LE SONGE DE SAINT JEROME
lecture des livres divins avec autant de passion que j'en avais mis à lire les livres humains. »
Qu'il y ait dans ce fameux u songe »> de saint Jérôme une bonne part de fiction, je ne ferais pas trop de difficulté à l'admettre ; et, à serrer de près certains détails *. comme aussi certains demi-aveux ultérieurs de Jérôme ', on se sent incliné à le croire.
Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que le scrupule qu'il a ainsi dramatisé n'ait été pour lui, comme pour tant d'autres chrétiens lettrés des premiers siècles, la cause de très réelles et très douloureuses angoisses. Dans quelle mesure un chrétien, soucieux de mettre dans sa vie intellectuelle et morale une entière logique, avait-il le droit de se complaire à la lecture des livres païens et d'en faire son aliment de prédilection? Voilà un problème dont l'intérêt nous apparaît quelque peu lointain. Pourtant il a suscité même dans le monde moderne d'ardentes polémiques, — à la Renaissance ', au XYIP siècle *, surtout au XIX' ^ Sous sa forme
1. Cf. les observations de E.-Ch. Babut, Saint Martin de Tours, Paris ■Champion, s. d., p. 99 et s. Toutefois je n'ai pas l'impression que saint Jérôme ait voulu faire croire, comme le soupçonnait Babut, à une mort réelle suivie d'une résurrection.
a. Apol. c. riujinum, I, ixx (P. L., xiiii, 44 1).
3. Voy. par ex. la Lucula IVoclis de Fra Giovakni Dominici, publiée en 1908 par Rémi Collon, Paris, Picard, d'après deux mss, l'un de la bibliothèque Laurentienne, à Florence, l'autre de la bibliothèque royale, à Berlin. La Lucula fournit les renseignements les plus intéressants sur l'histoire de « l'humanisme » à Florence au début du Quattrocento. — Pour le moyen âge, on peut consulter G. Robert, Les écoles et l'enseignement de la théologie pendant la première moitié du XIV siècle. Paris, Gabalda, 1909, p. 76-93.
4. Qu'on se rappelle les débats entre Mabillon et Le Bouthillier de Rancé. Cf. E. de Broglie, Mabillon et la Soc. de l'Abbaye de Saint-Germaindes-Prcs, Paris, 1888, t. II, p. 97-196.
5. Cf. l'ouvrage truculent de l'abbé J. Gaume, Le ver rongeur des socié-
initiale, il impliquait des conséquences d'une grande importance historique : à savoir l'avenir de la culture gréco-latine, d'abord au sein du christianisme luimême, puis dans la civilisation européenne. A un moment donné, l'Eglise a été la maîtresse presque uni que de ce legs précieux. Si elle lavait décidément rejeté, il eût été perdu pour nous sans rémission, et la pensée moderne n'aurait pu, aussi largement qu'elle l'a fait, se rajeunir et se renouveler aux sources antiques.
Essayons d'abord, par un effort d'intelligence historique, de comprendre l'état d'esprit des générations chrétiennes qui vécurent en plein et direct contact avec le monde païen.
On avouera que, pour elles, les sujets de scandale ne manquaient pas. Au cirque, au théâtre, dans les fêtes, dans les institutions, dans les spectacles quotidiens de la vie, tant de traits leur rappelaient l'idolâtrie, ou respiraient la sensualité ! Et, ces tares détestées, elles les retrouvaient dans la plupart des œuvres où s'était exprimée l'âme antique. Que de crudités
tés modernes ou le paganisme dans V éducation, Paris, i85i ; et encore Danibls, s. J., Les études classiques de la société chrétienne, Paris, i853 ; Krabinger, Die klass. Studien und ihre Gegner, Munich, i855. Le Saint-Siège a émis à diverses reprises son avis sur la question (Encycl. de Pie IX, ai mars i853, aux évêques de France; Bref à Mgr Gaume, aa avril 1874 ; Bref à Mgr d'Avanzo, même date ; lettre de Léon XUI au cardinal Parocchi, ao mai i885 ; à Mgr Heylen, évèque de iNamur, ao mai 1901).
dans les récits de la mythologie, que d'obscénités dans ses symboles ! Il faut n'avoir connu, de la littérature gréco-latine, que les pudiques extraits sur lesquels peinent ou sommeillent les futurs bacheliers, pour nier que la vie sexuelle, avec ses ardeurs, ses mollesses, ses raffinements, quelquefois aussi ses déviations les plus cyniques, y tient une place considérable. Cette flamme profane, plus d'un, parmi les chrétiens cultivés, avaient appris à la redouter, pour en avoir autrefois senti la brûlure. Saint Augustin ne vat-il pas jusqu'à se reprocher dans ses Confessions » d'avoir pleuré, encore enfant, sur les pages, relativement bien innocentes, oij Virgile a raconté les tristes amours de Didon ? On dirait qu'il perçoit rétrospectivement, dans cet attendrissement puéril, les prodromes déjà un peu morbides de cette sensibilité dont tout le vœu devait se résumer plus tard en ces deux mots : amare et amavi *.
Oui, l'ascétisme chrétien, ou, en d'autres termes, la