Cf. Ep. m
tion des jeunes gens de son monde. Il passa par l'école du grammairien et par celle du rhéteur, et il subit, comme tant d'autres, l'empreinte de cette discipline intellectuelle.
L'exemple de son père ne pouvait que l'inciter à s'engager dans le même cursus honorum. Il s'attacha à la personne de Sextus Petronius Probus, préfet du prétoire d'Italie, de 368 à 876, et son puissant protecteur conçut pour lui tant d'estime qu'il ne tarda pas à lui faire confier, après un court stage sous sa direction immédiate, le gouvernement des provinces de Ligurie et d'Emilie, avec le titre de consulaire.
Ambroise s'installa donc à Milan, dont le siège épiscopal était alors occupé par Auxence, qui appartenait au parti arien. Quand Auxence mourut, un an après l'arrivée d'Ambroise, le choix de son successeur fut l'occasion de vifs débats entre les chrétiens de Milan, dont les uns étaient partisans d'Arius, tandis que les autres en tenaient fermement pour la foi orthodoxe. Les factions adverses se réunissaient, pour discuter, dans la basilique. Ambroise, craignant des troubles, crut devoir s'y rendre de sa personne. « Il haranguait la foule, nous raconte Paulin, son biographe (§ vi), quand une voix d'enfant s'éleva soudain : Ambroise évêque ! Tout le peuple répéta ce cri, et, du coup, le conflit entre ariens et catholiques fit place à une merveilleuse et incroyable unanimité. )> Ambroise s'attendait bien peu à un honneur pareil. Son premier mouvement fut de s'y dérober. Mais, * pour impromptu qu'il fût, le choix apparut à tous si excellent qu'il dut se résigner à le subir. Les évêques d'Italie, puis l'empereur Valentinien y donnèrent leur approbation. Ambroise reçut le baptême (il l'avait jusqu'alors différé, selon l'usage du temps) et, huit jours après, le sacerdoce (7 décembre 37/i).
SA FORMATION INTELLECTUELLE SSy
Improvisé évêque sous le coup de l'enthousiasme populaire, Ambroise se trouvait dans une situation assez paradoxale. Sans culture théologique préalable, sans formation spéciale, il lui fallait exercer d'emblée le magistère épiscopal, et, comme il l'avoue avec sa simplicité coutumière, « enseigner avant même d'avoir appris ' )). Si l'on pouvait lui attribuer avec certitude une traduction assez libre de la Guerre des Juifs de l'historien Josèphe que divers manuscrits lui imputent (tandis que d'autres donnent comme auteur un certain Hégésippe) % il en faudrait conclure qu'avant même son épiscopat, il s'était intéressé à l'histoire religieuse. Mais, tout compte fait, cette attribution reste des plus douteuses.
L'idée très élevée qu'il se formait de ses devoirs lui faisait vivement sentir ce qui lui manquait du côté de la spéculation proprement dite. Son premier soin fut donc de lire assidûment l'Écriture Sainte pour la convertir en sang et en nourriture. Il est peu d'écrivains ecclésiastiques aussi abondants que lui en citations bibliques. Je n'oserais affirmer que le lecteur moderne les trouve toujours parfaitement oppor-
1. De OJf., I, I, 4 : « ... Factura est ut prius docere incipereni quam discere. » Cf. de Paenit., II, viii, 72.
2. Texte dans P.L., XV, 1961-2224 ; éd. spéc. de C-Fr. Weber et J. Gaesar, Marburg, i86i. Bibliog. dans O. Scholz, die Heges.-Ambrosius Frage, diss. Breslau, 191 3. — Le traducteur fait allusion dans son préambule à une transposition en latin, sous forme de récit liistorique, qu'il avait déjà donnée des quatre livres des Rois. Cette indication a amené dom MoRiN {R.Bén., 191/i, p. SS-yi) à supposer que le véritable auteur serait ce Dexter, Qls de Pacien de Barcelone, à qui sainl- Jérôme a dédié son de Vir. illustr. L'opuscule sur les Rois se serait conservé dans une Passion latine des Macchabées qu'on lit dans une vingtaine de manuscrits.
tunes ou les souffre sans impatience. Mais Ambroise n'eût guère compris qu'on le détournât de puiser le plus largement possible à la source de toute vérité et de toute philosophie.
11 fallait encore qu'il se mît au courant du travail de la pensée chrétienne, soit pour l'interprétation des Écritures, soit pour la controverse théologique. Chose assez curieuse, malgré son tour d'esprit pratique et réaliste qui avait dû le rapprocher des Occidentaux, il négligea presque totalement leurs écrits. Il ignore, semble-t-il, Tertullien et saint Gyprien. Il n'y a guère qu'Hippolyte de Rome qui ait attiré son attention. C'est aux Orientaux qu'allaient ses sympathies et sa curiosité. Il avait senti leur supériorité au point de vue de la spéculation, et qu'il trouverait chez eux toutes prêtes les armes dont il avait besoin pour lutter contre l'hétérodoxie contemporaine. C'était faire court que de s'orienter tout de suite de leur côté. Philon et Origène furent ses maîtres en fait d'exégèse. Pour l'enseignement moral et dogmatique, il s'adressa aux plus notoires parmi les écrivains ecclésiastiques grecs de son temps, Athanase, Basile, Cyrille de Jérusalem, Didyme, Epiphane, Grégoire de Nazianze, s'emparant avec avidité de leurs ouvrages, même de ceux qui n'avaient paru que de la veille. Ne le voit-on pas utiliser dans son de Spirilu Sanclo, qui est de la première moitié de 38 1, les discours théologiques de Grégoire de Nazianze, prononcés à Constantinople en 38o ?
C'est ainsi qu'il réussit, par un commerce constant avec les Livres saints et avec les meilleurs exégètes et théologiens grecs ou hellénisants, à se constituer le fonds de culture ecclésiastique qui lui manquait : culture un peu composite, un peu tumultuaire, mais
qui décèle chez lui, à défaut d'originalité bien marquée, une remarquable faculté d'assimilation.
L'usage constant de la parole publique l'obligea à filtrer, à clarifier, pour l'usage de ceux qu'il instruisait, cette théologie adventice; et, grâce à ce travail d'adaptation, il la fit sienne. En même temps, son enseignement catéchétique lui fournissait la matière de presque tous ses ouvrages. Après avoir parlé, il rédigeait, soit d'après ses propres notes et souvenirs, soit d'après un compte-rendu sténographique : il lui suffisait d'établir les préparations ou les sutures nécessaires et, au prix de quelques remaniements, le livre était fait. Méthode évidemment dangereuse au point de vue de l'art : comment Ambroise aurait-il évité de laisser passer dans ses rédactions définitives un peu du décousu qu'autorise le sermon, parfois même quelques-unes de ces plaisanteries faciles dont s'égaie un auditoire populaire ? Il y demeura pourtant fidèle jusqu'au bout de sa carrière : elle lui économisait un temps précieux, €t, du moment qu'elle ne compromettait pas l'édification à quoi il songeait uniquement, peu lui importait que quelques délicats eussent l'étroitesse de la trouver répréhensible.
Au surplus, le domaine proprement littéraire n'est pas celui où Ambroise donna sa mesure et oii son labeur fut le plus fécond. La conduite immédiate des âmes, l'utilisation des caractères et des circonstances au bénéfice de l'Église, voilà où il triomphait vraiment. C'est donc son activité pratique qu'il convient
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d'étudier d'abord, non dans toute sa suite, mais en choisissant quelques traits significatifs.
L'un des épisodes les plus fameux de sa vie publique, l'afï'aire de l'autel de la Victoire, le. mit aux prises avec les tenants du culte païen. Dès 38o, son ascendant sur Gratien s'était fortement établi. Gratien se plaisait à le considérer comme un père, comme un guide, et c'est peut-être à son instigation qu'il se décida, en 382, à reprendre la lutte contre le paganisme, lutte suspendue pendant dix-huit années par la politique tolérante de Valentinien I". Un édit priva les collèges de prêtres et de vestales de leurs revenus. Les allocations accordées pour l'exercice du culte furent supprimées au bénéfice du fisc, et il en fut de même des biens-fonds que ces collèges avaient reçus en legs. Enfin, pour comble de vexations, Gratien ordonna d'enlever de la salle de la Curie la fameuse statue de la Victoire, qui, depuis Auguste, s'y dressait au-dessus d'un autel, comme pour symboliser, devant les sénateurs réunis, le glorieux passé romain.
Les sénateurs païens résolurent d'envoyer à Gratien une députation afin de le prier d'annuler une mesure aussi blessante. Mais leurs collègues chrétiens, qui formaient déjà la majorité dans la curie, refusèrent formellement de se solidariser avec eux, et, par l'intermédiaire d'Ambroise et du pape Damase, firent connaître leur décision à l'empereur. Gratien ne reçut , point la députation.
L'année suivante, le 26 août 383, Gratien tombait en Gaule, à Lyon, sous les coups des partisans de l'usurpateur Maxime. Valentinien II assuma bien jeune encore (il avait environ douze ans) les responsabilités du pouvoir. Le parti païen songea à revenir à la charge. Justement, en 384, Symmaque, un des
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représentants les plus distingués de ce parti, occupait les fonctions de préfet de Rome. Le préfet du prétoire d'Italie, Vcttius Agorius Praetextatus, était, lui aussi, un adepte convaincu de la religion traditionnelle. L'occasion parut propice. Vers le milieu ou la fin de l'été, Symmaque composa son fameux Rapport, qu'une délégation sénatoriale remit entre les mains du jeune empereur '.
Cette pétition , des critiques modernes l'ont trouvée froide et sans énergie. Elle mérite une appréciation plus favorable. Écrite en un style d'une sobre élégance, elle se donnait pour mission de défendre « les institutions des ancêtres, les droits et les destinées de la patrie » :
« Eh quoi I s'écriait Symmaque, la religion romaine est-elle mise en dehors du droit romain ? Les affranchis touchent les legs qui leur sont faits : on ne conteste pas aux esclaves les avantages légaux que les testaments leur concèdent : et de nobles vierges, les ministres d'un culte sacré seraient exclus des biens qui leur arrivent par succession ? Que leur sert de dévouer leur chasteté au salut public, d'assurer à l'éternité de l'empire la protection d'en-haut, d'attacher à vos armes, à vos aigles, des puissances amies, de faire pour tous des vœux efTicaces, s'ils ne jouissent même pas du droit commun ?» (§ i3).
Et, évoquant la grande image de Rome en une sorte de prosopopée, il lui faisait prononcer des paroles empreintes d'une majestueuse tristesse pour déplorer les attentats dont des traditions si vénérables venaient d'être victimes.
Lu dans le conseil de l'empereur, le document y produisit grand effet. Chrétiens et païens parurent un instant d'accord pour y donner une réponse favorable. Âmbroise comprit qu'il fallait agir au plus tôt. Il