‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 6 sur 46 · HÉLÈNE A PARIS. — Répouse à la lettre précédente · texte numérisé non relu

HÉLÈNE A PARIS. — Répouse à la lettre précédente

Hélène, en paraissant d'abord s'offenser de la déclaration que Paris a eu l'audace de lui adresser, prend soin de nier que Thésée l'aitjamais possédée (v.1-30) et combat les raisons pour lesquelles il a tâché de la décider à fuir. Par une habileté toute féminine, les objections qu'elle pré* sente et qui, en apparence, sont bonnes, plaident en favear de son amant. Ni la puissance de Troie, ni les richesses qu'il promet, dit-elle, n'ont de valeur à ses yeux, mais elle avoue qu'un amour véritable serait chose plus précieuse, qu'elle a bien vu les signes par lesquels il voudrait faire croire au sien, et qu'elle est flattée d'avoir plu à Vénus et de savoir que pour elle-même il a fait fi des dons dePallas et de Junon (v. 31-134). Il faudrait être de fer pour dédaigner un pareil sacrifice; cependant elle craint de s'aventurer dans le chemin du crime; l'absence de Ménélas, qui a confiance en elle, et qui d'ailleurs, quoique absent, est tout-puissant, ne lui laisse pas pleine liberté; de plus elle doit sauvegarder sa réputation ; malgré les sentiments qui l'attirent vers lui, elle ne sait se décider et c'est la violence qu'ouvertement il vaudrait mieux employer pour renlever(v. 135438). Mais serailril fidèle, lui qui a aimé déjà Œnone? Doit-elle s'exposer à devenir un objet de mépris pour les Grecs, pour Troie, pour Priam, pour luimême? Doit elle délaisser sa patrie, quand, d'un côté, la perfidie des hommes est si connue par Texemple de Jason envers Médée, et que, d'autre part, elle pense au songe efirayant d'Hécube, à la colère de Pallas et de Junon, à la guerre que Ménélas suscitera pour exercer sa vengeance (V. 189-250). Elle hésite à dépouiller toute honte; il est trop impatient; qu'il supporte un retard qui peut-être lui sera favorable; elle lui en fera dire plus par ses confidentes Climëne et ^thra (251-268).

18. LÉANDRE A Héro. — JeuDc grec d'Abydos, Léandre> chaque nuit, traversait à la nage THeliespont pour visiter Héro, prétresse de Vénus» à Sestos. Une longue tempête» Tempéchant de se livrer ainsi à la mer, il adresse ses lamentations à celle qu'il aime.

Il a confié sa lettre à un hardi nautonier quMl n'a pas pu accompagner secrètement, tout Abydos observant ce départ audacieux (v. 1-24). Il y accuse de cruauté Boréo qui, depuis sept jours plus longs pour lui qu'une année, met obstacle à ses traversées nocturnes. Ne pouvant satisfaire ses désirs, il se retrace et sa première expédition et les douceurs de ses premières nuits d'amour (v. 25-118). Lui qui se plaignait naguère de ne pouvoir, pour se cacher, parvenir jusqu'à elle qu'en nageant, est réduit maintenant à se plaindre que les vents le privent de cette ressource ; car, si étroit que ses bras infatigables rendent l'espace qui les sépare, la tempête lui en interdit le trajet (v. 119-190). Cependant sa passion est telle que, si la fureur des flots se prolonge, il les bravera, dût-il y trouver la mort. Que, tout en faisant des vœux pour l'apaisement de la mer, elle * tienne donc toujours allumé le feu de la tour qui lui sert de guide (v. 191-218).

19. Héro a Léandre. — En répondant à son amant, Héro lui dit combien le temps lui semble long, à elle qui n'a pas, comme lui, les occupations et les récréations des hommes (v. 1-14). Durant le jour, elle ne parle que de lui à sa nourrice ; dès que le soir arrive, elle allume le fanal delà tour ; elle passe ensuite ses longues soirées dans l'attente ; et quand, bien tard, le sommeil s'appesantit sur ses yeux, c'est à lui qu'elle rêve dans une trop courte et trop men- .songère félicité (v. 15-66). Hier, une accalmie s'était produite ; que ne s'esiril empressé d'en profiter ? Serait-ce donc une autre cause que la fureur des vents qui le retiendrait loin d'elle ? Ah I s'il la délaissait pour une autre femme, elle en mourrait I Mais non, la tempête seule s'oppose à sa venue, Neptune seul est coupable (v. 67-118). Puisse ce dieu, qui lui-même a aimé si souvent, épargner deux

'ri

:amants ! (v. 119-1Ô1.) Mais voici que scintille le flambeau •à la Jueur duquel elle écrit ; c'est un présage heureux qui la pousse à lui conseiller Ta udace, et, puisque la pudeur veut qu'elle tienne au secret de leur amour, il faut bien •qu'il persiste à s'aventurer toujours. Elle ne peut cependant l'exhorter au danger sans que son cœur se £[lace d'e^roi^ Un songe qui, la nuit dernière, lui a fait voir, an •dauphin rejeté mourant sur le rivage par les flots en courroux, la prévient do l'engager à la prudence. Qu'il attende «donc une trêve de la mer et que la présente lettre adou- -<^isse pour lui les rigueurs du retard (v. 152-210)!

20. AcoNTius A Cydippe. — Venu à Délos pendant les fêtes de Diane, Acontius s'éprit d'amour pour une belle Jeune fllle du nom de Cydippe, et craignant, quoique né •d'une famille riche, de ne pas obtenir sa main, il a usé de ruse. Comme toute parole prononcée dans l'enceinte sacrée devait être exécutée, il écrivit sur une pomme, qu'il lança -aux pieds de la jeune fllle, une formule d'engagement envers lui; elle ramassa le fruit, lut le serment et, en le prononçant, se trouva engagée. Peu après, ses parents, qui ignoraient le fait, la flancèrent à un autre ; mais, chaque fois que le mariage allait se célébrer, elle tombait malade. Acontius, y voyant l'indice de la volonté divine, en proflte pour faire valoir les prétendus droits de son amour.

C'est comme épouse qu'il réclame Cydippe en lui rappelant le serment qui la lie à lui (v. 1-20). Elle l'accusera d'avoir usé de fraude, soit ; mais l'amour seul lui a inspiré .^a ruse; l'eflet qu'elle produit sur lui par sa beauté le rend capable de mille artifices, voire même de violence, et quand même elle s'irriterait, il se résigne à subir humblement toute sa colère, pourvu qu'elle soit à lui. Il la servira si bien qu'elle finira par tout pardonner (v. 21-92). S'il est coupable d'ailleurs, Diane ne l'est pas, et la déesse, qui n'aime pas qu'on l'outrage, fait souvenir Cydippe de son serment chaque fois qu'elle est sur le point de le violer '<v. 93-124). La maladie dont elle souflre ainsi le remplit 4'inquiétude. En même temps, il s'indigne contre ce fiancé

qui lui vole le devoir de la soigner et qui n*a aucun droit sur elle puisque rengagement pris par elle a précédé la promesse dç son père (v. 125-170). Qu'elle honore donc la divinité témoin de son serment, qu'elle ne laisse pas ignorer à sa mère ce qui s'est passé aux fêtes de Délos ; sa mère la comprendra, et lorsque ses parents, après enquête sur son rang et sa situation, auront appris qui il est et combien il aime, ils reconnaîtront que Diane a agi dans l'intérêt de leur fille non moins que dans celui de son amant (v. 171- 228). Alors, par un joyeux sacrifice et parl'ofirandeàDiano d'une image en or de la pomme sera célébré leur salut à tous les deux (v. 229-242).

21.CYDIPFE A AcoNTius. — Elle commence par dire à Acontius que, par respect pour Diane, elle a lu sa lettre, mais à voix basse, de peur d'une ruse nouvelle; puis, après une plainte délicate sur la partialité témoignée à un amant rusé par une déesse qui, vierge, eût dû plutôt la protéger elle-même, elle dépeint l'état de faiblesse et de crainte où elle se trouve pour lui écrire (v. 1-30). Mieux eût valu pour elle ne pas le connaître que de l'avoir pour adorateur, souffrant comme elle souffre de la guerre engagée entre lui et son fiancé. S'il l'aime comme il le dit, pourquoi ne supplie-t-il pas Diane, dont il est écouté, de ne plus la persécuter? Elle se remémore la fête de Délos et cette fraude de la pomme dont il triomphe aujourd'hui, comme si c'était une gloire d'avoir surpris une jeune fille sans expérience (v. 65-121). Que n'a-t-il agi avec franchise, s'il pouvait ohtenir par la persuasion ce qu'il a dérobé? Son acte même devrait détruire ses espérances; car tout engagement est nul qui^ formulé des lèvres, ne vient pa^ de la volonté (v. 125-150). Cependant, après avoir réfuté ses sophismes, elle avoue qu'elle craint les menaces réitérées de Diane, menaces dont Texécution d'ailleurs enlèverait à lui-même toute espérance delà posséder (v* 126-188); elle prend soin ensuite de dissiper les craintes qu'il a conçues des assiduités de son rival, laissant percer par là de doux sentiments à son égard (v. 189-206) ; et elle termine par l'auto-

riser à venir la voir dans raffaiblisscment dont il est cause, déclarant qu'elle se soumet à la volonté des dieux, qu^elle a tout avoué à sa mère et que tout le reste dépend de lui

Sur l'authenticité de la plupart de ces vingt et une compositions, bien des discussions se sont élevées. Déjà au XVI* et aa XVII* siècle,quelques érudits des plus ill astres avaient émis des doutes, les uns comme Scaliger et Vossius sur l'ensemble des six dernières \ d'autres sur les pièces 17, 19, et 21 S ou bien sur les deux dernières seulement, ou bien encore sur le seul numéro 15'. Mais c'est depuis le milieu du siècle dernier surtout que les commentateurs se sont plu à engager là-dessus des controverses. G. Lachmann * n'admit comme certaines que les huit pièces 1, 2, 4, 5, 6, 7, 10, 11, tenant en grande suspicion 3, 12, 13, 18. 20 et 21 et rejetant tout à fait les autres en raison le plus souvent de différences prosodiques ou métriques relevées par lui. L. Mueller, au contraire, dans son De re melrica pœlarum lalinorum^, condamna cette argumentation et ne maintint le rejet que des pièces 15, 20 et 21 ; encore ne le fit-il qu*en s'appuyant sur certains motifs qu'il crut pouvoir tirer de Texamen des manuscrits et en reconnaissant, d'ailleurs, qu'aucune n'avait dû être écrite après le temps d'Auguste ôt de Tibère. La divergence des opinions devint telle qu'a-

(1) Scalig., ad Heroid. init. ; Voss., De poet, lat,

(2) Als. éd. Tom. 1, ad fln.

(3) Etienne, Diatr. ad Horat. ; Burroann, éd. Heroid.

(4) Berliner Sommerkatolog. 1848.

(5) Proœm., p. 46 sqq.

près que Lehrs ' eut déclaré les Hiroîdes publiées sous le nom d'Ovide, toutes sans exception, apocryphes, W. Zingerle^afflrma qu'un examen attentif de ces compositions les lui faisait reconnaître toutes authentiques. On vit mieux encore : certain savant', qui avait opiné tout d'abord dans le sens de liachmann, après mûre réflexion, se réfuta luimême consciencieusement et finit par ne plus émettre de doute que sur la lettre de Sapho.

Celle-ci, en effet, prête plus que toute autre à suspicion. On ne la trouve ni dans les manuscrits les plus anciens, ni dans la collection des traductions grecques de Planude; elle ne paraît que dans les manuscrits du XV* siècle, où même presque toujours elle est placée séparément à la Un des autres. Mais, comme Ta très bien remarqué M. Marins Piéri, si l'on a pu longtemps accuser les copistes du XV siècle de l'avoir introduite par fraude dans le recueil, cette accusation n'est plus permise depuis qu'en ont été découverts certains extraits dans plusieurs copies qui datent du XIIP siècle^. Au surplus, M. Piéri a résumé, en quelques pages de sa thèse latine pour le doctorat ës-lettres", toutes les raisons qui militent en faveur de l'authenticité du morceau : il s'est efforcé de démontrer qu'Ovide y fait positivement allusion dans un passage de ses Amours ; que tout ce qu'il dit de Sapho dans l'Art d'aimer et dans ses autres ouvrages s'accorde parfaitement avec le langage tenu dans la lettre par la femme poète; que si, pour la versification, la langue et le développement, il s'y trouve quelques particularités, celles-ci ne sont ni assez nombreuses, ni assez

(1) K. Lehrs. in a. f/ora^itt8 (1869), ccxxii-ccliy.

(2) Zur Echtheitsfrage der Heroiden Ooida, Innsbruck, 1878.

(3) B. Eschenburg, Metr. Untersuchungen ûb. die Echtheit der He» roiden des Ooid, LQbeck, 1874 ; Wie hat Ooid einzelne WOrter und Wortklassen oerioandt f Ein Beitrag zur Echtheitsfrage der Her. des Ooid., Lub., 1886.

(4) Voir Schneidewin, d*aprôs Daebaer, io Mus, Rhen. N. S. 111, p. lii, «t Comparctti, oav. cité, p. ^ sqq.

(5) Quœst.ad Ooid. Epist. Heroidum,.. pertinentes, 1895, pp. 77-84.

import^Dtes pour imposer la cx>nc]u8ioD qui en est tirée; et qu'on peut, au contraire, établir facilement tant de rapports de tout genre entre cette pièce et les autres, qu'il n'y a pas à en contester l'intime parenté '.

Je n'ai pas besoin de dire que, pour les deux lettres d'Acontiuset deCydippe qui, sans être aussi fréquemment rejetées que celles de Sapho, oe laissent pas de subir souvent un traitement semblable, le même critique n'hésite nullomentà les considérer comme œuvres ovidienaes. Pour ma part, je l'avoue, si vivement que je sois porté vers son avis, jiî n'oserais pas m'exprimer avec une telle certitude. Je me sens plus à l'aise en ce qui concerne tout le reste. Je n'attache guère d'importance, par exemple, à l'objection qu'on élève contre la série entière des six dernières héroïdes, en alléguant qu'elles sont plus longues que les premières et qu'elles forment deux par deux une correspondance entre des amants et des femmes, tandis que les preiiiii-res sont toutes des lettres écrites par des femmes; il était uaturel qu'Ovide cherchât dans ces sortes de dialogues un moyen de rompre la monotonie résultant de lettres restant toujours sans réponse et que sa tendance ordinaire à la prolixité trouvât aussi son compte dans cette. nouvelle manière qui lui fournissait, mieux que l'autre, matière à une complète discussion. Les épitres de Paris et d'Hélène en particulier, sur lesquelles A. Bilger' a tant insisté, ne me laissent point de doute ; car je vois que ce critique lui-même, en bien des endroits de ces deux pièces,

Il tlnlriï autns disstrtatioDs sur la IcUrc de Sapho, voir Compkretli l'i Epi.it. Ooid, di Salfo a Faone, in Public, dea R. I. di sludi supci di KironzG. vol. tl, &. t8Tli; N. Barbu, De Sapphu» epist., Btrulioi, ; ; .1 Si. Jeiicreki, Saph. ail Pkaon. epistulam Ocidii efse, iar- "1.. IKSBjLuniak, Quirstionef ^oppAicjc, Lei|iiig, 1S)J8, iQ-8,VII'll5p. j Vriis, Epiât. Saph.... apparalu critico inatructa, commentariû .'train et Ooidio oindicatn, Berlin, 1888, in-8, lX-15; p. ; J. Jovine, ■iUnti.'.Ua délie Eroidi di P. Ooid. .Napoli. 1897, iî8 p. !) Paridis et Helenx epist. sintne Oeidii, .Marpiir);!, 1888, in-8,

ai

LJVRE QUATRIÈME. CU. V, 8. 115

se sent malgré lui obligé de reconnaître la marque d'Ovide, marque à la vérité qu'il attribue à la grande habileté de l'imitateur, mais qui est en réalité la meilleure preuve d'authenticité, aucun imitateur, si habile soit-il, ne pouvant, selon moi, donner une pareille illusion lorsqu'il s'agit d'un écrivain tel qu'Ovide. Du reste, les quelques particu» larités de grammaire, de style et de versification auxquelles les commentateurs recourent d'ordinaire pour échafaudcr leur argumentation, ne sont pas d'un appui solide. Comment prétendre que telle expression, telle tournure de phrase et telle forme prosodique n'ont pu être employées par Ovide, et, lorsque tant de poètes du temps d'Auguste nous sont totalement inconnus, avons-nous le droit d'affirmer que nous n'en retrouverions pas des exemples dans leur langue? Voyez le raisonnement que tient Lachmann à propos de la lettre d'Héro : après avoir établi qu'Ovide n'employait jamais le mot nihil dans la mesure de ses vers sous la forme d'un pyrrhique, c'est-à-dire de deux brèves, il rencontre cette quantité au vers 170 de cette épitre, et du coup il s'indigne, il ne se contente pas de rejeter le vers, il prononce la condamnation de la pièce entière. Heureusement la même quantité a pu être retrouvée dans deux autres versj appartenant l'un aux Tristes, l'autre aux Métamorphoses » et ce double exemple a détruit son argument; mais supposez qu'Ovide, après avoir écrit les Héroides n'ait produit ni les Tristes, ni les Métamorphoses, l'argument restait tout entier. Rendez-vous compte par là du peu de confiance que méritent les jugements de ce genre.

Il ne nous est donc pas interdit de penser que le recueil appartient tout entier à Ovide, et d'ailleurs si Ton tenait à lui faire subir quelque amputation, en rejetant soit la lettre de Sapho, soit celle d'Acontius et de Gydippe ou les trois à la fois, cette exécution ne modifierait en rien l'appréciation que nous avons à porter sur l'ensemble.

(1) Trist.j V, 8 V. 2 et Métam., \ v. 520.

Un premier point indiscutable, c'est qu Ovide n'a inventé aucun des sujets de ses Héroides. La situation des person* nages qui écrivent les lettres et, par suite, le fond même de ces lettres sont toujours tirés do récits légendaires et de poètes antérieurs. L'épftre de Didon vient évidemment du ly livre de TEnéide et celle d'Ariadne du bel épisode des Noces de Thétis et de Pelée, dans lequel Catulle, en décrivant toute rhistoire épique des amours de Thésée et de la fille de Minos, avait fait entendre déjà les plaintes et les imprécations de la princesse délaissée. Beaucoup oot leur source dans les poèmes d'Homère : celle de Pénélope, dans VOdyssée^ celles de Briséis, de Paris et d'Hélène, dans V Iliade. Les Argonauiiques d'Apollonius ont fourni le thème de celle de Médée. Celles d'Acontius et de Cydippe sont inspirées par une élégie de Callimaque^à laquelle Ovide fait allusion dans le passage des Remèdes d'Amour où, fixant les limites de chaque genre de poésie, il dit que c Callimaque ne devait pas plus célébrer Achille qu'Homère n'avait à chanter Cydippe » :

Gallimachi numeris non est dicendus Achilles ; Cydippe non est oris, Homère, tui.

Bem. Am., 381-382.

Les poètes Alexandrins, vous le pensez bien, ne s'étaient pas fait faute de mettre à contribution les légendes amoureuses de l'antiquité, et celle de Sapho, comme bien d'autres, n'avait pu être négligée par eux*. Enfin, les tragiques grecs avaient souvent transporté sur la scène la passion de plusieurs de ces personnages et, de ce côté, l'emprunt devenait d'autant plus attrayant, que les situations se trouvaient sur la scène expliquées en dialogues pathétiques : il n'est pas difâcile de reconnaître dans les pièces d*Euripide l'origine des épîtres de Phèdre, d'Hermione, de Déjanire et de Laodamie.

(1) c. Diltheyi, De Callimachi Cydippa, Leipzig, 1863.

(2) Comparetti, op. cit., p. 52.

Mais Ovide ne s'est pas contenté d'emprunter à ses pré* décesseurs grecs et latins le sujet de ces lettres, il les a imités trèssouventdans les détails. Je ne le lui reproche'pas; c'était l'habitude des poètes de Rome de ée faire gloire de réminiscences qui prouvaient aux lecteurs l'étendue de leurs connaissances et aussi parfois leur prétention à rivaliser avec les plus grands génies. Généralement il a tiré des siennes un bon parti. Même lorsqu'elles lui venaient de Virgile, il lui est arrivé de les émettre sans produire un mauvais effet. Si, par exemple, se souvenant des vers suivants de rÉnéide :

Exposcit, pendetque itenim narraniis ab ore.

yEn., IV, 79.

prima et Tellus et pronuba Juno

Dant signum ; fulsere ignés et conscius sether Gonnubiis, summoque ulularunt vertice Nymphœ.

i€n., IV, 166-168.

quaeque îpse miserrima vidi,

Et quorum pars magna fui.

i£n., II, 5-6.

Sed mihi vel tellus optem prius ima dehiscat, Vel Pater omnipotens adigat me fulmine ad umbras, Pallentes umbras Erebi, noctemque profundam, Ante,. . • quam. •• •

^n., IV, 23-26.

il fait dire à Pénélope, à Phyllis et à Briséis :

NarrantU conjux pendet ab ore viri.

Pronuba Tisiphone thalamis ululavit in illis Et cecinit msstum dévia carmen avis.

Et fueram patri» pars ego magna meae ; Vidi ego....

Dévorer ante, precor, subito telluris hiaiu, Aui rulilo missi fulminb igné cremer, Quam sine me...»

118 LIVHE QLATKIÈME. CH. V, 8.

D0U8 sentons bien que de ces bouches sortent quelque peu affaiblies les pensées exprimées par le modèle; mais enân la différence n'est pas telle qu'elle nous choque et nous ne sommes pas faciles de rencontrer le souvenir de vers que nous avons admirés. Par malheur, cette dilTérenco s'accentue d'ordinaire et alors l'effet est plutôt pénible. Comme je dois me limiter, je laisse de côté, entre autres passages, celui même de l'épltre I où les paroles de Pénélope sur la ruine de Troie imitent, mais sans en donner à beaucoup près l'impression, le magnifique morceau du premier livre des Qéorgiques, qui commence par €Scilicel tempus veniet... » et dont j'ai rappelé la belle traduction de Victor Hugo'; j'aime mieux, puisque je m'en tiens & quelques citations seulement, les prendre toutes dans la pièce 7, la lettre de Didoo. Aux vers 17-18, vous lisez :

Te lapis pt monles ionataque rapibua allia Robora, le sevœ progenuere fers.

Vous remarquez la succession redondante de ces trois termes généraux lapis, montes, rupibus pour exprimer la même idée et vous vous demandez en outre comment tout cela a pu s'accoupler avec les bêtes sauvages pour donner naissance à Énée. Dans Virgile, au contraire, Didon dit à Enée : « c'est le Caucase tout hérissé d'âpres rochers qui t'a engendré et ce sont les tigres d'Hyrcanie qui t'ont nourri de leur lait ». Tout est précisé, personnifié, fait image et s'accorde :

sed duris genuit le cautibus horrens

Caucasus, Hyrcanxque admorunl iiben tiercs. .««..IV, 366-367.

Passez aux vers 69-71, où Didon menace l'amaat qui la délaisse de voir bientôt, au milieu d'une tempête mortelle, se dresser devant lui son fantôme triste, sanglant, échevelé :

Conjiipis ante oculos deceplie sUibit imago Tri^lis et elTusis sanguinnloiila comi»;

et notez, sans toutes ces épithètes appliquées à un fantôme subit, combien plus pathétique est la menace dans YÉnéide : « Absente, je te suivrai armée de torches sombres, et quand la froide mort aura séparé mon corps de mon âme, mon ombre t'assiégera en tous lieux. Tu recevras, infâme, ton châtiment. »

Sequar atris ignibus absens;

El, quum frigide mors anima seduxerit artus. Omnibus umbra locis adero. Dabis, improbe, pœnas.

^n., IV, 384-386.

Un peu plus loin, si à Tapostrophe virgilienne : « voilà donc ses serments et sa foi I celui qui a, dit-on, emporté avec lui les dieux de sa patrie, qui a chargé sur ses épaules son père accablé de vieillesse ! »

En dextra fidesque

.Quem secum palrios niunt portasse Pénates, Quem subiisse humeris confeclum aetate parentem !

^n., IV, 588-590.

vous comparez celle des vers 79-80 :

Sed neque fers tecum ; nec, quse mibi, perfide, jactas, Presserunt humeros sacra paterque tuus.

non seulement vous ne retrouvez pas la même simplicité avec la même véhémence, mais vous vous étonnez que les épaules d'Énée portent à la fois et ses dieux et son père. De même le rappel fait par la malheureuse reine de ses bienfaits passés envers l'ingrat, si net et si expressif dans Virgile,

ejcclum litore, egeniem

Excepi, et regui démens in parle locavi,

^n., IV, 373-374.

par la suppression de mots vigoureux et l'addition de mots inutiles, perd la plus grande partie de sa force et devient presque flasque dans les vers 89-90 :

Fiuclibus ejeclum tula statione recepi

Vixque bene audilo nomine, régna dedi.

Mieux eût valu pour Ovide ne pas rivaliser si souvent avec un devancier dont la majestueuse grandeur, l'énergie simple et l'exacte précision, ne s'accordant pas avec sa propre manière de penser et de parler, devaient inévitablement le laisser inférieur.

La prolixité, voilà un défaut capital que nous avons déjà relevé dans les Amours et qui ici devient plus sensible encore parce qu'il s'observe dans des développements qui, par la nature des situations, présentent souvent une grande similitude. Je ne nie pas qu'il y ait dans le recueil presque toute la variété que comporte l'entreprise; quand je passe en revue, par exemple, le groupe des femmes mariées, je trouve Pénélope Adèle et chaste, Phèdre impudique, Hermione mariée malgré elle à un homme qu'elle abhorre, Déjanire que tourmente la jalousie, Laodamie qu^inquiètent pour son mari les dangers de la guerre, l Hypcrmnestre témoignant dès la nuit de ses noces un

f dévouement parfait, Hélène qui, par sa coquetterie, est

[ toute portée à l'adultère. Des distinctions semblables s'éta-

1 bllssent d'autre part entre Phyllis, Briséis, Œnone, Hyp-

i sipyle, Didon, Ariadne, Canacé, Médée, Sapho, Héro et

I Cydippe. Il n'en est pas moins vrai que beaucoup d^amantes

délaissées émettent des plainteset des imprécations contre I ceux qui les ont trahies ; que d'autres, qui ne sont pas

trompées, expriment des craintes sur la fidélité de ceux qu'elles aiment; et que femmes et hommes, pour se faire valoir, montrent une complaisance égale à décrire et leurs mérites personnels et leur généalogie. On se trouve ainsi en présence de thèmes dont l'exposé paraît d'autant plus long qu*on vient d'en entendre d'analogues. De là aussi des répétitions regrettables de moyens scéniques et d'expressions, comme dans cette fin de l'épi tre 7, où Didon, pour Caire honte à Enée de son crime en en perpétuant là mémoire, se trace ainsi l'épitaphe de sa tombe,

Prsbuit iEaeas et càusam mortis et ensem; Ipsa 6ua Dido concidit usa manu.

et ne fait pour ainsi dire que répéter l'inscription que Phyllis, dans le même but,à lafin de Tépître 2, a préparée pour son sépulcre :

Phyllida Demophoon leto dédit, liospes amantem; Ille neci causam prsbuit, illa manum.

Un autre défaut qui met encore Ovide en grande infériorité par rapport à Virgile est le peu de soin qu*il prend d'observer la vérité des personnages et la couleur des temps. Le choix même de la forme épistolaire pour faire converser entre eux des personnages légendaires est déjà singulier; mais le fait seul de leur correspondance, en certains cas, dépasse toute vraisemblance. Admettons à la rigueur que Pénélope, dans son île, après avoir demandé des nouvelles d'Ulysse à tous les voyageurs qui y abordent, les charge, à leur départ, de missives qui doivent lui être remises, s'ils viennent à le rencontrer* ; acceptons Texplication que donne Léandre à Héro de la lettre qu'il lui envoie, malgré la tempête, à travers THellespont, par un hardi nautonier^ mais comment expliquer celle qu*Ariadne, délaissée sur le rivage d'une île déserte, écrit à Thésée dans le moment' où elle craint d'y devenir ou la proie de bêtes fauves ou la victime d*étrangers qui, en arrivant, ne manqueraient pas de la réduire en esclavage ? Ainsi la donnée du livre, considérée en elle-même, est fausse. Encore n*est-ce rien en comparaison de la manière dont pensent et parlent dans les lettres ceux qui sont censés les avoir écrites ; on ne reconnaît plus en eux les personnages des vieux récits. Est-ce la royale et sévère épouse d'Ulysse que cette Pénélope nerveuse qui regrette avant tout d'être seule dans son lit.

Non ego deserto jacuissem frigida lecto,

(1) Ep. I, V. 59-62.

(î) Ep. 18, V. 9-li.

(3) Ep. 10, V. 8!! sqq.

et qui, avec un regret de coquetterie, songe à l'âge qu'elle aura quand reviendra l'absent?

Gerte ego quae foeram te discedente puella, ProUnus ut redeas, facta videbor anus.

1, il5-ii6.

Est-ce la digne femme d*un des plus valeureux compagnons d'Ajax et d'Achille que cette Laodamie qui dit à son mari de laisser à d'autres le soin de combattre, son rôle à lui étant d'aimer?

Bella gérant alii, Prolesilaus amet.

Xlll, 84.

Et sont-ce bien les deux amants dont la passion, voulue par les dieux, doit amener la guerre la plus tragique de l'antiquité, que ce Paris qui caquette en séducteur de boudoir, non sans se priver de plaisanteries à l'égard du mari qu'il veut tromper, et cette Hélène dont les artifices de langage, avec l'habile sûreté de la plus rouée des grandes dames, accorde ce qu'elle a l'air de refuser? Non ; par les détails, le poète a tout transformé, tout rapetissé ; la rudesse et la virilité des temps héroïques se sont échangées contre le raffinement efiéminé de la société fréquentée par lui.

Loin de chercher à dépeindre ses héros tels qu'ils devaient être, il leur prête tout ce qu'il peut de l'élégance de son siècle et de son propre esprit. Avec la subtilité des sentiments, il leur donne celle des expressions et l'appoint d'une érudition variée. Phèdre, alors même qu'elle se dit on ne peut plus tourmentée de sa coupable passion, disserte agréablement sur l'amour :

Venit Amor gravius, quo seriua : urimur intus, Urimur et caecum pectora vulnus habent.

Scilicet ut teneros laedunt juga prima juvencos, Frenaque vix patitur de grege captus equus ;

Sic maie vixque subit primos rude pectus amores. . . .

IV, 19 sqq.

LIVHE QUATRIÈME. CU. Y, 8. 123

L'amour a d'autant plus de force qu*il vient plus tard ; je brûle intérieurement, je brûle et une plaie secrète dévore mon cœur. De même qu'un jeune taureau se sent blessé par le premier joug ai qu'un poulain tiré du troupeau supporte à peine le frein, un cœur novice subit difficilement et avec peine les premières atteintes de Tamour...

Médée,cLaDS ses plaintes, étale une science presque déconcertante de mythologue et de géographe :

Hei roihi ! cur unquam juvenilibus acla lacertis,

Phrixeam petiit Pelias arbor ovem?

Cur unquam Colchi Magnelida vidimus Argo,

Turbnque Phasiacam Graia bibistis aquam?

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