LE RÔLE DE SAINT AMBROISE
liait des pénitences privées ou publiques, lançait des anathèmes ou levait des excommunications, visitait les malades, assistait les mourants, enterrait les morts, rachetait les captifs, nourrissait les pauvres, les veuves, les orphelins, fondait des hospices et des maladreries, administrait les biens de son clergé, prononçait comme juge de paix dans des causes particulières ou arbitrait des différends entre les villes. II publiait en même temps des traités de morale, de discipline, de théologie, écrivait contre les hérésiarques et contre les philosophes, s'occupait de science et d'histoire, dictait des lettres pour les personnes qui le consultaient dans l'une et l'autre religion, correspondait avec les Eglises et les évêques, les moines et les ermites, siégeait à des conciles et à des synodes, était a][)pelé au conseil des empereurs, chargé de négociations, envoyé à des usurpateurs ou à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir : les trois pouvoirs religieux, politique et philosophique «'étaient concentrés dans l'évêque. »
Les traits de ce tableau, c'est la vie de saint Ambroise qui les a fournis pour la plupart à Chateaubriand ; et l'on ne s'étonne pas de rencontrer, quelques lignes plus loin, le nom de l'évêque de Milan.
Nous avons déjà admiré en saint Cyprien et en saint Hilaire des exemplaires achevés de ces magnifiques personnalités d'hommes d'Église, qui furent la lumière et le réconfort de tant d'âmes. Mais combien différente fut leur destinée, comparée à celle d' Ambroise ! Proscrit et traqué par l'autorité romaine, Cyprien ne put développer ses initiatives que dans un cadre relativement étroit. Pour des raisons d'une autre sorte, Hilaire sentit également le poids des ran-
cunes du pouvoir. Ambroise, lui, pendant près de vingt ans. de 878 à 897, fut le conseiller de Gratien, de Valentinien II et de Tliéodose, le dispensateur des faveurs impériales, et plus d'une fois il prêta à leur pouvoir en détresse le secours de sa diplomatie '. Assurément cette faveur, si justifiée fût-elle, eut ses éclipses : elle ne pouvait manquer d'exaspérer, à la cour impériale, tous ceux qui eussent voulu l'accaparer et en exclure Ambroise. L'évéque traversa victorieusement les crises les plus périlleuses. Il s'était rendu trop redoutable par l'étroite solidarité qui l'unissait à son peuple, trop nécessaire aussi par la sagesse de ses directions, pour qu'on pût aisément l'annihiler ou se passer de lui. Responsables de l'avenir et de la prospérité de l'Empire, comment Gratien, Valentinien II et Théodose eussent-ils méconnu l'absolu dévouement qu'inspirait à l'évéque la ferveur de son patriotisme romain ? Les intérêts qu'ils défendaient lui étaient aussi chers qu'à eux-mêmes ; il souffrait comme eux des premiers attentats infligés par les barbares à la majesté romaine ; son culte de la res publica était, chez lui, étroitement solidaire de sa foi ellemême.
Dans ce haut esprit s'était peu à peu formée l'image prestigieuse d'un Empire chrétien dont la foi catholique serait le ciment : « 0 clou sacré, s'écriaitil dans l'oraison funèbre de Théodose (à propos du clou de la Croix qu'Hélène avait envoyé à Constantin pour l'enchâsser dans son diadème), clou qui tient l'univers entier et qui sert d'ornement au front des^ souverains afin que deviennent des prédicateurs de la
I. Sur ses pénibles missions auprès do Maxime (383/4; 38i/5), voyez p. DE Labriolle, op. cit., p. 95 et s.
SA VIE jusqu'à l'épiscopat 355
foi ceux qui n'en ont été longtemps que les persécuteurs : ut sint praedicatores . qui persecutores esse consueuerunt^ ! ». Mort avant la prise de Rome par Alaric, Ambroise ne vit point la déroute de ce rêve grandiose sous le choc des invasions. Qu'il ait pu le concevoir, cela seul est un signe des temps, et cela marque les nouvelles étapes parcourues par le christianisme, dans sa voie douloureuse, puis triomphale.
Nous ignorons la date exacte de la naissance d'Ambroise ^ Elle dut se placer entre 33o et 34o \ Sa famille était chrétienne depuis assez longtemps déjà : elle avait compté parmi ses membres une martyre, la vierge Sotheris, mise à mort pendant la persécution de Dioclétien. Le père d' Ambroise exerçait à Trêves les hautes fonctions de préfet du prétoire dans les Gaules. Quand il mourut, sa veuve conduisit à Rome ses trois enfants, Ambroise, Satyrus et Marcellina. jNous n'avons guère de détails sur l'adolescence d'Ambroise : mais il est indubitable qu'il reçut la forma-