‹ Histoire de la littérature italienneChapitre 8 sur 45 · Jamais ne me console, ni ne me veux réjouir · texte numérisé non relu

Jamais ne me console, ni ne me veux réjouir

2. Hélas c'est grande pitié de voir les femmes de Messine, les cheveux en désordre, porter les pierres et le ciment. Que Dieu accable d'embarras et de chagrins celui qui veut détruire Messine.

communes idées, et d'une commune intelligence de l'art.

L'amour trivial et grossier, aussi bien que l'amour élevé, fidèle et constant, les pensées belliqueuses et patriotiques, les enthousiasmes, les impressions immédiates sur les événements publics, le sentiment religieux et l'esprit ascétique, le but doctrinal et moral et l'idée satirique, donnèrent matière à ces premiers essais, artistiques et spontanés, de nos nouveaux idiomes vulgaires. La conception est toujours immédiate et naïve, souvent vive et chaude, mais la forme est généralement inculte, rude, parfois même triviale et ridicule.

De rOmbrie^ terre sacrée du mysticisme artistique, nous vint par exemple le Cantico del sole ou délie créature (Cantique du soleil ou des créatures, laudes creaturarum) attribué à saint François d'Assise (1182-1226) :

Laudatu sii, mi Signore, per sora luna e le stelle ;

In cielo le hai formate clarite e pretiose e belle.

Laudatu sii, mi Signore, per frate ventu

E per aère, e nubilu e serenu e onne tempu,

Per le quale a le tue créature dai sustentamentu.

Laudatu sii, mi Signore, per sor acqua,

La quale è molto utile, e umile, e pretiosa e casta^

La ferveur mystique de cette composition semble avoir passé dans l'esprit du giullare di Dio (jongleur), frate Jacopone di Todi, qui la déversa dans

1. Sois loué, Seigneur, pour ma sœur la lune et pour les étoiles. — Dans le ciel tu les as faites claires, brillantes et belles. — Sois loué, Seigneur, pour mon frère le vent, et pour l'air, le nuage et l'azur du ciel et pour toutes les saisons par lesquelles à tes créatures tu donnes la vie. — Sois loué, Seigneur, pour ma sœur l'eau, laquelle est moult utile et humble, et précieuse et pure.

une série de chants, très négligés comme composition et comme style, mais pleins et débordants même de spontanéité, de vivacité et de feu. Il en est de moraux, série de maximes et de sentences pour la plupart. Il en est de satiriques, empreints du rude et mordant esprit populaire. Il en est de religieux appelés laude^, dans lesquels il répand sans art et sans mesure son ascétisme presque fanatique.

Ser Jacopo Benedetti, avocat de renom, avait fait ses études à Bologne, et la fortune l'avait favorisé de ses dons. Sa femme Vanna ayant trouvé la mort dans l'écroulement d'une maison, Jacopo se renferma dans une vie de pénitences et de dévotions, donna ses biens aux pauvres, se réjouissant d'être devenu l'objet de la raillerie publique.

Né à Todi vers 1230, il vécut jusque vers 1306 en se soumettant toujours avec fanatisme aux plus cruelles et aux plus étranges abstinences et mortifications, prêchant et improvisant des vers religieux^ moraux et satiriques dont quelques-uns, très violents contre Boniface VIII, lui valurent la prison.

De Bologne certains souvenues de notaires nous ont conservé plusieurs poésies, presque dialectales, généralement sur des sujets d'amour : quelquesunes grossières et triviales, d'autres délicates. Tom-

1. Vers 1260, un mouvement religieux populaire se manifesta dans rOmbrie et se propagea rapidement en d'autres parties de l'Italie. Des gens du peuple, saisis d'une componction dévote, passaient d'un lieu à l'autre en se flagellant violemment par pénitence et on chantant les louanges du Christ, de la Vierge et des Saints.

Ces flagellanti s'appelèrent disciplinali di Cristo (pénitents du Christ) et leurs chants laude. Le premier auteur de laude dont on ait souvenir paraît avoir été un certain Garzo, bisaïeul de Pétrarque.

maso Faentino et Ugolino Buzzola semblent avoir obtenu en ce genre de poésie, plutôt populaire, une certaine réputation, Dante en ayant fait louable mention.

De plus d'importance cependant, sont deux sirventes politiques anonymes, relatives aux différends entre Lambertazzi et Geremei, à Bologne et Faenza, qu'on peut placer avec assurance entre 1270 et 1280.

A remarquer, par son afiinité avec un petit poème de Giacomino de Vérone, une poésie allégorique d'un auteur des Marches, La Giostra délie Virtii e dei Visi, qui décrit en soixante-dix-huit stances une lutte entre la Jérusalem céleste et la Babylone infernale.

De Reggio de l'Emilie on rappelle une strophe en l'honneur d'un podestat florentin (1243) :

Venuto è '1 lione De terra florentina Per tenire rasone In la città reina^.

et VAtrovai-'e, en octaves, d'un anonyme qui au moyen d'un dialogue entre un vivant et un mort, décrit les royaumes d'outre-tombe.

Gènes, ville plus portée aux œuvres laborieuses qu'à la faveur mystique, nous a gardé un recueil de poésies d'un auteur anonyme (un certain Simon?) importantes par la diversité des sujets et par l'esprit civique qui les anime, celles en particulier qui célèbrent les victoires génoises près de Laiazzo et des Curzole (1298), et celles en dialogue (débats) entre YEstate et Vlnvemo, entre Carnevale et Venerdi^

1. Du pays floreatin est venu le lion pour exercer la juslice dans la cité reine (de Reggio).

entre la Gola et la Ragione^ entre le Corpo et VAni7na.

Gerardo Pateg, Pietro di Bescapé, Uguccione de Lodi, et Bonvesin de Riva, composèrent des poé* sies morales et descriptives dans le dur et confus dialecte lombard.

Le notaire Pateg de Crémone (première moitié du xni® siècle), fit en distiques alexandrins le splanameato (sorte de paraphrase) de li proverbi di Salomone. Plus d'intérêt oftVent ses Noie oij, à l'imitation des poésies provençales de l'époque, il énumère les choses mauvaises à éviter.

Le Libro d' Uguccione de Lodi, et le Sermone de Pietro da Bescapé (ou Barsegapé) sont postérieurs, et le sujet versifié tient du genre moral et rehgieux. Le milanais Bonvesin de Riva, frère lai, mort vers 1313, a plus d'importance. Dans le Chronicon de Magnalibus iirbis medioianensis (1288), il décrit en latin les événements principaux de Milan avec une précision de statistique sans exemple à cette époque. Il nous apprend ainsi que Milan comptait 1.300 notaires, 120 juges, 600 valets communaux, 6 crieurs publics, 150 chirurgiens, 28 médecins, 8 maîtres de grammaire (de latin), plus de 70 pédagogues. Pour nous le mérite de Bonvoisin est dans ses petits poèmes monorime, de vers alexandrins. Gomme l'anonyme génois, il composa quelques contrasti (débats), plus agréables et plus vifs, malgré Tàpreté du dialecte lombard, entre \a.Bose et la Violette, entre l'Orne et .le Corps, entre la Vierge ei Satan, entre les 3Iois de /'année, etc. Avec beaucoup d'aisance et de vivacité il conta en vers de pieuses légendes comme celles de Saint-Alexis, de Sainte-Marie l'Egyptienne,

et la Vie de Job. Passant des sujets spéculatifs et religieux à la vie pratique, il écrivit en vers De quiri'quaginta curialitatibus ad mensam^ c'est-à-dire les règles de bienséance à observer à table.

Le franciscain Giacomino de Vérone, nous offre la transition entre la poésie dialectale lombarde et la poésie vénitienne. En une langue peu difiérente de celle de Bonvesin et avec le même mètre, il décrit la Gerusalemme céleste et la Babilonia infernale, préludant à la vision allégorique de Dante. Le pays vénitien, pendant le xiii® siècle, forma de manière assez large son propre dialecte dans des essais littéraires les plus divers. Nous avons ainsi une traduction dialectale des distiques de Caton, écrit de morale, très répandu au moyen âge. Celte région ne se montra pas réfractaire à la poésie de sentiment intime, car il nous est resté, du commencement de ce siècle, le Lamento délia sposa padovana per la lontananza del marito crociato, poésie moins achevée certainement, et moins limpide que sa pareille de Rinaldo d'Aquino, mais à remarquer cependant, par la simplicité et la chaleur du sentiment.

La plus curieuse des productions littéraires du pays vénitien dans la seconde moitié du xiii^ siècle, est une rédaction de poèmes chevaleresques en un étrange mélange {mescidanza) de langue française et de dialecte local.

L'Italie du xiii^ siècle, très curieuse des romans et des poésies en langue d'oïl, en fit de nombreuses transcriptions. Rappelons que Francesca et Paolo lisaient le roman de Tristan (Dante, Enfer V) dont un certain Lovato Lovati, qui enseignait à Padoue, donna une version en latin. Nous parlerons tout à

l'heure des auteurs italiens qui écrivirent en prose française.

Mentionnons ici les curieux poèmes trouvés dans la biblioth^i^iue Saint-Marc à Venise. En une langue mêlée de français et de vénitien, ils sont un résumé assez libre de certains récits chevaleresques du cycle carolingien : Buovo dAntona, Berta de li gran pié, Berta e Milone, Ogeri il ûanese, Karleto, Macaire, Orlandino.

On a aussi une réduction de la Chanson de Roland en franco-vénitien. Un autre épisode du cycle carolingien, traduit en même langage, est VEntrée di Spagna d'un anonyme de Padoue à laquelle Nicole da Verojia, au xiv^ siècle, fit une suite dans la Prise de Pampelune.

Non seulement les chants épiques, mais aussi les romans et les fables en langue d'oïl eurent leur traduction en franco-vénitien, et il nous en reste un document dans un épisode du Roman du Renard, c'est-à-dire la fable de Renard et Isengrin.

Cependant, lorsqu'on voulait vulgariser des ouvrages latins, de ceux qui étaient le plus répandus à cette époque, on ne faisait usage que du dialecte vénitien, et nous n'avons rien d'aussi pur que la version du De arte amandi de Panfilo. En même temps, dans la région située entre le Pô et le Mincio, le goût et l'imitation de la poésie toscane cultivée, commençaient à se répandre, car Dante loua Gotto de Mantoue et Aldobrandino Mezzabati de Padoue, de leurs vers, et le chroniqueur Salimbene cita le ferrarais Matulino comme un compositeur fécond de canzone et de sirventes.

Bologne ne fut pas seulement le centre de la poésie populaire mais aussi celui, plus important, d'une poésie savante, cultivée avec élégance et finesse par les maîtres dont se glorifiait la célèbre université. La poésie bolonaise, encore chevaleresque au fond, n'a plus cette recherche froide et cette phraséologie conventionnelle des siciliens. Souvent le poète exprime plus directement et plus simplement qu'eux les impressions qu'il ressent à la vue de la femme aimée, et le sentiment qu'elle lui inspire. Mais souvent aussi il se plaît à philosopher sur la nature de Famour, le considérant toutefois comme un sentiment, et non plus comme la personniiication chevaleresque d'un être abstrait à la manière des provinçalisants. Au milieu de poètes moins réputés, tels que Onesto da Bo7iacosa, Fabi^izio dei Lambertazzi, Semprebene délia Bruina, Guida Ghisclieri, se distingue Guido Guinizello dei Principi. Sa célèbre canzone

« Al cor gentile ripara sempre amore •>■>,

où se trouve développée, avec une multitude d'exemples, cette idée que l'amour et la noblesse du cœur ne sont qu'une môme chose, est particulièrement digne de remarque. Il est incontestable aussi que le style plus chaud, plus souple, plus délicat, marque, par rapport aux siciliens, un grand progrès dans le perfectionnement des formes de l'art.

A Bologne le milieu éidXi moins pénétré d'éléments do cour. Dans la Commune libre fleurissait une abondante variété d'études fécondes, et tous les courants de la pensée, toutes les formes de la civilisation de l'époque, y apportaient des principes actifs de vie

nouvelle et d'art nouveau. Le goût se faisait ainsi plus délicat, la culture plus solide et plus profonde, et les poètes, moins assujettis aux usages de l'école occilanienne, renouvelèrent la lyrique italienne par des idées philosophiques et morales plus élevées, par des formes de style plus élégantes, par un mouvement plus vivant de l'esprit. Si toute l'œuvre de ces poètes de Bologne ne mérite pas un éloge égal et complet, et ne sut échapper à un certain maniérisme et à une certaine affectation, il ne faut pas moins placer très haut Guinizelli, véritable chef d'école, que Danie apprécia comme « le Père de tous les poètes qui ont su rimer de douces et jolies chansons d'amour. »

Bien que les conditions sociales en Toscane ne se ressentissent point de l'influence des cours, cependant la poésie provençalisante se répandit par goût de l'imitation et par l'œuvre de poètes dont quelquesuns exagèrent les défauts de l'école, tels que Folcacchiero de Folcacchieri de Sienne, Bonagiunta Urbicianl de Lucques, Z>a/i^e de Maiano, plus connu que les autres par ses attaques contre l'Alighieri, Arrigo Testa d'Arezzo, et certains rimeurs pisans, dont Gallo Pisano, Jacopo Mostacci, Pucciandone Marlelliy Bacclarone, Pannuccio del Bagno, D'autres, cependant très provençalisants, se signalèrent par une couleur de latinité donnée à leur style, en employant les expressions, les constructions, les inversions de la langue du Latium. L'exemple de cette manière pédante, contournée, et obscure surtout, vmt de Guittone, fraie gaudente^

i. De l'ordre des Chevaliers de Marie.

d'Arezzo (1294), qui écrivit sur l'amour, la religion, la politique et la morale avec plus de prétention que d'élégance, et qui néanmoins, sut obtenir en son temps une grande réputation, principalement près des Bolonais. Guinizelli l'eut même en si haute estime qu'il l'appela son maître. Au nombre des disciples de Guittone on peut compter Meo Abbracciavacca, Monte Andréa, Ser Alberto da Massa, Finfo del ^^^o?^o et, jusqu'à un certain point, Chiaro Davanzati.

Revenant à la poésie lyrique, nous devons remarquer que les poètes toscans ne furent pas tous des imitateurs du xiii® siècle. Beaucoup cherchèrent une voie personnelle, trouvant l'inspiration dans le cœur et dans la vie réelle, en restant plus ou moins attachés aux formes plus spontanées de la poésie popu- i laire. Nous avons ainsi les sonnets, encore un peu maniérés et sentencieux, parus sous le nom de la Compiuta donzella et ceux de Guido Orlandi; nous avons Ciacco dell Anguillara si vivant; Riistico di Filippo, qui cultiva très heureusement un genre de poésie à lui, tenant du satirique et du badin ; les humoristes Folgore da San Geminiano et Cecco Angiolieri^ l'un apprêté et posé, l'autre libre et exubérant ; et une infinité d'autres que nous appelons poètes de transition, parce que tous manifestent, à des degrés divers, une certaine tendance à s'affranchir des coutumes de l'école provençalisante, et par la variété des formes, marquent le passage à la manière plus parfaite du dolce stil nuovo.

Quelques poètes aussi, au lieu du provençal, imitaient le français, exposant des doctrines morales et des idées scientifiques, au moyen de fictions symboliques. Ainsi Brunetto Latini, qui déjà avait écrit

sur ces matières un poème en français, intitulé le Trésor, nous laissa le Tesoretto, petit poème allégorico-didactique, en vers de sept syllabes rimées deux à deux, oii il imagine que le poète, égaré dans une forêt, rencontre une grande dame, la Nature, qui l'instruit de tous ses phénomènes et de tous ses secrets. Nous avons de Francesco da Barberino les Documenti d' Amore^ le Regr/imento délie donne, et r Intelligenza en nona rima, qu'avec plus de raison peut-être on attribue aussi à Dino Compagni.

De ces poèmes, inspirés plus ou moins de sujets français, le principal et le plus intéressant à retenir est // Fiore, composé de 232 sonnets où se trouve résumé, avec certaine liberté et très bon goût, le Roman de la Rose de Guillaume de Loris, romaa français très populaire alors, et dont la première partie fut imitée de nouveau vers le milieu du XIII® siècle par un anonyme toscan, sous le titre de Detto d'amore. L'auteur avait fait mention de lui comme d'un Ser Durante, et certaines autres circonstances et coïncidences donnèrent à penser que ce petit poème pouvait bien être de Dante, dont le nom de baptême était précisément Durante, et qu'il aurait été composé dans sa jeunesse. Que cette attribution mérite créance, c'est ce que discutent encore les critiques.

La phrase dolce stil nuovo fut adoptée par Dante (Purgatoire, 24) pour indiquer la nouvelle forme poétique inaugurée par lui et par ses amis dans les dernières années du siècle. Nuovo, parce que ce style différait entièrement de celui jusqu'alors en usage chez les poètes lettrés, la plupart invariable-

ment voués à l'imitation provençale. Dolce parce que substituant l'expression sincère des sentiments à l'expression artificielle, et devenant par cela même passionné et non plus froid, il remuait doucement Tesprit du lecteur. Appartiennent au g'roupe du doux style nouveau : Gianni Alfani^ D'ino Frescobaldi, Lapo Gianni, Guido Cavalcanti, Cino de Pistoie, et Dante. Guido Cavalcanti, l'un des chevaliers les plus distingués de ce temps, avait l'esprit élevé, les idées larges, et des connaissances philosophiques étendues. Il fut le premier ami de Dante et celui-ci lui dédia sa Vita Nuova. Il mourut dans son pays en 1300 peu de temps après son retour de Sarzana, son lieu d'exil, d'où l'on croit qu'il écrivit cette célèbre ballade, gracieuse et pathétique : .

Perch'io non spero di non tornar più mai, Bailatetta, in Toscana, Va tu, leggiera e piana Dritta alla donna mia^...

Cino da Pistoia (1270-1336) célèbre jurisconsulte, exilé de son pays, professa à Bologne et en d'autres grandes villes. Poètedélicat il donne à ses vers l'harmonie et le sentiment; il présente même certaine analogie avec Pétrarque qui continua et perfectionna sa manière.

Après Dante et Cino, initiateurs de cette école poétique, perfectionnée à un si haut degré par Pétrarque, on peut citer comme les derniers coryphées An style nouveau, Sennucio del Bene, de Florence, mort en

1. Puisque Je n'ai plus l'espoir de revenir jamais en Toscane, va, toi, petite ballada, aimable et légère vers ma dame...

1349, Guido Novellô da Polenta, Giovanni Quirini de Venise, Niccolo de liossi de Trévise, et Matteo Frescobaldo mort en 1348.

Dante fut le premier maître du « doux style nouveau » par ses poésies de la Vita Niiova. Dans cet ouvrage, môle de prose et de vers, il raconte poétiquement l'histoire de son amour pour Béatrice avec peu de circonstances réelles et beaucoup, au contraire, de visions, d'idées étranges et d'inventions cabalistiques. Les vers y sont disposés chronologiquement et embrassent une période d'un peu plus de dix années, si le premier sonnet fut réellement écrit dans la dix-huitième année du poète, c'està-dire en 1283. La prose est certainement postérieure aux vers. Dante composait ses poésies à mesure qu'elles lui étaient inspirées par les circonstances. Ayant ensuite l'idée de les réunir en un ensemble, il les relia entre elles par autant de chapitres en prose, expliquant les diverses circonstances qui les lui dictèrent, et forment le trait d'union nécessaire.

On croit que la Vita Nuova fut terminée en son ensemble en 1292-93. D'après certaines opinions, elle ne l'aurait été qu'en 1296 et môme plus tard, vers 1300.

Dante commence par le récit de sa première entrevue, à l'âge de neuf ans, avec Béatrice de quelques mois plus jeune que lui. Puis il fait allusion à une nouvelle rencontre neuf ans après, et au salut qu'elle lui aJressa, en ressentant une telle émotion, qu'il en eut un songe décrit dans le premier sonnet. Il dit comment par la feinte d'un autre amour, il cherchait à dissimuler son amour vrai, parle du dédain de Béatrice, de la résolution qu'il prit de chan-

ger la. matièf^e poétique, rappelle la mort du père de Béatrice, et pleure celle de Béatrice elle-même. Il raconte sa passion pour une Donna gentile et parle des vers écrits pour elle, de la merveilleuse vision qui le porta à revenir au culte de Béatrice et à ne plus parler d'elle jusqu'à ce qu'il put en dire ce gui ne fut dit d'aucune femme.

Tel est, à grands traits, le sujet de la Vita Nuova quant aux faits relatés. Les vers intercalés décrivent, pour la plupart, les visions du poète, les pensées et les sentiments qui assiégeaient son cœur et son esprit, ses doutes, ses craintes, le pouvoir exercé sur lui par Béatrice, ses impressions à sa vue, et les perfections qui font d'elle une créature toute céleste. Mais on se tromperait si Ton croyait tous les vers de la Vita Nuova d'un seul genre et d'une seule conception. Tous n'appartiennent pas à l'école du doux style nouveau. Les dix premières compositions se ressentent encore de la manière provençalisante, l'amour n'étant pas représenté comme un sentiment, mais comme un seigneur qui a sa personnalité, son aclion, sa volonté, et exerce sa domination sur le poète. Ainsi dans le premier sonnet, par une figure se rencontrant fréquemment dans la poésie provençale, FAmour se présente à lui portant Béatrice à laquelle il fait manger son cœur. Dans un autre sonnet, l'Amour, sous l'apparence d'un voyageur malheureux, comme sV/ e^^^/)er6/M5o/^ empire^ rencontre le poète à mi-chemin, et lui dit qu'il porte ailleurs son cœur pour obéir à une autre beauté. Le style nouveau ne commence en réalité qu'au dix-neuvième chapitre, dans la composition poétique : « Donne ch'avete intelletto d'amore. »

Dante déclare lui-même qu'il s'est proposé de changer la matière et qu'après avoir médité là-dessus quelque temps, il a enfin trouvé la voie nouvelle. L'Amour ici n'a plus l'aspect et l'attitude d'un chevalier et d'un maître, il est bien un sentiment directement inspiré des qualités et de la beauté de la femme, célébrée comme créature céleste, que Dieu envoie au monde pour montrer le miracle, attendue dans le ciel par les anges, et pour inspirer sur terre toute bonne pensée, dissiper tout mauvais sentiment. En divinisant ainsi Béatrice le poète passe de l'amour de la créature terrestre à l'amour de la créature céleste. Unissant même ce double amour en un seul, il adore Dieu en elle, et il l'adore, elle, omme la créature qui réunit toute perfection divine. De cette manière, le sentiment humain se trouve confondu avec le sentiment religieux, et l'amour BSt représenté de la manière que nous avons coutume d'appeler mystique.

Dans la Vita Nuova, l'épisode de la donna gentile lent s'éprend le poète, fait suite à la mort de Béatrice. Cette donna gentile, d'après le Convivio^ dantesque, est la philosophie, et les vers écrits pour lie sont philosophiques. On distingue ainsi, dans la Vita nuova, trois manières poétiques. La première comprend les dix premières compositions, et tient du genre chevaleresque. La seconde^ qui commence avec la canzone Donne cKavete intelletto d'amore, 8t va jusqu'à l'épisode de la donna gentile, est mysique. La troisième est entièrement philosophique.

Les historiens ne sont pas d'accord sur la person-

. Banquet.

nalité de Béatrice. Sur la foi de Boccace, premier admirateur et commentateur de Dante, ils admettaient le plus généralement, qu'elle était fille du chevalier florentin Folco Portinari, personnage important en son temps; et une note récemment découverte dans un manuscrit, a donné confirmation explicite de cette opinion. Mais il reste toujours à s'assurer du cas que l'on doit faire de cette note. Jusqu'ici on n'a pu établir avec certitude si elle est antérieure à la Vie du Dante de Boccace, et est indépendante de son Commentaire. Son autorité, restant très grande, ne peut cependant être tout à fait décisive.

La réalité historique de Béatrice commença à être mise en doute par Filelfo dès 1500, et depuis ce moment l'opinion qu'elle pouvait n'être qu'un symbole fît son chemin. Cette hypothèse, soutenue au XVII® siècle par le cbanoine Biscioni, eut même au xix« d'ardents défenseurs en Gabriele Rossetti et Francesco Ferez. Puis elle sembla faire place à une autre suivant laquelle Béatrice ne serait ni la fille de Portinari, ni une fiction allégorique, mais une incarnation poétique de cet idéal de beauté et de perfection féminine que le poète, avec son imagination ardente let son âme passionnée, rêvait et caressait en esprit. C'est ce que parut croire Adolfo Bartoli dans son Histoire de la littérature italienne. Cependant on ne peut dire que la discussion soit close définitivement. En fait, l'opinion généralement acceptée aujourd'hui, est celle qui admet non seulement la réalité historique de Béatrice, mais aussi son identité avec la fille de Portinari ; et récemment encore, des savants, tels qu'Alessandro d'Ancona et Giosué Car-

LA Cl LTURE ES ITALIE AU MOYEN AGE 43

ducci, ont apporté à cette opinion l'appui de leurs études et de leur autorité.

Toutes les poésies lyri(|ues de Dante ne sont point insérées dans la Vifa Nuova. Plusieurs, pourtant dans l'idée et les formes du stjde nouveau, eu furent exclues à cause d'allusions à d'autres que Béatrice. Quelques-unes expriment un sentiment d'amour qui n'est pas l'amour pur et angélique de la Vita Nuova. Ces poésies sont appelées petrose, par allusion à une certaine Pietra, qui fut l'objet d'une passion non spirituelle du poète. D'autres, dont l'idée est entièrement allégorique, semblent faites pour compléter et expliquer la pensée philosophique qui enveloppe les derniers vers de la Vita Nuova. Quelques canzone devaient fournir matière à un vaste développement dans l'ouvrage intitulé le Convivio, ouvrage qui devait lui-même se composer de quinze traités, l'un d'introduction, les autres d'explication à quatorze canzone. Mais le temps et la possibilité ayant sans doute manqué au poète exilé, il n'en laissa que quatre, graves de style, et pleins de toute la science philosophique du temps, lis sont une aide précieuse pour l'étude de l'œuvre dantesque.

Le XIII' siècle ne fut pas riche en prose vulgair3, soit parce que l'esprit scientilique était trop peu développé chez nous pour produire d'importants ouvrages en prose, soit parce que la langue obligatoire de la littérature savante était encore en grande partie le lalin. D'autre part la grande influence que la littérature française exerçait sur la nôtre, amena beaucoup d'auteurs à employer dans leurs écrits la langue d'oïl.

Ainsi pendant que Salimbene de Parme, déjà cité, écrivait en latin sa chronique guelfe, Egidio Colonna son traité De regimine principum et Boncompagno da Signa, également cité, ses petits traités de rhétorique et de morale, un maître Aldobrandino de Sienne (ou de Florence), écrivait en français Le régime du Corps (1256) ; Rusticiano da Pisa, en français aussi, les voyages de Marco Polo ; Martino da Canale Fhistoire de Venise (Chronique des Vénitiens), et Brunetto Latini, déjà cité pour son Trésor, nous laissait une encyclopédie philosophique et scientifique dont ce siècle fut particulièrement abondant, et dont il emprunta le modèle aux nombreuses moralisations des siècles précédents.

Beaucoup aussi, pour l'instruction et le plaisir de la majorité des lecteurs, se vouèrent à la traduction des œuvres françaises et latines les plus goûtées. Nous avons ainsi les Fatti di Cesare, les Conti d'antichi cavalieri, les Dodici conti morali, la Tavola rotonda, le Buovo dAîitona, le Fioravante et autres reproductions d'ouvrages originaux en langue d'oïl. Les Voyages de Marco Palo, le Trésor de Brunetto Latini, furent également traduits ; le traité latin d'Egidio Colonna, fut mis en italien d'après une traduction française. Andréa da Grosseto en 1268, traduisit trois entretiens moraux (ÏAl6erta?io, juge de Brescia, que Soffredi del Grazia de Pisloie, retraduisit quelques années après. Au florentin Bono Giamboni, outre sa traduction du Trésor, on attribua plusieurs autres versions et reproductions dont nous citerons un traité Sur la misère de l'homme, V Introduction à la vertu, le Jardin de la Consolation, les Histoires d'Orose, M Art de la guerre de Végèce, et La

Fleur de Rhétorique que Guidotto de Bologne avait dédiée au roi Manfred. Ce Guidotto ne doit pas être confondu avec le grammairien Guido Fava également de Bologne que nous avons déjà mentionné et qui laissa, avec diverses proses latines, une série à'Esempi en langue vulgaire, réunis sous le titre de Gemma pur pur ea. Ce recueil formé au commencement de 1229, est, comme œuvre d'art, un des plus anciens documents en langue vulgaire dont nous connaissions, approximativement, une date sûre. Du religieux Guido da Pisa nous avons la. Fioriia d'Ifalia, assemblage de faits de Tantiquité, spécialement de l'histoire de Rome et dont les Fatti d'Enea, empruntés au poème de Virgile, sont une partie. En même temps, un auteur, resté inconnu, avait dans la Pharsale de Lucain, trouvé matière à un ouvrage analogue, paru sous le titre de Fatti di Cesare. Un siennois, Ugurgeri, traduisit l'Enéide en langue vulgaire et Arrigo Simintendi de Prato, les Métamorphoses.

Avec cette abondance d'œuvres traduites, des œuvres originales ne devaient pas tarder à se répandre, Fra Ristoro d'Arezzo travailla à une encyclopédie scientifique intitulée la Composizione del Mondo. Cet ouvrage, terminé en 1282, a quelque analogie avec le Trésor de Latini, et, vu Fépoque, n'est pas sans importance et sans mérite par une certaine largeur de vues et un certain esprit d'observation. Paoliuo da Vetiezia, frère mineur, dans un traité en langue vulgaire De regimine rectoris, imita le traité latin d'Egidio Colonna : De regimine principum. L'ouvrage /^/ore e vita di filosofi ed altri savi € imperadori, est un recueil de maximes, d'anec-

dotes morales et de sentences, d'abord attribué sans raison à Brunetto Latini, compilé dans la seconde moitié du xiii^ siècle par un anonyme de Pise sur l'encyclopédie d'un français, Vincent de Beauvais. Il Flore di virtù, du poète bolonais Tomaso Gozzadini, est de la même époque et absolument semblable. De Guittone dt Arezzo et de Meo Abbracciavacca, nous avons des lettres prétentieuses, affectées, autant dans la langue que dans le style. Les Conti di antichi cavalieri^ dérivés du français, sont des anecdotes se rapportant à des héros de l'anliquité comme Hector, Agamemnon, César, Pompée, ou à des chevaliers du moyen âge. Le livre des *S'e?^e 5«t;e, dérivé aussi du français, contient une foule de contes orientaux fantastiques (venus de l'Inde par l'intermédiaire des arabes), reliés entre eux par un conte principal qui sert d'encadrement à l'ensemble.

L'œuvre la plus originale de notre prose au xiii*^ siècle, est sans contredit le Novellino, ou les Cento novelle antiche, ou encore le libvo del parlar gentile^ dont on ignore l'auteur. La matière du Novellino fut fournie principalement par les récits en cours (oraux ou écrits), en latin, en provençal et en français, sur des personnages historiques, héroïques et chevaleresques. On peut donc la considérer comme collective lors même qu'un seul auteur l'aurait, au xiii^ ou au XIV® siècle, remaniée et fixée telle que nous la connaissons. Ces Cent nouvelles, justement estimées pour la grande pureté de la langue et la simplicité du style, n'ont pas toutes la même valeur par l'idée et par Fallure. Ce qui doit résulter de la diversité des sources où l'auteur a puisé. Les unes ont un développement suffisamment large et complet, tan-

dis que d'autres ne renferment que des citations, des mots d'esprit, ou ne sont que des ébauciies de récits pouvant servir de sujets à des narrations plus étendues, suivant l'imag-ination, le goût et la verve du conteur. Cet anonyme déclare « avoir réuni quelques fleurs de beau langage, de belles courtoisies, de belles réponses, de belles largesses, de belles histoires d'amour, suivant ce qui se faisait au temps passé. »

La prose historique en langue vulgaire ne donna pas au cours du xni'' siècle, d'œuvre saillante. Il y i quelques années on citait, comme principal écrit i'histoire en langue vulgaire, les Biurnali, de Matteo Spinelli de Giovinazzo qui aurait rapporté es événements de son pays, entre 1249 et 1268. Mais la critique a démontré que lors même qu'un M^atteo Spinelli eut vécu à cette époque, on n'a sur ui aucun renseignement ni aucun écrit, et que ses prétendus Diurnali sont une fausse reproduction l'un temps postérieur. Et en efi'et, cette chronique ittribuée, on ne sait pourquoi, à un auteur, dit émoin oculaire des événements, rapporte des faits [ui n'arrivèrent jamais, ou arrivèrent dans la suite out ditieremment ou intervertis, ainsi que les cironstunces et les dates.

Après ce Spinelli vint Ricordano Malespinl, soilisant auteur d'une Histoire de Florence allant usqu'en 1282, et continuée jusqu'en 1286 par Giaollo Jlalespim, son neveu. Mais un savant alleaand, ScheHer Boichorst, contesta fortement l'auhenticité de l'œuvre malespinienne, et ses concluions furent admises en substance par la critique loderne, car l'on reconnut que dans cette chronique,

soigneusement comparée à celle de Villani, dont nous parlerons, et à celle en latin àe Martino Polono^ Malespini ne fit à ce dernier aucun emprunt qui n'eût été déjà fait par Villani, et que celui-ci en avait même extrait beaucoup plus de choses. On en conclua donc que la chronique malespinienne fut arrangée sur celle de Villani, que, postérieure à celle-ci, elle n'est point authentique, et par conséquent, est apocryphe et fausse. Le seul écrit historique en prose vulgaire pouvant être attribué avec certitude au XIII® siècle, est une chronique pisane de 1279, sorte d'annales réunissant des faits sans lien de 1006 à 1276, et dont la découverte, dans un vieux livre de Souvenirs, d'un négociant dePise, remonte à une date peu éloignée.

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