CHAPITRE PREMIER
Vie d'Horace
I. La vie d*Horace a ptus d*un point de rcssemblaocc avec celle de Virgile, mais ils suivent en poésie deux directions opposées, et la complaisance avec laquelle Horace nous entretient de lui-même nous sert beaucoup à établir sa biographie. Lieu et date de sa naissance ; ses noms ; condition de son père. Son enfance. — 11. Ses études et ses maîtres. Dévouement de son père, qui se transporte à Rome et consacre ses ressources à lui faire donner l'éducation des jeunes gens de grande naissance; reconnaissance quMloracc lui en a toujours témoignée. Il se lie avec L. Varius et Virgile. Grâce à la générosité paternelle il va parfaire son instruction à Athènes. Vie qu*îl y mène. Ses premiers essais littéraires sont des vers grecs qu*il détruit bientôt. — 111. Arrivée à Athènes de Brutus qui Tenrôle dans l'armée républicaine et lui confie presque aussitôt les fonctions de tribun militaire. 11 accompagne Brutus en Asie, c'est au milieu de cette expédition qu'il produit sa première composition satirique. Il assiste aux combats de Philippes et renonçant, après ce désastre des républicains, aux champs de bataille, il revient en Italie. Un mot du reproche de lâcheté dont quelques biographes n'ont pas craint de souiller sa mémoire. — IV. Embarras de sa situation; il achète une charge de scribe à la questure, combat avec courage la pauvreté, laquelle devient un aiguillon qui le pousse à écrire dos vers capables d'attirer sur lui l'attention. Le monde interlope dans lequel il vit alors, tout en se livrant à diverses amours, n'est point fait pour lui conseiller la retenue du langage. Vivacité de l'impression produite par Aine œuvre qui plaît à la malignité publique. Querelles qu'il s'attire, mais qui le dégagent de promiscuités compromettantes. — V. Il défend en littérature la même cause que Varius et Virgile. Ceux-ci s'intéressent vivement à lui et le présentent à Mécène. Influence que son introduction dans le cercle de Mécène a tout de suite sur le développement de ses travaux. Mais ce n'est pas le seul avantage qu'il en tire : la générosité de cet opulent ami, sans être sollicitée, s'exerce à son égard. — VI. Description de la fameuse maison de la Sabine qu'il tint de lui et qui fit le bonheur de toute sa vie. — VII. Habileté et fermeté de caractère qu'il lui fallut pour ne jamais sacrifier sa dignité à ses sentiments de reconnaissance. Preuves de l'honnêteté qu'il apporta dans l'art difficile de pratiquer Tamitié d'un grand personnage. — VII. Sa présentation à Auguste, son peu d'empressement à nouer des relations suivies avec lui. Histoire de ces rapports. Explication des poésies qu'il
4 LITHE TROISIEME, cn. I, 1.
{crivjl n ton honotar. iDdépeadancB qall sol gvder ; rcrus qnll lai opposa nettamcnt de deviolr Mn Mcrctaire. loiqalU da reproch» de lerTlle natter!» qo'oD lui a ptrfol* tdrtaaé. ~ IX. Ses Dombnux •mis. Dans ce nombre il savait discerner eeux qui méritaient des conseils plus que des lonangei. Fidélilé et delteatesae qu'il apportait dans oesentimsat de l'amitié. NoIds délicat et moins Sdéle dans sm amoara, Il ironva loujoura dans n philosophie des remèdes saffliants aux qaelquea soulTraneea qu'elle* lai causéreat;il resta Jeune le plus longtemps quil lo pat et ne regretta Jamais de l'avoir été. Après une existence aussi heureuse qull l'avait souhaité, il nioarul, comme il l'avait demandé, presque en même temps que son cher
Oa ne peut quitter Virgile uns penser immédiatement à Hoirace : ce sont les deux plus illustres représentants do la poésie latÎDO au temps d'Auguste. Presque du mâme &ge, ils eurent le bonheur de paraîtra à cette époque de l'histoire littéraire de Rome où la langue, polie d^à par l'exercice, pouvait se prêter & l'expreasion la plus nette des connaissances acquises par un long travail des esprits, et tous deux, par l'élévation de leur génie, par la perfection de leur goût et de leur art, se âront une place tout (\ (ait à part parmi les poètes nombreux qui les entouraient.
Leur vie présente bien des points de ressemblance. Sortis l'un et l'autre de très humble origine, ils ont l'heureuse fortune d'avoir des parents soucieux de leur éducation et qui, sans reculer devant aucun sacrifice, les munissent de tous les moyens d'instruction pouvant leur permettre de se produire unjour dans la plus savante société. Tous les deux savent profiter des ressources mises à leur disposition, apportent au travail la patience que nécessitent les soins d'une culture intellectuelle bien dirigée, et lorsqu'il leur arrive d'être ruinés par les guerres civiles, par des moyens différents, mais d'une manière égale, trouvent le salut dans leur poésie. Puis devenus, sans complaisance servile, amis
LIVIIE TROISIÈME. CU. T, i. .5
de Mécène et d'Auguste, ils u'aspireut ui aux honneurs ni aux grandes richesses, satisfaits d'une situation qui, en leur laissant l'indépendance, leur assure le recueillement indispensable à toute œuvre littéraire. De plus, ils se connaissent, se lient, et jamais la moindre jalousie ne porte atteinte à la douceur des relations qu'ils entretiennent ensemble.
Ils ne se ressemblent pas cependant ; ils suivent en poésie deux directions opposées. L'un, rêveur et mélancolique, négligeant sa personnalité qu'il ne laisse apercevoir qu'à travers quelques rares allusions voilées, se détache de luimême et répand son âme au dehors tant surles personnages qu'il met en scène que sur les objets de la nature qu'il dépeint. L'autre ramène volontiers tout à lui, et, soit qu'il s'élève aux accents de l'ode, soit qu'il prenne le ton plus familier de la satire et de l'épître *, en parlant de ses bienfaiteurs, de ses amis^ de ses maîtresses, de ses plaisirs, de son heureuse médiocrité, des travers du temps, des principes de conduite qui sont à suivre, presque jamais il ne se perd de vue lui-même, et c'est en de véritables confessions morales et littéraires que ses écrits, non moins personnels en quelque sorte que des mémoires, nous font lire constamment l'histoire des mœurs et des lettres contemporaines. Aussi la figure d'Horace ne se présente-t-elle pas à nous avec cette majestueuse pureté, avec ce caractère mystérieux et quasiment divin qu'on est si tenté de prêter à Virgile ; chez lui rien de voilé, rien qui puisse nous faire songer au surnaturel.
La sincérité et la complaisance avec lesquelles il nous entretient de sa propre personne ont d'ailleurs, entre autres avantages, celui de nous fournir sur son caractère et sur
(I) Od avait tenté après sa mort de publier soas son nom quelques autres produits littéraires que ceux que nous avons et particulièrement plusieurs élégies que Suétone dit avoir eues entre les mains; mais ce biographe ne les cite que pour en dénoncer la falsification et Taccord s'est si bien fait, dès roriginc, sur cette tentative frauduleuse qu*aucun manuscrit ne nous tes a transmises.
6 LIVRIi: THOISIEUB. cil. 1, I.
les priacipales circonstances de sa vie [la plupart des renseignements nécessaires pour établir sa biographie '.
C'est ainsi qu'il nous apprend lui-même qu'il naquit A Vénuse, sur les confins de l'Apolie et de la Lucanie *, sous le consulat de L. Aurélius Cotta et de L. Manlius Torquatus en l'an de Rome 689 (av. J.-C. l'an 65)', d'un père af-
(1) La partie, traitant des poules, du De oirh illoftribw deSuétone contenait uns courte notice biogrepliique, Horatii poetr oiUi, qui noua a été cunservée par les manuscrite des po<}sics d'Ilarace, surtout par celles des copies qui étaient pourvues de gloses. (Cf. A. HeilTerschcid, Sitetoni reliqaia, Lips., 1B60, p. U48.) Les commentaires de Porpliyrion et d'Acron |Cr. l'éd. de Fr. Pauly, Prague, ISôX) y ont ajouté quelques renseignements. Chei'Ics modernes le sujet a été beaucoup étudÏL-. Voir surtout J. llasson, Vita Horatii ordine chronologico delineata, etc., \~M, in-8 ; W. Mit- Echerllch, éd. des Ode^, ISOO, i" vol., pp. cjcliv-clxxix ; Dussaulx, Mémoire mr.Hora<:e, dans le tome .XLIll de l'Acad. des Inscript. ; Bue. Salverle, Horace et l'emper. Auguste, IHÎ), in-8; Klntiavr, Quratio nés Horatiann', Leips., 183^1 et lUT, in~l; G. Uillenburger. Bonn, IttU, dont la nolice biographique a été adoptée par Orelli dans ses éditions d'Horace postérieures àlSii; Walckcnacr, Histoire de la cie etdex poésies d'Horace, 2 vol. in-l8, itm, i' éd. 1858; II. Slilman, Li/e o/ Q. Horatiua. Luùiri», \>ff>i, io-fi; il. Rigault, £tui/e sur la oie et les ouor. d'Horace, jointe d'abord, en Ift&O, à la traduction en vers des ituvres d'Horace par AnqueUI, reproduite ensuite avec accroissement dans la traduction d'Horace publiée en 18rh> par les libraires Garnier et insérée en 18511 dans le recueil de ses Œaores complètes, t. Il, p. i39; Noël des Vergers, Vie d'Hornce, 1655, in- 18 avec cartes et vues photug., placée aussi en tête de l'éd. d'fiorace publiée en 1855 par P. Didot; K. Hitler, Prolegomena de sun éd. de Leipsick, 1B5<>-1857; Patin, Et. sur la oie et les oaer. d'Horace, eu léte de sa IrAducliuii désœuvrée d'Horace, i vol. ln-12, 1866; L. Jlùllcr, Q, Horatius FUtccas, Eine Litterarhistorische Biographie, Lcips., ISKil, pp. 1-48; G. Huissier, dans les Xourelles Promenades arrhéologiqaes, éd. de 1899. le cliap. I" (pp. t-li3) iulitiilc La Maison de campagne d'Horace; et pluiiieurs autres ouvrages qui seront cités dons les pages suivaiiti-s.
(J) Cette situation de Vénuse (auj. Venosa) lui fait dire : ■ je ne Mis ai je suis enlhrit de la Lucanie ou de l'Apulie, car le colon de Vénuse laboure sur l'une et l'autre terre. • Lw:ai>us an Aputus. anreps. Snm Venu- Mnu^ nrritflnein sub ulramque ':ol(iniis. • Sal-, 11, 1, v. 31-35.
(3) tiaiis répitre X\ du livre I (v. â7-ât), Il Indique qu'il a vu ii décembres l'année du consulat de l.ollius et rie l.épide. It précise davantage dans l'ode XXi du II' livre : - O nat'i inecum ronsute Miinlio ., cl dans
franchi, libertinus >. Ed divers passages de ses ouvrages nous TentendoDS aussi se désigner indifféremment sous les appellations de Quintus *, d'Horatius ' et de Flaccus * : la première était en effet son prénom, la seconde son nom de famille et la troisième un de ces surnoms que les Romains, avec leur penchant àla moquerie,avaient Thabituded'accolersoit au nom de l'individu soit à celui de la famille. Le mot flao eus signifie proprement qui a de longues oreilles ; le poète tenait-il cette dénomination de la conformation des oreilles d'un de ses ascendants ou des siennes ? Dans ce dernier cas, faudrait-il croire qu'il fait allusion à ce défaut physique lorsque, dans une de ses satires, s'avouant vaincu par l'importunité d'un bavard, il dit « qu'il baisse les oreilles comme un âne de mauvaise humeur qui se sent trop chargé »' ? C'est peu probable ; toujours est-il que ce surnom avait certainement une signification satirique. Quant au nom de famille, d*où venait-il ? Longtemps on a pensé que son père avait appartenu à un membre de la grande famille Horatia, de qui, selon la coutume, il l'avait reçu en même temps que sa liberté; mais l'étude des monuments épigraphiquesdu royaume de Naples ayant démontré que les habitants de Vénuse faisaient partie de la tribu Horatia •, on en a conclu avec beaucoup de vraisemblance que c'est à la ville même que le père d'Horace avait appartenu en qualité de servus publions et qu'ainsi il avait dû prendre, au moment de l'affranchissement, le nom de la tribu dans laquelle étaient inscrits les VénusieQs\
la XIII» cpode : o Tu oino Torquato more Consule pressa meo, » — Suétone nous fait connaître le jour : « Nattis est sexto idus décembres t^ c'est-à-dire le 8 décembre.
(1) Sat.y 1, 6, V. 6 et 45 : o Me libertino pâtre natum. »
(2) Sat,,l\, 6, V. 37.
(3) Carm.j IV, 6, v. 44; Epist., I, 14, v. ô.
(4) Sat, II, 1, V. 18; Epod., XV, v. 12.
(5) Sat., I, 9, V. 20.
(6) Slommsen, Inscript, regni Neapolitani, Lipsia;, 1852.
(7) Avant mcrae que ces monuments épigraphiqucs eussent été rassemblés et rien que d'après les quelques inscriptions qui leur étaient connues,
8 LIVRE. TROlSIÊmi:. eu. I. 1.
La profession exercée par lui fut très modeste. Nous ne nous arrêterons pas au dire que rapporte Suétone et selon lequel il aurait été quelque temps charcutier. Cette opinion» d'après ce chroniqueur lui-même, ne repose que sur ce fait que, dans une querelle, quelqu'un aurait crié au poète : € Que de fois j'ai vu ton père s'essuyant le nez du coude 1 » ^ Parole insignifiante si l'on songe que, prononcée dans un moment de colère, elle pouvait fort bien n'être dans la bouche de celui qui l'émettait quune injure gratuite lancée avec la seule intention de lui rappeler méchamment le peu d'élévation de son origine. Nous savons, dans tous les cas, à n'en pas douter, que l'affranchi possédait une petite propriété près de Vénuse ' et qu'il acheta de bonne heure une charge d'huissier aux ventes publiques'.
L'enfance d'Horace se passa dans son pays natal, contrée pittoresque, où les promenades ne manquaient pas et où nous reconnaissons encore aujourd'hui tous les lieux que ses poésies nous indiquent comme ayant été le but do ses premières excursions^. Quêtaient les rives du bruyant
G. F. et G. L. Grotefeod avaient déjà coi^ectaré ce que Ton coondére maintenant comme une vérité à peu prés établie. (Cf. Encycl. Eracb et Gniber, Leipsig, 1833, sect. II, vol. X, p. 457; Bphem. Literat., Darmstadt, ann. 1834, p. 182.)
(1) L'expression était usitée à propos de la profession de charcutier, les deux mains s'y trouvant occupées à façonner la viande; maison l'employait aussi pour désigner une habitude qu'avaient, comme les charcutiers, bien des gens de basse condition.-— Nous la voyons mentionnée par l'auteur delà Rhétorique d Hérennius dans le chapitre consacré à la Ogure appelée signification, laquelle laisse plus à deviner qu'elle n'exprime : • Ainst, explique~t-il (1. IV, ch.54), on dira en s'adressant au fils d'un marchandas salaisons : Ne parlez pas si haut, vous dont le père se mouchait avec le coude. •
(2; Sat, I, 6, v. 71.
(3) Sat, 1,6, V. 86.
(4) Voir rouvrage volumineux (Rome, 1767-1769, 3 vol. d'environ 500 p. chacun) que l'abbé Capmartin do Ghaupy a intitulé Découoerte de la maison de campagne d'Horace, et dans lequel, à propos de cette malson, l'auteur étudie tous les lieux qui intéressent la biographie du poète. Voir aussi Lombardi, Saggio sulla topographia délie antiche citta délia Basilicata, dans Instit. nrch., 1833, tom. I.
LIVHE TROISIÈME. Cn. I, 1. 9
Auâdusi(rofanto des modernes) avec celles des ruisseaux qui y portent leurs eaux; le majestueux Vulturau sommet volcanique; les champs fertiles de la petite ville de Forentum (actuellement Forenza); les bois délicieux de Bantium (ceux maintenant de Tabbaye de Banzi); le village d'Acherontia (l'Acerenza d'aujourd'hui) suspendu comme un nid d'aigle sur la cime d'une montagne ^ C'était aussi le mont Matinus ^, où les abeilles en grand nombre butinaient le miel des fleurs, et la fameuse source de Bandusie qu une de ses odes devait illustrer à jamais^.
Le récit d'une de ses excursions d'alors, qu'il à lyriquement agrémenté de circonstances merveilleuses, nous le montre recevant des dieux une protection qui semblait annoncer la grandeur de sa destinée poétique, c J'étais tout jeune encore, dit-il ; un jour, en jouant sur le mont Apulien le Yultur, j'avais passé les limites de ma terre nourricière, l'Apulie, et de fatigue je m'étais endormi. Des colombes miraculeuses vinrent me couvrir de frais feuillages, et ce fut un immense étonnement chez tous les habitants du nid d'Achérontia, du bois de Bantium et du fertile vallon où est l'humble Forente, que j'eusse pu dormir sans attaque des noires vipères et des ours, que le saint laurier et le myrte se ^fussent ainsi amoncelés sur moi par une faveur évidente des dieux protecteurs d'un enfant si hardi. »
Me fabulosae Vulture in Âpulo, Altricis extra limen Apulise, Ludo fatigatumque somno
Fronde nova puerum palumbes
Texere; mirum quod foret omnibus, Quicumquc celsae nidum Acherontiae Saltusque.Bantinos, et arvum
Pingue tenent humilis Forenli,
<i) Carm,, III, 30, v. 10.
• (2) Carm., Ul, 3, v. 4 sq.
(3) Carm., IV, 2, v. 27 sq.
(4) Carm,, Ul, 13.
!0 LIVRE TROISIEME. Cil. I, 2.
Ut'tuto ab atris corpore viperis Donnirem, et ursis; ut premerer sacra Lau roque, coUataque myrto,
Non sine Dis aninaosus infans.
Carm., 111, 4,v. 9-20.
Lorsqu'il eut atteint l'âge d'étudier, son père aurait pu lui faire suivre à Vénuse les cours do l'école qu'y tenait un certain Flavius chez lequel, moyennant un modeste salaire mensuel s se rendaient» tous les matins, avec leurs jetons à calculer, leurs styles, et leur ardoise * les fils des centurions du pays*. Mais l'excellent homme voulait pour l'enfant, dont il avait compris les heureuses dispositions, l'éducation libérale que recevaient à Rome les fils des chevaliers et des sénateurs ; malgré la modicité de ses ressources, il l'amena dans la grande ville et s'imposa toutes les dépenses qu'il fallait pour lui faire tenir un rang honorable parmi ses riches et nobles condisciples. « A me voir, raconte le poète, au milieu de la foule, avec mes habits et ma suite d'esclaves, on eût cru qu'un vaste patrimoine fournissait aux frais d'un tel équipage^. » Mais cet amour paternel, qui n'eût produit que des résultats f u nestes, s'il ne se fût manifesté que par un luxe capable d'inspirer à l'écolier des idées peu en rapport avec sa véritable situation, prévenait, pftr les soins les plus attentifs et les avis
(1) Voir à ce sujet une disscrtalion de Fr. Hermano, Disput. de loco Horata serm.y I, 6, 11, Marbargi, 1838, in-4<».
(2) « Loculos tabularaque », dit Horace. D'après Dû bner, il faut entendre par loculi uno petite cassette contenant les styles à écrire et les petites pierres qui servaient au calcul.
(3) Sat., I, G, V. 72-75.
{1} Snt.,\, 6, V. 78^0.
les plus sages, les dangers d'une vie si mondaine. Le père d'Horace fut pour lui, tout le temps de ses études à Rome, son seul gouverneur, et aucun des pédagogues attitrés que les grands personnages attachaient à l'éducation de leurs héritiers n'eût su apporter à l'exercice de ces délicates fonctions autant d'assiduité, do scrupules et de prudente habileté. Durant des années il l'accompagna constamment chez tous ses maîtres, préservant sa pudeur contre cette corruption des mœurs romaines qui était telle que l'innocence d'un jeune garçon n'avait pas moins besoin d'être protégée que celle d'une jeune fille. Et non seulement il le garantit de toute action capable de flétrir la première fleur delà vertu^ mais il ne cessa jamais de développer Thonnêteté de son cœur. Beaucoup moins par l'exposé de principes qu'il laissait aux professeurs de philosophie le soin d'expliquer que par les exemples quotidiens qui s'offraient à ses yeux dans la pratique de la vie, il lui enseignait le mépris des méchants et l'estime des bons, Téloignement du vice et la recherche du bonheur par celle du bien. Il lui apprenait surtout à se contenter de son sort, à corriger chaque jour davantage les défauts, d'ailleurs médiocres, de sa nature età travailler son âme de manière à se rendre aussi cher qu^ possible à ses amis. Aussi voyons-nous qu'Horace lui en a exprimé plus tard en plusieurs passages de ses ouvrages' les témoignages delà plus vive reconnaissance ; d'autres écrivains, certes, ont transmis comme lui à la postérité leur gratitude envers les auteurs de leurs jours ; Montaigne, par exemple. Ta fait avec énergie ; mais Moataigno était né de parents nobles et fortunés, et parler d'eux n'avait rien que de flatteur pour sa vanité ; notre poète,lui,nous parle de l'humble condition deson père,etce qui nous émeut le plus, c'est qu'il trouve dans cette humilité 1^ meilleure des raisons pour lui savoir gré do son. parfait dévouement. Rien dans ses confidences de la gêne que
(t) Sat., I, i,v. 10r»sq.;.Sa^, 1, H, v. 89 sq. — Voir Appendice, ccxl,
12 UTRE TROISIÈME. CH. I» î.
produit un area désagréable, rien non plus de Torgadl qae laisse parfois aperceroir chez on panrena le rappel de son obscore origine, c Comment, s'écrie»t*il, serais-je
fon poor ne pas me féliciter d'sToir en un tel père ! Gomment Toodrais-je, ainsi qae tant d'aotres, m'excnser de ma naissance en disant qoe, si mes parents ne sont pas mienx nés et plus illustres, ce n'est pas ma faute ! Tout autres sont mes sentiments et tout autre mon langage. Oui, je le déclare, si la nature nous permettait de recommencer notre vie et de nous choisir des parents, chacun selon les caprices de notre vanité, les autres pourraient changer, moi, je garderais les miens, laissant le vulgaire, qui à son gré m'accuserait de folie, s'emparer de ceux qu*ont honorés les faisceaux et les chaises curules. »
Des maîtres dont il suivit les leçons nous n'en connaissons qu'un d'une manière certaine, c'est ce Popillus Orbilius qui, venu de Bénévent à Romo à l'âge de cinquante ans sous le consulat de Gicéron, y tint une école de grammaire et de littérature jusque dans la vieillesse la plus avancée. Ses disciples ne conservaient pas de loi un souvenir bien agréable: nous savons parDomitius Marsus*, poète de cette époque, qui avait fréquenté son cours, qu'il les corrigeait avec une férule et un fouet en lanières de cuir, et nous pouvons supposer qu'Horace, comme les autres, éprouva parfois ses rigueurs, puisque, dans l'épître où il nous a rappelé * les explications que ce professeur donnait des vieilles poésies de Livius Andronicus, il accole à son nom l'épithète de plagosus (frappeur).
Quels qu'aient été ses autres maîtres, nous comprenons à la lecture de ses œuvres quelle connaissance profonde il acquit de tout ce qu'avaient produit les écrivains latins et grecs. Les poètes de Rome, depuis les plus anciens, Livius, Nsevius, Ënnius jusqu'aux plus récents, Lucrèce et
(i) Suétone (De Illustr, grammat., 9), cite ce vers de Domitius Mar- 6U8 : f Si quos Orbilius fcrula scuticaque cccidit. » (2) Epist., U, i, V. 70.
CatuUo, âoireDt par n'avoir plus aucun secret pour lui, et si, dans la poésie grecque, il se complaisait à lire sans cesse Homère qu'il considérait comme le plus grand de tous S il s'appliquait avec ardeur à Fétude des tragiques et des comiques*, ces peintres si sagaces des mœurs, des passions, des travers et des ridicules, comme à celle des lyriques ', Alcée, Sapho, Simonide, Stésichore, Anacréon, Pindare, dont l'enthousiasme, la hardiesse de style et l'harmonie des vers avaient pour lui un attrait particulier. En même temps il ne négligeait aucune des autres parties de l'enseignement que recevaient les jeunes gens se préparant le mieux à briller dans la société : l'histoire, la géographie, l'astronomie n'attiraient pas moins son attention que la rhétorique ; il se rendait compte aussi de la différence de tous les systèmes philosophiques qui, à Rome comme en Grèce, se partageaient en ce moment les esprits et dont Gicéron,par ses admirables traités, s'efiforçait de faciliter l'intelligence en cherchant à communiquer à ses lecteurs sa prédilection pour la secte académique.
Ce fut au milieu de ces études qu'il eut le bonheur de rencontrer deux jeunes gens, plus âgés, à la vérité, de quelques années, mais qui, ayant la même inclination pour les lettres et la poésie, n'hésitèrent pas à nouer avec lui les premiers liens d'une amitié qui ne se démentit jamais : l'un se nommait Lucius Varius et vous verrez plus loin combien grande devint sa gloire littéraire; l'autre était Virgile. De telles amitiés contribuent souvent à parfaire l'éducation d'un jeune homme tout autant que les leçons des meilleurs maîtres.
Cependant il allait atteindre sa vingtième année et ceux de ses condisciples qui appartenaient aux grandes familles partaient les uns après les autres pour Athènes, la ville la
(t) Carm., IV, 9, v. 6; EpisU ad Pis., v. U.
(2) Sat., Il, 3, V. il; 6'at., I, 4, v. 1.
(3) Carm., I, 17, v. 18 et 32, v. 5; II, 13, v. 24; IV, 9, v. 5; Epod., XIV, V. 10; Epûft.y I, 19, V. 29; II, 2, v. 99.
14 LIVRE TKOISIKME. CU. I, t.
plus réputée de toute la Grèce pour la pureté de sa langue comme pour Thabileté de ses professeurs : depuis quelque temps déjà il était de règle que tout Romain aspirant à une instruction parfaite y fit un séjour de quelque durée. Cicéron venait d'y envoyer son fils. Le père d'Horace eût été au désespoir do ne pas imiter l'exemple d'un homme qui, en fait de culture intellectuelle, devait s'y connaître mieux que personne. Certes, il ne pouvait pas, comme le grand orateur, affecter soixante quinze mille sesterces (quinze mille francs environ de notre monnaie), à l'entretien annuel de celui qu'il aimait tant ; mais il n'était pas tenu non plus de lui acyoindre de la même façon un précepteur, de lui donner un train de maison absolument trop onéreux ; confiant dans l'efficacité des conseils de sagesse et de modération qu'il lui avait toujours adressés, il crut pouvoir le livrer à lui-même, l'envoyer au loin sans pédagogue particulièrement chargé de le surveiller, et il réduisit la dépense autant qu'elle pouvait l'être, tout en s'ingéniant à tirer de ses ressources le moyen de lui permettre de vivre, comme auparavant, sur un pied d'égalité avec les autres.
La vie que menaient à Athènes la plupart de ces jeunes Romains n'avait rien, vous le pensez bien, qui fût digne d'être présenté comme un exemple d'une conduite irréprochable ; plusieurs mêmes des tuteurs à qui ils étaient confiés ne trouvaient pas de meilleure méthode pour rester en excellents termes avec eux que de favoriser leurs passions et nous avons vu, vous devez vous le rappeler, le peu de scrupules du rhéteur Gorgias qui, chargé en partie de la direction du fils de Cicéron, se montra plus attenti/* à flatter ses vices qu'à cultiver ses vertus, lui laissant Ja liberté de préférer à la philosophie de Platon et d'Aristote le falerne et le vin de Chio, dont le goût lui resta toute sa vie. Horace avait trop de délicatesse pour s'abandonner ainsi à une débauche ordurière; mais vraisemblablemeïit, avec le tempérament ardent de sa jeunesse, il ne resta pas indiflérent aux plaisirs, aux amours faciles qu'ofi'rait une
ville oisive et voluptueuse, non moins riche en courtisanes séduisantes qu'en philosophes érudits. Ces récréations juvéniles, qui n'encouraient pas à beaucoup près aux yeux des familles romaines la même réprobation que chez nous, ne rontraînèrent dans tous les cas à aucun oubli du but que s'était proposé son père. Il se livrait avec assiduité sous les ombrages de TAcadémie, nous en avons la preuve dans une de ses épitres^ aux plus hautes spéculations de la science et l'attention soutenue que, malgré sa tendance à l'épicurisme, il apportait à l'examen des diverses doctrines qu'on y débattait, lui donnait l'habitude de déduire des principes différents qui lui étaient exposés les préceptes de morale, les maximes de sagesse dont son éclectisme fit ensuite cette philosophie pratique que nous remarquerons dans ses ouvrages. Il se plaisait surtout à pratiquer la langue des Grecs dans ce pays où s'étaient produits un si grand nombre des chefs-d'œuvre dont il appréciait chaque jour davantage toutes les beautés. Il arrivait même à se rendre si bien maître de cet admirable idiome, que, le génie de la poésie s'éveillant en lui, ce fut en grec qu'il voulut d'abord composer. L'inspiration de ses premiers vers lui vint-elle alors de quelqu'une de ces jeunes femmes aussi instruites que belles qu'il n'était pas rare de rencontrer à Athènes, ou bien du simple désir d'imiter quelqu'un de sesauteurs favoris? nous ne savons; car la réflexion lui vint bientôt qu'il n'y avait point de patriotisme à écrire autrement que dans l'idiome national et qu'il lui serait bien plus facile d'ailleurs de se marquer une place parmi les poètes relativement peu nombreux de la littérature latine que de chercher à rivaliser en leur propre langue avec ceux de la littérature hellénique ; et il supprima ces poésies en prenant la résolution de ne plus en composer de semblables. 11 nous en a fait poétiquement l'aveu dans une de ses satires : « Moi-même, a-t-il raconté, tout né que j'étais de l'autre côté de la mer, je m'essayais
(1) Epist.j U, â, V. 45-46.
16 LIVRE TROISIÈME. Cil. I, 3.
à faire des vers grecs, lorsque Quirinus, une nuit, à l'heure avancée où les songes ne mentent pas, vint en personne me le défendre en ces termes : c Si tu portais du bois à la forêt, tu ne serais pas plus fou que de vouloir grossir les bataillons nombreux des poètes de la Grèce. »
Atque ego, quum graecos facerem, natus mare citra, Vereiculos, vetuit me tali voce Quirinus, Po8t mediam noctem visas, quum somnia vera : « In bilvam non ligna feras insanius, ac si Magnas Graecorum malis implere catervas. »
Sot., Il, 10, v. 39-43.
Au milieu de cette vie tout à la fois mondaine et studieuse, un horizon nouveau s'ouvrit toutà coup à lui. Après le meurtre de César,Brutus et Cassius,en allant prendre le commandement des provinces qui leur étaient confiées, s'arrêtèrent à Athènes, Cassius très peu de jours, parce qu'il avait hâte de se rendre en Syrie, mais Brutus plus longtemps. La ville, par des acclamations et des décrets flatteurs, manifestait avec enthousiasme des opinions républicaines*; les fils des sénateurs romains qui s'y trouvaient célébraient pour la plupart avec non moins de joie comme une victoire nationale la mort du dictateur, et Brutus, qui paraissait ne s'y attarder que pour goûter le plaisir d'entendre quelques leçons de l'académicien Théomneste et du péripatéticien Gratippe, dissimulait, en réalité, sous cet air de philosophe, le désir de recruter des officiers pour sa future armée dans cette brillante jeunesse dont il aspirait à entretenir les sentiments patriotiques. Horace par sa
(1) Les Athéoiens dresséreot à Brutus cl à Cassius des statues de brome à côté de celles d'Harmodios et d'Aristogitoo.
naissance n'aurait pas attiré son attention ; mais les relations amicales qu'il entretenait avec les héritiers des plus puissantes familles, la réputation qu'il s'était acquise parmi eux par son savoir et son amabilité, la part aussi qu'il prenait à leur enthousiasme pour la cause de la liberté (car il n'avait jamais éprouvé pour César les mêmes sentiments que Virgile) firent ce que son origine semblait rendre impossible : Brutus l'enrôla, avec Messala Gorvinus, avec le fils de Gaton et celui de Gicéron, dans le groupe de jeunes nobles qui composèrent son cortège lorsqu'il partit pour la Macédoine. Il lui donna même, dès qu'il le connut un peu plus, la preuve d'une estime toute particulière; car. à peine se fut-il mis à la tête de ses troupes, il lui confia le commandement d'une légion avec le titre de tribun.
Ge début dans la carrière militaire d'un fils d'affranchi, âgé seulement de vingt-deux ans, a paru si extraordinaire à plusieurs commentateurs qu'ils ont voulu le mettre en doute. Ils ont essayé, pour cela, de fausser singulièrement le sens d'un passage où le poète, dans la sixième do ses satires du premier livre, s*adresse à Mécène en ces termes :
Nunc ad me redeo, libertino pâtre natum, Quem rodunt omnes libertino pâtre natum, Nunc, quia sim tibi, Maecenas, convictor; at olim Quod mihipareret legio Romana tribuno.
La phrase, selon eux, serait ironique; elle signifierait que les envieux, par malignité, exagéraient toujours la situation du fils de l'affranchi, le faisant passer actuellement pour le commensal ordinaire de Mécène à cause de l'amitié que celui-ci lui témoignait, de même qulls lui attribuaient dans le passé les fonctions élevées de tribun militaire à cause de sa présence à Tarmée de Brutus. Mais le texte dit formellement :
Maintenant je reviens à moi, Gis d'aiïranchi, que tous déchirent précisément comme Gis d'affranchi, aujourd'hui parce que je suis, 0
Mécène, ton commensal, et autrefois parce que je commandais à une légion romaine en qualité de tribun militaire.
D'autres passages d'ailleurs corroborent celui-là. Un peu plus haut, dans la même pièce, Horace mentionne un de ses collègues dans le tribunat, ayant une origine d'un degré encore moin^ noble que la sienne, non pas ÛIs d'affranchi, mais âls d'esclave et affranchi lui-même :
At Novius collega gradu post me sedet uno : Namque est ille, pater quod crat meus... *
Et dans le petit poème où, sur le point de publier le premier livre de ses épîtres, il prédit à cet ouvrage la destinée qui l'attend, il lui recommande de rappeler, entre autres choses, à ses futurs lecteurs c que, âls d'affranchi et sorti de petite condition, il a étendu néanmoins» hors de son nid, une aile assez large,., que dnns la gv^en-e comme dans la paix il a su plaire aux premiers de l'État» .
Me liberlino natum pâtre, et in tenui re, Majores pennas nido extendisse loqueris,... Me primis Urbis belli placuisse domique. *
Puis, si ces témoignages personnels ne suffisaient pas, nous aurions encore ceux des écrivains les plus anciens. Suétone est sur ce point on ne peut plus affirmatif^et de même Acron* qui, dans son travail sur Horace, dont nous n'avons malheureusement que des fragments, avait réuni les remarques des premiers commentateurs.
(1) « At ego saltem minus obscure loco ortus su m quHin Novius, coUega meus in tribunatu : ego libcrlinus sum, ille libcrtus. • Orelli, Sermon.^ lib. I, sat. M, v.lO.
(2) Epist., 1,20, v.âO, 21, 23.
(3) Suél., Vita Horatii, inil.
(4) Acron {ad Sat., I. 7, v. 1) dit à propos dc^Rupilius Rex : • Hic «grc ferens quod Uoralius Iribunus esset, sspc ignobilitatem generis Uli objiciebat. •
UYRE TROISIÈME. CH. I, 3. 19
Au surplus, ni rorigine, ni Tâge d'Horace n'étaient des obstacles à son élévation à ce grade. Alors même qu'une des citations ci-dessus ne prouverait pas qu'on pouvait l'obtenir dans des conditions de naissance moins bonnes encore, nous savons .combien était devenue grande en ces temps de révolutions et de guerres civiles la facilité d'arriver aux plus hauts honneurs, puisque la préture, voire même le consulat s'ouvraient à un ancien muletier S et que le Sénat, qui avant son épuration ne comptait pas moins de mille membres, recrutés d'une façon qui en faisait ce que Suétone appelle deformis et incondita turba, renfermait, avec des affranchis, des gens de la plus basse extraction \ Quant à l'âge, il ne présente rien d'insolite : on avait vu, même dans les siècles antérieurs, des tribuns plus jeunes; P. Corn. Scipion, par exemple, n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il combattit à Cannes en cette qualité^; et la jeunesse paraissait si peu incompatible avec le tnbunat qu'Auguste, dans la suite, ne cessa pas de le conférer à ceux dont il voulait favoriser le début dans le service militaire *.
Le doute sur la promotion d'Horace ne nous est donc pas permis. Comment s'acquitta-t-il de ses nouveaux devoirs? Rien ne nous le dit; mais nous devons croire qu'il les remplit à son honneur, puisque son général lui témoigna jusqu'au bout sa bienveillance. Lorsque Brutus, en effet. Tété qui suivit son départ d'Athènes, alla rejoindre Cassius en Asie, le jeune tribun reçut de lui l'honneur de l'accompagner et de participer à toutes ses expéditions : on trouve dans plus d'un passage de ses odes et de ses épîtres le souvenir des fatigues endurées'' et des pays alors visités par lui«.
(1) Aul. Gel , Noct. Au , XV, i.
(2) Suct., Octao. Aug., 35; Dion, XL, iS, 1)3; XLIIl, 25; Juvcn., Sat., VU, 199.
(3) TU. Liv., XXII, 53.
(4) (( Militiam auspicaotibus uou tribunatum modu légion u m scd et prœfccturas alarum dédit. » Suét., Oct. Aug,^ 38.
(5) Carm., Il, 6, v. 7 sq.
(6) Epist., I, 3 ad Julium Florum,\, 1-5 et W, ad Bu llatium^v. 1-10
Il est même probable que ce fut en Asie qu*îl composa pour la première fois, en vers latins, une œuvre satirique; je veux parler de la pièce de trente-cinq vers classée la septième des satires du premier livre et ;qui, roulant tout entière sur un jeu de mots, n'a pu avoir d*à-propos qu'au moment où ce mot fut prononcé. Comme Brutus rendait la justice dans les villes par lesquelles il passait, un jour qu'il se trouvait à Clazomènes, un marchand du nom de Persius, fils d'un Grec asiatique et d'une Romaine, se présenta devant son tribunal pour plaider une question dlntérèt contre Rupilius surnommé Rex, habitant de Préneste,qui, proscrit en Italie par les triumvirs, était venu s'enrôler dans l'armée républicaine. Tous les deux, aussi vains, aussi grossiers l'un que Tautre, s'étaient invectives à qui mieux mieux au grand plaisir de l'auditoire, quand, à bout de ressources, Persius, furieux contre son adversaire, s'écria : c Au nom des grands dieux, Brutus, je t'en prie, toi qui d'ordinaire nous débarrasse des rois, que n'étrangles -tu ce Rex là? C'est,je t'assure, une œuvre digne de toi ». Tous les assistants se mirent à rire de la naïveté et du grand sérieux avec lesquels le malheureux Grec avait lancé cett« apostrophe sans en comprendre le ridicule, et Horace s'en empara. Il se sentait d'autant plus disposé à égayer de nouveau l'entourage de son chef aux dépens des deux plaideurs, que Rupilius se montrait un des envieux qui, dans l'armée, relevait avec le plus d'acharnement le contraste de sa naissance et de son grade. Le morceau, sans être des meilleurs, dénote déjà, avec une versification facile, tout l'esprit malicieux de Tauteur qui, à propos des personnages en question, établit des comparaisons inattendues avec d'autres, que ses traits sarcastiques atteignent du même coup, comme le beau Barrus non moins connu à Rome par Tamertume de ses discours que par ses ruineuses débauches ^ Il montre
(1) Le nom de ce Barrus revient plus d'une fois dans les autres satires. Cf. Sat,y J, i, V. 110; I, 6, v. 30.
aussi combien le caractère d'Horace le portait à la gaieté et lui permettait de faire diversion aux graves pensées de ses fonctions pour saisir dans le côté ridicule d'un événement insignifiant l'occasion, non seulement d'une petite vengeance personnelle très légitime, mais surtout d'un amusement littéraire capable de récréer, en même temps que lui-même, ses amis et son général.
Mais l'heure était proche où la tragédie des guerres civiles allait suspendre tout plaisir. Ce n'est pas le lieu de raconter ici commentBrutus et Cassius, rentrant en Europe avec leurs armées chargées du butin de l'Asie, vinrent occuper la forte place de Philippes et, pour s'opposer aux légions d'Octave et d'Antoine arrivant en hâte d'Occident, établirent les camps de leurs cent mille légionnaires,accompagnés de vingt mille auxiliaires, dans la vaste plaine qui, sous les murs de la ville, formait au milieu de montagnes un cirque immense en quelque sorte préparé par la nature pour une sanglante arène. Ils avaient l'avantage de la position et restaient en communication avec leurs magasins établis dans l'île de Thasos, tandis que leur flotte puissante interceptait aux triumvirs les arrivages par mer. Cassius, avec raison, était d'avis de temporiser; mais Brutus, dont les mercenaires asiatiques réclamaient une prompte solution et qui craignait l'effet des promesses des césariens sur l'esprit d'une partie de ses troupes, fit prévaloir l'opinion contraire. Vous connaissez les deux grands combats où s'effondra la cause républicaine.
Brutus, Cassius et son ami Titinnius, Labéon, un des meurtriers de César, Quintilius Yarus, Hortensius, le fils du grand orateur, les fils de Caton et de LucuUus, et bien des hommes d'origine illustre périrent à Philippes, les uns par désespoir et de leurs propres mains, les autres pendant ou même après le combat sous les coups d'ennemis implacables. Des survivants, parmi les amis d'Horace, il y en eut alors, comme YalériusMessalaet ^liusLamia, qui, reconnaissant la perte définitive de la cause qu'ils avaient défendue et ne voyant plus dans la prolongation delà guerre
que celle des désordres et des malheurs publics, firent aussitôt leur soumission aux triumvirs et en reçurent la récompense par l'obtention presque immédiate de quelque grande magistrature ou de quelque commandement important. Il y en eut aussi, comme Pompéius Grosphus ou Pompéius Varus, qui, confiants dans un retour de fortune, voulurent, malgré l'immensité de la défaite» lutter encore et allèrent se mettre sous les ordres de C. Domitius Ahénobarbus pour gagner la flotte de Sextus Pompée, dont ils grossirent le parti. Mais Horace ne prit ni l'une ni l'autre de ces deux décisions contraires. Il pensait, ainsi que les premiers, que, sans rétablir en rien la liberté, la continuation des hostilités ne pouvait plus que nuire à la patrie, mais il éprouvait à l'égard de despotes dont la soif de sang paraissait inextinguible des sentiments trop hostiles pour se rallier à eux. Il renonça aux champs de bataille et revint en Italie.
Avant de l'y suivre, disons un mot, c'est nécessaire, des reproches de lâcheté dont quelques commentateurs et biographes n'ont pas craint de souiller sa mémoire en abusant d'une ode qu'il adressa un peu plus tard à son ami Pompéius Yarus, que je viens de citer, c Avec toi, lui écrivit-il, j'ai pris part à la déroute, à la fuite de Philippes, abandonnant par malheur mon bouclier, quand succomba le courage et que, menaçant encore, d'autres mordirent l'affreuse poussière (on traduit aussi* : quand succomba le courage et que les plus al tiers s'humilièrent dans la poussière). Mais, à travers les ennemis, l'agile Mercure m'enleva tout ému dans un nuage, et toi, le flot, te reprenant, sur une mer orageuse te porta de nouveau dans les combats. »
Tecum Philippos et celerem fugam Sensi, relicla non bene parmuln,
(1) Ceux qui adupleot cette autre traduction rappelleot que Tcxpression tangere solum mento a été souvent employée pour rendre l*attitdde des suppliants et n'admettent pas qn*un y trouve Téquivalent de mordere humum ore; ils citent en outre la glose d'Acron : « Quo turpiter proëtrati precarentur. »
Quum fracla virlus, et mÎDaces Turpe solum tetigere mento.
Sed me per hostes Mercurius celer Denso paventem sustulitaere; Te rursus in bellum resorbens Unda fretis tulit sstuosis.
Carm,, II, 7, v. 9-16.
Il a fui honteusement, lâchement, s'écrie-t-on ; et de plus, ajoutent quelques-uns de ceux qui traduisent de la seconde manière les mots minaces turpe solum tetigere tnento, il insulte' au malheur de ceux de ses compagnons qui prirent devant les vainqueurs l'humble posture des suppliants pour obtenir la grâce de vivre. Mais relisez attentivement l'ode entière et vous verrez, comme l'ont très bien compris des critiques des plus autorisés, Lessing, Jacobs, Passow, Weichert, Orelli.Walckenaer, Noël des Vergers. J. Janin, Patin* et bien d'autres, qu'elle ne renferme rien qui doive entacher son honneur.
Remarquez d'abord qu'elle est écrite sur un ton plutôt badin que sérieux, puisqu'il y invite l'ami qui a partagé souvent les plaisirs de sa jeunesse à venir fêter Bacchus avec lui. Ses paroles ne doivent donc pas être prises au tragique
( 1) Il faut y mettre beaucoup de bonne volonté pour trouver dans le vers d*Horacc l'insulte qu'on lui prête. Si je prenais le deuxième sens, j'admettrais qu'il eut voulu dire, pour expliquer la nécessité de la fuite, que ceux qui furent trop altiers pour prendre ce parti durent subir une cruelle humiliation, mais alors il les plaindrait loin de les insulter, et cette plainte serait la suite de l'hommage rendu au courage de tous par les mots oirtute fracta; mais on va jusqu'à lui faire dire: « J'ai fui, délaissant mon bouclier, ce n'était pas glorieux ; mais les fanfarons, nxinacess courbaient le front dans la poussière et demandaient merci, loin de savoir mourir... »
(2) Lessing, Ehrenrettung des Horas ; Jacobs, Lectiones Venaainœ ; Passow, Leben des Horaz ; Weichert, de L. Vario, p. 37 ; Orelli, Famil. inierpret.ad Horat,; Walckenaer, Hist. d'Hor,, lom. I, p. 71; Noël des Vergers, Vie d*Hor,, ch. Il, ad fin. ; J. Janin, La poésie et Véloq, à Rome, in-8, 1S6i, p. 79; Patin, trad. des Œuor, d'Hor., 1866, Pr^/"., tom. J, p. xviii, et Append., tom. Il, p. 418.
ni toutes absolument à la lettre. Patin, à la vérité, me semble aller un peu loin dans cet ordre d'idées : à l'entendre, Horace, imbu des poètes grecs dont il faisait sa lecture favorite, se serait souvenu ici des récits d'Homère où bien souvent quelque dieu fort à propos intervient pour emporter dans un nuage un héros ravi à son vainqueur; il se serait rappelé en même temps qu'Archiloque et AlcéeS deux de ses modèles les plus suivis, se sont expliqués dans leurs vers d'une façon très légère sur l'abandon du bouclier qu'ils portaient dans une bataille; et de là son bouclier malheureusement perdu comme l'intervention de Mercure en sa faveur dans la plaine de Philippes; Tun des deux faits ne devrait guère être cru plus que l'autre et tous les deux également, sous la plume du poète, seraient de simples réminiscences poétiques, de pures métaphores qu'on aurait tort de transformer en témoignages historiques.
Que la protection et le nuage de Mercure soient une invention, c'est évident, et à peine même a-t-on le droit de supposer, comme on l'a fait parfois, que, par cette fiction, est faite une allusion à quelque personnage réel ayant puissamment contribué au salut du tribun; sur ce point, à mon sens, nous pouvons et devons croire que le procédé homérique a été pleinement employé, Homère n'hésitant jamais à montrer, en même temps que l'aide divine qui les sauve, rémotion qu'éprouvent dans leur détresse les héros même les plus valeureux. Mais que ce soit uniquement en réminiscence des vers d'Alcée et d'Archiloque qu'Horace ait imaginé également sa fuite du champ de bataille et la perte d'un bouclier en réalité non perdu, je ne le crois pas; l'acte est de ceux que, malgré le badinage de Tode, il ne se serait pas attribué fictivement; il n'en fait mention
(1) « Un Thracc, avait dit Archiloque, s'enorgueillit maintenant du bouclier que, moi, j'ai laissé bien intact au coin d'un buisson, contre mon gré sans doute; mais par là j'évitais la mort. Bonsoir à ce bouclier! Un autre j'aurai, qui ne sera pas plus mauvais. - Alcce avait raconte de même qu'il avait pris la fuite dans un combat contre les Athéniens et que son bouclier avait été place par les ennemis dans le temple de Pallas à Sigëe.
d'ailleurs qu'en le regrettant (non bene relicta), et il ne néglige pas le soin de l'expliquer, montrant bien comment cette disgrâce militaire ne lui est arrivée qu'au milieu d'une déroute complète.
Soyez certains cependant qu'il n'a point forfait à l'honneur : un soldat romain, un tribun, quelque impudent qu'il fût, n'aurait jamais badiné sur sa honte. C'est, en somme, l'aveu d'un accident et non celui d'une faute que vous entendez. N'est-il pas compréhensible que, dans la bagarre d'un désastre, une arme soit perdue? Sans doute,il eût été plus glorieux de la conserver, et la perte en est regrettable; mais enfin ce malheur n'a rien qui doive étonner outre mesure ou attirer sur celui qui le subit un blâme plus grand que celui de sa fuite.
Or, en ce qui concerne cette fuite, voyez comme Horace a conscience qu'on ne saurait accuser de lâcheté ceux qui, après la perte d'une bataille vaillamment soutenue, cherchent à se dérober à une mort ou à une humiliation certaine. Ne met-il pas de moitié (lecum sensi) dans cette conduite qu'il s'impute à lui-même son ami qui était un brave guerrier et qui alla tout de suite après la défaite de Philippes s'enrôler dans l'armée de Sextus? Avec quelle indignation Pompéius Yarus n'aurait-il pas rejeté son invitation à dîner s'il y avait pu voir une injure et le rappel d'une action déshonorante ! Pour qu'un tel souvenir fût exprimé, il fallait qu'il pût l'être sans faire rougir l'un et l'autre. Et certes, ils n'avaient pas à en rougir : c après avoir bien souvent vu de près ensemble leur dernière heure, quand ils servaient sous Brutus »,
0 ssBpe mecuni tempus in ullimum Deducle, Brulo militiae duce^
ils avaient encore fait leur devoir, tout leur devoir, dans les plaines de Philippes où le courage avait succombé, et
(1) Ce sont les deux premiers vers de l'ode.
la déroute finale n'empêchait pas qu'ils pussent mutuellement se rendre témoignage d'avoir bien combattu. Comment, sans cela, trouverions- nous dans les odes, les épodes, les satires et les épîtres d'Horace des allusions à sa carrière militaire si courte? Gomment surtout aurait-il eu l'audace de rappeler l'estime que Brutus avait eue pour lui €t de s'offrir à Mécène pour l'accompagner dans la guerre d'Actium « ?
Quelque satisfaite toutefois que fût sa conscience, il ne se félicita guère de cette participation aux luttes civiles, acceptée dans une heure d'enthousiasme, plus facile à comprendre chez un stoïcien comme Brutus que chez un homme ayant comme lui en ce moment une tendance prononcée pour répicurisme. Il ne renia point la cause qu'il avait défendue, mais il n'avait que trop de motifs de ne point s'applaudir d'une guerre dont les résultats Tautorisaient à se considérer comme un misérable jouet de la fortune. Les plus grands malheurs, en effet, lui étaient arri • vés en même temps. Son père, qu'il aimait tant, venait de mourir, et la propriété paternelle se trouvait confisquée ; Venuse ayant été désignée par les triumvirs comme une des dix-huit villes italiennes destinées par eux à recevoir sur leur territoire des colonies de vétérans, vous jugez de l'empressement mis parles centurions césariens à s*emparer des biens-fonds d'un tribun de l'armée républicaine. Il était revenu de Philippes non seulement privé de ses plus chères affections, mais, comme il Ta dit lui-même % tombé,
(1) Carm.y 111, 4, v. 25 sq.; Sat., I, 9, v. 29 sq.; Epist., 1,20, v. 23; Epod., I, V. 1 sq.
(2) De ce passage résulte clairement la preuve d'une conflscation qu*on a «Q le tort quelquefois (Cf Dillcnburger, Q. Horati Flacci...^ 1881, p. 2, note 6) de vouloir mettre en doute.
les ailes coupées, dépouillé du domaine familial et sans pénates :
Decisis humilem pennis, inopemque paterni
Et laris et fundi.
Kpw/.,!!, 2,v. 50-51.
La manière dont s'opéra ce retour 4e Macédoine nous est peu connue. Comme une de ses odos^ fait mention du danger qu'il courut un jour dans une tempête essuyée près du cap Palinure, Acron et, d'après Acron, plusieurs commentateurs suivants ont supposé que ce fut alors qu'il faillit ainsi perdre la vie; mais rien ne prouve qu'ils n'ont pas appliqué à cette époque un fait qui a pu tout aussi bien se produire dans une des excursions qu'il se plut à faire plus tard en cette partie de l'Italie^. 11 n'est pas prouvé non plus qu'il soit allé dans son pays natal avant de rentrer à Rome; sans doute, malgré la confiscation de sa terre, il pouvait avoir à y régler encore quelque affaire ; mais ce qui est certain, c'est que, s'il s'y rendit, il n'y resta pas longtemps. Rome, où il avait été élevé, où, grâce à son instruction supérieure, il avait noué de belles relations, ne devait-elle pas lui présenter, avec tous les attraits de la vie mondaine qu'il y avait entrevus, les plus rapides moyens de résoudre la grosse question dont il devait s'occuper avant tout, celle de vivre.
La spoliation dont il était victime ne l'avait pas, à la vérité, jeté dans un dénuement absolu. La part qu'il avait reçue, en sa qualité de tribun, du butin rapporté par Brutus et Cassius de leurs expéditions en Asie, n'avait peutêtre pas été perdue entièrement dans la débâcle de Philippes, et il tenait de son père quelque argent provenant de la profession de cooc/or que celui-ci avait fructueusement exercée jusqu'à sa mort. Ses ressources toutefois ne lui
(1) Carm., III, 4, v. 28
(2) Cf. C.Francke, Fasti Horatiani, 1839, p. 17; Dillenburger 7, Q. //or. Flac..., p. 5.
28 LIVRE TROISIÈME. Cl!. I, i.
permettaient pas Toisiveté et il fallait aviser. Il sut le faire avec autant de décision que de sagesse en achetant une charge de scribe à la questure*. Les scribœ quœstorii, chargés sous les ordres du questeur de la comptabilité du trésor public, formaient une corporation qui comptait un grand nombre de fils d'affranchis» mais qui n'en était pas moins honorable^ : des municipes importants se plaçaient sous leur patronage ; il y en eut qui arrivèrent aux charges curules'; et nous voyons par les inscriptions des monuments funéraires qu'Horace ne fut pas le seul à le devenir en sortant du tribunat militaire. Il n'y avait donc pour lui aucune déchéance à prendre cette situation^.
La pauvreté, à laquelle il se trouvait réduit, fut ainsi combattue. Loin de l'abattre, elle lui devint même un aiguillon qui Texcita à écrire des vers capables d'attirer l'attention sur lui :
Paupertas impnlit audax Ut versus facerera.
Epist., Il, 2, V. 51-52.
Et pour cela il s'abandonna librement au penchant qui le portait à la satire. Il se mit à la pratiquer sous deux formes
(1) 11 D'y a pas lieu de suspecter l'autorité de Suétone, qui dit : « S«Tiptum quœstorium comparavit. » Horace lui-même y fait allusion, Sat,, II, 6, V. 35 sq.
(2) Cicéron {In Verr. Act., Il, l. 111, 79), en relevant l'imlignilé de certains scribes, les compare à ceux des chevaliers qui par leur conduite compromettaient le second ordre de TÉlat et il ne parle qu'en termes flatteurs de la corporation tout entière.
(3) Aul. Gel., Xoct. AtU, VI, U.
(4) Peut-être ne la garda-t-il pas longtemps. Les uns, Orelli, Dillenburger, Stallbaum, etc., pensent qu'il y renonça alors qu'il fut devenu l'ami de Mécène ou dés qu'il eut reçu la propriété de la Sabine; les autres, Docderlin, TeulTel, Mueller, etc., qu'il ne s'en démit qu'en 3ï, c'est-à-dire une dizaine d'années après l'avoir prise. Voir, pour le résumé de cette question, H.Dittmar, dans le J.Jahresbericht ilber das staadtische Kônig Wilhelms- Gymnasiuni zu Magdeburg (Ostorn, 1892, bis Ostern, 1893), p. 19; et A. Cartault, Et. sur les SaL d'Hor. (Bibl. de la Fac. des let. de Paris, tom. IX, i899) pp. 9-10.
différentes : l'une lyrique, en ïambes énergiques qu'il modela sur les exemples d'Archiloque et qui entrèrent plus tard dans le recueil connu sous le titre général (ÏÉpodes ; l'autre tout à fait familière, en pièces qu'il intitula simplement Sermones et qui appartiennent à la satire proprement dite. A 1 exception de quelques morceaux comme l'ode à Pompéius Varus dont il vient d'être question, toutes les compositions qui datent des premières années de son installation à Rome sont essentiellement satiriques, et même d'un genre tout particulier, où le goût pour l'invective ne se dissimule pas, où la critique, directe et violente, use de peu de détours et de tempéraments. Il voulait qu'elles fissent sensation.
Sans doute aussi, le milieu dans lequel il vécut alors fut pour beaucoup dans le peu de retenue qu'on y remarque. Comme par nature il aimait le plaisir < et qu'à cette époque il apportait à la satisfaction de ses passions toute l'ardeur de sa bouillante jeunesse ', il s'était jeté dans le monde où l'on s'amuse: Son manque do ressources ne lui permettait pas d'y mener le train des jeunes riches qui dépensaient sans compter ; mais il était de ceux que voient volontiers les dames : il avait les yeux noirs ', le front intelligent, les cheveux beaux et bouclés, les traits réguliers, la taille courte et vigoureuse, un teint frais, non moins de feu dans le regard que dans le cœur, et son esprit, prompt à toutes les joutes, savait tourner les déclarations voluptueuses aussi bien que lancer contre un ennemi les traits acérés. Ses aventures galantes furent nombreuses. Je ne parle pas de la vieille coquette, riche et de naissance illustre, ancienne amante d'Amyntas de Cos,
(1) i Ad resvenerias intempcranlior traditur. » Suet., Vita Horat.
(2) Lui-même a rappelé le feu juvénile qui le rendait incapable de toute patience dans ses amours au temps du consulat de Plaocus : « Non ego hoc ferrem calidus juventa, Cousule Planco. » Carm,, III, U, v. 27-28.
(3) Quelquefois, à la vérité, ses yeux étaient rougis par la chassie; mais cette ioflrmité aussi légère qu'intermittente n'altérait pas les agréments de «a figure. Cf. Fried. Jacobs, Abhandlungen, t. IV, SS i^ «^ ^^t P- 304.
qui aurait voulu, paraît-il, se l'attacher non seulement en se rendant agréable par l'attrait de sa conversation et par les livres qu'elle lui donnait, mais encore en le flattant par des cadeaux de vêtements précieux qui auraient fait de lui, dans les festins^ le plus élégant des jeunes gens de son âge^ La chose, quelque dépravation qu*elle marque, n'est nullement en désaccord avec les mœurs de Rome, et nous savons que plus d'une patricienne, alors comme au temps de Juvénal \ ne craignait pas, pour captiver quelque jeune viveur en la même insuffisance de fortune que lui, de puiser dans ses richesses un attrait que l'âge et la beauté no fournissaient plus. Horace, que le désir du lucre ne tracassa jamais, si la noble dame réussit à le faire tomber dans ses bras, ne tarda pas à trouver la situation très pénible et à rechercher comme auparavant l'amour jeune et vigoureux. 11 le rencontrait chez les courtisanes. Son rôle d'ailleurs auprès d'elles n'avait rien de brillant. Quelque plaisir qu'elles eussent à l'avoir dans leur société, au milieu de leurs adorateurs ordinaires, elles ne pouvaient se donner à lui complètement. Les plus avides d*argent elles-mêmes étaient bien capables parfois de ne lui demander en retour de leurs faveurs que la vivacité de son affection'; mais comme il ne pouvait subvenir à lui seul aux dépenses d'aucune d'elles, il fallait bien que celle qu'il aimait le réduisît, pour ainsi dire, à ne remplir que les intermèdes. De là des cris il*indignation, des menaces d'abandon, des réconciliations suivies de querelles nouvelles, et finalement des ruptures inévitables. Les deux femmes à la mode qui, dès le début, touchèrent son cœur le plus vivement, semblent avoir été deux jeunes Grecques, Inachia* et Neaera^; comme toutes, elles lui
( 1) Pour cette coquette, doot le nom ue nous a pas été livré, voir les épodes VIII et Xll.
(2) Juvén., Sat.y I, ÂO. Cf. Martial, Epigr., XI, 23, 29, 62, etc.
(3) Ce fut le cas, par exemple, de Cioara. Voir Carm., IV, 1, v. 3-4; Epist.y I, U, V. 33.
{i) Epod., XI, V. 7-8; Epod,, Xll, v. 1-H5. (5) Epod , XV.
UVKE TROISIÈME. CH. I, 4. 31
firent des sermeats qu'elles oublièrent eu le trompant avec de plus riches» et, non moins volage qu'elles, sans se créer de mortels chagrins, mais courant d'aventure en aventure,, il alla porter à d'autres son ardeur amoureuse ^
Dans ce inonde interlope des courtisanes, où il rencontrait quelques grandes dames impudiques rivalisant avec elles et bon nombre de favoris d'Octave tels que l'endurci débauché Cupiennius, le prodigue Salluste, le riche chanteur Tigellius le Sarde, il coudoyait aussi les musiciens, tianseurs et acteurs qui donnaient des leçons à ces beautés^ ou qui fréquentaient chez elles ; leurs fournisseurs courant au-devant des prodigalités insensées des viveurs ; des usuriers rapacesàl'aflûtdequiconque, homme ou femme, éprou-
(1) Pour sauver la réputation d'Horace, on s'est efTorcé de supposer que, presque partout où il a parlé de ses amours et fait des aveux à son désa. vantage, il se serait attribué le rôle d'autrui et se serait en quelque sorte dédoublé en racontant des aventures Actives. Th. Oesterlen, par exemple iKomik und Hunior bei Horcu, 1885, pp. 113-118), considère comme irréelles les Épodes S, 11, U, 15. J. Hartmann (De Horatio poeta^ 1891, p. 149) entre dans le même ordre d'idées. L'exemple date do loin. iNous trouvons dans l'étude que W. TculTel a intitulée De Horatii amoribus [Jahns Archio, VI, 1840. pp. 3:25-374, Vil, pp. 648-650) l'exposé des systèmes essayés à ce sujet antérieurement à 1840; et nous voyons Patin luiluéme, dans V Appendice de sa traduction (pp. 425433). soupçonner fortement Walckenaer d'avoir regardé les choses sous un point de vue trop rigoureusement historique. « Qui nous défend de penser, dit-il, que ces pièces, si vraies par le sentiment, ne sont pas toujours adressées à des personnes réelles? » Sans doute, n'eu ne nous en empêche, et il se peut que deux ou trois fois par hasard l'imagination ail eu plus de part en ces récits que la réalité. Il ne faudrait pas voir surtout dans le reproche que se fait adresser le poète par Damasippc à la fln de la 3« sat. du 2« livre > mille puellarum, puerorum mille furores • un compte exact de ses passions dotous genres. Il n'en est pas moins vrai que sa complexion l'a entraîné dans une multitude de liaisons qui, dans les idées de l'antiquité, n'entachaient pas l'honneur comme chez nous, et qu'on s'écarterait bien plus de la vérité en les mettant toutes en doute qu'en les acceptant toutes. Alors pourquoi s'exercer à nous le représenter sous un jour autre que celui sous lequel il s'est montré lui-même 1 Pourquoi vouloir à toute force modifier çà et là un sens qui ressort, quoi qu'on fasse, de l'ensemble de ses confidences et deses aveux ? Restons vrais : l'étude de l'homme et du poète philosophen'en est pas moins intéressante.
32 UVRE THOISIËME. CU. I, 4.
vait le besoin de s'endetter; des parasites, fainéants, gourmands et flagorneurs ; des scurrœ, bouffons d'un genre d'esprit particulier dont les pantalonnades et les sarcasmes amusaienttoujours une société peu diCBcile sur le choix des plaisanteries; plusieui*s philosophes cynico-stoïciens, joignant à une morale sévère des mœurs relàchées,sectateurs grossiers et bavards d'une doctrine qu'ils rendaient attachante par un mépris aussi violent que possible des préji;igés; et des charlatans de tous genres, astrologues, chaldéens, magiciens, venus, comme la plupart des courtisanes elles-mêmes, de Grèce, d'Asie ou d'Egypte.
Un milieu si mélangé, qui certes avait l'avantage •d'offrir une large matière à une étude satirique des mœurs, n'était point fait en tout cas pour recommander la retenue du langage et les délicatesses dont on use d'ordinaire entre gens d'une société plus épurée. Il se peut donc que l'âcreté des premières compositions du poète tienne en partie aux habitudes de cette bohème à laquelle il s'était mêlé ; mais soyez certains aussi que, s'il est rendu compte de cette influence, il n'a rien fait au début pour l'éviter ; l'effet produit sur les lecteurs et leur curiosité ne -devaient que s'en accroître.
Lorsque mourut Tigellius le Sarde, ce fameux musicien qu'Octave traitait en ami et recevait couramment à sa table, l'occasion lui parut bonne pour entrer en scène en tirant quelque vengeance du triumvir qui l'avait dépossédé de son domaine patrimonial, et, sans diriger contre lui nommément des traits satiriques qui eussent été trop dangereux pour leur auteur, il osa s'en prendre aux vices auxquels on le savait enclin, censurer la conduiteet ridiculiser les défauts de plusieurs des hommes de son entourage que le public connaissait le mieux. Il désigna parleurs noms tous ces césariens qui, près d'Octave et du dictateur, s'étaient montrés empressés à partager leurs plaisirs et leurs débauches : avec les Cupiennus et les Crispus Sallustius il flt passer sous ses sarcasmes, sans déguisement aucun,les Galba,les Villius,les Cérinthus; ou, s'il lui arriva
de favoriser quelqu'un d^une appellation fictive Jl imagina celle-ci de façon que le nom véritable pouvait la remplacer dans le vers sans en rompre la mesure si bien qu'il devenait difficile de s'y tromper ; ce fut ainsi, comme on le croit généralement avec vraisemblance S que Mécène^pris à partie lui-même, d'une manière très anodine, il est vrai, figura dans ce défilé des amis du triumvir sous la figure de Malthinus « qui se promène la tunique flottante et tombant sur ses pieds — MaUhinus lunicis anUssis ambulal ».
Si l'on songe que cette composition satirique, remplie de personnalités atteignant tant de favoris du Jour, roule presque tout entière sur l'adultère, genre de dérèglement dont Octave s'était jusque-là montré scandaleusement friand **, on comprend la vivacité de Timpression que dut produire une œuvre si bien faite pour donner satisfaction à la malignité publique. 11 est rare d'ailleurs que ces sortes de coups d'audace nuisent au succès d'un débutant: son courage plaît au plus grand nombre; les ennemis de ceux qu'il atteint applaudissent à ses critiques ; et ceux qui craignent d'être attaqués, commençant à voir en lui an homme qui n'est pas à dédaigner, se sentent entraînés à concevoir déjà plus ou moins nettement le désir de se l'attacher. Toutefois le résultat le plus immédiat de la publication fut pour Horace la querelle que lui chercha toute une coterie du monde galant. Comme la plupart des personnages qu'il avait frappés de ses traits les plus acérés ap« partenaient à ce monde dont il n'avait parlé qu avec la plus grande désinvolture en mêlant tout ensemble c joueuses de flûte, vendeurs de drogues, porte-besace, actrices, bouf* fons et autres gens de cette espèce, hoc genus omne ^ », l'émoi y fut vif. Un certain Tigellius Hermogène, habile chanteur
(1) Porphyrion, Ad Sat , I, 2, v. 25. Cf. Wcichcrt, De Luc. Varii et Cassii Parm. oita et car/n., pp. 41-43; Ph. Bultmann, Mythologua, 1. 1, pp. 334-340.
(2) Voir p. 18 du volume précédent.
(3) Sat., 1, 2, V. 1-2.
comme Tigellius le Sarde et qui lui était attaché par .des lieus de parenté ou de patronage \ se mit à la tête des mécontents. Plusieurs des poètes médiocres qui, dans leur fécondité aussi sotte qu'intarissable, remplissaient les boudoirs de leur suffisance et de leur bavardage, s'associèrent à eux. On cria à la trahison ; on le^malmena. Mais c^a même lui devint favorable. Car de leur querelle sortit pour lui une ample matière à de nouvelles satires ; et comme il était accusé de caractère mauvais et de médisance envers ses amis, il dut peu à peu montrer a.ux gens douteux qu'il avait côtoyés et qui, pour ce motif, se targuaient, de ^i^ amitié, qu'ils s'étaient tout simplement trompés sur la nature de ses sentiments à leur égant Les, coups, qu'il leurportait en se défendant devaient. flair par. le. dégager de promiscuités comproipettantes,qui eussent arrêté le 46» veloppement de son talent.
personne alors ne suivait sans doute avec plus d'intérêt les diverses manifestations de son mérite naissant que Varius et Virgile, les deux meilleurs représentants de Ja grande école de poésie et avec qui il se trouvait en. rela-r tions. Dans ses premiers essais de satire familière et de satire lyrique ils voyaient nécessairement un auteur partageant leur doctrine littéraire et leurs goûts. Rien de tel pour, établir la sympathie entre écrivains, que d'avoir à lutter contre les mêmes envieux et les mêmes ennemis; et c'était ce qui leur arrivait à tous les trois pour l'école des Bavius et des Ma3vius qui ne cessait de les attaquer. Virgile, comme nous l'avons vu*, malgré la douceur de son
(1) Kirchuer, Qudsst. Horat,^ I, pp. 4245'.
(2) Voir le volume précédent, p. 290.
UVRE TROISIÈME. CU. i; 9. 35
caractère, n^avait pu s'empêcher de lancer contre eux un trait mordant dans une des Ëglogues qu'il venait de c6m'^ poser* ; et Horace, avec son tempérament agressif, s'exprtmait sur leur compte avec plus d'énergie, ne craignant pais d'écrire contre l'infect Maevius, oUiUem Mœvium, dans un moment où celui-ci partait en voyage, une ode entière*, qui lui souhaitait de devenir à la suite d'un- horrible naù^ frage la proie des oiseaux carnassiers.
Leurs relations et la communauté de leurs sentiments littéraires nous expliquent ainsi comment Virgile et Varius furent tentés bientôt de présenter Horace à Mécène. Ils n'eurent pas de grands efforts à fains croyons-nous, pour vaincre la répugnance de l'un ou de l'autre. Mécène, il est vrai, était très connu par son dévouement à Octave ; mais il n'occupait,. en somme, à titre . officiel, aucune grande situation, vivant avec indépendance et se disant pleines ment satisfait de sa qualité de simple chevalier ; il s'était fait une réputation spéciale de son affabilité envers les hommes de lettres et les artistes ; se tenir volontairement à l'écairt de sa maison, devenue le plus important des cercles littéraires de Rome, eût été pour le poète se priver sans raison valable d'un des moyens les plus sûrs de former ou de consolider les relations les plus utiles à son avenir; et de plus l'homme en lui-même, par la simplicité de ses manières, sa philosophie pratique et peu sévère, son goût des plaisirs, ne présentait rien qui pût lui déplaire. D'autre part, si les écrits d'Horace montraient qu'il' ne reniait pas ses anciens amis politiques, et s'il s'était permis un jour contre Mécène en personne un léger sarcasme, il n'y avait là-dedans aucun obstacle sérieux à la présentation : l'habile diplomate n'exigeait d'apostasie de personne, comptant sur l'œuvre du temps pour amener des réconciliations naturelles ; du trait malin décoché contre lui il n'avait fait que rire en homme d'esprit ; et sans doute même il avait
(1) Églog., III,' V; 90 : « Qui Baviuin non udit alnet tuacarmiilà, Mœvi. »
(2) Épod.,X.
36 UYRE TROISIÈME. CD. I, 5.
été charmé des vives attaques essuyées par certains personnages dont il n'approuvait certainement pas les privautés auprès d'Octave; n'avait-il pas la ressource d'ait* leurs, tout en accordant ce qui lui était demandé, d'y apporter beaucoup de réserve pour ne s'avancer ensuite définitivement qu'après examen de la personne et mûre réflexion ? C'est ce qu'il fit, d'après le récit qu'Horace luimême nous a laissé de cette première entrevue et de la manière dont se conclut leur amitié.
Dans la sixième satire du premier livre, en parlant des envieux qui, à cause de sa naissance, après lui avoir reproché jadis ses honneurs militaires, lui reprochent maintenant cette amitié, voici les détails qu'il nous fournit, non sans remarquer tout d'abord que les deux cas sont différents : c Mon grade, dit-il, on pouvait peut-être, sans trop d'iiyQstice, me l'envier ; mais il n'en est pas de même de ton amitié, que tu n^accordes qu'avec précaution, à ceux qui t'en semblent dignes et qui la recherchent sans intrigue. Dois-je, si je l'ai obtenue, m'en féliciter comme d'un bonheur dû au hasard ? non. le hasard n'a rien fait pour me présenter à toi. C'est l'excellent Virgile et après lui Varius qui t'ont parlé de moi. Admis en ta présence, je balbutie quelques mots sans suite, car mon trouble m'enlevait la voix, m'empêchait d'en dire plus; je ne me vante» ni d'être né d'un père illustre, ni de me faire porter autour de mes vastes propriétés sur un superbe cheval d'Apulie, je te dis ce que j'étais. Tu me réponds, suivant ton habitude, brièvement. Je me retire et, neuf mois après, tu me rappelles, tu m'autorises à me mettre au nombre de tes amis. Titre glorieux, dont je suis fier, d'avoir su te plaire, à toi qui parmi les autres sais distinguer l'honnête homme en l'estimant non d'après Fêtât de sa naissance, mais d'après sa vie et la pureté de ses sentiments. >
Dissimile hoc illi est ; quia noo. ut forsit hoDorem Jure mihi iovideat quivis, ita t« quoque amicum, Prsserlim cautum digoos assumere, prava
UVRK TROISIÈME. CB. I, 5. 37
Ambitione procul. Felicero dicere non hoc Me possim, casu quod te sortilus amicum. Nulla ctenim mihi te fors obtulit ; optimus olim Virgilius, post bunc Varius dixere quid essem. Ul veni coram, singulUm pauca locutus, Infans namque pador prohibebat plura prorari, Non ego me claro natum pâtre, noo ego circum Me Satureiano vectari rura caballo, Sed, quod eram, narro. Respondes, ut tuus est mos, Pauca. Abeo, et revocas nono post mense, jubesque Esse in aroicorum numéro. Magnum hoc ego duco. Quod placuit tibi, qui turpi secernis honesturo, Non pâtre prseclaro, sed vita et pectore puro.
Sat., \, 6, V. 49-64.
Ainsi la présentation avait été quelque peu froide et le poète avait dû se retirer assez peu satisfait de l'impression qu'il semblait avoir produite. Mais il se trompait, et sans qu'il eût intrigué, sans qu'il eût tenté aucune démarche nouvelle, au bout de neuf mois d'un silence qui parut suffisant au grand seigneur pour se convaincre de la délicatesse d'un homme bien décidé à ne chercher de rapprochechement par aucune bassesse, une invitation lui arriva et l'amitié fut scellée*. C'est sur ce titre d'ami qu'Horace, remarquez-le, affecte d'appuyer; car, bien que son talent d'écrivain ait été la cause évidente de sa première admission auprès de Mécène, il tient avant tout à fixer la nature des relations nouées avec lui : c'est l'estime seule de son caractère qui les a produites ; il ne s'assied donc pas à une table opulente comme un de ces humbles poètes qui doivent payer du tribut de leurs vers l'honneur qu on leur • fait ; les sentiments qu'il inspire le rendent l'égal de celui qui le reçoit.
Son introduction dans le cercle de Mécène n'exerça pas
(I) D'après les cakals qui semblent les plus vraisemblables, lA première présentatioo aurait eu lieu en février ou mars 38 et l'ad mission d'Horace dans le cercle de Mécène vers la fln de cotte annéo-là.
98 LIVRE. TROISIÈME. CU. I, â.
moins tout de suite. une grande influence sur la production de ses travaux littéraires. »
Mécène,partant bientôt après en ambassade auprès d'Antoine et se rendant à Brindes, lui flt la gracieuseté de lui donner rendez-vous pour accomplir en sa société ainsi qu'avec Varius, Virgile et plusieurs autres de ses amis un© bonne partie du voyage ; pour répot^dre à cette attention, Horace écrivit.presque aussitôt le récit, humoristique des incidents qui les avaient égayés : c'est la pièce qui se trouve classée la cinquième dans le premier livre de ses satires.
Dans la sixième, qu'il adressa directement à Mécène, on doit voir une suite, une sorte de résumé déf conversations tenues entre eux au -sujet de la carrière politique qu'il aurait pu s'ouvrir; Virgile et Varius, partisans d'Octave, n'étaient sans doute pas restés.étrangers à ces entretiens qui lui avaient montré la perspective dos honneurs;; et peut-être, tout simple scribe à la questure qu'il était, grâce à son ancienne 4ignité de tribun militaire et aux protections puissantes qui lui eussent été assurées, aurait-il pu avec succès briguer la questure^ Sous la question générale traitée dans cette composition, celle de savoir si les flis de famille, même sans capacité, doivent être préférés dan&les magistratures à des hommes nouveaux intelligents, il y a une question personnelle qui venait d'être débattue ; il est £ac|le de s'en apercevoir à la manière dont il examinait le çujet sous un point de vue spécial en se mettant constamment en scène : bien qu'il défendit chaleureusement, comme il était naturel dans sa situation, les idées libérales que professait Mécène sur le préjugé* nobiliaire, il lui expliquait très nettement que les honneurs ne le tentaient point, qu'il n'échangerait jamais coatre les misères et les lourdes chaînes de l'ambition le bonheur et l'ipdépendance d.esa médiocrité. .$ , •
(1) Cf. p. Willeins, Notes de critique et d*exégèse sur Horace^ 0«n« sal. du 1" lio., dans le^ Bulletins de VAcad. roy,. de Belgique^ 2»e série, t., XXXV, no» 2 cl 3, 1873.
Les satires i, 8 et -9' furent aussi composééis dans des èirconistabces se rapportant à Mécène . L'Une a trait à la transformation que Mécène opérait aux Esquilies qiïî» jusque-là quartier malsain téservé aux détritus de la ville, au cimetière des esclaves et aux réunions de gens de mauvaise vie ou de sorcières nocturnes, devenaient un lieu salubre, une des belles promenades' de Rome. L'autre est le récit très piquant d-uûe- de- des rencontres importunes alixquelles Horace se trouvait ërxposé depuis que les intrigants croyaient pouvoir pàlMtirlar^river à se ménager une introduction dans la maisô^dcf'Kéhepersonnage. ' La satire 1, 1 n'est le résultat* d^àircun fait particulier : elle traite de l'ordinaire folîe dés hommes qui, toujours- mécontents de leur sort, ne connaissent que les peines d'acquérir sans jamais trouver le moment de jouir de ce qu'ils oùt acquis; mais comme Mécène pas plus que lui ne participait à cette folie et que cette exception marquait singulièrement l'affinité de leurs deux caractères, il écrivit à son intention et lui dédia cette pièce qui, bien que composée vraisemblablement une des dernières du premier livré, se trouve en tenir la tête comme une dédicace générale où sont exprimées lés idées qui concordaient le mieux avec leur manière à tous deux d'entendre la vie.
Nous trouvons enfin dans celle des épodes qui furent composées en même temps que les satires du premier livre une pièce de circonstance, très anodine, dont le sujet n'est autre qu'un incident léger de la table de Mécène ^ On y avait servi un mets où lail surabondait, et pour l'amusement de son hôte, Horace composa une boutade poétique où, après avoir pris un ton solennel qui contraste plaisamment avec le peu d'importance du sujet, il finit en riant par lui souhaiter, si jamatis il prenait goût à parejl mets, de voir sa jeune maîtresse se dérober à ses caresses.
Tout cela montre combien d'çpcasions lui furent fournies, dans les premières années de développement de son
(1) Epod., III.
40 LIVRE TROISliME. CU. ï, 5.
talent poétique, par la fréquentation de Mécène. Mais ce n'est pas le seul avantage qu'il en tira. Quoiqu'il s'àbsttnt absolument de rien solliciter et qu'il mit une sorte de coquetterie à se déclarer même alors satisfait de son sort» son opulent ami, aussi généreux que riche et qui comprenait combien un grand mérite peut se trouver arrêté dans sa marche ascensionnelle par la nécessité de se préoccuper des besoins de la vie quotidienne» le mit à même de ne plus avoir ce souci. Lui fit-il, avant de lui donner sa propriété de la Sabine, quelques cadeaux d'argent? C'est possible, bien que nous ne trouvions nulle part aucune trace de ces premières libéralités; mais le don de la propriété, qui n'est pas douteux et qui, d'après les calculs les mieux établis, date de l'époque où fut publié le premier livre des Satires, c'est-àdire de la fin de l'année 35ou au plus tard de l'an 34,changea très sensiblement la situation matérielle d'Horace. Jusquelà il avait vécu, comme nous le fait voir la satire I, 6, on ne peut plus simplement, s'enquérant lui-même au marché du prix des denrées, mangeant au milieu de la journée tout juste ce qu'il fallait pour ne pas rester jusqu'au soir l'estomac vide, et se contentant, le soir, pour le repas principal, de légumes, de pois chiches et de petits gâteaux ' : trois esclaves suffisaient au service de sa maison et la modeste vaisselle que portait le petit buffet de marbre blanc de sa salle à manger était en simple terre de Campanie '. Avec les satires du deuxième livre, nous le trouvons tout à coup dans une aisance moins médiocre. 11 a une habitation en ville et une autre aux champs ; la première n'est plus réduite à une simplicité telle qu'elle ne puisse avoir ses parasites qui ne la quittent qu'en maugréant lorsqu'il reçoit subitement une invitation à souper chez Mécène'; l'autre est assez bien aménagée^ pour qu'il puisse, quand il le vent.
(1) Sat., I, 6, V. ili; 147-128; 115.
(2j Id. V. 116-118.
(3) Sat., Il, 7, V.35 37.
(4) Sat.y II, 3, V. 10 sq.
7 séjourner en plein hiv^ravec ses livres d'étude; cinq métayers et huit esclaves y sont occupés au travail des terres * ; et» sans que la table y brille par aucun luxe, des voisins et des amis prennent plaisir à venir s*y asseoir pour converser avec lui en buvant à leur guise*. Il est au comble doses vœux, il trouve même que la réalité les a dépassés. € Un bien de médiocre étendue, s*écrie-t-il, un jardin, une source d'eau vive à côté du logis, et même un peu de bois, tel était mon rêve. Les dieux ont Tait pour moi beaucoup plus et beaucoup mieux; c*est parfait; je ne leur demande plus rien que de m'assurer la jouissance de leurs présents ! > '.
Quelle était donc cette propriété qui fit son bonheur? Les érudits ne manquèreut pas, dès la Renaissance, de s'attacher à une question qui présentait un vif intérêt pour tous les lettrés amis de notre poète; mais leur science erra longtemps. Flavio-Biondo, un des archéologues italiens les plus renommés du xv« siècle, celui qui découvrit à Milan le Brulus de Cicéron, l'auteur d'études topographiques et historiques très remarquables sur l'ancienne Rome et l'ancienne Italie, ayant, dans son lialiaillusiraia*, placé à Vaccofie, non loin de Réate, le temple de la déesse VactMa dont Horace parle comme d'un temple en ruine fanum pulre Vacunœ YQisin de sa maison^, il s'en suivit des erreurs diversement répétées par un grand nombre
(1) Epist,, 1, 14, V. 34; SaU, 11, 7, v. 118.
(2) Sat, 11,6, V. 67-70.
(3) Sa<., Il, 6, V. 1-5.
{i) Ouvrage publié par aoD fils Gaspard Biondo, en 1474, Rome, în-4. Cf. lib. I, De Umbria.
(5) Episi., I, 10, V. 49.
d'antiquaires! Holstenius, savant allemand, fut le premier qui» vers le milieu du xvir siècle, enlara dans la bonne voie; son ami Cluvier^ venait, sans en tirer les 'conséquences qu'il fallait, de reconnaître dans le bourg moderne de Vioh véiro l'antique Farta (meu^ Varia) qu'Horace nous indique comme la ville la plus voisine de son domaine où ses métayers se rendaient les jours de marché'; lui, s'avança plus nettement : il retrouva dans lé petit ruisseau qu'on appelle la Licenza et qui se jette dans l'Anio à deux milles de Yicovaro, la Digeniid dont Horace vante les eaux fraîches et salutaires ' ; il voulut voir aussi dans lo village dé /tocco- Giovine, perché dans les environs sur un rocher pointu, le temple en ruine de Vacuna, une inscription rapportant que l'empereur Yespasien a réparé en ce lieu le temple de la Victoire {œdem Victoriee restiluU) et la déesse Vacuna, dans la religion Sabine, n'étant autre que la Victoria des Romains. Les archéologues se mirent alors à discuter sur ces conjectures et dans la contradiction des opinions chacun se livrait à son caprice, lorsque enfin, un siècle plus tard, une inscription* découverte dans le village de Bardelà, à trois kilomètres de Vicomro, vint confirmer d'une manière définitive les suppositions émises par Holstenius ; elle restituait en efiet à cette localité son ancien nom de Mandela qui est celui que cite Horace en parlant des eaux de la Digenlia :
Me quoJies reficit gclidus Digcntta f ivus , <)uem Mandela bibit.
Restait à préciser, dans ce pays bien délflni et parfaitement conforme aux descriptions du poète, l'emplacement de sa villa. L'abbé français Capmartin do Cliaupy * et l'abbé ita-
(1) Itnlia antiqua, 10!i4, ih-fol., p. 783.
(2) Epist., I, U, V. 3.
(3) Epist., I, 18, lui.
U) Orclli, /M,srr. /«r., 101. ^'' " '' '
(5) Dêcoucerte de la maison de campagne d'Horace^ Rome, 1767-1709. 3 vol. in-8.
Ifen Bomini'co de Sanctis* y travaillèrent sans tarder et presque en même tem^ps ils crurent le découvrir en un point de la vallée qui leur présentait quelques débris de n^urs et de pavés antiques sur la rive droite de la Licenza un peu au nord d*une vieille église en ruine qu*6n appelle Madonna délia casa. Les preuves qu'ils donnèrent à Pappùi de leur découverte, pour laquelle ils se ^disputèrent avec animosité la priorité, furent immédiatement adoptées par le monde savant et restèrent longtemps incontestées; maintenant encore les érudits italiens acceptent comme définitifs les résultats acquis par eux *. Cependant Noël des Vergers', d'accord avec Pietro Rosa, le savant bien connu pour sa. Carte lopographique de l'ancien Latium et par ses mnombrablesexplorationsarchéologiqueset géographiques €Pn Italie, s'en est écarté, et M. Boissier *, si compétent en la matière, penche assez fortement vers son opinion, d'àppès laquelle rhabitation en question se serait trouvée, non pas un peu au nord, mais à l'ouest et plus près encore des r-aines actuelles de la MadonnU délia casa^. Quoi qu'il en
(1) Disaertasione sopra la villa di Orasizio FlaccOj 1768.
(2) Voir Tito BerlT, La oilla di Orœtio dans la Fan/ulla delUz domenica, du l"- nov. 1885 ; Â. Mazzoleni, La villa di Quinto Orojsio FI. dans la Rioista di Filologia, t. 19, 1891, pp. 175 2i1.— Cf. Dr Sdlih^ Dos Sabinische Landgut des Horoji, (Progr. de Schwerin 1. m., 1896).
(3) Vie d* Horace, chap. iv.
(A) Nouoelles Promenades archéologiques, chap. i, S 3.
(5) Noël des Vergers objecte entre autres choses : 1® que les débris des murs et des pavés antiques découverts par C. de Chaupy et de Sauctis sont ceux d*un édiOce qui date de la décadence de l'empire et par conséquent ne prouvant rien ; 2<» qu'Horace ayant toujours parlé de sa maison comme d*uo Heu élevé, on ne doit pas la placer ^au fond de la vallée; à» que la source qu'on indique dans le voisinage afin de se conformer à ce qu'il a dit n*en est pas une à proprement parler et qu'on se trouve oblige d'appeler de te ïiom un simple rasseinblement de filets d'eau. Il priéfére alors placer la villa sur un plateau élevé qui réponde à l'expression employée • m arcem remooi » ; il montre que le mont Lucrétile, dont l'ombre la protégeait (Carm., I, 17, v. 1-4), est le Cargneleto d'aujourd'hui qui s'appelait encore dans les chartes du moyen âge mons Lucretii; enfin il trouve prés de la place qu'il choisit sur un terrassement artificiel i^yant vrai-
soit de cette divergence d'avis, il est certain qu'elle n'était en aucun cas éloignée de l'endroit marqué par Tantique église.
Il importerait surtout de connaître l'importance du domaine entier^ quelle en était l'étendue et ce qu'il rapportait. Pour s'en rendre compte, il ne faut pas, croyons-nous, s'attacher, au sens absolu de quelques diminutifs dont il se sert parfois : S'il dit quelque part ma maisonnette (villula ')# mon petit champ (agellus'), ce n^est là sous sa plume qu'expressions qui marquent et le vif amour qu'il porte à sa propriété et la comparaison qu'on peut établir entre elle et les domaines si vastes des riches patriciens et chevaliers à rimmense fortune desquels sa modeste aisance ne saurait se comparer. On voit partout ailleurs le véritable sentiment qu'il éprouve à la vue de son bien : c Tu m'as fait riche ; Tu me fecisli locupklem* » — € Ta libéralité m'a enrichi sufflsamment et au-delà ; Satis tuperque me benigniUu tua cfttovil* », répète-il à Mécène; et les indications que nous recueillons cà et là dans ses écrits nous montrent assez que sa villa doit être considérée comme autre chose qu'un de ces trous qui servent simplement de retaite à un homme de lettres en ses heures d'isolement. Si l'habitation par elle-même était simple, si c on n'y voyait ni lambris ornementés d'or et d'ivoire, ni superbes entablements de marbre du mont Hymette, ni colonnes taillées dans les carrières de rAfrique^ », elle offrait cependant toutes les
semblabicment servi (l*aire à une maison une source véritable et abondante dans laquelle se reconnaît celle dont Horace a dit : c Fons etiam rioo dare nomen idoneus p {Epist., I, 16, v. 12); car elle forme un roisseaa qui se Jette dans la Licenza et celle-ci ne prend de nom qu*à partir da point où elle le reçoit ; celte fontaine est même appelée par les gens du pays Fonte delV Oratini de sorte qu*on peut se demander si c'est par un simple effet du hasard qu'on lui a conservé un nom si semblable à celui du poète.
(1) Sar, 11,3, V. 10.
(2) Epist., I, H, V. 1.
(3) Epist., 1, 7, V. 15.
{A) Epod., I, V. 31-32.
(5) Carm,^ II, 18, v. 1-5.
commodités de la vie*. Quant au reste, l'étendue et l'im* portance n'en étaient certainement pas à dédaigner ; car il n*en avait point gardé l'exploitation entière à son compte ; les terres qu'il avait affermées ne comptaient pas moins de cinq métayers, cinq pères de famille qui y avaient chacun une maison et qui se rendaient régulièrement à Varia pour traiter leurs affaires personnelles et remplir leurs devoirs de citoyens* ; celles entre autres qu'il s'était réservées réclamaient les bras de huit esclaves'. Toutes ces terres s^étendaicnt au-dessus et au-dessous de son habitation depuis les hauteurs jusqu'aux bords mêmes de la Licenza avec des cultures et des produits divers. Dans le haut, la partie la moins productive, il n*y avait pas que des buissons « donnant en abondance leurs prunelles et leurs ronges nïomoirillcs », il y avait aussi c des chênes et des j'euses formant, sur plusieurs yu^ères, un bois qui fournissait au troupeau une large récolte de glands tout en récréant le maitre de son ombrage ^>. Le bas, qu'inondaient parfois, après de fortes pluies, les débordements de la rivière contre lesquels il devenait nécessaire de construire quelque digue', se couvrait de vastes prairies et de gras pâturages. La partie moyenne était la plus riche ; il y poussait des blés magnifiques, des récoltes c qui ne trompaient Jamais son attente* ». Aussi devons-nous supposer qu*il s'était
(1) Voir p. 41.
(2) Eput., I, U, V. 2-3 :
« habitatum quinquo foris.
Quioque boaos solitum Variam dimiUcro patres. »
(3) Sat, II, 7, V. 118.
{A) Epist, I, 16, v.8-10; Carm., III, 16, v. 29.
(5) Epiât., I, U, V. 29-30.
(6) • Segetis certa.fides me»». Carm., III, 16, v. 30. — Jo ne mets pas de vignes dans la propriété d'Horace. Lé poète semble i)ien cependant dire à 3lécéne qu'il lui fera boire un produit de sa récolte lorsque, dans une invitation à dincr (Carm., I, 20,, il lui annonce - un médiocre vin de la Sabine quMI a scellé de ses mains dans une poterie grecque • ; mais un passage de l'épître xiv du livre I (v. 23) est si négatif au sujet de la possibilité de cette culture chez lui que Je juge plus prudent de n'en pas parler.
46 LiVKi!: TROisi|i;^E. qii. i, 6.
abstenu de trop empiéter sur ces^ chapips si féco^d^ pour •donner de larges proportions au jardin d'agrément .donjb-il avait, selon l'habitude, orné sa maison : cette retenue e$t •d'autant plus probable qu'elle répondait à la modestie de ses mœurs et que nous le voyons, dans une ode où il a pri^ à partie le luxe de son siècle, s'élever assez vivement contre la prodigalité des propriétaires ruraux qui consacraient < à des parterres de violettes, à des plants de myrtes, à toutes sortes de choses n'intéressant que l'odorat, t^otorta, £t myrlus et omnis copia narium », de vastes espaces qu'un maître intelligent sait employer d'une manière plu^ utile * .
Quel plus grand agrément d'ailleurs eût-il pu prêter à sa propriété que celui qu'elle lui offrait ? Lire ses poètes favoris, se livrer à la composition de ses vers ou se reposer, soit à l'ombre des grands chênes de la colliney^soit sur les bords du ruisseau dont il entendait courir les eaux, soit près de cette fraîche et limpide fontaine qui, jaillissant sous une yeuse ombreuse, lui rappelait, avec la fontaine de BandusieS des souvenirs de son enfance et de son pays natal, n'était-ce pas un bonheur parfait, alors surtout qu'il savait que, dans cette vallée retirée, dont la beauté quelque peu sauvage n'avait rien de comparable aux attraits des sites fréquentés comme Baïes, Tibur et Préneste, personne ne viendrait jamais do Rome troubler sa tranquillité ?
Le calme, avec la parfaite conscience de son indépendance, voilà ce qu'il goûtait et ce qu'il prisait bien plus que tous les revenus annuels qu'il pouvait en tirer. Lorsque, l'été venu, chacun se sauvait de la grande ville pour •échapper à une chaleur torride, ou que, l'hiver; la froide influencedes neigesdu mont Albain s'y faisait sentir', s'il ne <;raignait point de retrouver à la campagne quelques-unes
(1) Cann.y 11, 15, v. 5 sq.
(â) Bandusic élail dans le voisinage do Véiiuse.
(3) Epist,, I, 7, V. 10,
des mille importunités de la vie mondaine, lui-même allait, comme les élégants et les riches, dans leurs séjours préférés, c daçs le frais Préneste, sur le coteau de Tibuc, près des eaux de Baies » ;
(i'Vi . . Seu mihi frigidum Praenesle, seu Tibur supinum, Seu liquidas placuere Baiae * ;
mais pour peu qu'il éprouvât le besoin de s'isoler et do s'appartenir, c'était dans sa chère retraite de la Sabine, également bien abritée contre les intempéries de l'hiver et les ardeurs de la canicule', qu'il s'empressait de se réfugier. Il ne lui fallait pour s'y rendre à dqs de mulet, sans se presser^, que deux jours à peine en passant la nuit dans quelque auberge de Tibur*; et dès qu'il y arrivait, il se sentait si bien allégé de tout souci, de tout ennui, qu'il lui semblait c retrouver la vie et la pleine possession de lui-même t^^. Plus il y venait, plus il s'y attachait ; et plus aussi s'accroissait sa reconnaissance pour Mécène qui avait, avec tant d'attention affectueuse, compris ses goûts et si généreusement assuré, par un don supérieur à ses besoins, le bonheur de toute sa vie.
Mais cette reconnaissance ne le fit jamais s'abaisser devant Thomme puissant qui l'avait- accueilli dans son intimité ; jamais il ne lui sacrifia sa dignités II lui fallut
(i) Car/ni, III, 4, v. 22-2i.
(2) EpisL, I, 16, V. 6-8. Cf. Epist., I, 10, v. 15-17.
(3) Le trajet n*était que do 45 kil. environ.
(4) D'après ud passage de Suétone (Vit, Horat.), on pourrait croire q&*H6race possédait une maison à Tibur, mais lui-même nous affirme lo contraire, en disant dans la xviii* ode du livre 11 : • Satis bcalus unicis Sabinis ».
(5) Epiêt.^ 1, 10, V. 8-^ : • Vivo et re^^uo, simul ista rcliqui, quœ vos ad cslum effertis... »
pour cela tout à la fois beaucoup d'habileté et de fermeté de caractère ; car rien ne crée de situation délicate et difBcile comme Tamitié d'un grand» et quelque sympathie qu'il y eût entre eux, il ne manquait pas de points sur lesquels des froissements dangereux eussent pu se produire.
Songez d'abord que Mécène avait des prétentions à la poésie et composait des vers qui n'étaient pas ceux d'un poète admirable ; prenant plaisir à les lire à son entourage, il devait naturellement tenir surtout à l'approbation de ceux dont il appréciait le plus le talent poétique. Horace se voyait ainsi placé presque dans la fâcheuse alternative ou de blesser l'amour-propre de ce cher lecteur ou de s'infliger à lui-même la honte de louer devant des connaisseurs ce qu'il jugeait, en vérité, très peu digne d'éloge. Il trouvait cependant le moyen de se tirer d'affaire en homme d'esprit ; car Mécène, qui d'ailleurs n'était pas affligé de toute la susceptibilité d'un écrivain de profession, ne lui témoigna jamais de mécontentement de sa sincérité, et d'autre part rien ne montre mieux la réserve qu'il savait gar> der à cet égard que le soin absolu qu'il a pris dans ses écrits, tout en lui accordant le titre de savant, docte Mœeenas^, de n'y introduire aucune louange ayant spécialement trait à ses vers.
Il y avait aussi dans le code des habitudes luxueuses et mondaines auxquelles s'assujettissaient la plupart des riches qui fréquentaient chez Mécène bien des règles en désaccord avec les principes de mesure et de modération qui faisaient la base de la philosophie d'Horace. Ces modes avaient leurs ridicules contre lesquels il lui eût été impos* sible de ne pas exercer sa verve; et dès qu'il se livrait à son inspiration, quelques-uns des sarcasmes dirigés contre tel ou tel personnage de cette société aristocratique rejaillissaient nécessairement plus ou moins sur Mécène lui-même. Lorsque, par exemple, dans ce temps où l'or-
(1) Epist., \, 19, V. I. — 11 n'a loué que ses Mémoires. Cf. p. 13:2 da volume précédent.
ganisation d'un grand dîner était devenue une grosse affaire qui méritait les plus sérieuses méditations, il dépeignait, dans la quatrième et dans la huitième satire du deuxième livre, un Catius et un Nasidiénus Rufus, Fun, philosophe épicurieu, expliquant gravement des préceptes culinaires mis au rang de ceux des plus grands sages de la Grèce. l'autre, aussi entiché de faste que d'art du même genre, inventant à l'usage de ses convives toutes sortes de sauces et de mets pour la plupart très peu réussis, il atteignait à coup sûr en quelque partie le maitre de l'opulente maison del'EsquiliD qui, à sa table, ne négligeait pas de se montrer, comme Catius, un assez grand docteur en gastronomie, et qui, non moins que Nasidiénus, aux invitations duquel il se rendait, se flattait d'innovations dont la bonté, si nous en croyons Pline le Naturalistes n'égalait pas l'origioalité puisque aussitôt après lui on les abandonna. Pour lui faire accepter une telle critique des mœurs auxquelles lui-même participait, pour la lui rendre agréable et l'en faire rire volontiers, il devait, vous en conviendrez, non seulement user d'un doigté bien délicat dans le maniement dpson instrument satirique, mais encore l'y préparer habilement dans ses entretiens en lui faisant entendre sans doute la différence qu'il établissait entre ceux contre qui se dirigeaient ses railleries, parce que leur emphase n'était que ridicule, et lui, dont la situation toute particulière expliquait, en son grand état do maison, son luxe de jouissance bien ordonnée et la recherche d'une réputation de bon goût en toutes choses.
De quelque manière qu'il Texerçàt, l'habileté, en tout cas, suffisait à elle seule pour lui faire surmonter ces diverses sortes de difficultés. Mais il pouvait en naître d'autres, plus graves, qu'il prévoyait et contre lesquelles il se mettait résolument en garde : il ne voulait pas que son amitié pût devenir la cause d'une sorte d'humilité ou de
(1) « Pullos mularam epulari Masccnas instituit... pust eum interiit aactoritas saporis. » Hist. Nat,j VUI, i3 ad Un.
servitude qui l'eût dégradé à ses propres yeux, et il se tenait coDstammentprêt à exercer sa fermeté pourrenoacer sans hésitation à une fortune dont le bienfait aurait pris un poids singulièrement lourd du jour où il aurait fallu le payer de sa dignité et de son indépendance. Non pas qu'il redoutât que Mécène, de propos délibéré, le réduisît jamais à cette extrémité : la considération et laffection dont il se voyait honoré par lui, la magnanimité et la délicatesse d'âme dont il le savait doué, lui commandaient de rejeter bien loin toute supposition semblable. Mais enfin il n'est point de liaison nouée si étroitement qui ne puisse, à quelque moment, se trouver tout à coup rompue par un diflërend imprévu ; il n'aurait pas consenti alors à commettre une bassesse en conservant la possession d'un bien provenant de cette amitié désormais perdue ; et c'est ce qu'il lui donnait à entendre, lorsque, dans une des odes qu'il lui adressa, il ne craignait pas de lui dire :
Fortuna, saevo laeta negotio et Liidum insolentem iudere perlinax, Transmutai iuceitos honores,
Nunc mihi, nunc alii benigna.
Laudo roanentem ; si celcres quatit Pennas, resigno quae dédit, et mea Virtutc me involvo, probamque Pauperiem sine dote quœro.
Carm., III, 29, v. 49-56.
La Fortune, que n^jouissent son cruel office et les jeux insolents où elle se jouo sans relâche, promène ses faveurs incertaines, clémente aujourd'hui pour moi et demain pour un autre. Si elle me reste fidèle, je Ten remercie; mais qu*elle agite ses ailes fugitives, je sais renoncer à ce qu*elle m'a donné, je m'enveloppe de ma vertu, et rhonneur dans la pauvreté sans dot, voilà dès lors tout ce que je veux.
Et puis, même sans différend amenant une rupture déclarée, il peut se faire que l'amitié qui, sans en avoir conscience, est parfois égoïste, émette des exigences qui, surtout chez un plus puissant que nous, prennent sous la
forme obligeante, un caractère tyrannique :^telle était la principale crainte d'Horace» et il avait raison ; car nous voyons, par une de ses.épîtres que, s'il s'était laissé aller à trop de complaisance, sa liberté aurait fini par être sérieusement menacée. Il était parti à la campagne au commencement d'août en disant qu'il n'y resterait que cinq jours et le moijs entier venait de js'écouler sans qu'il donnât aucun signe de retour, lorsque Mécène, qui se passait de plus en plus difficilement de sa société, lui rappela sa promesse et l'invita très instamment à revenir auprès de lui. Y eut-il alors dans ces instances quelque parole amère ou quelque insinuation fâcheuse sur un manque de reconnaissance, ou bien, comme le suppose Walckenaer \ apprit-il simplement, en recevant l'invitation pressante'de Mécène, que les flatteurs et les parasites de celui-ci dans une conversation malveillante avaient tenu sur son compte des propos de ce genre, toujours est-il qu'il crut devoir établir à tous les yeux la situation qu'il entendait se réserver à jamais. Et de là l'épître septième du livre premier. Loin de s'excuser de n'être pas revenu tout de suite, il explique le^désir qui lui est venu de passer d'abord l'automne dans la Sabine, puis l'hiver sur le bord de la mer, en compagnie de ses livres, pour ne rentrer à Rome qu'avec les zéphyrs et la première hirondelle « cum zephyris et hirundine prima » ; le terme qu'il fixe à son absence est d'autant plus éloigné qu'il veut affirmer davantage le droit qu'on semble lui avoir contesté, et, tout en présentant à Mécène l'expression nouvelle de sa vive reconnaissance du bienfait qu'il a reçu, il lui déclare que» son affection ne dépendant nullement de ce don, il préfère le lui rendre s'il doit y voir le prix de son indépendance. Tout cela, dit avec beaucoup de grâce et d'esprit, est entremêlé de fables ingénieuses et admirablement présentées ; mais, quelque ménagement que ces contes y apportent, la moralité qui en ressort sert chaque fois à confirmer sa franche déclaration en termes aussi
(i) Hist. de^ la oie et despoé». d*Hor.y Liv. ix, $ii.
précis qu'énergiques. Raconte-t-il en cinq vers Tapologne du renard et de la belette : '
Forte per anguslam tenuis vulpecula rimam Repserat in cumeram frumenti, pastaque rursus Ire foras pleno tendebat corpore frustra. Gui mustela procul : a Si vis, ait, efTugere istini^, Macra cavum répètes arctum, quem macra subisti. » '
Un renard tout fluet s'était glissé, par un trou très étroit, dans un tonneau de blé, et, après s*y être engraissé, faisait de vains efforts pour en sortir. Une beleUe, qui était tout près, lut dit : <c Veux-tu te sauver de là? maigre tu es entré par le trou, maigre tu en sortiras ».
il i^oute aussitôt :
Hac ego si compellor imagine, cuncta resigno : Nec somnum plebis laudo, satur altiHum, nec Otia divitiis Arabum liberrima muto.
Si Ton veut m'appliquer cet apologue, je suis prêt à tout rendre : je ne suis pas de ceux qui veulent le sommeil du pauvre après s*ètre rassasiés de bonne chère, et je n'échangerais pas contre les trésors de TArabie mes loisirs et ma liberté.
Dit-il ensuite l'histoire plus longue de l'honnête crieur public Yultéius Menas, qui, après avoir reçu un don d'ar» gent du grand orateur Philippe, se trouve en proie à tant de soucis qu'il vient le rendre à son bienfaiteur pour retourner à sa première vie, il en tire cette conclusion :
Qui scmel aspexit quantum dimissa petilis PrsesteDl, malure redeat, repetatque relicta.
Une fois qu'on a reconnu combien ce qu'on a dédaigné l'emporte sur ce qu'on a désiré, il faut revenir au plus vite sur ce qui a été fait et reprendre ce qu'on a laissé. •
Mécène se tint pour averti et laissa désormais à son cher poète toute la liberté dont il éprouvait le besoin. La loyale
protestation de Tua et la noble condescendance de l'autre à récouter font également honneur à tous les deux. ■ S*ll était nécessaire de chercher dans les écrits d'Horace d'autres preuves de l'honnêteté avec laquelle il observait l'art si difficile de pratiquer l'amitié d'un grand personnage, on les trouverait encore dans plusieurs compositions qu'il a consacrées précisément sur ce sujet à l'exposition des préceptes suivis par lui-même. Les épîtres 1, 17 et 18, adressées à des amis qu'il conseillo, en sont pleins. On y voit la discrétion et le désintéressement qu'il apportait en ses illustres relations, son attention continue à ne les exploiter dans aucun intérêt ni de vanité ni de cupidité» la différence surtout qu'il établissait entre le rôle de l'amitié et celui de la flatterie, le soin enfin qu'il prenait d'éviter un autre excès non moins condamnable que la basse courtisanerie, lequel consiste, sous le prétexte d'amour de l'indépendance, à se targuer d'une grossière rudesse qui n'est que la parodie de ce généreux sentiment. « Tu craindras, dit-il, de te montrer en flatteur après t'être donné pour ami. Autant, par son air et ses sentiments, une femme honnête ressemble peu à une courtisane, autant le véritable ami diffère du perfide flatteur. Il y a un vice tout contraire et sinon plus grave peut-être, c'est une rudesse sauvage, choquante, insupportable, qui se fait un mérite de cheveux coupés ras et de dents noires, prétendant au nom de franche liberté et de vertu véritable. La vertu, c'est le milieu entre deux excès dont elle se tient également éloignée. »
Metues. . ,, «. • •
Scurrantis speciem prsebere, professus aniicum.
Ut malrona meretrici dispar erit atque
Discolor, iDÛdo scurrae distabit amicus.
Est huic diversum vilio vitium prope majus,
Asp^ritas agresUs et ÎDConciDua gravisque,
Qus se commendat tonsa cute, dentibus atris,
Dum vult libertas did mera, veraque virtus.
Virtus est médium vitioniiD et utrimque reductum.
Kpist., I, 18, V, i-9.
La nature réelle des rapportsqui lièrent Horace à Mécène nous est donc attestée de toutes les manières possibles et nous ne pouvons que nous étonner 4u manque d'examen ou d'équité qu'on a si souvent témoigné en n'y voyant ou en ne voulant y voir que ceux d'un riche protecteur des: lettres et d'un poète besogneux.
La même injustice devait à plus forte raison se produire à propos des relations plus hautes encore qu'il eut à entretenir avec le chef de l'Etat lui-même et sur les-quelles, malgré ce que nous en avons dit déjà dans le premier chapitre du volume précédent, il est nécessaire de revenir ici.
La présentation vraisemblablement fut faite par Mécène peu de temps après l'introduction définitive du poète dans sa maison, c'est-à-dire vers l'époque du voyage à Brindes; Octave venant parfois se mêler à la société littéraire qui se réunissait chez lui, il était naturel, inévitable mâmc* qu'il la fît. Qu'Horace l'ait sollicitée, nous devons en douter : nous venons de voir avec quelle discrétion il s'était tenu silencieusement à l'écart durant neuf mois entiers après son premier entretien avec Mécène; comment supposer qu'il soit sorti de sa réserve ordinaire lorsqu'il s'agissait de l'empereur? Il eût été disgracieux d'autre part de se soustraire à cette présentation qui devenait un devoir de société, et du moment que celui qu'il avait combattu à Philippes et dont il avait naguère raillé, quant à leurs travers, quelques-uns des amis, semblait manifester le désir de le connaître, comipent eût-il répondu par un refus grossier à une proposition qui n'avait rien que d'honorable pour lui? Il avait eu tout le temps, depuis Faf-
faire de Phillppes, de bien établir sa situation : on savait que, tout en restant fidèle à ses amis les plus anciens, il avait perdu ses dernières illusions au sujet du triomphe désormais impossible d'un parti brisé, que l'amour de la patrie lui inspirait la haine des guerres civiles et qu'il n'avait plus rien tant à cœur, que rétablissement solide d'une paix universelle. On savait aussi dans son cntourage la modestie de ses goûts, son intention bien arrêtée de ne rechercher jamais aucun honneur, aucune chargQ de l'État. Étranger aux intrigues politiques et n'ayant rien à solliciter, quel reproche pouvait-il craindre d'encourir en saluant l'homme puissant, ami des lettres, auquel il était présenté ?
Il n'en résulta pas d'ailleurs immédiatement des rela-r lions suivies entre eux. Sans marquer aucun empresser ment, Horace continua d'écrire et pendant plusieurs années ne fit pas plus d'allusion aux événements politiques qu'il n*en avait fait auparavant. De même qae, dans le premier livre des satires, il s'était gardé, lors du récit du voyage à Brindes, de dire le moindre mot du sujet de l'ambassade qui motivait le départ de Mécène, il prenait soin, dans le deuxième livre, en parlant de ses conversations intimes avec celui-ci, de bien spécifier que les affaires do l'État n'y étaient pour rien * ; il tenait à faire bien voir qu'il n'en savait pas plus que le premier venu sur tout ce qui inquiétait l'opinion. Dans les moments de crise, lorsque la population paisible appréhendait, avec quelque rupture de^ traités conclus entre les triumvirs, le retour des guerres et des calamités publiques, il lui arrivait d'élever la voix pour répéter les gémissements qu'il entendait, mais ses plaintes, sans imprécation spéciale nommément dirigée contre un ennemi d'Octave, n'exprimaient que l'horreur des luttes fratricides au milieu desquelles Rome semblait s'immoler de sa propre main \
(1) SaL, II, 6, V. 51-58.
(2) Épod., VU.
56 LIVRE TROISIÈME. Cil. I, 8.
Cependant Octave peu à peu s'était transformé. Après avoir renoncé aux cruautés sanglantes qui avaient déshonoré les débuts de sa carrière, il avait pris, à mesure que sa puissance s'était accrue, le caractère d'un grand homme d'Etat n'ayant en vue que le bien public. J*ai montré précédemment^ l'activité et l'habileté prodigieuses qu'il déploya pour flatter en tout point les sentiments patriotiques des Romains, pour s'imposer à eux sans blesser en rien leur susceptibilité et tout en conservant l'apparence des viriles institutions de la république ; j'ai dit comment, après la défaite de Sextus Pompée et de Lépide, lorsque la question se posa entre lui et Antoine, dont les usurpations de pouvoir, le faste royal et la vie scandaleuse avec Gléopâtre étaient devenus des sujets d'indignation générale, Rome et l'Italie tout entière, dont il avait assuré la sécurité par une administration vigilante, firent des vœux pour son triomphe définitif; j'ai expliqué enfin la vivacité de l'enthousiasme que produisirent et cette victoire et la conduite qu'il tint après l'avoir remportée.
A cet élan presque universel d'allégresse et de gratitude patriotique Horace céda comme les autres. Depuis six années entières qu'il lui avait été présenté, jamais il ne lui avait adressé un mot élogieux dans ses écrits; mais ses idées peu à peu s'étaient modifiées tant par un effet naturel de son commerce continu avec Mécène que par suite de ses réflexions intimes sur la longue tristesse des dissensions civiles et sur le bien universel qu'annonçait vouloir accomplir un homme dont semblait devoir dépendre la destinée du monde. Le cri de joie qu'il poussa après la bataille d'AcUum fut celui de la patrie délivrée de ses maux ; et rien, absolument rien ne nous autorise à douter de la sincérité qu'il y mit.
Au moment où Mécène s'était apprêté à partir avec Octave et Agrippa pour cette fameuse lutte contre Antoine, il lui avait adressé quelques vers* où respirait la plus
(1) Premier chapitre du volume précédent.
(2) La pièce qui est classée la première du livre des Épodes.
tondre affection et où il lui rappelait l'offre de l'accompagner; c'était, disait-il, pour veiller de près sur sa vie et pour éprouver auprès de lui un peu moins de cette crainte que redouble toujours l'absence; mais dire le regret de ne pas le suivre, n'était-ce pas signifier suffisamment tous ses vœux pour le succès de l'expédition? Aussi, à la première nouvelle de la victoire, lui envoie-t-il, en une pièce de vers chaleureuses l'expression de tout le bonheur quil en éprouve. 11 aspire à le revoir au plus tôt dans- son palais de TEsquilin afin de célébrer avec lui, la coupe en main, le triomphe de César Octave, et comme pour s'affirmer à luimême que toutes les guerres sont finies, il rappelle la victoire remportée précédemment en Sicile : il s'attache à faire ressortir le rôle vraiment national qu'a rempli le vainqueur au milieu de ces luttes odieuses où des esclaves étaient armés contre Rome, où une reine Egyptienne traî* nait à sa suite des légions. Peu après, la nouvelle arrive qu'Octave est maître d'Alexandrie et de l'Egypte, qu'Antoine et Gléopâtre se sont donné la mort, faisant disparaître avec eux les derniers éléments de discorde civile. Alors œ n'est plus un poème adressé particulièrement à Mécène qu'il compose. Sa joie est complète. 11 invite tous ses amis à fêter avec lui le grand événement quL assure la fin des calamités publiques : « C'est maintenant, s'écrie-t-il, qu*il faut se réjouir, qu'il faut retirer le cécube du cellier des aïeux ! » Et dans une ode pleine de chaleur et de poésie*, où il a la délicatesse de ne pas outrager l'infortune d'Antoine, où il feint même d'oublier qu'il y a eu des Romains parmi les vaincus, il chante la défaite de la reine ennemie de Rome, qui, par une mort plus noble que sa vie, sat se dérober à la honte d'être traînée en triomphe.
Dès lors, la communauté d'idées existe; Horace est convaincu qu'il travaille au bonheur et à la gloire de son pays en coopérant à l'œuvre d'Octave ; ses relations avec
(i) Bpod., IX.
(S) Carm., I, 37. CeUe ode est de Pan 30 et Tépode 1\ de Tan 31
lui devieDDCDt très suivies, et chaque fois qu'une occasion «e présente, il n'hésite pas à produire quelque composition nouvelle qui réponde à ses vues : il ne le fait pas seulement ipour lui être agréable, il a le sentiment réel de Tatilité politique de ce qu'il écrit en ces circonstances et c*est» avec J'intérèt du chef de l'État, l'intérêt de la nation elle-même qu'il a la prétention de servir. Comme la forme lyrique se prête mieux que toute autre à l'éloge, il y a recours : ^*agit-il des triomphes, des honneurs divins, du nom d'Auguste décernés par le Sénat; des expéditions projetées •contre les Bretons et les Arabes ; do la guerre faite aux •Cantabres; de la prétendue soumission des Bretons et des Parthes ; des lois ayant trait à la réforme des mœurs; de la •rénovation des temples et de la religion ; de la célébration des jeux séculaires; des victoires remportées au nom de l'empereur sur les peuples de la Yindélicie^t de la Rhétie par Tibère et par Drusus ; de son retour à Rome après ses longs voyages en Espagne et en Gaule ; c'est l'ode qui est employée. Peut-être nous semble-t-il parfois s'y trouver <iuelque exagération ; mais le ton naturel à ce genre de poésie, l'enUiousiasme public dont le poète n'était, en somme, que l'interprète, l'idée que les Romains attachaient è. la divinisation do certains hommes dont l'apothéose n'avait rien de contraire à leur religion, le fait même de l'introduction du culte de César et du culte du Génie d'Auguste dans leurs pratiques religieuses, expliquent ^suffisamment ceux «des passages en très petit nombre qui« considérés à notre point de vue moderne, paraîtraient immodérés. Si Ton examine Tensemble avec attention, on est frappé, au contraire, de la sagesse apportée dans cette louange, du petit nombre de pièces qui lui sont consacrées — une en moyenne par an —, du choix des graves sujets qui la motivent et qui font qu'elle ne porte jamais à faux. Dans ses autres compositions, celles qu'il appelait se9 Sermones, la réserve d'Horace est bien plus remarquable encore : c'est à peine si Téloge y apparaît do loin en loin d'une manière indirecte et il touchait à la fin de sa vie qu^il
n^avait encore dédié aacane de ses épitres à Auguste. Cette parcimonie d'une part et, de l'autre, cette abstention qui n'aurait pas été loin de ressembler à un manque d'égards, si on ne l'avait pas mise sur le compte d'une respectueuse retenue» finirent même par agacer le prince ; il se demandait si la postérité n'y verrait point de la part d'Horace une hésitation à parler dans la langue épistolaire, où tout ce qu'on avance est pris à la lettre, de la même manière que dans le langage lyrique où l'écrivain peut être sensé ne s'exprimer qu'en poète. II lui notifia nettement le désir de se voir adresser un poème de sa muse pédestre : « Sache; lui écrivit-il, que je suis fâché contre toi de ce que, dans ces sortes d'écrits, ce n'est pas avec moi que tu t'entretiens de préférence. Grains-tu donc de te faire tort auprès de la postérité en laissant paraître que tu es mon ami ? »
Irasci me tibi scito quod non in plerisque ejusmodi scriptis mecuni polissimum loquaris. An vcreris ne apud posleros tibi infâme sit quod videaris familiaris nobis esse? >
Aune invitation aussi catégorique il n'était point possible sans grossièreté d'opposer un refus. Horace y répondit par renvoi de la plus longue de ses épitres et vous pouvez voir avec quelle délicatesse et quel art il en disposa le sujet. Comme toute matière satirique ayant rapport ^ux mœurs et à la philosophie présentait des. Inconvénients à cause des traits trop plaisants ou trop n^pxdftnts, dont il y faut faire usage, il se tourna du côté de la critique littéraire dont Auguste prenait plaisip à ^'entiretenir.. La querelle des anciens et des « modernes qui -divisait alors le monde des lettrés et dont nous auronf à^dlVus^'oecuper plus loin dans l'analyse de ses œuvreis,'ia question de l'art théâtral qu'il avait approfondi et dont il devait bientôt exposer les règles dans son Épitre aux^PisonSj lui parurent dignes d'attirer par leur importance Tattention de celui qui
( i) Saét., Vi^. Horatii, •'•'•- -
^0 LIVRB TROISIÈME. GU. I, ^.
sç faisait le protecteur des lettres. et qui se sentait plusque personne intéressé à la gloire poétique du siècle. Il fallait en même temps de toute nécessité faire son éloge et s'iexcuser de ne pas lui avoir écrit plus tôt. U commence donc par lui dire combien les grandsi travaux dont.il le voit occupé lui inspirent la craint;e de commettre une importa-* nité en les interrompant, et il le ifélicite de ce quMls loi valent» de son vivant, une reconnaissance qui se témoigne par un culte que n'ont jamais obtenu qu'après leur mort les héros divinisés, par l'antiquité. Ce, rapprochement élogieux, présenté en quelques mots et qui n'a rien d*exagéré, puisqu'il ne fait que . constater exactement ce qui se passe, lui sert immédiatement et très adroitement de tran* sition pour entrer en matière, le mérite no L'emportant pas en toute chose sur lenvie et le public contemporain préférant aux poètes vivants les poètes anciens, non pas parce que ceux-ci sont meilleurs, mais parce que depuis longtemps ils ne sont plus. Il développe alors toute sa thèse» et ce n'est qu'en finissant qu'il revient à Auguste : il le loue d'avoir su protéger d'illustres poètes comme Varius et Virgile, vrais prêtres du temple élevé par ses soins à Apollon ; mais il le prie de l'excuser s'il ne chante pas sa gloire comme eux; le manque de talent seul est la cause du silence qu'il garde. « Je la chanterais, lui dit>il, si mes forces répondaient à mes vœux ; mais un humble poème ne serait pas en rapport avec ta majesté et j'ai la pudeur de ne pas entreprendre ce que ma faiblesse m'intefdit.»
Si, quantum cupçrem, possem quoque; sed neque parvum Carmen majesta^ recipii tua, nec meus audet Rem tentare pudpr, quam vires ferre récusent.
^pï5^, I, l,v. 257-239.
Pour se tirer avec un tel bonheur d'une position aussi difficile, n'avait-il pas eu besoin de toute la finesse et de toute la souplesse d'un esprit pour qui n'a point de secret la science des plus délicates convenances?
UYAE TROISIÈME, eu. \, 8J 6l
Cette science' était nécessaire à tout moment dans les relations avec Auguste; car ce prince apportait à accapa« rer ceux des poètes dont il appréciait la valeur un zèle que servaient tous les moyens possibles de séduction. Il avait non seulement, avec le pi*estige et l'autorité de la toutepuissance, la disposition de richesses dont sa main faisait volontiers un emploi généreux, mais aussi raffabilité gra« ciéuse, les manières engageantes d'un véritable charmeur. Aurait-il exercé parfois sa libéralité envers Horace, comme Suétone le prétends la chose en elle-même ne serait pas surprenante et nous n'aurions pas à nous étonner, par exemple, qu'après la composition du Carmen seculare que le poète s'était chargé d'écrire pour la célébration des jeux séculaires, il l'eût récompensé princièrement de Tode chantée par les chœurs de cette grande cérémonie officielle ; mais Horace, qui s'est plu si souvent à remercier Mécène du don de la Sabine, n'a rappelé nulle part la générosité de l'empereur; nous voyons même qu'il lui arrivait de ridiculiser auprès de lui les poètes écrivant dans un but intéressé^; et nous savons d'ailleurs combien de fois il s'est déclaré satisfait de sa modeste aisance, en refusant de Mécène tout don supplémentaire dont il n'avait que faire : « Pourquoi, répétait-il, ivoudrais-je des trésors ? Pour les enfouir dans la terre comme un avare Chrêmes? Ou les dissiper à la manière des jeûnes débauchés' ? > L'or d'Auguste n'avait donc rien qui pût le séduire, et comme il n'aspirait non plus à aucune magistrature de l'Etat, ce n'était pas du .côté de ces diverses récompenses, si attrayantes pour d'autres, qu'il avait à se prémunir de quelque danger. La menace pour lui venait de cette intimité même à laquelle l'attirait la courtoisie gracieuse et caressante d'Auguste qui, dans la conversation, lui donnait de ces noms affectueux qu'invente la plus étroite amitié, et
(1) • Unaque et altéra libciralitate locuplelavit. » Vit, Horat.
(2) Fpwt., II., 1, V. 26-28;
(3) iîpod., I. V. 32-3i. *"
qui, eo lui écrivant, sans se préoccuper de la distance des rangs, prenait à son égard le ton de la cajolerie et de la plaisanterie laplusf^^milière. Suétone nous a conservé une lettre écrite ainsi en réponse à l'envoi d'un de ses manuscrits, lettre dans laquelle Auguste se plaignait d'une ntanière flatteuse de la brièveté de son ouvrage tonten le plaisantant, comme il n'est permis de le faire qu'entre intimes', sur sa taille et sur l'embonpoint qu'il avait pris avec l'âge :
« Perlulit ad me Dionyâius libellum tuum, quem ego, ne accusem hrevitalem, quantuluscumque est, boni consulo. Vereri aulem mihi vidcris, ne majores libelli lui sint, quam ipse es : sed*, si tibi statnra deest, corpusculum non deest^ Itaque licebil in sextariolu * scribas, quum circuitus voluminis lui sil oY>ui>S^aTcç, sicut est ventriculi tui. »
u Dionysius m'a apporté ton pelit volume : et, sans vouloir lui reprocher sa brièveté, tel qu*il est, je le trouve bien. Tu me parais craindre cependant que tes livres ne soient plus grands que tu n'es toi-même ; mais si la taille te manque, une certaine ampleur ne te manque pas; tu pourrais donc écrire hième sur un setier, pourvu que les livres, taillés sur cette mesure, prissent en grosseur le développement qu'a pris ton ventre. »
Dans ce commerce, où d'ailleurs il devait être très malaisé do mêler au respect pour le maître de l'empire la dose exacte de familiarité permise, Horace courait le danger ou (le déplaire eu ne répondant pas suffisamment aux appels d'amitié qui lui étaient si constamment adressés ou de perdre son indépendance en y répondant trop. Le moment vint où il dut choisir entre les deux partis.
( 1) Nous avons déjà remarqué plusieurs fols et tout parUculiérement à propos des règles que CiféroD donnait de la plaisanterie combien les KooMios trouvaient de grâce dans un enjouement où nous serions souvcut tentés de voir un certain manque de goût.
(t) Les Romains roulaient leurs manuscrits autour d*un cylindre ; eo disant à Horace qu'il pourrait rouler les siens autour d*un seaftariolus^ qui était une mesure de peu de hauteur, c'était lui dire qu'il pourrait se servir d*un cylindre très petit.
Auguste, entratné par le désir de l'avoir tout à fait, voulut faire de lui son commensal de tous les jours en l'attachant à sa personne en qualité de secrétaire, et il chargea Mécène de lui en faire la proposition. « Jusqu'ici, écrivait-il'à Mécène, je suffisais à ma correspondance avec mes amis; mais^ maintenant que je suis accablé d'affaires et infirme, je voudrais t'enlever notre Horace; qu'il échange ta tabledigne des dieux contre une table simplement royale et vienne m'aider à écrire mes lettres. »
Ante, ipse scribendis epÎHtolis amicorum sufficlebam : nuncoccupatissimus, et innnnus, Horatium nostrum a te cupio abducere. Veniet ergo ab ista parasila^ men^a ad hanc regiam, ei nos in. scribendis epistolis juvabit.
Mais Horace n'hésita pas. Et cette faveur insigne, cetteplace si précieuse que tous lui eussent enviée, il la refusa. ïk ne laissa pas évidemment de revêtir sa réponse négative d'un prétexte capable d'amoindrir quelque peu le froissement qu'elle pouvait produire : il argua de la délicatessede sa santé et du besoin de repos qu'il éprouvait ; le rejet n'en fut pas moins catégorique.
Auguste, bien que trompé dans son espoir, ne l'en estima^ sans doute que davantage. Loin de lui en vouloir, il ne cessa de lui témoigner le même empressement amical, et quelques passages que nous possédons des lettres qu'il eut. l'occasion de lui adresser dans la suite en sont la preuve^ L'une disait :
Sume tibi aliquid juris apud me, tanquam si conviclor roihi fueris :: recle enim, et non temere feceris ; quoniain id usus mihi tecum esse volui, si per valetudinem luam fieri poluissel.
(1) Auguste qui, surtout en cette occasion, ne peut avoir la moindreintention de blesser Horace, prend ce mot dans le sens noble que les Grecs lui donnaient primitivement (Cr. 1" partie, t. 1, p. 441); sans cela la. phrase deviendrait grossière et incompréhensible. Vuir la longue explication. que Walckenaer donne à ce sujet, 2<»* éd., t. II, pp. 251-255.
Fais- toi fort de droits sur moi, comme si lu étais devenu mon ^^ommensal : ce sera fort bien et à jubte titre, puisque j*aunii voulu que celte vie commune existât entre nous, si ta santé Yeùi permis.
Et une antre, plus explicite encore :
Tui qualcm habeam memoriam, poteris ex SepUmio quoque nostro audire;nam incidit, ut illo coram fieret a me tui mentio. Neque •si tu superbus amicitiam nostram sprevisti, ideo nos quoque ôvOuxepf psvsOiJLcv •
Notre cher Septimius. lui aussi, pourra te dire combien peu je t'oublie ; car l'occasion s*est offerte à moi de m'exprimer devant lui -.sur ton compte. Si ta fierté t'a fait dédaigner mon amitié, je ne te rends pas dédain pour dédain.
Une résistance si ferme aux désirs d*ua prince toutpuissant, une telle persistance dans réloignement des donneurs et des richesses, les témoignages si nobles du prince lui-même en disent plus, n'est-ce pas, sur la dignité de l'écrivain et sur sa volonté inébranlable de rester maître de lui que tout ce qu'on serait tenté d'ajouter. Voilà cependant l'homme que Voltaire n'a pas craint d'accuser d'adulation et d'appeler, pour rimer à Octave, adroit esclave, lui qui encensait, comme vous savez, tous les puissants, Frédéric et Catherine, le duc de Richelieu et madame do Pompadour; voilà l'écrivain que, vers le milieu du dernier siècle, alors qu'dn cherchait dans l'histoire et la littérature romaines n'importe quelle arme pour combattre à coups • d'allusions le gouvernement absolu, des érudits comme Beulé* n'hésitaient pas à juger indigne de rester entre les mains de la jeunesse, incapable de lui donner d'autres leçons que celles de l'amollissement et de la servilité. Comme si Horace, en célébrant la fin des guerres civiles, en applaudissant aux vues patriotiques que manifestait
(t) Auguste, sa famille et ses amiSyCh. vu.
LIVBE TROISIÈME, CH. I, 9. 65
celui qui venait de rétablir la paix, avait jamais renié le passé de Rome et la gloiro des illustres défenseurs de la liberté; comme si, au milieu de ses plus agréables loisirs, il n'avait pas trouvé moyen de défendre toigours son indépendance et rhonneur de sa plume avec un courage désintéressé que pourraient envier bien des prétendus stoïciens de nos jours; et comme si, pour me servir des expressions de M. BoissierS « la jeunesse n'avait plus besoin qu'on lui apprenne le moyen de se tirer d'affaire dans les positions délicates, de vivre avec de plus grands que soi sans s'abaisser, de faire accepter sa liberté à tout le monde sans blesser la dignité de personne, de saisir enfin, entre la rudesse qui se perd et la complaisance qui se déshonore, ce degré d'honnêteté étroite dont personne ne peut se passer dans la vie ».
Par l'intimité de Mécène et l'affection d'Auguste, Horace se trouva rapproché des plus hauts personnages de Rome; son talent, son heureux caractère, ses qualités aimables et la sûreté de son commerce lui firent, à mesure qu'il avançait en âge, des amis de plus en plus nombreux, si nombreux même que la liste en serait fastidieuse, s'il nous fallait la dresser complète en détaillant la situation de chacun.
Tous, il est vrai, par ce que nous savons de leur vie, ne nous paraissent pas également dignes de l'honneur qu'il leur a fait de leur parler dans ses vers. Lorsque nous l'entendons, par exemple, décerner des louanges magnifiques au consul Lollius % lorsque nous le voyons adresser des
(1) NouD, prom. arch.i éd. de 1899, p. 47.
(2) Carm., IV, 9.
odes à Dellius \ à Munatius Plancus% à Lîcinius Muréoa', nous ne pouvons oublier que Lollius périt en misérable» obligé de se donner la mort de sa propre main pour échapper au juste châtiment de prévarications infâmes; que Dellius et Munatius Plancus méritèrent, par leur docilité à suivre les vicissitudes des révolutions, Tun le surnom de denUtor M/orum ci>iiiiim(le voltigeurdes guerres ciTiles),rautre celui de mortoproditar{\'^ traitre par tempérament); que Ldcinius Muréna était la légèreté même. Mais nons nous rappelons aussi que Lollius simulait dans la perfection les vertus d'un honnête guerrier*, qu'Auguste ainsi que tout le monde s'y laissa prendre, et que ce fut seulement après la mort d'Horace qu'un acte de cupidité commis en Orient dévoila l'indignité de ce général traitre aux plus sacrés de ses devoirs : le poète, qui n'avait pas les mêmes moyens d'information que le prince, est bien excusable de s'être laissé tromper comme lui. En ce qui concerne Dellius et Munatius Plancus, l'un était son ancien compagnon d'armes dans l'armée de Brutus et Tautre un voisin de campagne on ne peut plus agréable ; dans ses deux odes, d'ailleurs, il ne leur décerne aucun éloge, il a compati simplement aux ennuis qu'ils subissaient dans le moment où il leur écrivait. Et pour ce qui est de Muréna^ sa qualité de beaupère de Mécène, chez qui il le rencontrait continuellement, n'explique-t-elle pas suffisamment l'impossibilité où il a dû se trouver de lui refuser une de ses petites pièces dont se disputaient Thonneur tous ceux qui le connaissaient ? Remarquez qu'elle non plus ne renferme aucune parole élogieuse : on n*y lit que de sages avis qui dénotent comme un pressentiment des projets téméraires et de la catastrophe tinale auxquels le caractère de ce futur conspirateur devait un jour l'entraîner.
•!■ Cnrm., II. 3.
î Cftrrn.. I, 7 «3 Cr.rm., 11. 10.
\h C'est de lui que Veliôius Pateroulus a dit : • inter sammam viUomni dissiiuulalioDem vitiosissimus. • II, 97.
Sans trop nous étonner de rencontrer ces quelques noms parmi ceux des amis d'Horace, sachons-lui gré plutôt du choix qu'il a su généralement très bien établir au milieu d'une société qu'avaient corrompue de toutes les manières l'amour du lucre et les désordres d'une longue série de guerres civiles. Dans ce choix même, quelque grande que fût sa bienveillance envers tous, il ne laissait pas que do discerner habilement ceux qui méritaient des conseils plutôt que des louanges, et, jusque dans la distribution de celles-ci, nous ne nous apercevrons guère, par l'analyse consciencieuse, qui va suivre, de ses œuvres, qu'il ait fait aux uns et aux autres des parts contraires à tout esprit d'équité. Nous l'y verrons mêler avec une exacte mesure à l'expression plus ou moins accentuée de son amitié, tantôt la déférence due à Tillustration de personnages tels que PoUion* et Agrippa', tantôt, comme avec Titius Septimius^ et Pompéius Varus*, le libre abandon que permet l'ancienneté de relations nouées dès la jeunesse; nous l'y entendrons exposer ses leçons de conduite, de philosophie et de littérature, soit, ainsi qu'il le fait en s'adressant à Torquatus*, sur le ton d'un entretien d'hommes du monde qui s'aiment ets'attribuent mutuellement une égale valeur, soit, quand il parle à des jeunes gens sur qui il a reporté une partie des sentiments éprouvés pour leurs pères, comme aux fils de Pison^ de Lollius^ et de Scaeva *, avec non moins d'autorité que d'affection toute paternelle. Ces diverses distinctions se remarqueront d'elles-mêmes au cours des chapitres suivants. Qu'il nous suffise ici de signaler le grand nombre d'amis qu'il eut, et notons, en passant, ceux
(1) Carm.^ Il, 1.
(2) Car m.. I, 6.
(3) Carm., Il, 6.
(i) Carm,^ II, 7.
(5) Epist.y I, 5; Carm,^ IV, 7.
(6) Epist. adPiaon.
(7) Epist, I, 2;i8.
(8) Epist., I, 17.
dont il recherchait le plus, en même temps que leur amitié, Testime de ses œuvres : il nous en donne lui même la courte énumération dans le passage d'une satire où il explique comment, si l'on veut écrire des choses qui soient dignes d'être lues, on doit, sans s'inquiéter de Tadmiration de la foule, travailler en vue d'une élite déjuges :
Plolius et Varius, Maeccnas Virgiliusque,
Valgius, et probet haec Octavius optimus, alque
Fuscus, et liaec utinam Viscorum laudel uterque !
Ambilione relegala, te dicere possunir
PoUio, te, Mcssala, tuo cum fratre; simulque
Vos, Bibule et Servi; simul his te, candide Furni;
Coinplures alios, doctos ego quos et amicos
Prudens prœtereo, quibus haec, siDl qualiacumque,
Arridere velim, doliturus, si placeant spe
Deterius nostra.
Sot., I, 10, V. 89-98 (81-90).
Que Plotius, Varius, Mécène, Virgile, Valgius, rexcellent Octaviu» et Fuscus estiment mes écrits ; que les deux Viscus les approuvent aussi : Tel est mon vœu! Sans flatterie, je puis te nommer également, PoUion, et toi, Messala, ainsi que ton frère; et vous, Bibulus, Servius, sincère Furnius ; sans parler de plusieurs autres encore» hommes savants et de mes amis, à qui je voudrais plaire et dont le jugement m*affligerail, s*il ne répondait pas à mon espoir.
Au milieu de tant d'amis qu'il ne rencontrait pas seulement à Rome, mais aussi dans ses voyages à Tibùr, à Préneste, à Baïes, sa vie se passait sans incident fâcheux, agrémentée de plaisirs faciles, de festins moins modestes assurément chez eux que chez lui, mais où les charmes d'une conversation animée sur toutes sortes de sujets capables d'intéresser un homme d'esprit n'étaient pas moins grands que ceux du Falerne, du vieux Massique et des vins généreux dont il aimait à célébrer les vertus sans pourtant s'y livrer avec excès. L'agrément qu'il prenait à ces réunions fréquentes devait être vif si l'on en juge par celui qu'y procurait aux autres cette spirituelle gaieté dont
UVBE TROISIEME. CU. I, 9. 69
il était doué et qui faisait au plus haut point les délices d'Auguste'. Et quand le besoin du repos et de la.solitude le prenait, lorsqu'il allait pour un temps s'enfermer dans la retraite de la Sabine» même au milieu de ses livres et de ses études, c'était encore vers cette société de gens aimables que se portait sa pensée; dans le travail de réforme morale qu'il exerçait alors sur lui-même, il n'aspirait à rien tant qu'à se rendre capable de mieux se comporter avec eux pour être mieux vu d'eux tous*; il étendait aussi, pour ainsi dire, jusque sur eux son examen de conscience et, non content du profit personnel qu'il avait tiré de ses réflexions, il cherchait à le leur faire partager ; il leur enseignait, dans les écrits qu'il leur adressait, avec ses confidences et ses aveux constants sur lui-même, les moyens qui lui réussissaient de se tirer des difficultés, des ennuis ou des maux de la vie. En un mot, qu'il fût loin ou près d'eux, jamais il ne séparait son âme de la leur 3, et l'on peut affirmer, je crois, que la délicatesse qu'il apportait dans le sentiment de l'amitié, en l'exonérant du reproche d'égoïsme qu'aurait pu lui attirer la recherche constante du bonheur, n'a pas peu contribué à lui assurer ce bonheur même jusqu'à la fin de ses jours.
Son existence, en efiet, fut jusqu'au bout aussi heureuse qu'il l'avait souhaité. Moins délicat et moins fidèle en amour qu'en amitié, il n'avait pu, à la vérité, trouver dans cetautre sentiment la douce et durable félicité qu'y goûtent parfois deux cœurs unis pour toute la vie ; resté célibataire, il avait gratifié bien des beautés des tendresses de son cœur et du lyrisme de sa muse, allant d'Inachia à Nésera, de Lydie à Chloé, de Galatée à Phryné, chantant la sauvagerie de Lydé *, l'art musical de Tyndaris', le teint de
(i) Auguste l'appelait homuncio lepidisaimua. Cf. Suét., Vit. Horat.
(2) Sat., U ^, V. i35-136.
(3) • Animas dimidium meas — mex partent animœ », disait-il à Virgile et à Mécène. Carm., I, 3, v. 8 eiCarm., il, 17, v. 5.
. (4) Carm., III, 11.
(5) Carm.y I, 17.
70 LIVKE TROISIÈME. CU. I, 9.
Glycère *, k Tépaule blanche comme la lune » de Lalagé% etc., etc. Mais si aucane ne lui avait procuré longtemps la pleine satisfaction que réclamaient son àmeetses sens,nulle non plus ne lui avait infligé un de ces cruels supplices qui laissent le cœur à jamais endolori : sa philosophie avait toujours avec facilité fourni des remèdes suffisants aux quelques souffrances qu'elles lui avaient fait subir, et l'ensemble de ses amours, en somme, ressemblait assez à ces longs festins dont le souvenir n'a rien de désagréable alors même qu'au nombre des vins savoureux il s'y est glissé quelque flacon dont l'âcreté nous a pour un instant blessé le palais. Aussi, quand, la vieillesse arrivant, il lui fallut se préparera prendre congé de ce service des belles où, comme il le disait, il n'avait pas guerroyé sans gloire*, prenait-il plaisir encore à rappeler ce côté de sa vie : tout en affirmant qu'il rougirait de ne pas savoir en finir avec les jeux de la jeunesse, il avouait franchement qu'il ne regrettait nullement d'avoir éié jeune *.
De quelque protection spéciale de la fortune qu'il semble avoir été Tobjet, elle ne l'exempta pas tout à fait cependant des infirmités que les années apportent d'ordinaire avec elles. Les joyeux banquets, l'usage des vins généreux et abondants, son goût pour les amours, maintes infractions, en un mot, aux règles do tempérance qu'il lui arrivait de proclamer, mais qu'il n'observait pas toujours, ne l'avaient que trop disposé à quelqu'une des maladies qui en sont si souvent la conséquence. Devint-il sujet à la pituite, mal auquel il a fait assez d'allusions et dont il a donné la description assez exacte "^ pour nous permettre de supposer qu'il en avait par lui-même l'expérience; ou bien
(i) Carm.y I, 19, v. 5.
(2) Carm.y II, 5, v. 18.
(3) Carm.y III, 20, v. 1-2 :
• Vixi pucllis nupcr idoncus
£t militavi, non sine gloria. »
(i) « Mec lusisse pudet, sed non incidcre ludum. » Bpist.y I, 14, v. 36. (5) Sat , II, 2, V. 75; Epist., Il, 2, v. 137; Ad Pison., v., 302.
fut-il atteint de la goutte, comme le pense W. Teuffel * ; ou bien encore éprouva-t-il , comme l'explique Walckenaer', ce malaise nerveux que le séjour seul de Rome contribue puissamment à produire et dont les Italiens ont très justement exposé les effets par le nom de tiraiura qu'ils lui donnent; je ne sais au juste; toujours est-il qu'il avait dû réclamer les conseils d'Antonius Musa, médecin d'Auguste» qui commença par lui interdire les eaux de Baïes et lui prescrivit d'abord les douches d'eau froide aux sources minérales de Clusium en Ëtrurie et de Gabii dans la Sabine, puis, pendant une fin d'hiver, le séjour de Vélie' dans la Lucanie. Quoi qu'il en soit, le mal n'était pas tellement fort qu'il altérât, en dehors de quelques moments de crise*, la bonne humeur d'un philosophe qui, après avoir osé sou«vent au milieu des plaisirs invoquer la pensée de la mort, savait aussi, lorsqu'elle semblait lui adresser une menace, lui tourner le dos en souriant. Il entendait bien une voix intérieure qui lui disait : cTu as assez joué, assez mangé, assez bu ; il est temps de t'en aller. »
Quocirca mecum loquor haec, tacitusque recordor :... Lusisli salis, edisti satis, atque bibisti : Tempus abire tibi est.
Epw^, H, 2, V. 145; 214-215.
Mais il s'en allait sans hâte, les yeux tournés du côté de la vfe^dont il précisait les règles avec une charmante modération, et cherchant encore dans ceux des plaisirs qui lui restaient permis, dans ses souvenirs, ses lectures et ses travaux littéraires, comme dans ses longs séjours à la campagne et ses réunions amicales de Rome, les moyens les plus divers de se la rendre toujours agréable.
(1) Hist. de la litt. rom., 234, n. 6.
{i) Op. cit., tom. Il, Liv. ix, g 8, p 15 et Liv. x, S 19, p. 132.
(3) Aujourd'hui Castellamare delta Brucca. Cf. Cramer, Ancient Italy^ t. n, p. 272.
(4) L'épitre I, S dépeint un de ces moments-là.
: La santé de Mécène l'inquiétait davantage que la sienne propre. Déjà, en Tan 21, au milieu d'une grave maladie que subissait cet ami si cher, il avait témoigné avec une vivacité touchante l'impression qu'il en ressentait. Jamais, lui avait-il dit alors dans une ode, il ne consentirait à ce que la inort les séparât, et il lui avait juré en poète de ne point lui survivre. « Ah ! lisons-nous dans ces vers» si le destin, te frappant prématurément, me ravissait, en toi, la moitié démon être, pourquoi retiendrais-je l'autre, désormais sans prix, toute mutilée ? Le même jour amènera notre double ruine. Je l'ai juré et ce n'est point un serment trompeur : je serai prêt, oui, je serai prêt, dès que tu me montreras le chemin, à partir avec toi pour le dernier voyage.»
Ah ! te meae si partem animœ rapit Maturior vis. quid moror altéra, Nec carus aeque, nec superstes iDleger? llle dies utramque
Ducet ruinam. Non ego perfidum Dixi sacrameotum ; ibimus, ibimus, Utrumque pi'secedes, supremum Carpere iter comiles parali.
Carm., U, 17, v. 5-12.
Cette fois-là Mécène s'était tiré d'affaire. Mais, environ dix ans plus tard, un mal nouveau l'atteignit qui, après de longues souffrances, devait remporter. Vous avez vu, dans le chapitre qui lui a été consacré, comment il mourut, en l'an 8, prenant soin, à sa dernière heure, de recommander à la bienveillance d'Auguste l'ami fidèle dont la société avait été un des plus grands charmes de sa vie. Auguste bien certainement n'eût pas négligé une telle recommandation qui répondait si bien à ses propres sentiments. Mais, comme si les vœux exprimés par Horace avaient dû s'accomplir tous jusqu'à celui-là même qui concernait sa fin, peu de semaines après la perte de celui
qu*il s*était promis de suivre dans la tombe, il fut pris d'un mal si rapide et si violent qu'il n'eut pas le temps de signer un testament et expira presque subitement en déclarant devant témoins qu'Auguste était son héritier. Le prince lui fit de belles funérailles et plaça son tombeau, à l'extrémité de l'Ësquilin, auprès de celui de Mécène.
Suétone» qui nous fournit ces derniers renseignements, nous fait connaître aussi la date exacte de la mort d'Horace. Elle eut lieu sous le consulat de C. Marcius Gensorinus et de C. Asinius Gallus, le 5 des calendes de décembre, c'est-à-dire le 27 novembre de Tan 8 av. J.-C. Si nous nous reportons à la date de sa naissance/ 8 décembre 65, nous voyons ainsi qu'il n'aurait accompli que onze jours plus tard sa cinquante-septième année ; mais, en tenant compte de la réforme opérée par J. César dans le calendrier et qui avait donné à l'an 708 de Rome 445 jours de durée, il nous faut compter que sa vie fut en réalité de cinquante-sept ans deux mois et quelques jours!