SON CARACTERE
groupe chrétien de Carthage. Rien ne vaut une responsabilité de cette nature pour assagir un homme, pour l'aider à discerner les limites où s'arrête le possible et où commence le chimérique. Quand on sait que l'opinion qu'on défend, que la mesure qu'on préconise, engagera toute une collectivité qui a foi en vous et qui vous considère comme le porte-parole de l'Esprit-Saint, on est aisément enclin à se défendre de toute exagération et à demeurer soigneusement dans le raisonnable. Tertullien, lui, a bien pu pousser à bout ses idées, traiter de timides et de pervers ceux qui ne s'y rangeaient pas : ces excès ne compromettaient que lui-même. Peut-être, s'il avait assumé la lourde tâche que porta Cyprien, l'aurait-on vu mettre une sourdine à sa belle intransigeance, tout de même que certains hommes politiques, terriblement brouillons tant qu'ils sont dans l'opposition, deviennent au pouvoir relativement prudents, conservateurs et pacifiques.
Quoi qu'il en soit, ce qui plaît chez Cyprien, c'est la qualité dont le manque a fait le plus de tort à Tertullien : la pondération. Il fut aux prises avec de graves difficultés : persécution de Decius, la plus redoutable qui se fût encore appesantie sur les chrétiens ; schismes et taquineries de prêtres révoltés ; dissentiments avec l'épiscopat romain, etc.. Quand on .étudie sa conduite dans chaque cas, on constate qu'il garda toujours quelque raideur, qu'il eut le sentiment le plus vif de ses prérogatives, qu'il entretenait la conviction que Dieu lui-même, en plus d'un cas, lui avait dicté sa conduite par des suggestions directes*. Mais cette foi un peu hautaine en sa mission,
t. Nombreuses sont les visions ou les révélations auxquelles il fait appel
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cette rigidité dans les principes, n'excluaient pas une diplomatie très habile dans l'application, parce qu'il bénéficiait de la sagesse réfléchie que donne la connaissance profonde des hommes et des afTaires.
Au point de vue proprement littéraire, Cyprien est bien inférieur à Tertullien. En dehors de la Bible, aliment principal de sa pensée et de sa foi ; en dehors de Tertullien, son constant modèle, dont il a d'ailleurs tu le nom suspect, il ne paraît avoir connu aucun écrit de l'ancienne littérature chrétienne. Sa lecture est bornée, et sa philosophie assez courte. Il est un homme de gouvernement, plutôt qu'un homme de doctrine. La tradition de haute curiosité intellectuelle dont Tertullien avait donné un si brillant exemple ne se renouera que dans la seconde moitié du iv" siècle, avec saint Hilaire, Marins Victorinus, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin et Rufin. De nouveau la science grecque chrétienne, plus riche encore que Tertullien n'avait pu la connaître, s'incorporera chez ces maîtres à la pensée latine. L'horizon de saint Cyprien reste beaucoup plus étroit.
Il avait reçu la formation classique, et il applique fidèlement les procédés de style qui lui ont été enseignés—parallélisme des membres de phrase, homoioteleaton, clausules métriques' (celles-ci plus strictement
pour justifier tel de ses actes, pour appuyer telle de ses décisions : Ep. xi, 3, 4, 5, 6 (Hartel, ii, p. 497 et s.) ; Ep. xi., i (H., 585) ; lxvi, 10 (H., 736); Ep. Lxiii, i (H., 701) : Ep. lxxiii, 21 (H., 799). — Autres allusions à des phénomènes du même genre, dont il n'a pas été personnellement le bénéficiaire. Ep. xvi, 4 (H., 52o) : extases d'enfants ; Ep. lvii, 5 (H., 655); de Mortal. xix (H., i38), etc.. 11 n'y avait pas que les montanistes à croire à l'effusion permanente de l'Esprit-Saint dans l'Eglise, mais ici c'est l'Eglise catholique, c'est l'évêque qui en revendique le privilège, et non plus le « spirituel » hors cadres.
I. Voy. DE JoKGHE, Rec. des Travaux de l'Univ. de Loavain, il' fasc. (190a).
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que Cicéron lui même), etc.. Mais il suffît de parcourir quelques lettres, un ou deux traités, pour se rendre compte qu'il n'a ni le mordant, ni l'esprit, ni l'éloquence de son prédécesseur. Il n'a pas non plus la même variété, soit dans les sujets traités, soit dans la manière dont il les traite. Quand on lit Tertullien, on est sans cesse aiguillonné par des traits piquants, par la passion qu'il trahit, par son âpreté à convaincre. Les œuvres de Cyprien se déroulent d'un mouvement oratoire plus uniforme et plus tranquille '. L'intérêt naît chez lui du fond des choses, des problèmes pratiques qu'il discute et résout. C'est que tout ce que Cyprien écrit a un étroit rapport avec sa charge d'évêque et avec les circonstances réelles dont il est préoccupé. Il ne lui suffît pas d'éclairer son peuple par la parole : il veut atteindre aussi ceux qui ne l'ont pas entendu. Puis il s'est trouvé plusieurs fois forcé de s'éloigner de son troupeau. Yoilà pourquoi il écrit, sans vanité littéraire, quoique sans perdre jamais le souci et même la coquetterie de la forme, pour convaincre, exhorter, ramener les indociles, confirmer les fidèles. On peut lui reprocher un certain dédain des spéculations, une incuriosité des questions purement théoriques : il n'a guère eu le temps de s'y attarder. Au surplus, il compense amplement ces lacunes par une intuition très pénétrante des âmes, par un mysticisme ardent qui ne paralyse en rien son énergie, enfin par toutes les qualités d'un homme
I. (( Erat ingenio facili, copioso, suaui... », dit Lactance (Inst. diu., V, i, 35;. Et saint Jérôme {Ep. lviii, lo) : « Beatus Cypriauus instar fontis purissiml dulcis incedit et placidus. j) Et Cassiodore (Inst., I, xix) : « ... uelut oleuin decurrens in omnem suauitatem ». Ils ont eu tous trois une juste impression de cette abondance moelleuse qui s'épanche en larges nappes. — Voir, sur la langue de Cyprien, le travail consciencieux de L. Bâtard, Le latin de saint Cyprien, thèse, Paris, kjoS.
d'action qui, en se faisant homme de lettres, continue d'agir encore. « Tout un peuple a vécu de sa parole ; chacune de ses prédications, chacun de ses discours a été un acte, jusqu'à cette dernière heure où il a trouvé pour répondre au proconsul un silence plus éloquent encore et a mis tout entière dans un non l'âme qu'il avait répandue jusque-là dans ses discours '. »
Les « sources » d'après lesquelles on peut retracer la vie de saint Cyprien sont assez abondantes, i) Quelques mois après la passion de saint Cyprien, un clerc de son entourage, nommé Pontius, entreprenait de fixer par écrit les traits de la physionomie morale du grand évêque. Intimement persuadé que nulle figure aussi prestigieuse n'était apparue dans l'Église depuis les apôtres, il voulut faire partager à la postérité son admiration en racontant les opéra ac mérita de Cyprien, depuis sa conversion jusqu'à son martyre. Cette Vita Cypriani-, dont on connaît actuellement vingt-trois manuscrits, est la première biographie chrétienne, le premier spécimen d'un genre promis à une si remarquable fortune. (On sait que la Vie d'Antoine par saint Athanase, la Vie de saint Martin par Sulpice Sévère, pour ne citer que ces deux opuscules,
1. Ernest Havet, dans Revue des Deux iMondcs, i5 sept. i88ô, p. 3ii.
2. Le nom de Pontius n'y ligure pas, mais il est fourni par saint Jérôme, dans le de Vir. ilL, S lxviii. Ce nom se rencontre dans une inscription du iiî° s. de Gurubis(G.I.L., viii, 980), petite ville de la côte nordouest de la province romaine d'Afrique, où saint Cyprien trouva un abri pendant son exil. Cf. Dessau, Hermès, Ll (1916), p. 70 et s.
LES SOURCES DE SA BIOGRAPHIE l83
furent peut-être les plus remarquables succès de librairie de l'antiquité chrétienne.) Elle est fort loin d'être un chef-d'œuvre, et il ne paraît pas douteux que Harnack en a surfait les mérites'. Elle souffre en premier lieu du défaut commun à la plupart des Vies chrétiennes primitives : l'auteur n'ayant d'autre souci que de montrer l'exceptionnelle action du Saint-Esprit sur son héros, l'intérêt psychologique et proprement humain est trop relégué au second plan. Puis les grandiloquences de la rhétorique y dissimulent mal l'indigence de renseignements d'ordre positif. Le récit des faits oflre des raccourcis déconcertants (auxquels le lecteur contemporain pouvait, il est vrai, suppléer). Pontius ne nomme même pas les deux proconsuls devant lesquels comparut l'évêque. Il sait que tous connaissent la vie de Cyprien (§ i), que les Actes de son martyre fourniront maints détails qu'il omet (§ XI), et il se préoccupe presque uniquement d'édifier. — 2) Les Acfa proconsularia Cypriani, excellemment analysés par Paul Monceaux^ se composent de trois parties : a) le procès-verbal de l'interrogatoire de Cyprien devant le proconsul Aspasius Paternus, et son exil à Curubis, le 3o août 267; b) le procès-verbal de son second interrogatoire devant le proconsul Galerius Maximus et de sa condamnation à mort, en septembre 258; c) le récit de l'exécution, le 18 des calendes d'octobre 268, à la Villa Sexti, près de Carthage.
1. Des Leben Cyprians von Pontius, die ers te christliche Biographie, unters. von Adolf Harnack, Leipzig, igiS (T. U.,xxxix, 3). Y comparer les appréciations de Reitzenstkin, dans les Sitz.-Ber. der Heidelb. Ak., phil. Hist. Kl. 1913. Abh, n° i4, p- 46 et s., celles deCoRSSEN, dansZ. N. W., xv (1914), aai et s.; 286 et s.; xvi (igi5), 54 et s., et de G. Wktman, dans B. ph. W.. igiS, p. 1271 et s.
2. II, 179-190. Critiques adverses, mal établies, de Reitzenstein, dans les Sitz.-Ber. der Heidelb. Ak. d. Wis$., plus haut cités. V. aussi Gors- SEs, Z. N.W., 1916-1917.
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Le document est d'une remarquable précision. Il doit être l'œuvre d'un contemporain qui avait tout vu de ses yeux, tout entendu de ses oreilles, et consigné aussitôt par écrit ce qu'il avait vu et entendu. — 3) Saint Jérôme ne consacre à Cyprien qu'une courte notice dans le de Viris illastribus, $ lxvii. JNon qu'il tienne le saint en médiocre estime littéraire, mais au contraire parce que ses œuvres sont, affirme-t-il, « lace clariora ». On lui doit quelques détails qu'on ne rencontre pas ailleurs. — k) Enfin les lettres de Cyprien fournissent, pour la période de son épiscopat, une source précieuse. Dans son ensemble, cette correspondance a un caractère quasi officiel. Soit qu'il écrive en son propre nom, soit qu'il serve d'interprète aux synodes qu'il a présidés, c'est toujours en tant qu'évêque c]ue Cyprien s'y montre. Il lui arrive, comme dans la lettre lxvi, de présenter, à l'encontre de certaines imputations mensongères, une apologie de sa conduite. Mais d'ordinaire il s'oublie soi-même, il s'efface derrière les problèmes qu'il traite et ne parle de ce qui le touche personnellement que lorsqu'il y est forcé. La correspondance de saint Jérôme aura une tout autre variété. C'est que Jérôme sera un peu un franc-tireur dans la grande armée de l'Église. Saint Cyprien, outre qu'il ne ressent pas le besoin qu'éprouvera Jérôme de se répandre et de s'échapper, est dominé tout entier par les intérêts dont il a la garde.
Cyprien était né en Afrique. La date et le lieu de sa naissance ne sont pas connus. Sa famille était païenne. Comme tous les jeunes gens d'un certain monde, il passa par le cycle normal des études et apprit la rhétorique, qu'au témoignage de saint Jérôme il devait plus tard enseigner avant sa conversion. De
SA VIE l8o
son propre aveu, sa jeunesse fut assez peu chaste*. Un prêtre nommé Caecilius- ou Gaecilianus =' le décida à changer de vie. Cyprien ajouta à son nom celui de son pédagogue spirituel : il s'appela, dès lors, semble-t-il, G. Caecilius Cyprianus, qui et Thascias (le sens de ce sobriquet qui et Thascius nous échappe*). 11 fit largesse aux pauvres d'une partie de sa fortune, reçut le baptême, devint prêtre, et bientôt après ses exceptionnels talents lui valurent d'être élu évêque de Carthage, à la fin de 2^8 ou au début de 249, en dépit de l'opposition de certains membres du clergé \ Quelques mois plus tard éclatait la persécution de Decius. Cyprien ne crut pas devoir attendre le martyre : il se cacha depuis les premiers mois de 2 5o jusqu'à avrilmai 25i : u 11 jugea, et avec raison, qu'il en est d'une Eglise comme d'une armée, où la mort d'un chef, quelque héroïque qu'on la suppose, peut devenir le signal d'une défaite \ » Cette fuite provoqua cependant des commentaires malveillants à Carthage et même à Rome. Cyprien sentit le besoin de s'en justifier'. Mais la meilleure apologie qu'il donna de sa conduite, ce fut l'admirable sollicitude qu'il étendit de loin sur les intérêts de son Église. Quand il revint à Carthage, une série de cas délicats s'offrirent à lui. Il lui fallut régler la question des lapsi, c'est-à-dire des chrétiens « tombés » durant la récente persécution et qui cherchaient à rentrer dans l'Église, ou même à