et termina en 1342, mais déjà, soit par d'autres écrits latins, soit par dili'érentes parties de son poème qu'il faisait pou à peu connaître, sa réputation était si grande qu'en septembre 1340 (non sans de vives sollicitations de sa part cependant), il fut invité, en môme temps par l'Université de Paris et par le Sénat de Rome, à ceindre la couronne poétique. Il préféra Rome, et après avoir été examiné en grande pompe pendant trois jours consécutifs par Robert de Naples, prince égoïste mais qui se flattait d'aimer la science et les savants, il reçut solennellement le laurier sacré au Gapitole le 8 avril 1341. Puis il retourna à Vaucluse et à ses études. Mais en 1344 il est de nouveau en Italie, à Parme, à Vérone, à Padoue, à Milan. Cependant, tout en coijtinuant inquiet ses pérégrinations, il établit sa demeure habituelle en Italie, resta dix ans à Milan et dans une villa avoisinante dont il fit l'acquisition et qu'il appela Lintenio du lieu où Scipion, son héros préféré, s'était retiré dans son exil volontaire. Il passa les dernières années de sa vie à Arqua, village agréablement situé sur les monts Euganéens près de Padoue, oii il fut trouvé mort le matin du 18 juillet 1374.
Avec ce poème d'Africa, il laissa plusieurs centaines de lettres, des traités philosophiques dont le
principal est le Secretum suum ou De contemptu mundi^ trois livres de lettres poétiques et douze églog-ues.
La réputation que Pétrarque obtint comme poète latin, et le zèle qu'il mit à réveiller les études et le culte de l'antiquité eussent suffi pour lui donner belle place dans l'histoire de la civilisation et de la pensée italiennes. Cependant sa véritable gloire lui vint de ses poésies en l'honneur de Laure, et sur divers sujets historiques et moraux : canzone, sonnets, ballades, madrigaux, et sept petits poèmes en tercets, ordonnés pour une seule fin, et intitulés les Trionfi. Les poésies d'amour du Canzoniere sont divisées en deux parties. La première comprend celles qu'il composa pendant la vie de Madonna Laura. La seconde celles qu'il composa après. Les Triomphes, œuvre de sa vieillesse, sont faits d'après une idée allégorique et morale plus vaste, mais l'amour du poète pourLaure en est encore le sujet et le principal fondement.
La beauté de la lyrique de Pétrarque n'est pas seulement dans la composition technique des poésies toujours travaillées et ciselées presque, avec le goût délicat de l'artiste, ni dans l'abondance, la grâce et l'élégance incomparables de la langue ; elle est aussi dans l'admirable perfection avec laquelle il représente, par une vérité psychologique, les ditférentes phases de son amour pourLaure, et par une réalité plastique, la femme qui le lui inspire ; elle est encore dans cette sorte de mélancolie et de sentimentalité toute moderne, qui enveloppe et réchauffe chacune de ses compositions. A cela s'ajoute un sentiment profond de la nature qui fait que la verdure et
les fleurs, les vallons et les coteaux, au lieu d'être un artifice de rhétorique et un cadre froid, ont une vie, une àme et un sens, et se confondent dans l'esprit du poêle en un seul amour avec Laure.
Nous ne savons rien exactement de la femme sur qui le canzoniere reflète son immortalité. Des critiques arrivèrent même à mettre en doute son existence par cela seul que des documents certains manquent pour s'assurer de son nom de famille. Mais c'est aller contre le témoignage même de Pétrarque qui, en différents passages de ses vers, ou de sa prose, nous a laissé les preuves évidentes que sa Laure était bien réelle et aimée d'amour, et non une étude de rhétorique, un culte savant ou un désir de gloire. Nous devons tenir cela comme certain et nous en contenter. Chercher à quelle Laure historique peuvent s'appliquer les qualités de cette Laure poétique, touche plus l'érudition que la poésie. Et, la curiosité érudite peut être, d'une part, de l'indiscrétion, et de l'autre amener à des conclusious trompeuses. Pétrarque, dans une inconscience artistique, a transformé la véritable Laure et maintenant qu'elle a passé par le délicat travail d'imagination du poète amoureux, nous ne pourrions nullement discerner ses traits réels. Et d'ailleurs, Laure ne vivant que de la vie poétique qu'elle reçut de Pétrarque, vouloir refaire en quelque sorte l'original sur de rares et trompeuses données, serait enlever de son prix et de son effet à la poésie, sans avantage pour l'art et pour l'histoire.
Cependant, ce fut une lièvre chezlesérudils, môme au VI® siècle, pour rechercher les traces authentiques de Laure. Au xviii« l'abbé de Sade, s'étudiantà revendiquer une gloire de famille, réunit une série de mé-
moires utiles et précieux , àl'appui de son opinion, c'està-dire que la donna du Canzoniere était fille à!AudibeîH de Noves, mariée au baron Hugues de Sade auquel elle donna onze enfants. Laure de Sade passa ainsi triomphalement dans l'histoire littéraire enveloppée de la gloire du Canzoniere. Mais la critique moderne a réduit à sa juste valeur l'affirmation deFabbéde Sade, en en tenant compte comme d'une heureuse conjecture et en reconnaissant toutefois que, s'il faut hasarder une hypothèse, celle-là est certainement corroborée par des argumentsles plus dignes de considération.
On a dit de Pétarque qu'il fut le premier des modernes. Cela doit s'entendre avec réserve. Au xiif siècle le moyen âge dominait encore et devait nécessairement se refléter chez Pétrarque, l'un des esprits où se retrace le mieux le caractère du siècle. Et ce fut précisément ce contraste entre l'ancien et le nouveau, marque particulière de l'époque, qui ne cessa de tourmenter l'esprit du poète. A côté de l'étude des classiques, l'étude des Pères de l'Eglise, à côté de l'amour, le mysticisme, et en même temps que le désir ardent du beau et des jouissances terrestres, la sombre pensée de la mort.
Chez Dante, l'homme moderne ne se révèle pas aussi nettement, l'idée religieuse l'absorbant presque entièrement. Chez Pétrarque il apparaît pour la première fois parce qu'en lui les deux sentiments sont parfaitement distincts et forts et qu'ils se combattent sans que l'un parvienne à détruire l'autre» Cette pénible contradiction troubla sa vie bien que, à n'en considérer que l'extérieur, on puisse dire qu'il fut un des privilégiés de ce monde. Lui qui
vécut somptueusement dans le luxe des cours, lui couronné au Capitole du laurier ambitionné des poètes et, chose rare, glorieux pendant sa vie ; lui dès sa jeunesse, fêté, aimé, honoré parles princes, les pontifes, les empereurs, admiré par tous, sans détracteurs et sans ennemis, que lui manquait-il? Rien, si nous ne regardons que le dehors. Mais au dedans la paix et l'équilibre de l'esprit, c'est-à-dire tout. Il veut et il hésite sans cesse, il s'agite et souffre dans l'angoisse de sentiments et de désirs contraires. Il méprise les fastes du monde, écrit un traité : De contemptu mund'i, pourtant il aspire aux honneurs, à la célébrité, se complaît avec une vanité toute féminine, aux louanges et aux hommages qu'on lui adresse. Il n'aime pas la vie bruyante et corrompue des villes mais ne peut rester longtemps dans la paix de la campagne. 11 gémit sur les difTicultéset les dangers des voyages, et il visite en curieux la moitié de l'Europe ; il n'a pas de demeure stable et voyage toute sa vie. Le jour, habillé et paré, il se rend dans les joyeuses assemblées à la recherche de plaisirs et d'aventures, et, en pleine nuit, il quitte son lit pour s'abîmer en d'austères dévotions. 11 se plaint que son amour pour Laurele détourne des voies du ciel, mais ne cesse pour cela d'adorer sa beauté, de désirer sa vue, de déplorer son éloignement, de lui reprocher sa rigoureuse réserve.
Cette lutte intérieure qui trouble sa vie, apparaît dans chaque page du Canzoïiiere. Par fois le sentiment humain l'emporte, alors les désirs du poète amoureux s'irritent (sonnet 36j^; il accuse
1. Nous nous reportons naturellement à l'ordre suivi dana les
la rigueur de Laure (canz. 1 et 4, son. 37) ; se plaint que trop rarement elle se laisse entrevoir (bail. 1 ; son. 24 et 36 ; canz. 6 et 8) ; se rappelle les lieux oii il la vit, sa grâce, sa parure (canz. 2 et 11 ; son. 61), et il se débat sous le joug de l'amour, veut s'en affranchir ou mourir. Parfois aussi les deux volontés s'associent, les deux sentiments opposés se neutralisent, et l'amour, de terrestre qu'il était, devient spirituel. Laure est alors pour lui le stimulant à de belles œuvres, la source de pieuses et nobles pensées, et elle lui ouvre la voie qui conduit au ciel (canz. 7). Mais quelquefois le mysticisme prenant brusquement le dessus, le malheureux poète condamne son amour, méprise la beauté de celle qu'il a tant aimée, demande à Dieu rinspiration pour une vie meilleure, considère comme perdu le temps donné à son amour, et comme chose indigne d'avoir mis en une créature mortelle une foi qu'il convient de ne placer qu'en Dieu (canz. 17, son. 40).
Bien que pendant la vie de Laure le poète put rêver et imaginer à son gré, les douces pensées, les chères visions devaient vite s'évanouir devant la cruelle réalité, car elle était sourde à ses soupirs et ignorait ses rêves. Mais après sa mort il dut perdre le souvenir de ses inutiles désirs, de ses espoirs trompés et donnant essor à son imagination, se figurer dans ses charmantes illusions, la femme si chère, devenuepitoyable et tendre, toute occupée, elle aussi.
éditions générales. A remarquer aussi que Giovanni Mestica a récemment donné une nouvelle et excellente édition critique du Canzoniere, que l'on ne pourra dès lors se dispenser de consulter, et qui a servi de règle aux réimpressions successives sans excepter celle des professeurs Garducci et Ferrari.
de son amour pour lai. De façon que, dans la seconde partie du Cmisomere, Laure se transforme, et d'idéale qu'elle était devient réellement femme. D'abord réservée, austère, froide, statue plutôt que femme, elle est ici au contraire, aimable et tendre, vient consoler le poète, ne respire que pour lui, écoute attentive, l'histoire de ses chagrins, essuie ses pleurs de sa main si désirée et lui murmure des mots d'une ineffable douceur (canz. 1 et 6 ; son. 14, 15, 18, 70, 71). Ainsi s'apaise après la mort de Laure la lutte qui déchirait le cœur du poète. Et alors il put dans ses rêves contempler avec sérénité la femme aimée, tout entière à son amour, et la contempler avec un sentiment vraiment humain exempt de sensualité ou de mysticisme. S'entretenant avec elle, il se rappelle le passé, trouve sa rigueur louable et bonne, il la bénit ne l'attribuant qu'au réel amour qu'elle ressentait pour lui. Cela ressort visiblement des derniers chapitres du Triomphe de la Mort^ oii Laure vient ainsi réconforter le poète.
Les Trioîifi, dernière œuvre poétiquede Pétrarque, se ressentent un peu de l'imitation de la Divine Co» médie dont Boccace, en 1339, lui envoya un exemplaire écrit de sa main. L'idée des Triomphes est morale, la forme allégorique, car ils représentent, par des symboles et des figures, différents états et conditions de l'homme. Le dessin n'a pas de largeur, l'image pas d'éclat, et les figures sans vie ne sont que des ombres. Mais quand apparaît Laure le grand lyrique reprend de la force et de la chaleur et se retrouve égal à lui-même. Voici comment il décrit sa mort :
« Non come fiamma che per forza è spenta, Ma che per se medesma si consume, Se n'ando in pace l'anima contenta, A guisa d'un soave e chiare lume Gui nutrimento apoco a poco manca Tenendo al fin il suc usato costume.
Pallida no, ma più che neve bianca, Che senza vento in un bel colle fîocchi, Parea posar come persona stanca, Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi, Essendo'l spirto gia da lei diviso, Era quel che morir chiaman gii sciocchi.
Morte bella parea nel suo bel viso '.
Le titre de Trioinphes fut donné aux six petits poèmes parce que l'amour triompiie d'abord de l'homme pendant sa jeunesse; la chasteté, ensuite, à un âge plus mûr, remplace l'amour; puis la mort en détruisant l'homme triomphe de la chasteté. La renommée qui garde la mémoire de l'homme, triomphe de la mort. Le temps qui la met dans l'oubli, emporte la renommée. Et Dieu enfin, qui est l'éternité, triomphe du temps.
Les vers, de sujet moral et historique, forment 24 sonnets et 5 canzoni. Parmi celles-ci, et sans parler des sonnets, dont beaucoup n'ont pas une importance spéciale, deux sont particulièrement célèbres :
1. Son âme heureuse s'en alla en paix. Non comme une flamme éteinte violemment, mais comme se consume d'elle-même une claire et douce lumière à laquelle peu à peu manque l'aliment, gardant jusqu'à la fin son habituel aspect. Pâle, non. Mais plus blanche que la neige qui par un temps calme, tombe sur une colline, lasse, elle paraissait reposer. On eut dit qu'un doux sommeil venait de fermer ses beaux yeux, tandis que son âme l'ayant quittée, déjà elle était emportée par la mort, comme disent les insensés ! Et la mort était belle sur son beau visage.
et
Italia mia, benché il parlai' sia indarno, Spirto gentil, che quelle membra reggi
La première, écrite probablement pendant l'hiver de l344-4o, au sujet delà guerre livrée autour de Parme, pleine de sentiment patriotique, ornée d'images élevées, conduite avec un ton noble et grave, d'un style pur tour à tour énergique, tendre et délicat, parfaitement travaillée dans l'ensemble et harmonieusement ordonnée dans les détails, reste toujours la plus belle canzone patriotique de notre littérature. L'idée qu'elle contient est d'inviter les seigneurs italiens à se dégager du fardeau des troupes mercenaires. Beaucoup ont cru à tort qu'elle était de 1328 au moment de la descente de Louis de Bavière, tandis que d'autres la reportent à 1370, alors que le poète pouvait spécifier plus exactement qu'il était sur les rives du Pô, se trouvant précisément cette année-là à Ferrare, plus près du Pô que Parme.
11 y eut aussi, à propos de la cànzone S pirfo gentile, une vive controverse. Longtemps on la crut de 1347, et à l'adresse de Cola di Rienzo, élevé le 20 mai de celte même année à la dignité de tribun. On soutint aussi qu'elle était de 133.o, à l'occasion de l'élection espérée de Stefano Colonna le jeune au Sénat. On émit encore d'autres conjectures, la supposant adressée à Paolo Annibaldi^ à Stefano Colonna l'ainé, même h Bosone da Gohbio. Bien que la plus grande probabilité soit pour Cola di Rienzo la question n'est point encore résolue. Cette poésie, moins naturelle et moins aisée que l'autre, est d'une allure plus grave et plus solennelle, et s'il n'y a pas
moins de magriificence d'images et de beauté de style, il y a peut-être moins de chaleur et de force, en un mot plus d'art que d'inspiration.
Morale par le sujet, allégorique par la forme, est la canzone sur la Gloria :
Una donna più bella assai che il sole,
écrite vers 1341 pour solliciter la couronne poétique qu'on faisait espérer au poète mais qu'on tardait à lui accorder. Une autre :
0 aspettata in ciel, beata e bella,
est adressée à Giacomo Colonna^ évêque deLombez, afin que par son éloquence il incite les Italiens à seconder la croisade annoncée par le roi de France, en 1338. Une cinquième enfin :
Quel ch' à nostra natura in se più degno,
de 1341, fut composée en l'honneur d'Azzo da Coreggio et de ses frères, lorsque Parme ayant été enlevée aux Scahger, ils en furent proclamés les seigneurs.
Pétrarque, même sans la valeur et la perfection de ses poésies, devrait tenir une place importante dans l'histoire de la culture littéraire par l'impulsion qu'il donna aux études classiques. Animé d'une ardeur enthousiaste pour l'étude des auteurs latins, il devint très jeune encore, maître de la lettre et de l'esprit de leurs œuvres et s'appliqua ensuite, et sans cesse à en répandre la connaissance, à en faire revivre le goût, les formes et les souvenirs. Faisant dans toute l'Europe cultivée une active recherche des manuscrits
anciens, il donna lui-même l'exemple de les copier, de les faire copier, de les collectionner, de les publier. Il célébrait sa propre bibliothèque comme son repos , ses délices, sonorgueil, sa fille ôien-aimée. Avec son aide il se forma une instruction étendue, essentiellement laïque, dans le temps même ou les laïques recevaient de l'Église les éléments de la science et la direction de la pensée. Epris de l'antiquité il la transmettait dans la partie vivante de son esprit, de telle sorte qu'il finit par voir tout à travers le prisme du monde romain dont il prit les figures, les pensées, les sentiments pour ses écrits en prose ou en vers, de sujets non amoureux.
Des classiques, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile en particulier, il prit ce vif sentiment d'italianité qui est peut-être la note la plus élevée de toute son œuvre d'écrivain. Doué d'un sens artistique délicat, il contribua singulièrement par son exemple, et par l'admiration qu'il suscita, à cette élégance du style latin, l'honneur du xv^ siècle, d'où sortit avec si grande abondance de formes la nouvelle littérature du xvi" siècle. Par les anciens lui fut aussi inspiré ce vif sentiment de la nature qui le portait plein d'enthousiasme, à rechercher les pays et les plages les plus pittoresques, à se risquer, premier des alpinistes, à l'ascension du mont Ventoux. Un autre sentiment également inspiré par l'étude des anciens, est son amour de la gloire, si vif et en si singulier contraste avec l'esprit d'humilité et d'abnégation qui dominait les consciences au moyen âge. Ce fut une idée fixe chez Pétrarque, ardemment poursuivie toute sa vie dans sa pensée et dans ses actes. On sait combien il se remua pour obtenir la couronne des poètes au Capitole et
combien ensuite il s'en glorifla. Ainsi l'étude des chefsd'œuvre de l'antiquité, et la pénétration de son esprit ardent dans les secrets de l'art et les formes de la vie antique, donnèrent une direction toute nouvelle à la culture en provoquant ce grand et complexe événement historique auquel on donna le nom de Renaissance.
Boccace naquit à Paris en 1313, d'un certain Boccaccio de Chellino, originaire de Certaldo. Et plus d'une fois il aima à rappeler qu'il était de Certaldo, voulant même que sur sa tombe on gravât quatre vers dont ce dernier : Patria Certaldum, studium fuit aima poësis. Il fit ses premières études sous la direction du célèbre grammairien Giovanni da Strada. Mais son père, étant marchand, chercha de bonne heure à le tourner vers le négoce, et pour s'y préparer, Boccace passa ses premières années de jeunesse à voyager. Arrivant à Naples à vingt ans, il se sentit transporté à la vue du tombeau de Virgile et dès ce moment, désirant se consacrer entièrement aux études, il quitta le commerce. A la demande de son père il consacra six ans à l'étude peu attrayante du droit canon et son diplôme obtenu, il se perfectionna dans le latin, se rendit familiers les plus grands auteurs, apprit aussi le grec, les mathématiques et l'astrologie. A Naples depuis huit ans, et tout entier aux études, il fut témoin en 1741 de la magnifique réception faite par le roi Robert à Pétrarque qui venait se faire décerner le laurier poétique. Les honneurs rendus au grand poète, l'extraordinaire renommée déjà créée autour de son nom et accrue par sa présence, par le déploiement de sa vaste érudition, par la grande pompe de son couronne-
ment, firent certainement une impression profonde sur l'esprit ardent du jeune Certaldais, car c'est de ce temps que date l'admiration qu'il ressentit pour son concitoyen, et que naquit ce sentiment d'amitié sincère qui les unit peu d'années après. Cette année 1341 marqua dans la vie de Boccace en ce qu'elle fut aussi la première de son amour pour la princesse Marie fille naturelle du roi Robert, amour né, dit-on, de façon romanesque et en des circonstances rappelant celles de Pétrarque. Quoiqu'il en soit, un fait certain c'est qu'il composa pour elle la plupart de ses poèmes et de ses romans, se plaisant souvent à la représenter et à se représenter luimême dans quelques-uns de ses personnages. Revenu à Naples en 1344 il y resta jusqu'en 1330, se partageant entre ses amours et les fêtes de la Cour de
■ Jeanne la nouvelle reine. Puis à Florence il revit Pétrarque avec lequel il se lia plus étroitement l'année suivante lorsque délégué par sa Commune,
jil alla lui porter le décret qui lui restituait ses biens et rinvitation à revenir dans sa patrie. Déjà il avait été chargé par sa ville, d'une autre ambassade près des Polenta de Ravenne, envoyé aussi en Bavière, deux fois à Avignon, et une fois à Rome. En 13o3 il publie le Décameron, en 1359 va voir Pétrarque à Milan, et en s'entretenant avec lui de questions savantes, il conçoit le projet d'instituer à Florence une chaire de langue grecque. De retour dans cette ville il fait accepter sa proposition par le Sénat, et muni du décret, accourt à Venise, où le calabrais Léonce Pilate, savant helléniste, venait de débarquer d'Orient. Il le décide, l'emmène avec lui à Florence et lui donne l'hospitalité de sa maison tout le temps qu'il lui plaît
d'y rester. En 1361 les prédications d'un religieux éveillent dans sa conscience de nombreux scrupules par rapport à sa vie passée et à ses œuvres licencieuses. Dès lors il change de vie, prend l'habit religieux, étudie la théologie et condamnant ses plus beaux écrits, en brûle beaucoup de moindre valeur. A cette période de sa vie entirement consacrée aux études d'érudition, appartiennent ses ouvrages en latin qui par le nombre et les mérites de la forme, passent après ceux de Pétrarque, bien que ce dernier en fait d'érudition classique, passe après Boccace.
Avec quelques églogues, qui valent moins pour le mérite poétique que pour la curiosité historique, il faut citer parmi les œuvres du Certaldais, le traité De genealogia deorum, premier essai de classement mythologique, puis un autre traité De montiurriy silvariim, lacum, fîuminum, stagnorum et marium nominibus, sorte de géographie qui n'est pas sans valeur si on se reporte au temps ou elle fut écrite. Dans deux ouvrages moins importants, il traite i)e casibus virorum et fœminarum illustrium en commençant par Adam et Eve, etZ)e claris mulieribus^ dont la première est encore Eve. Mais si comme écrivain latin Boccace a moins de valeur, il en a beaucoup comme érudit. Avec un soin assidu et amoureux, il rechercha et transcrivit des manuscrits anciens, les répandit en en donnant les copies, en raviva l'étude par son exemple et son conseil, en fît venir beaucoup du dehors à ses frais personnels, quoique peu fortuné. Il eut pour Dante une affection et une vénération profondes, fit connaître son poème à Pétrarque qui ne semble pas l'avoir estimé à sa valeur. Dans les dernières années de sa
vie, il fut chargé par sa ville d'expliquer publiquement la Z)^^;^/^e Comédie, honneur posthume rendu au grand exilé. Le résultat de ces lezioni est un commentaire aux dix-sept premiers chants, qui tient encore une place estimable dans la bibliothèque dantesque. Les infirmités qui accablèrent sa vieillesse interrompirent les leçons et le commentaire, et s'étant alors retiré dans sa campagne aimée de Gertaldo, il y mourut en décembre 1375.
Le Décamerone, recueil de cent nouvelles reliées entre elles par une artiOcieuse fiction, valut à Boccace une renommée plus grande que ses études d'érudition et autres ouvrages en langue vulgaire. Pendant la terrible peste qui désolait Florence en 1348, décrite dans l'introduction avec un beau style et beaucoup de couleur de rhétorique, sept jeunes femmes et trois jeunes hommes décident de se réfugier dans une campagne à deux milles de la ville. Chacun était désigné à son tour pour régler les divertissements et occupations de la journée, et le temps se passait là en récréations variées. Dans les heures chaudes du jour, à Fombre des verts ombrages, l'on contait une histoire. Ce jeu ayant duré dix jours, il y eut ainsi cent histoires distribuées en dix journées. De là le titre formé des deux mots grecs (deca-mera). L'ordonnateur contait le premier, les autres devaient se renfermer dans le cercle des sujets établis par lui. Dans la première journée, sous la présidence de Pampiîiea, liberté pour chacun de traiter le sujet qui lui sera le plus agréable. Dans la seconde, présidée par Neifile^ on raisonne de celui qui par son industrie obtient une chose qu'il a vivement désirée ou
recouvre celle qiiil a perdue. Et ainsi de suite.
Quelques-uns de ces contes du Décameron ont l'argutie pour base, c'est-à-dire reposent sur la subtilité de certains mots et certaines ripostes que nous appellerions aujourd'hui spirituelles. Cette subtilité forme le motif du récit. Toutes les circonstances de la narration tendent à conduire à cette fin voulue par l'auteur : faire ressortir la finesse de la trouvaille qui sert généralement de conclusion et de dénoûment. Il en est de même, par exemple, dans les nouvelles de Melchisedech et de Saladin^ de Guido Cavalcanti et Betto Brwnelleschi, de Giotto et Forese, du boulanger Cisfo, du cuisinier Chichibio, etc.
D'autres ont leur principe dans l'esprit hasardeux de l'époque où les récits d'aventures plaisaient tant; et ils plaisaient d'autant plus, que plus étranges étaient les choses narrées. Telles sont, en ce genre, les nouvelles de Madonria Beritola, du comte d' Anguersa, de messer Torello, de Landolfo Ruffolo et autres. Le fond de quelques-unes est la raillerie, comme Ciacco et Biondello^ Calandrino^ etc. Le fond de certaines autres est l'intrigue et la passion. Citons seulement Federico degli Alberighi et Griselda (Grisélidis). Enfin celles à caractères ou de mœurs, sont les plus importantes, sous le rapport de l'art comme sous celui de l'histoire (car la nouvelle fournit aussi des documents sur la vie d'un peuple). Telles sont celles de Ser Ciapelletto, de frate Cipolla et autres de même sorte.
Dans ses origines lointaines, la nouvelle se présente à nous comme un genre littéraire inférieur au genre épique, mais tous deux se voient dans les périodes
primitives de la civilisation. La nouvelle se développa et se répandit dans le peuple en passant par les traditions orales de génération en génération. Mais l'épopée, la fleur même du génie d'un peuple, s'épanouit comme l'universelle expression de la vie et de la conscience nationale, à travers les couches supérieures de la société primitive. Dans la nouvelle se complaisait l'imagination moins vaste, la pensée moins noble des couches secondaires, des foules, qui se contentaient de récits plus simples, de passions moins fortes, d'événements moins graves.
L aventure extraordinaire tient lieu de la chevaleresque entreprise, l'incident tient lieu du fait, le champ de l'action se rétrécit, et aux hautes pensées religieuses et nationales qui formaient la base de l'épopée, se substitue cette intention moralisatrice spéciale, qui donne delà gravité aux anciens recueils des contes orientaux. La Perse et les Indes furent particulièrement fécondes en ce genre, et ces pays, ainsi que l'Arabie, les transmirent ensuite au moyen âge. Les Grecs et les Romains ne cultivèrent pour ainsi dire pas ce genre littéraire. 3Iais lorsque sur les ruines de l'ancien esprit classique et du mysticisme médiéval, se forma l'esprit chevaleresque et laïque, lorsque les esprits se reprirent au sentiment de la vie, lorsque les foules s'enthousiasmèrent pour les entreprises hasardeuses d'outre-mers et d'outremonts, lorsque les récits d'événements étranges, de dangers graves, de voyages périlleux, d'assauts, de pièges, de ruses, de farces, de railleries de tous genres formèrent la nourriture quotidienne et préférée des imaginations à peine sorties de la torpeur médiévale, alors dans les littératures romanesques
abondèrent les formes variées de la nouvelle qui s'inspira comme sujet ou comme fond des contes fantastiques de l'Asie, passés en Occident, soit par l'effet des croisades, soit parce qu'ils furent apportés par les Arabes du milieu de leurs kalifats africains, en Sicile et en Espagne et de là plus tard, en France et en Italie.
La nouvelle, chose curieuse, garde encore dans la littérature romanesque le même caractère que dans les littératures orientales. Tandis que la grande poésie chevaleresque célèbre en Espagne les exploits du Cid Campeador, compose en France les sévères légendes du cycle carolingien, harmonise en Provence les chants amoureux des troubadours, la nouvelle est toujours, dans les classes sociales inférieures, le culte d'esprits moins élevés, la forme de sujets moins nobles. Mais de son caractère franchement populaire elle tira une plus grande variété de sujets, une plus grande vérité d'expression, une plus grande abondance d'aspects et de formes. Tout put ainsi devenir un sujet de nouvelle : l'enseignement moral, la parabole religieuse, la légende mystique, la tradition classique, la curiosité des voyages lointains et des entreprises extraordinaires, la courtoisie des chevahers, les espoirs, les déceptions, les intrigues des amants, les flatteries des intrigants, les défauts du clergé, la sottise des niais. Autant de sujets, autant de formes; de la douce sérénité de l'idylle au mot cruel de la satire, de la solennité du récit historique et religieux à la prétention ridicule, à la plaisanterie railleuse et crue du langage grossier et bouffon. C'est dans ces conditions que se propagea, vivante et variée, la nouvelle médiévale dans tout l'Occident.
Et ritalie, travaillant sur son propre fond des sujets historiques et religieux, ou les recevant du dehors, ou refaçonnant la matière chevaleresque, apportait, elle aussi, avec les Conti degli Antichi cavalieri et avec \e Novellino, des éléments pour la grande chronique artistique du xiv' siècle, le Décaméron. On a dit que TArioste fut l'artiste, plus que le poète de l'épopée chevaleresque, parce qu'il ne créa pas la matière de son Roland furieux^ mais lui donna l'organisme intérieur, la tenue artistique et la perfection de la forme. On en peut dire autant pour Boccace. Quant à la chronique, Manni, Landau, et autre érudits qui recherchèrent les sources du Décaméron, prouvèrent que la majeure partie de ces cent nouvelles n'était pas pure invention de Boccace. Et cela ne peut rien ôter à sa gloire, car son grand mérite est précisément d'avoir transmis la vie de Tart dans le corps informe du nouvellisme médiéval.
Le principal mérite du Décaméron, c'est d'être la première œuvre où la prose italienne s'élève à une véritable et belle forme d'art, en obtenant, comme déjà la poésie avec Pétrarque, ce moelleux, je dirais même cette souplesse, ce tour large et ferme, cette manière aisée et élégante, cette abondance et cette vivacité de couleur, cette harmonie dont jusque-là, en exceptant pour une partie, la Vita Nueva, on n'avait pas eu d'exemple. Et au mérite d'une langue riche et débordante, il faut ajouter l'ingéniosité de l'idée et la disposition par laquelle les faits se détachent clairs, naturels, dans le merveilleux cadre du récit, dans le jeu savant du clair-obscur, dans l'ornementation soigneusement travaillée des détails.
Quant à l'idée, les deux éléments essentiels qui
constituent l'art de Boccace sont à remarquer : une pénétration et une sérénité qui lui permettent une conception parfaite, une sorte d'intuition très nette du fait et de ses circonstances. De plus une faculté représentative par laquelle il arrive presque toujours à mettre en lumière les circonstances, à tracer les caractères, à animer le dialogue, à peindre avec une entière objectivité les aspects des choses et des personnages. Par là, les figures rassortent vivantes et parlantes, ainsi que par sa remarquable aptitude à marquer d'un trait rapide non seulement les qualités essentielles d'un caractère mais encore ces dispositions et ces nuances qui donnent le relief, le mouvement et l'individualité propre à un être réel. Quant à l'ordonnance du récit rappelons ce qu'écrivait Bonghi : « Elle me paraît merveilleuse dans Boccace, tant est nette, claire et précise, la connaissance qu'il donne d'un fait en toutes ses particularités. Aucun de ses contemporains, en deçà comme au-delà des Alpes, n'est parvenu à décrire comme lui, c'est-àdire à saisir et à représenter l'enchaînement et la nature des circonstances. »
Ces remarquables qualités sont cependant accompagnées de défauts sérieux. La richesse de la langue devient souvent de la surabondance, surtout par l'abus des répétitions, des pléonasmes, des formes auxiliaires et de la phraséologie. La période est fréquemment entortillée, et la construction affecte trop la manière latine. Aussi la jeunesse, empressée à rechercher le Décaméron comme une mine inépuisable de belles formes et un modèle incomparable de composition, fera bien de se garder de ce qu'il contient d'imparfait et de caduc. On ne peut passer
SOUS silence un autre défaut très grave du Décaméron, celui de blesser trop souvent les mœurs. Aussi, sa lecture, en entier, ne peut être salutaire pour la jeunesse. Que si la corruption de la cour de Naples pour laquelle il écrivait, peut être une excuse à Boccace qui entendait représenter dans son côté comique, dans ses mœurs dissolues et dans ses particularités, la vie de son temps, nous n'en devons pas moins déplorer grandement l'obscénité qui souille cette œuvre immortelle et en soustrait une si grande partie à l'utile étude des esprits délicats.
De même que Pétrarque faisait moins de cas des vers qui le rendirentimmortel et attendait la gloire de ses œuvres latines bientôt tombées dans l'oubli, de même Boccace tint le Décaméron comme très inférieur à ses autres travaux nombreux et prolixes, lus seulement aujourd'hui par ceux qui font profession d'érudition. Avec quelques poésies lyriques, la plus connue de ses œuvres en vers est la Theseide, poème en douze livres en ottava rima, dont le fond mythologique a l'apparence du roman. Le Philostrate, autre poème en octaves, est l'histoire de Troile fils de Priam, chef des Troyens, vaincu par l'amour pour Ghriséis fille de Chalcas mage de Troie. Ce poème, emprunté au Roman de Troisy a bien forme de roman mais par la langue autant que par le style et la peinture des caractères, est plutôt supérieur à la Theseide. Uamorosa visione^ poème allégorique en 50 chapitres en tercets, rappelle de loin les Triomphes de Pétrarque. Le Nitifale fiesolano est un autre poème de 473 octaves, oii sont racontées les amours de la nymphe Mensole
et du berger Africus. Dans la Caccia di Diana en tercets, sont décrits les divertissements de la Cour napolitaine avec des allégories mythologiques. Dans YAmeto (l'Admète), mêlé de vers et de prose, nous avons un des premiers exemples de cette poésie pastorale qui sera si en faveur dans les siècles suivants. Le Filocopo, roman en prose, amplifiant le sujet d'un poème français du xiii" siècle, décrit longuement les histoires de Floire et de Blanchefleur. La Fiainmetta, sorte de roman sentimental, a pour sujet les amours de l'auteur. Plein de longueurs et de prétention érudite, il n'est pas d'une lecture agréable bien qu'il ne manque pas de pages d'un sentiment chaud. Le Corbaccio est une violente invective contre une veuve qui semble avoir voulu se railler de Boccace. La Vita di Dante, œuvre biographique tenant un peu du genre nouvelle, ne peut pour cela être considérée comme un document absolument irréfutable sur les questions dantesques. Il est pour tant juste de reconnaître que les recherches et les études des érudits modernes ont plutôt confirmé que démenti le récit de Boccace.
L'influence que Boccace exerça sur les lettres fut, dans une mesure moindre, la même que celle exercée par Pétrarque. Avec lui se clôt la première grande période de notre art, qui s'enfermera pour plus d'un siècle sous la lourde enveloppe de l'érudition, pour en sortir ensuite renouvelé, orné de formes plus variées^ plus belles et plus brillantes. Mais de même que la poésie à sa renaissance, portera la tare de l'imitation pétrarquiste, de même la prose montrera quelque temps encore ce pompeux ornement classique dont le poète du Décaméron l'avait revêtue
A côté des trois génies qui élevèrent la littérature à ce niveau, le xiv^ siècle compte une infinité d'autres auteurs de moindre importance et de moindre valeur, mais qui ne sont cependant pas sans gloire.
La narration historique garde encore les formes simples et unies de la chronique. La Cronica fioreri' tina de Dino Compagnie homme considérable par la part qu'il eut dans les affaires de l'État vers le commencement du xiv<= siècle, a été considérée jusqu'à ces derniers temps comme le chef-d'œuvre du genre, et par la pureté de la langue, la vigueur du style, la chaleur de l'exposition, a fait l'admiration de lettrés éminents tels que Giordani et Yanucci. Mais un écrivain allemand, Scheffer Boichorst, et un philologue italien, Fanfani, émirent des doutes sérieux sur l'authenticité et la véracité de cette chronique dont la réputation, malgré la chaleureuse défense <ï Isidore del Lungo, ne s'est pas entièrement relevée des coups portés. Les arguments présentés pour combattre l'authenticité de cette chronique, relèvent de r histoire et de la linguistique. Les uns se fondent sur les inexactitudes, les erreurs de faits et de dates très fréquemment rencontrés dans la Cronica; les autres dans l'opinion que beaucoup des procédés employés, n'étaient point ceux du trecento. Ensuite l'argument principal des anti- Diniani, est qu'en certains passages de la Cronica il y a correspondance complète, littérale, avec la Cronaca de Giovanni Yillani qui écrivit après, et ne put connaître celle de Dino. De là les plus bienveillants estiment que le travail original de Dino dut avoir été reconstruit et morcelé en un temps
postérieur à lui, pour quelque dessein politique ou privé qui échappe à la critique moderne.
Cependant, si cette étude attentive des critiques a atténué de beaucoup la valeur historique de la Cronica fiorentina, l'authenticité n'en reste pas moins presque certaine. Disons, pour en finir, qu'elle est digne d'être étudiée comme un beau monument de notre langue au commencement du xiv'' siècle, comme une représentation vivante et ardente des bouleversements intérieurs de Florence et des passions des partis, des haines et des enthousiasmes qui les suscitaient.
Les trois Yillani : Giovanni, Matteo, et Filippo, sont inférieurs à Dino par les quahtés du style, mais supérieurs par le développement du récit et l'abondance des détails. Se trouvante Rome pour le jubilé, en l'an 1700, Giovanni, ému à la vue des monuments rappelant son ancienne grandeur, et au souvenir des grands écrivains qui la transmirent, eut l'idée, pour l'enseignement de ses concitoyens, de raconter les événements de sa ville natale, fille de Rotne. Il commence donc par ses origines légendaires et rassemble, sans discernement critique, une multitude de faits dénués de valeur historique. Mais après avoir conduit le récit jusqu'en 1348, à mesure qu'il se rapproche de son temps, il devient narrateur plus attentif et plus fidèle. En sorte que son œuvre est une mine précieuse de renseignements pour les faits importants concernant son époque, pour les circonstances intérieures qu'il décrit, et les nombreux détails statistiques qu'il donne. Son frère Matteo et le fils de celui-ci, Filippo, continuèrent l'histoire jusqu'en 1364, avec une égale intelligence mais avec moins de charme de langue.
Après Dino et les Yillani il ne reste à citer que Paolino di Pietro, auteur d'une Cronica sur les choses de l'Italie; les Storie pistoiesi, de peu de valeurau point de vue de l'art, d'un auteur anonyme; la Sioria fiorentina de Baldassare Stefani, la Cronaca domesiica de Donato Velluti (1330-1370), et l'on peut mentionner aussi un premier livre de voyages en italien, \! Oit remare de Niccolô da Poggibonsi.
La littérature ascétique produisit au xiv^ siècle des œuvres pleines de saveur. Les Fioretti de saint François sont peut-être l'expression la plus naturelle et la plus pure du vif sentiment religieux qui dominait en ce temps la conscience populaire. Au moine Domenico Cavalca mort en 1343, on attribua peutêtre à tort pour une partie, une bonne traduction des Vite dei Santi Padri, une Esposizione del Simbolo degli Apostoli et d'autres écrits religieux. Ouvrages tout à fait efHcaces aussi bien par la profondeur du sentiment pieux qui les anime que par la maîtrise du style, et qui se recommandent à l'étude par leur simplicité naturelle et la grande pureté de la langue.
Jacopo Passavanti, mort en 1739, est loué pour la grande élévation de la pensée et l'art du style. Dans le Specchio délia vera pénitenza^ série de légendes, de visions, de miracles, de conversions, il voulut offrir aux lecteurs scrupuleux un antidote contre la pernicieuse lecture du Décameron. Mais bien que très digne de remarque, cet auteur ne peut cependant soutenir de comparaison avec Boccace. Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) laissa des lettres d'un style simple et tout enflammées d'un ardent amour de la religion et du bien. Qiovatini Colombini de Sienne (1320-1367), Lajm Mazzei, de Prato (1350-
4412), et Giovanni dalle Celle écrivirent aussi des lettres ascétiques. Giordano da Rivalto laissa des entretiens pleins de charme par la pureté et la grâce du langage toscan, malgré une simplicité toute primitive. Les Serynoni de Francesco Sacchetti, né vers 1335, mort vers 1400, très beaux et d'une naturelle élégance, sont animés d'une grande foi.
Ce Florentin d'esprit fin, varié et fécond, remplit d'importantes charges publiques dans différentes villes. Il s'appelait lui-même discolo (ignorant), mais il cultiva avec talent et facilité divers genres littéraires et composa un curieux poème en octaves et en quatre chants : La battaglia délie belle donne de Firenze non le vecchie. Cependant, ses poésies de caractère populaire et de sujet amoureux les plus remarquées et vraiment pleines de vivacité et d'entrain, sont les carmi, madrigali e ballate. Parmi ces dernières on cite la gracieuse ballade :
0 vaghe montanine pastorelle Donde venite si leggiadre e belle?
Entraîné par l'exemple de Boccace, Sacchetti se mit aussi à écrire des nouvelles, et en publia plus de 300, sans paraître cependant chercher à imiter son inimitable perfection artistique. Il conte simplement, d'un ton dégagé, s'arrêtant rarement à des digressions ou à des scènes dramatiques qui donnent tant de variété au récit de Boccace. 11 se hâte vers le dénouement qui consiste presque toujours en une raillerie ou en une pointe spirituelle. Mais derrière celte raillerie ou cette pointe se trouve souvent la morahté; derrière le sourire du piquant et parfois très libre conteur, se
cachent aussi les réflexions et les intentions morales de l'auteur pieux des Sermons. Sacchetti, quant à la forme, est loin du tour enveloppé et de la surabondance du Certaldais. Il écrit avec une simplicité aisée et allègre, employant le mot et le tour qui rendent le récit plus vif, ne se souciant ni de l'effet des phrases, ni de l'harmonie classique de la période, et par cela même il est un de nos écrivains les plus clairs et les plus vivants.
Nous ne pouvons décerner le même éloge à Se7^ Giovanni Fiorentino^ auteur d'un Novelliei'e portant le titre étrange de Pecorone (lourdaud). C'est un recueil de cinquantes nouvelles que deux jeunes gens se content tour à tour durant vingt-cinq jours. Dans cette imitation de Boccace, il y a moins d'artifice, il y a aussi moins de variété, d'imagination et de vivacité de représentation, moins de brillant dans le style. L avventuroso Ciciliano, série de contes combinés diversement, a été attribué peut-être à tort, à Bosone da Gobbio. Poète médiocre, mais homme d'État considérable par les hautes situations qu'il occupa, il vécut dans la première moitié du xiv^ siècle. Le lucquois Giovanni Sercanibi (1356- 1425), le plus distingué des nouvellistes qui procéda de Boccace, à la fin du xiv® siècle et au commencement du suivant, n'écrivit pas moins de cent cinquante-cinq nouvelles en imitant strictement son modèle dans la texture générale de son Novelliere, et en en reproduisant la plupart des sujets.
On peut mettre, au nombre des ouvrages de ce genre, le Paradiso degli Alberti, de Giovanni di Gherardo de Prato, qui vécut sur les deux siècles, xiv^ et xv°. Cet ouvrage entremêlé de contes, de des-
criptions, de voyages, de souvenirs de l'antiquité, de visions allégoriques et morales, prit son nom d'un lieu qui, par son aménité, était appelé Paradis^ et appartenait à Antonio degli Alberti. Des personnages éminents se réunissaient là, passant les journées à des occupations diverses et à des entretiens sérieux qui fournirent le sujet du livre en question. Ce livre, comme on le voit, est presque le trait d'union entre les contes à la manière du Décaméron et les traités dialogues à la manière du Cortegiano de Castiglione, et des Assola?ii de Bembo, qui parurent dans le xvf siècle.
Comme Boccace, dont l'exemple multiplia les auteurs de nouvelles, Dante et Pétrarque eurent une série d'imitateurs. Fazio degli Uberti, neveu du grand Farinata, composa en tercets le Dittamondo, longue suite de chapitres oiile poète imagine qu'il est guidé par le géographe Solino dans un voyage autour du monde. Le Quadriregio^ plutôt supérieur par l'idée et la composition, est une allégorie morale de Federico Frezzi évêque de Foligno, qui décrit les quatre royaumes, de l'Amour, de Satan, des Vices et des Vertus. Avant ces deux auteurs, Francesco Stabili (dit Cecco d'Ascoli de son pays natal), brûlé pour sorcellerie en 1327, avait écrit un curieux poème didactique en sixains, intitulé XAcerba. Sont à peine à citer ensuite, le Ristorato de l'Arétin Ristoro Canigiani, le Porno del bel fioretto de Domenico de Prato, le Centiloquio d'Antonio Pucci, auteur de plusieurs cantari en octaves, tirés de romans de chevalerie.
Les poètes lyriques du xir*^ siècle, tous éclipsés par Pétrarque, ne laissèrent qu'un faible renom, et
tous, voulant plus ou moins imiter ce grand modèle, perdirent leur originalité autant dans l'idée que dans la forme. Ils traitèrent de politique, de morale, d'amour, mais aucun n'atteignit à un art supérieur et n'eut de véritable réputation, si ce n'est peut-être Sacchetti dans la ballade. On trouve un peu plus de force chez les poètes politiques et gnomiques tels que Fazio degli Uberti^ Guido del Palagio, Simone Serdini de Sienne, dit le Saviozzo, Francesco di Vannozzo de Trévise, On peut citer après eux Z)omenico Cavalca, Giotto, Graziolo de Bam.bagioli^ Bruscaccio da Ravezzano, Bmdo Bonichi, Gregorio d'Arezzo, Nicolo Soldanieri. Avec Sacchetti se firent remarquer dans un genre bourgeois, mi- humoristique, mi-populaire, Antonio Pucci^ Alessio Donati et Andréa Orcagna.
Quelques-uns de ces poètes écrivirent aussi des vers d'amour et (avec ceux déjà cités précédemment) Ciro Rinuccini, dernière voix du style nouveau, traita particulièrement ce genre. Plus vraiment imitateurs de Pétrarque furent Marco Piacentino de Venise, Giovanni Dondi de Padoue, Antonio degli AlbertieiColuccio Salutati Ù.Q, Florence, Guglielmo Maramauro de Naples, Paolo dell'Agiiila, Malatesta Malatesti de Rimini, Antonio Beccari de Ferrare,et tant d'autres qui ouvrirent la longue série des pétrarquistes destinés à enrayer pendant plus de deux siècles le mouvement de notre poésie lyrique.