‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 15 sur 460 · I, xm · texte numérisé non relu

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3. Conf., II, II : « Et quid erat, quod me delectabat, nisi amare et amari. » — Voici quelques témoignages modernes qui corroborent d'une façon intéressante celui d'Augustin. Chateaubriand raconte dans ses Mémoires d' Outre-Tombe (t. I, p. 92, éd. Biré) qu'il dut, tout enfant, à un Horace non châtié, au IV" livre de V Enéide, à Tibulle et à Lucrèce, la révélation du monde des sens, et de sa propre nature, voluptueuse et mélancolique : (( Je traduisis un jour à livre ouvert V.Eneadiim geniirix, hominum divumque voluplas de Lucrèce, avec tant de vivacité, affirme-t-il, que M. Egault [son maître de latin au collège de Dol] m'arracha le poème et me jeta dans les racines grecques. » Et encore Jules Lemaitre, Les Contemporains, t. VI (1896), p. 38 : « ...Si je consulte ma propre expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme également plein de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de vertus où manque entièrement l'humilité. » Gomp. Ad. Boschot, Une vie romantique, Hector Berlioz, Paris, 1919, p. 5.

défiance chrétienne à l'égard de la volupté, ne pouvait manquer d'être heurtée de la façon la plus sensible par la liberté des peintures ou des allusions où se connplaisent un bon nombre d'écrivains grecs et romains, dévots adorateurs de la seule nature et fermés à la notion même de péché *.

La philosophie antique suscitait, pour sa part, des préventions d'un autre ordre. Elle renfermait en soi un principe d'indépendance intellectuelle, de libre et ironique examen, qui n'épargnait ni la religion païenne traditionnelle — sur ce point les chrétiens eussent passé condamnation — , ni même (et cela avait une tout autre portée) l'idée de Dieu, l'idée de Providence, la croyance aux rémunérations posthumes *. Gomment maintenir, en face d'une critique aussi audacieuse, l'intégrité souveraine de la regala fidei ? Le péril n'était pas imaginaire. L'événement en avait démontré la réalité. Un des mouvements intellectuels les plus redoutables qu'eut à combattre dans les milieux chrétiens l'Eglise naissante, ce fut le gnosticisme, dont on rencontre les traces dès la fin du I" siècle et qui eut au cours du IP siècle une efllorescence incroyable. Or c'était une opinion courante \ et

I. Pour le contresens parfois commis sur le pecces d'Horace, Satires, I, II, 63, cf. P. LEJA.Y, Œuvres d'Horace, Satires. Paris, Hachette, igii, p. 3a.

î. Références dans Paul Decharme, La critique des traditions religieuses chez les Grecs. Paris, A. Picard, içjoh. Voir l'Index de cet ouvrage aux mots Athéisme, Impiété, Religion, Providence, Enfer.

3. Tertullien rapproche Marcion d'Epicure (adu. Marc, V, xix; K«ot- M&NN, dans C.V., t. xlvii, p. 645, ligne ii). U note à ce propos que « omnes (haereses) ei subtiloquentiœ tiiribus et philosophife regulis constant ». Cf. de Anima, xxiii (Reifferscheid-VVissowa, dans C. V., t. xx, p. 336, ligne i6) : « Doleo bona fide Platonem omnium haereticorum condimentariura factum ». — Hippolyte de Rome, dans ses Philosoph.,

partiellement justifiée, que ces spéculations d'une fantaisie sans limite étaient apparentées en plus d'un point à certains systèmes de la philosophie profane. Solidarité compromettante qui n'encourageait guère les fidèles à sympathiser avec celle-ci.

Enfin, il n'était pas jusqu'à l'art littéraire lui-même, jusqu'à cette technique du style étonnamment perfectionnée au cours des siècles, qui ne dût éveiller chez eux un malaise assez pareil à de l'aversion. Rappelons-nous à quel degré de virtuosité, à quelles inventions spécieuses, à quelle forfanterie de dialectique, en étaient arrivées dans les premiers siècles de l'Empire l'éloquence parlée et la littérature écrite. A force de se complaire dans les jeux frivoles de l'esprit, dans les inépuisables gentillesses des amplifications oratoires, la littérature gréco-romaine avait perdu en grande partie le sens de la réalité et le goût du vrai. C'est l'époque où triomphent la rhétorique, la néo-sophistique, dont l'étrange séduction pénètre tous les domaines de la pensée et assigne comme but suprême aux esprits les paradoxes habilement déduits, les thèmes scolaires richement développés et les ruses de style. Dans une société ivre de littérature et déshabituée de la vérité, le christianisme apparaissait, tourné tout entier vers la vie intérieure, convaincu passionnément du sérieux de la vie humaine, du tragique de la des-

rapproche le gnostique Valcnlin tantôt des Pythagoriciens (VI, xxix), tantôt des Académiciens ou des Péripatéticiens (VI, xxii), Marcos des Pythagoriciens (VI, lu), Marcion d'EmpédocIe (VI, xxix). E. de Fave admet certaines filiations d'idées entre la philosophie grecque et le gnosticisme {Gnostiqiies el Gnosticisme. Paris, Leroux, igiS, p. 38, 3o, 4i, 5i, 97, 198, A19).

linée, et si loin de considérer les idées comme de simples jouets dialectiques! Gomment n'eût-il pas jugé absurdes, et même pernicieux, les exercices dont cette société faisait son ravissement et son orgueil?

Il s'y sentait d'autant plus porté que la forme littéraire de la Bible était un sujet de stupeur pour les lettrés du paganisme, et devint prétexte à d'inépuisables railleries. Le grec biblique, avec ses hébraïsmes, sa simplicité toute voisine de la langue quotidiennement parlée, déroutait des gens aux yeux desquels tout était barbarie en dehors de leurs habitudes '. Ce fut bien pis quand la Bible grecque eut été traduite en latin par des mains bien intentionnées, mais médiocrement expertes. Ces transpositions, très littérales, puisqu'il ne s'agissait de rien de moins que de rendre dans sa teneur exacte la parole de Dieu, très populaires aussi dans leur langage, puisqu'elles devaient être comprises des plus ignorants, fournirent aux adversaires du christianisme quelques-uns de leurs plus injurieux persiflages \ Et, par une réac-

I. Celse, ap. Origène, Contra Celsam, I, lxh (Kcetsghau, dans G. V., Origenes, I, ii3); Clément d'Alox., Protrepticus, viii, 77. Origène, Ilom., VIII, I : c< Deprecamur uos, o auditores sacrorum voluminum, non cum tœdio vel fastidio ea, quœ leguntur, audire, pro eo quod minus delectabilis eorum videtur esse narratio » ; Saint Jean Chrysost., Hom. in loannem, II, 2 (P. G., Lix, 3i); Saint Basile, Ep. cccxixix à Libanios (P. G., xxxii, io85); Hexam., 3° Homélie (P. G., xxix, lao D) à propos du mot «paûcJtt;, dans Genèse xvi : (( Que la singularité du mot ne vous fasse pas rire; ne vous moquez pas de nous si nous ne nous conformons pas à votre choix de mots et si nous ne cherchons pas à disposer les nôtres d'une façon harmonieuse, etc. »

3. Lactance, Hist. div., V, i (Brandt, dans C. V., t. XIX, p. 4oo ; P. L., vi, 5oo) : « Hœc imprimis causa est, cur apud sapientes et doctos et principes huius saeculi Scriptura sancta fide careat, quod prophetae communi ac simplici serinone, ut ad populum, sunt locuti. Gontemnuntur itaque ab iis qui nihil audire vel légère nisi expolitum ac disertura

tion inévitable, les chrétiens lurent amenés à concevoir de l'animositë contre le principe même de l'art du style, en tant que déformateur du vrai et ferment de vanité.

La civilisation gréco-romaine recelait donc pour les tenants de la foi nouvelle plus d'un germe d'aigreur et d'inimitié. Ce qui empoisonnait davantage encore cette antipathie instinctive, c'était que l'Etat se faisant persécuteur, employait contre les chrétiens ses geôles, ses bourreaux, ses supplices, toute la gamme des atroces pénalités romaines.

Il faut se représenter l'ensemble de ces données pour obtenir la pleine et impartiale compréhension d'un état d'esprit que je vais maintenant définir.

Il est prouvé qu'il y eut, durant les premiers siècles de notre ère, — aussi bien en Orient qu'en Occicent (contraiiement à ce qu'on dit parfois), — un bon rombre de chrétiens ennemis de la culture antique et qui, se contentant de leur seule foi, et d'un seul livre. Il Bible, auraient volontiers rejeté, sans distinction ni inventaire, l'héritage intellectuel de l'ancien monde. Clément d'Alexandrie, esprit distingué, chrétien profondément convaincu, mais dont l'éclectisme intelligent aurait voulu pouvoir s'inspirer librement de la

lolunt, nec quicquam inhaerere animis eorum potest, nisi quod aures llandiori sono permulcet. » Voir aussi ibid., vi, ai (Brandt, p. 56a). — Araobe, Adv. Naliones, l, xlv (Reifferscheid, dans C. V., t. IV, p. ag, ]. ao); I, Lviii (ibid., p. Sg, 1. 8); I, lix, il cite une objection païenne : ;( Barbarismis, solœcismis obsitae sunt res vestrœ et vitiorum deformitate poUutaî. » — Saint Jérôme, Ep. lui, io (Hilberg, dans G. V, t. LIV, p. 463) : « Nolo offendaris in scripturis sanctis simplicitate et quasi vilitate verboram, qufc vel uitio interpretum vel de industria sic prolatœ sunt, ut rusticam contionem faciiius instruereat et in una eademque sententia aliter doclus, aliter audiret indoctus. » Cf. Ep. xxii, 3o, a.

pensée grecque qu'il admire, nous révèle que ces intransigeants formaient autour de lui la majorité, vers le début du IIP siècle *■ ; et cela dans une ville oii la haute culture était traditionnelle, la ville de l'érudition, du Musée, des bibliothèques! (( Le vulgaire, déclare-t-il non sans mélancolie, a peur de la philosophie grecque, comme les enfants ont peur des fantômes *. » On allait jusqu'à contester à Clément le droit d'écrire, ou du moins jusqu'à s'émouvoir qu'il usât son temps à une tâche comme celle-là. Clément est obligé de se défendre contre ces étranges susceplibilités qui, volontiers, se fussent tournées en suspicion ^

Plus tard encore, au lY*, au V^ siècle, à Rome, en Cappadoce, en Cyrénaïque à Constantinople, les mêmes défiances se faisaient jour, et cela non pas seulement de la part de protestataires isolés, mais du fait de la masse chrétienne *. Des hommes comme saint Jérôme ^ Grégoire de Nazianze*, Synesius de Cyrène , l'historien Socrate * en étaient réduits à batailler coi-

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